Segment 4 – Foncer dans un mur
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— Au poste de manœuvre ! Poste de manœuvre !
La diffusion rebondissait dans le vaisseau vide tandis qu'Harlock remontait vers les ponts supérieurs. Autour de lui, des portes se verrouillaient, des panneaux coulissaient, des zones se pressurisaient, des bourdonnements et des chuintements accompagnaient ses pas. L'Arcadia se préparait seule au décollage. Un tel degré d'automatisation n'était pas inhabituel, mais l'observer sans aucune supervision humaine se révélait… oppressant, d'une certaine manière.
Harlock grimaça lorsqu'il s'aperçut qu'il avait accéléré. Il n'avait pas eu le temps d'explorer tous les recoins du vaisseau et, en son centre, certains locaux condamnés par les travaux conservaient encore leurs secrets. Tochiro avait évoqué « le Cœur ». L'ordinateur principal et ses serveurs se trouvaient sans nul doute là-bas, mais qu'en était-il exactement ? L'Arcadia possédait une part d'ombre qui l'impressionnait plus qu'il ne voulait bien l'avouer.
L'ascenseur s'ouvrit sur l'arrière du bloc passerelle. Les derniers mètres de coursives menaient à la double porte blindée qui barrait l'accès au centre opérationnel.
La passerelle.
Harlock inspira avant d'entrer. Il avait la gorge sèche.
— À tous les postes, rendez compte de l'état de vos systèmes ! déclara-t-il en prenant place derrière la console du commandant.
— Machines parées, couplage effectué, puissance à quarante-huit ! répondit la voix de Maji via l'intercom.
Le chef ne se montrait peut-être pas très avenant au quotidien, mais dans son boulot il s'avérait d'une efficacité redoutable.
— Parfait. Tochiro ?
— Tous systèmes au vert, Harlock ! On décolle quand tu veux !
Harlock saisit la barre tridi. C'était inutile, il le savait – la manœuvre d'écartement du dock se gérait avec les propulseurs latéraux qui se contrôlaient sur l'écran tactile de la console. Mais tenir la roue de près d'un mètre de diamètre à deux mains lui procurait une sensation de puissance inégalée. Il était tel le marin antique bravant les flots déchaînés, il était le navigateur qui file au vent loin des terres des hommes, il était la liberté.
Et ce vaisseau était sien.
— Arcadia, décollage !
Le grondement des moteurs monta des profondeurs en même temps que la coque s'arrachait lentement à son amarrage. Les bras de contention se replièrent, les rails magnétiques se mettaient en place, et la porte au bout de la rampe de lancement était… Harlock plissa les yeux. La porte était fermée.
— Osman, le sas n'est pas ouvert. Le contrôle local est prévenu de notre appareillage ?
— Affirmatif captain, répondit le radio. Ils n'avaient pas mentionné de problème. Je vais… Oh, attendez, je les reçois !
Osman se pencha sur sa console. Le visage d'une femme entre deux âges s'afficha sur l'écran principal.
— Arcadia, vous n'avez pas l'autorisation de décoller ! Je répète, vous n'avez pas l'autorisation de décoller !
Depuis la fosse, Tochiro lui adressa un levé de sourcil dubitatif.
— Tu crois qu'ils se sont aperçus qu'on s'était branchés sur leurs servitudes sans verser d'acompte, ou bien ce sont les vigiles qui ont fini par se plaindre de ne pas avoir de pots-de-vin ?
Les morceaux de vigiles plutôt, songea Harlock en se remémorant les types qu'il avait laissés sur le quai. Il serra la barre entre ses doigts. Il n'avait plus de retour possible.
— Arcadia, s'obstinait la contrôleuse. Veuillez stopper vos moteurs et vous préparer à accueillir un détachement de la police fédérale pour inspection de votre manifeste de vol.
« Houlà », lâcha Osman. La police fédérale. L'Union dépêchait ses chiens de garde plus rapidement que ce à quoi les politiques décadents du Conseil ou les amiraux séniles de la Flotte étaient habitués. Ils viennent pour le vaisseau.
Harlock inspira.
Arcadia.
— Ils viennent pour le vaisseau, dit-il tout haut.
Il inspira encore. Ce vaisseau était important pour l'Union. Et ce vaisseau était à lui.
Voler.
— Ceux qui ne veulent pas avoir les feds au cul pour le restant de leurs jours peuvent quitter le bord maintenant, ajouta-t-il. Moi, que la porte soit fermée ou non, je pars.
— Excellent ! s'enthousiasma Tochiro. Je vais pouvoir vérifier les performances du champ répulsif boosté que j'ai installé à la proue !
Le petit ingénieur avait-il pris la mesure de la cascade d'ennuis qui s'annonçaient derrière ce sas défoncé ? Pas sûr. Mais où l'Arcadia irait il suivrait, Harlock en était certain.
Osman avait les lèvres pincées. Lorsqu'Harlock l'interrogea du regard, il les étira sans dévoiler ses dents. Son expression reflétait amertume et désillusion. Pourtant, au fond de ses prunelles sombres, Harlock crut deviner un éclat qui voulait y croire encore.
— Foutu pour foutu, je tiens avec vous, captain.
« Trop tard pour reculer, captain ! » renchérit Maji. « Sortez-nous de là ! »
Pas de retour possible.
Avancer.
Arcadia.
La barre sous ses doigts était douce. Il l'effleura. La proue s'infléchit.
— Arcadia, veuillez stopper vos moteurs ! Vous n'avez pas l'autorisation de décoller ! Je répète, vous n'avez pas l'autorisation de décoller !
La tour de contrôle s'époumonait en vain.
Avancer.
Dans les tréfonds des compartiments machine, les réacteurs frémissaient d'impatience.
— En avant, pleine puissance ! ordonna-t-il.
Le déploiement de la rampe de lancement s'était interrompu. Peu importe. L'Arcadia s'élança de guingois, se redressa, slaloma le long de son axe de décollage tel un pachyderme ivre. Comme animée d'une vie propre, la barre dansait une chorégraphie anarchique. À gauche, à droite. Bâbord, tribord. Les rails magnétiques s'arrachaient sur leur passage, poutrelles et pontons s'effondraient derrière eux.
Harlock exultait. Rien ne s'interposerait plus entre lui et les étoiles.
Avec l'Arcadia, il serait inarrêtable.
Voler loin.
Il s'arc-bouta sur la barre, dompta ses soubresauts, accéléra. La trajectoire se lissa. Le contrôle s'était tu.
Quelqu'un cria « attention pour impact ! »
Le pourtour du sas chatoyait du rouge et orange des gyrophares. Le passage était bloqué pour les autres. Pas pour lui.
Lorsque l'Arcadia s'engouffra dans le goulot du sas, il retint son souffle.
Lorsque la proue enfonça la quadruple épaisseur de métal, il se crispa sur ses appuis.
Lorsque la porte céda, il ne retint pas son sourire. C'était facile.
Il était inarrêtable.
Les étoiles étaient derrière le sas.
— Tochiro, prépare-nous pour une navigation warp !
— Pour aller où ?
Harlock ferma les yeux.
Les étoiles.
Voler.
— Droit devant.
Il était libre.
Tochiro répondit en agitant son index dressé comme un magicien sa baguette magique.
— Droit devant, c'est parti !
Le petit ingénieur s'affaira sur sa console.
— Paré pour un saut dans six minutes, Harlock !
Simultanément, la radio s'anima.
— Au vaisseau non immatriculé en éloignement de Hub Terra, vous êtes en infraction de vol. Veuillez ralentir et déverrouiller vos tubes d'abordage.
Cause toujours, songea Harlock.
Devant, Osman fronça les sourcils.
— Ça ne vient pas de la station, captain. Il y a un vaisseau.
« Détection confirmée dans le un deux quatre pour trois sept négatif », renchérit la voix féminine de l'IA depuis les haut-parleurs du plafond. « Identification en cours ».
Tochiro prit l'ordinateur de vitesse.
— Un croiseur, annonça-t-il.
L'Union.
— Au vaisseau non immatriculé en éloignement de Hub Terra, vous êtes en infraction de vol, répéta la radio. Veuillez ralentir et déverrouiller vos tubes d'abordage. Ceci est la dernière sommation avant tir de semonce.
Harlock se mordit la lèvre inférieure. Contre un croiseur de l'Union, l'Arcadia avait-elle ses chances ? Tu es inarrêtable, songea-t-il. Il serra les mâchoires.
Tendit le bras vers son panneau de commandes.
Fréquence ouverte.
— Croiseur fédéral, ici l'Arcadia. L'Union n'a pas autorité sur les plans de vol dans ce secteur. Je poursuis ma route.
Au poste de navigation, Tochiro dressa quatre doigts à son intention. Quatre minutes avant le warp.
Harlock hocha la tête. C'était jouable.
— Croiseur fédéral, reprit-il. Je n'ai pas visuel, identifiez-vous.
Du baratin pour gagner du temps. Il sèmerait cet idiot en warp.
Il tressaillit lorsqu'une alarme se déclencha. « Attention », avertit l'IA. « Conduite de tir en cours d'accrochage. »
Merde, ils ne plaisantent pas !
La radio s'activa à nouveau. Avec une voix différente. Qu'il reconnut dès les premières syllabes.
— Arcadia, ici l'EFS Karyu, croiseur mandaté par l'Union Fédérale en mission spéciale. Commandant Warrius Zero.
Harlock se figea.
