Segment 6 – Iota Draconis
.
Ils pouvaient.
Malgré un moteur conventionnel en carafe, la moitié du compartiment machine tribord condamnée et l'alimentation des chambres de confinement sous perfusion de deux générateurs de secours, l'Arcadia supporta sans broncher le saut warp suivant, puis celui d'après, et celui d'encore après.
Tochiro avait mis en place « un bornage de sécurité ». Cela n'empêchait nullement le vaisseau de sauter trois à quatre fois par heure, sur des distances s'échelonnant de cinq à sept parsecs. Ils étaient presque deux fois plus rapides que les meilleurs bâtiments militaires en service, et Harlock n'osait imaginer ce dont l'Arcadia serait capable à cent pour cent de ses capacités.
« Attention. Ouverture de la prochaine fenêtre de saut dans neuf minutes. Vérification des systèmes. »
Seul inconvénient, les humains de l'équipage commençaient à avoir du mal à tenir le rythme.
— Ieeek.
Harlock sursauta. Il avait un pélican sur les genoux, la bête le toisait d'un air désapprobateur par-dessus son bec, et il n'avait pas la moindre idée de la façon dont les événements s'étaient enchaînés pour aboutir à cette situation.
— Ieeek, répéta le volatile.
— Chut, rétorqua Harlock.
Il baissa la voix.
— … tu vois bien que je suis réveillé, arrête maintenant.
La fatigue devenait toutefois difficile à nier. Les rares minutes grappillées entre chaque saut ne remplaçaient pas une nuit de sommeil, et après deux jours de course effrénée Harlock avait l'impression qu'il aurait pu s'endormir sur le champ n'importe où.
— Ieeek.
Oui, y compris en passerelle, donc.
Harlock se massa l'arête du nez. Le fauteuil de commandement n'était pas si confortable, mais en cet instant précis le rembourrage du dossier lui apparaissait soudain d'une attractivité diabolique.
« Attention. Couplage des moteurs effectif. Début de synchronisation warp, séquence nominale. »
— On atteint l'étoile après celui-là ! l'informa Tochiro depuis sa console.
Harlock ignorait où le petit ingénieur puisait son énergie. Il se retint à temps de répondre « gneuh ? », se rappela qu'il avait lui-même calculé leur route, et retrouva avec effort le nom de l'étoile en question.
Iota Draconis.
Pourquoi ce système en particulier ? Bien sûr, il aurait pu infléchir sa trajectoire, gagner les Colonies Radioactives, pousser jusqu'à Itandir peut-être… Là-bas, les factions s'opposant à l'Union pullulaient. Les ennemis de mes ennemis… Aurait-il dû chercher des alliés plutôt que de s'isoler ?
Harlock plongea son regard à travers les vitres de la passerelle. Dehors, l'espace était d'encre. Les étoiles se raréfiaient dès lors que l'on s'écartait du bras d'Orion. Beaucoup s'en effrayaient. Lui y puisait une forme étrange de sérénité.
Il savait. Il n'avait pas besoin d'alliés.
— Tu veux toujours t'y arrêter ? reprit Tochiro. L'Arcadia est encore loin de ses marges de sécurité, tu sais…
Oui. L'Arcadia était formidable, mais il leur fallait du repos.
— Si l'Union nous poursuit, ils n'auront pas de mal à nous trouver ici, insista le petit ingénieur.
Oui aussi. Ils n'avaient pas croisé le moindre corps céleste depuis presque cent parsecs, et derrière le vide était plus profond encore. Cette étoile scintillait comme un phare au milieu du Grand Rien. Elle était une escale obligée pour qui naviguait de ce côté de la Bordure Extérieure. L'Union viendrait, c'était certain.
— On a assez d'avance sur eux pour se permettre une halte, trancha Harlock.
L'Arcadia était rapide, très rapide, trop rapide peut-être. Autant qu'ils en profitent.
Tochiro n'insista pas.
Le saut fut sans histoire.
— Ieeek.
« Attention. Sortie de warp imminente. Rematérialisation en espace conventionnel au top… Top ! Début de refroidissement. »
Harlock se frotta les yeux. Il n'avait pas dormi. Pas du tout.
— On a des infos sur la constitution du système planétaire ? demanda-t-il.
« Requête enregistrée. Recherche en base initialisée. »
Iota Draconis n'était pas une étoile accueillante. Ce n'était pas non plus une étoile inconnue. Isolée et mourante, elle fascinait autant qu'elle repoussait les navigateurs. Nombre d'histoires s'échangeaient entre galactiques sur la zone des Confins. Et Harlock connaissait déjà la réponse à sa question.
— Y'a qu'une seule planète potable dans ce bled paumé, captain.
Osman avait les traits tirés, un café à la main, et les données qui s'affichaient sur les écrans corroboraient ses dires.
Trois planètes telluriques. Une géante gazeuse. Deux ceintures d'astéroïdes. Le système n'était pas très dense, la géante dépourvue de satellites, la première tellurique un enfer de lave, la deuxième une étuve toxique.
Restait la troisième.
Les astronomes de l'Union Fédérale et leur imagination inexistante avaient nommé la planète « Iota Draconis Ter » – troisième planète de l'étoile Iota Draconis, dans la constellation du Dragon. Les militaires et leur amour des acronymes l'avaient abrégé en « IDT ». La langue commune et son sens pragmatique l'avaient transformé en « Adity ».
Adity était leur destination.
Harlock se rapprocha de la barre.
— Préparez-vous pour une mise en orbite !
Combien de jours, combien d'heures d'avance ? Le repos était nécessaire, mais serait-il suffisant ? Il n'y avait rien d'autre à des centaines d'années-lumière à la ronde. L'Union viendrait.
« Détection ionique dans le zéro un trois pour un un négatif. Analyse en cours. »
L'Union était déjà là.
Warrius l'avait-il devancé ? Harlock crispa ses doigts sur la barre. Il ne fuirait pas cette fois-ci, se promit-il.
— Dispositions de combat !
Tochiro lui lança un regard suspicieux par-dessus ses lunettes, mais ne le contredit pas. Osman lâcha un soupir avant de s'asseoir à sa place.
— Vous êtes sûr de ce que vous faites, captain ?
L'intonation était fatiguée davantage que réprobatrice. La remarque était néanmoins pertinente : vu l'état d'épuisement général, le vaisseau allait pour ainsi dire devoir se battre tout seul.
« Analyse terminée. Identification confirmée. Risque de contre-détection : huit pour cent. »
Ce n'était pas Warrius.
L'écran principal se modifia pour afficher la situation tactique. Une piste en elliptique élevée, deux autres en orbite basse. Un bombardier, et un terrasseur avec son escorteur. Harlock cilla. Quelque chose ne collait pas.
— Les terrasseurs opèrent sur des planètes stériles d'ordinaire, non ?
Du moins, c'était ce que l'Union répétait dans ses bulletins d'informations. « Grâce à la terraformation éthique, l'humanité s'offre de nouveaux horizons ! » Cela lui avait toujours semblé crédible. Coûteux, d'une utilité toute relative au regard du nombre de planètes possédant déjà une atmosphère respirable pour les humains, mais crédible.
Jusqu'à présent.
La voix de l'IA tomba comme un couperet.
« En attente de directives. Tous systèmes parés pour appuyer le bombardement orbital. Canons gamma en charge, déploiement possible dans quatre minutes. »
Harlock sentit un frisson glacial le parcourir de part en part. Il fixa Tochiro. Tochiro baissa le nez sur sa console.
— Je vais lui dire d'arrêter de faire ça.
Pour qui Tochiro avait-il initialement construit ce vaisseau ?
Et surtout, pour quoi ?
Et pourquoi le projet avait-il avorté ? Les finances, avait argué le petit ingénieur. Ou alors… une divergence de vues ?
— Tu as programmé ce vaisseau pour détruire des planètes, siffla Harlock entre ses dents.
Tochiro se tordait les mains. Il ne le regardait pas.
— C'était la commande, oui… Et j'me suis vraiment donné à fond, c'était incroyable ! Mais à un moment… J'ai eu des doutes.
Une pause. Des yeux fuyants. Des mains pressées l'une contre l'autre, doigts entrelacés, nœuds compliqués.
— Je vais lui dire d'arrêter, répéta-t-il.
L'Union avait approuvé la conception de ce vaisseau.
L'Union envoyait ses terrasseurs terraformer des planètes stériles.
Le vaisseau détruisait des planètes.
Une terraformation éthique, hein… Adity possédait une atmosphère. La base de données centrale indiquait la présence d'un écosystème endogène. De la vie. De la vie unique.
Sur son orbite, le bombardier poursuivait sa danse elliptique. Quels dégâts avait-il déjà causé ?
Harlock ne parvenait pas à détacher son regard de l'écran tactique. Un bombardier. Un terrasseur. Un escorteur. Les escadres « d'exploration » appartenaient à l'élite de la Flotte. Leurs équipages étaient soumis au secret. « Pour leur sécurité », lui avait-on enseigné à l'Acastro. Tu parles.
Il relâcha l'air de ses poumons comme si cela avait pu servir de soupape à sa colère. L'Union ne méritait aucune pitié. Il l'avait toujours su.
— Tochiro. Je veux un point sur notre stock de torpilles.
