CHAPITRE 1 - LES ADIEUX DE DON DIEGO
Bientôt, après le départ de don Ricardo, vint celui de don Diego et de son père, accompagnés du fidèle Bernardo. Pour rien au monde, le jeune homme n'aurait manqué de faire ses adieux à Ana-Maria. Après tout, puisque Zorro ne lui avait pas ravi son cœur, alors lui avait-il peut-être toutes ses chances... Il enfourcha son cheval bai et partit au petit trot, Bernardo à ses côtés.
Hacienda des Verdugo.
Les deux jeunes gens étaient assis dans le patio. Bernardo attendait dehors.
- Au revoir, Ana-Maria. Faire votre connaissance aura été un véritable enchantement.
- Au revoir, Diego, et merci pour tout ce que vous avez fait pour notre famille. Vos avis se sont toujours avérés éclairés et justes.
- Mais, Ana-Maria, c'était tout naturel, protesta Diego en souriant.
- Oh non, protesta Ana-Maria, j'ai été très impolie envers vous. Au début, je vous ai détesté, traité de menteur, soupçonné. Aussi je suis sûre que vous deviez me détestez.
- Cela jamais, Ana-Maria, assura le jeune homme. Qui pourrait vous détester ? Vous êtes si ...
La jeune fille lui mit délicatement le doigt sur les lèvres.
- Non, Diego, ne me dites plus rien. Je ne veux ni vous décevoir, ni vous faire de la peine. Ce ne serait pas bien.
Bien que subitement désillusionné, car après l'abandon de Zorro, il espérait avoir une chance, le jeune homme se força à sourire.
- Quoi qu'il en soit, Ana-Maria, vous êtes pardonnée pour toujours.
- Gracías, Diego. Vous êtes un ami fidèle mais comme Ricardo, je ne saurai vous mentir.
- Ah, toujours ce Zorro ? lança le jeune homme amusé.
Ana-Maria ne répondit rien mais son sourire quoique empreint d'une tristesse indéfinie, trahissait largement ses pensées.
- Oui, avoua-t-elle finalement.
- Croyez bien que je regrette que Zorro n'ait pas révélé son identité. Vous sembliez très attachée à ce mystérieux caballero et vous méritez de connaître un destin heureux.
- C'est fini, Diego. Zorro n'a pas voulu enlever le masque pour des raisons qu'il m'a expliquées. Elles sont nobles comme le cœur qui se cache derrière l'habit mais j'ai besoin de temps pour réfléchir. Je ne suis pas à la hauteur de ce héros mais je crois avoir compris que je ne puis l'arracher à tout un peuple qui croit en lui.
- Je vois, fit Diego. Zorro ne révèlera donc jamais son identité ?
- Je ne sais pas, soupira-t-elle, il m'a assuré qu'il reviendrait mais quand ? Si Zorro ne le peut maintenant, le pourra-t-il plus tard ?
- Zorro vous a promis qu'il reviendrait ? interrogea le jeune homme.
- Sí, Diego. Mais je ne fais pas trop d'illusions.
- Vous ne croyez donc plus en Zorro, Ana-Maria ? Ne vous a-t-il pas assez montré qu'il était homme d'honneur et qu'il tenait à vous ? Pourquoi trahirait-il la promesse qu'il vous a faite ? Une promesse qui le concerne tout autant que vous ?
Le jeune homme s'enflammait progressivement.
- Vous avez raison, Diego, mais c'est dur, se désola-t-elle. Cela faisait des mois que je l'attends et l'unique moment où il a l'opportunité de prétendre à une vie au grand jour sans que cela ne le coûte, ni la vie, ni la liberté, il refuse et m'abandonne.
Il poursuivit comme s'il ne l'entendait pas.
- Ne vous a-t-il pas déjà montré à quel point il vous aimait ? Je pense que Zorro a été contraint de garder secrète son identité mais que ce n'est pas ce que son cœur lui dictait de faire.
Puis il s'arrêta brusquement, conscient qu'il était allé trop loin. Ana-Maria ne répondit rien, muette de surprise. Jamais elle ne l'avait vu parler avec autant de chaleur. L'espace d'une minute, il était devenu un autre Diego, plus décidé, moins nonchalant. Hélas ! Cela n'avait été qu'éphémère. Pourquoi ne changeait-il pas ? Il serait tellement plus attirant... Mais le jeune homme lui avait dit des choses qu'elle n'osait pas s'avouer à elle-même. Elle n'avait pas le droit de penser à elle tandis que tout le peuple de Californie avait les yeux fixés sur le seul homme qui avait eu le courage de s'élever contre l'injustice. Il lui fallait être à la hauteur de celui qu'elle aimait.
- Vous avez raison, Diego, je suis trop égoïste mais c'est dur, avoua la jeune femme tristement.
- Je sais, Anna-Maria, soupira-t-il avec compassion, je sais, mais peut-être que cela l'est aussi pour notre ami Zorro.
- C'est vrai, je n'y avais pas pensé, murmura Ana-Maria tout en se demandant comment le jeune homme pouvait aussi bien connaître Zorro. Pardonnez-moi, Diego, de vous faire subir tout ceci. Cela doit vous être pénible mais je me sens si perdue...
Elle semblait si désemparée que le jeune homme aurait bien voulu la serrer dans ses bras pour la réconforter. Puis il lui aurait révélé au creux de l'oreille toute la vérité. Zorro continuerait d'exister et Diego serait heureux. L'idée séduisit le jeune homme un court instant mais il aurait fallu qu'elle donne son consentement et pourquoi le croirait-elle sur parole ? Elle le croyait frivole... Pourtant, elle fit un pas, puis un deuxième et finit par se retrouver toute proche de don Diego. Celui-ci lui mit les mains sur les bras de manière familière et voulut l'attirer à lui. Mais la jeune fille se raidit malgré elle et Diego se dut se résigner à la lâcher.
- Pardon, Diego. Je vous l'ai déjà dit, je ne veux pas vous faire de peine et que je vous entretienne dans l'illusion de sentiments autres que ceux de l'amitié la plus sincère.
- C'est moi qui vous demande pardon, Ana-Maria, je ne suis qu'un sot.
- Ne dites pas cela, Diego, vous êtes au contraire un ami très cher, l'assura Ana-Maria d'un franc sourire. Vous allez me manquer... Revenez nous voir à Monterey, cela fera plaisir à mon père. Au revoir, Diego.
- Je ne saurai dire à quel point vous allez me manquer aussi, señorita. Au revoir, Ana-Maria, s'inclina Diego pour lui baiser la main. Je reviendrai.
Puis il tourna les talons et s'en alla, laissant une Ana-Maria étrangement surprise de ces derniers mots qui ressemblaient à ceux employés par Zorro. Se pourrait-il que Diego connaisse l'identité de Zorro ? Non, c'était impossible, voyons... Zorro était courageux et se battait pour les plus pauvres contre l'injustice, il ne pouvait fréquenter les jeunes dons intellectuels qui refusent la violence.
- Décidément, cette histoire me monte à la tête, murmura-t-elle. Je vois Zorro partout maintenant alors que... alors qu'il est parti. Et ne reviendra plus, ajouta-t-elle en réprimant un sanglot qui menaçait d'éclater.
La jeune fille secoua les épaules et rentra à l'intérieur de l'hacienda, le cœur lourd. Les chevaux de don Diego et de son serviteur s'éloignaient déjà au loin.
