CHAPITRE 2 - ESPOIRS ET RÊVERIES

Quelques mois plus tard.

Diego de la Vega était assis sur le rebord de la fenêtre, contemplant depuis sa chambre le soleil qui se couchait lentement sur la campagne californienne. L'astre brillait encore suffisamment pour que le jeune homme puisse distinguer les moindres détails du paysage qui prenait des teintes orangées.

Si la nature semblait paisible et tranquille, le cœur de Diego ne l'était pas entièrement. Comme il l'avait dit à son fidèle serviteur alors qu'ils étaient sur le chemin du retour, ce n'était pas juste. Zorro s'occupe des problèmes des autres mais ne peut même pas résoudre les siens. Pourquoi avait-il choisi ce rôle de justicier sans en prévoir les moindres conséquences ? Pourquoi surtout ne pourrait-il pas avoir une vie normale, se marier, avoir des enfants et continuer ses chevauchées nocturnes ? Cela n'était donc pas compatible ? Il valait certes mieux pour lui qu'il ne baissât pas le masque de Zorro mais ne lui était-il pas possible de révéler au moins à Anna-Maria qui était-il vraiment puisqu'elle persistait à n'aimer que Zorro ? Accablé par ce combat entre son cœur et sa raison, son amour et son devoir, il pencha la tête dans ses mains. Il ne savait plus ce qu'il fallait faire.

C'est à ce moment que Bernardo entra. Il ne remarqua pas tout de suite son maître, sembla chercher quelqu'un puis se précipita vers lui. Don Diego ne l'entendit pas arriver et lorsque Bernardo lui posa la main sur l'épaule pour lui signifier sa présence, il sursauta en tournant vers lui un visage soucieux. Inquiet pour lui, Bernardo lui demanda par signes si tout allait bien.

- Ah, fit don Diego en esquissant un sourire, tu me demandes si je vais bien ? Eh bien, non, je ne vais pas bien du tout. Voilà deux mois que nous avons quittés Monterey et que nous sommes rentrés à Los Angeles.

Bernardo sourit, montrant qu'il avait compris, puis il porta les mains à son cœur, mimant par-là les sentiments de son maître.

- Oui, Bernardo, c'est cela. Depuis que mon père m'a empêché de dévoiler l'identité de Zorro, je sais que je n'aurais plus aucune chance d'avoir un quelconque effet sur le cœur d'Ana-Maria. Elle me l'a dit elle-même lors de mon séjour, je ne suis à ses yeux rien de plus qu'un bon ami. Ah, notre ami Zorro ne nous facilite pas la tâche !

Bernardo fit signe à don Diego qu'il voulait parler ; il mima d'abord son attitude de jeune homme oisif et cultivé et secoua la tête. Il dessina ensuite un Z avec son doigt, fit mine de se démasquer et secoua de nouveau la tête. Il traça ensuite un cœur dans le vide et fit semblant de murmurer quelque chose à l'oreille de quelqu'un, mimant ensuite une jeune fille abasourdie mais acceptant ensuite le mariage.

Don Diego se mit à rire.

- Ah, tu veux que je dise à Ana-Maria que je suis Zorro et qu'elle voudra ensuite m'épouser ?

Bernardo acquiesça.

- Mais, objecta le jeune homme, penses-tu qu'elle me croira ?

Le rusé et fidèle serviteur fit signe qu'il ne savait pas trop puis il conseilla par signe à don Diego d'enfiler son costume de Zorro, d'aller voir Ana-Maria puis de lui dévoiler sa véritable identité.

- Oui, pourquoi pas ? Mais tu oublies une chose, Bernardo. N'importe qui peut se faire passer pour Zorro, rappelle-toi de Martinez et du commandant Monastorio, tout le monde croyait qu'il s'agissait du vrai Zorro. Et Ana-Maria ne veut épouser, ni Ricardo parce qu'elle le trouve trop farceur, ni moi parce qu'elle me juge trop intellectuel et pas assez actif. Penses-tu qu'elle me croira si je me démasque ? Non, il faudrait que j'intervienne en tant que Zorro, que j'agisse en tant que Zorro, qu'elle me voit puis que je me démasque. Mais c'est impossible, Bernardo, je n'ai plus de raison pour retourner à Monterey. Quand mon père m'a retenu prisonnier le temps de l'amnistie, j'ai compris une chose : Zorro n'a pas le droit de faire passer ses intérêts personnels avant ceux du peuple californien. Zorro est le défenseur des opprimés et des pauvres. Qui les protégera si je me démasque ? Et puis penses-tu que personne ne trouvera bizarre le fait qu'Ana-Maria veuille bien m'épouser alors qu'il est de renommée publique qu'elle aime Zorro et que je suis un oisif ?

Force était à Bernardo de reconnaître que son maître avait raison.

- Allons, fit don Diego en tapant sur l'épaule de son compagnon, ton idée était bonne. Malheureusement, c'est fini, bel et bien fini. Je dois oublier Ana-Maria.

Puis il se dirigea vers la porte. Bernardo réfléchit encore quelques instants puis le suivit, la mine soucieuse. Don Diego se serait-il résigné ?


Seule, assise dans un fauteuil, Ana-Maria regardait dans le vague, mélancolique. Voilà deux mois que Zorro n'était pas réapparu comme il l'avait promis. Elle ne savait plus que penser. Zorro était-il un menteur ou ne pouvait-il toujours pas ? Et puis l'attitude de Diego était bizarre. Lui d'habitude d'humeur égale, il lui avait semblé pensif et même triste. Elle pensait connaître les sentiments du jeune homme à son égard et se reprocha intérieurement de ne pas avoir été douce dans sa manière de lui signifier son refus. Cela avait dû lui faire mal au cœur. Pauvre Diego ! Elle ne lui avait pas mené la vie facile alors qu'il semblait si sincère dans ses sentiments. Elle aurait sans doute mieux fait d'accepter ses avances plutôt que de s'éprendre d'un inconnu dont personne ne connaissait l'identité. Au moins, elle ne se trouverait pas dans cet état.

Ana-Maria chassa cette idée. C'est impossible, Diego n'est rien de plus qu'un bon ami. Comme Ricardo. Pourtant, les derniers mots du jeune homme l'intriguaient ; ils concordaient étrangement avec ceux de Zorro : « Je reviendrai ». On aurait dit qu'il semblait très bien connaître ce mystérieux justicier, ses réactions, ses sentiments, ses raisons de refuser l'amnistie ainsi que son caractère. Mais pouvait-il être ce Zorro ? Ana-Maria ne le pensait pas et il faudrait plus d'une preuve pour la convaincre du contraire. Pourquoi avait-elle rejeté Diego ? Peut-être parce que la promesse de Zorro lui était encore fraîche dans la mémoire mais aujourd'hui, qu'en était-il ? Zorro n'était toujours pas réapparu comme il l'avait promis, elle ne savait pas quand il reviendrait et elle avait rejeté le jeune homme ; quant à épouser don Ricardo, elle n'y songeait pas. Il était trop farceur et lorsque les deux jeunes hommes la courtisaient, elle avait trouvé que Ricardo était plus pressé que Diego, trop imbu de lui-même. Et surtout, il voyait en Zorro un rival, contrairement à Diego, et cela, Ana-Maria ne pouvait lui pardonner.

- Mais, songea-t-elle, pourquoi Diego soutenait-il Zorro ? Les jeunes hacendados n'ont pas besoin de Zorro. Le connaîtrait-il par hasard ? Et les dernières paroles qu'il a prononcées, pourquoi était-ce les mêmes que Zorro ? Comment pouvait-il les connaître ? J'étais seule avec Zorro et Diego n'a pas pu nous suivre. Et où était Diego lors de l'amnistie ? Il m'avait pourtant dit qu'il serait là.

La jeune femme se leva.

- Oh mais Zorro ne peut pas être lui, c'est impossible ! Enfin, je ne sais pas... Parfois, il a les mêmes intonations, les mêmes yeux... Tout se brouille, gémit-elle, je n'y comprends plus rien.

Elle prit sa tête entre les mains.

- Diego ne peut être Zorro, trancha-t-elle finalement, il est trop nonchalant pour cela. Et si ce n'était qu'une ruse, laissa-t-elle échapper, ...car Diego peut s'énerver, je l'ai vu face à Ricardo ou Romero.

Ana-Maria ne savait plus que penser. Pourquoi donc Zorro ne revenait-il pas comme il l'avait promis ? Tout serait plus simple. Mais Zorro n'était pas là et elle se sentait terriblement seule à présent, plus seule que jamais. Il lui revenait désormais d'oublier.

Deux cœurs brisés avaient rêvé et espéré sous le ciel californien ce soir-là mais leur devoir était de se résigner. Le pire était peut-être que ni don Diego, ni Ana-Maria ne le savaient l'un de l'autre.