CHAPITRE 3 - DE SOMBRES MACHINATIONS

Quelque part en Californie.

Une assemblée secrète se tenait dans la cave d'un château. Autour de la table ovale, étaient placées douze chaises dont une était richement ornée. Un aigle empaillé se trouvait derrière cette place. Des bougies savamment disposées procuraient un éclairage satisfaisant tout en donnant des airs mystérieux à la scène. L'un après l'autre, les onze invités arrivèrent et se mirent chacun en face d'un siège, laissant celle du bout de table vide. D'après leurs habits, il s'agissait sans exception de riches hacendados. Un silence pesant régnait dans la pièce. Chaque homme affichait une mine fermée, sans expression. Quelques-uns détaillaient leurs interlocuteurs, sans doute pour mieux les connaître. D'autres s'interrogeaient sur les raisons de cette convocation. Après tout, leur mouvement n'était-il pas tombé avec la mort de leur chef ? Leurs secrets espoirs ne s'étaient-ils dissipés comme de la fumée à cause d'un homme que personne ne connaissait ?

Enfin un homme entra, vêtu de manière recherchée mais son visage contrastait radicalement avec sa tenue. Cheveux noirs, yeux sombres, presque ténébreux ; à chaque fois qu'il voulait sourire, sa bouche se transformait malgré lui en rictus. Il pénétra dans la pièce d'un pas volontaire et décidé et alla se placer en bout de table. C'était donc lui le président de cette mystérieuse assemblée.

- Bonsoir señores, souhaita-t-il. Asseyez-vous, je vous prie.

Il laissa passer un silence.

- Señores, je me nomme Felipe Varga. Je suis le fils de l'Aigle !

Un murmure de surprise traversa l'assemblée.

- Personne, pas même vous, reprit l'homme, ne savait que l'Aigle avait eu un fils. Il se tient à présent devant vous et souhaite continuer l'œuvre de son père. Vous la connaissez tout aussi bien que moi : unifier la Californie en secouant le joug espagnol. Quand mon père est parti pour Los Angeles afin de faire appliquer ses plans, jusque-là contrés par un homme dont vous avez tous entendu parler, il ne pensait pas ne jamais revenir.

- Comment croire que vous êtes le fils de l'Aigle ? le coupa un des assistants.

Le señor Varga fusilla du regard celui qui avait osé l'interrompre mais celui-ci ne baissa pas les yeux. Don Felipe sentit au contraire que l'assistance, quand elle ne lui était pas hostile, attendait de lui des preuves.

- Je m'en doutais, grinça-t-il plus pour lui-même. J'ai apporté ici une copie de mon acte de naissance, poursuivit-il plus haut. Ainsi, peut-être me croirez-vous...

Il tira de sa veste une feuille pliée en trois et la fit circuler. Un mouvement d'approbation se fit bientôt sentir : on lisait en effet que Felipe Varga était le fruit de l'union de Jose Sebastian Varga, ex-administrateur du sud de la Californie, et de Roseta Varga, sa femme.

- Je vous prie de m'excuser, señor, reprit celui qui l'avait interrompu. Nous ignorions que l'Aigle avait un fils...

Le jeune Varga le remercia d'un bref signe de tête. Il avait prouvé sa légitimité à reprendre la suite de son père mais il fallait encore montrer ses aptitudes à mener à son terme le but que ce dernier s'était fixé. Don Felipe reprit :

- Bien. Mon père était maître du nord de la Californie mais ses associés et lui ensuite ont été empêchés de s'emparer du sud par un seul homme, Zorro. Le hors-la-loi Zorro, à lui seul, est parvenu à mettre en échec toute l'organisation de mon père. Plusieurs de nos compagnons sont morts par sa faute et l'unité d'une Californie indépendante a échoué à cause de lui. Vous êtes les anciens associés de mon père, vous ne refuserez pas, j'en suis sûr, de continuer avec moi ce projet qui vaut cher.

Il laissa passer un silence pour rendre son discours plus marquant.

- Plusieurs grandes nations sont intéressées par l'achat de la Californie qui est une région riche et prospère, en particulier les Etats-Unis. Mais ils refusent nos propositions d'achat tant que la Californie ne sera pas unifiée. Voilà la tâche qui nous revient. Bien entendu, nous partagerons les bénéfices de l'entreprise, cela va sans dire. Et nous verrons si le Vautour sera capable de faire mieux que l'Aigle !

Le jeune homme promena son regard, jaugeant chacun des hommes qui l'entouraient. Personne ne le contredit, tous semblaient d'accord. Il continua :

- Je vous ai dit tout à l'heure que Zorro s'était mis en travers des plans de l'Aigle. Mais moi, je ne veux pas répéter les erreurs de mon père qui a trop sous-estimé Zorro. Il n'y a plus de place pour les compromis, les négociations ou les valeurs morales. Instruits du passé, nous réaliserons l'œuvre de l'Aigle. Il faut agir vite et efficacement. Et avant toute chose, nous devons donc réduire à néant ce Zorro. Tant qu'il vivra, il contrariera nos projets.

Un nouveau silence.

- Je voudrais attirer votre attention, señores, sur les récents événements qui se sont déroulés à Monterey, il y a quelques mois de cela. Vous savez tous que Zorro a empêché le vol de la collecte pour l'achat de marchandises espagnoles. Il a délivré le señor Verdugo de ceux qui le retenaient captif mais ce qui nous intéresse le plus, c'est l'attention que sa fille, la señorita Verdugo, porte à ce hors-la-loi.

Plusieurs assistants esquissèrent un sourire. Ils commençaient à comprendre où le jeune Varga voulait en venir.

- On dit même qu'une tendre idylle s'est installé entre les deux, poursuivait ce dernier. Mais lorsque le gouverneur a lui proposé une amnistie s'il ôtait son masque, Zorro n'a pas jugé nécessaire de mettre fin à sa légende. L'amour n'a pas triomphé du hors-la-loi mais je ne pense pas qu'il refusera de voler au secours d'une jolie femme. Nous allons donc tendre à ce Zorro un piège dont la señorita Verdugo sera l'appât. Écoutez bien car voici ce que nous allons faire.

Il se pencha en avant comme pour mieux se faire entendre de ses associés. Pas un ne s'opposa à ce plan machiavélique car tous avaient à y gagner dans cette affaire. Depuis trop longtemps Zorro les empêchait de mener leurs affaires malhonnêtes comme ils l'entendaient.