Stiles avait eu une idée pour économiser au maximum les pâtes et le riz que Derek lui avait apporté. Manger plus tôt et peu, puis compenser avec du sucre. C'était exactement ce qu'il avait fait à midi et qu'il allait refaire. Il était dix-huit heures trente, mais il crevait de faim. Pour économiser davantage… Il comptait dormir tôt et le plus possible. Faire passer le temps, s'économiser le peu qu'il avait. Et le pire, c'est qu'en égouttant la portion de pâte – ridicule par sa petitesse – qu'il avait fait cuire, le jeune homme continuait de réfléchir à la manière dont il pourrait optimiser au mieux sa stratégie. Néanmoins, il n'était pas stupide : il faudrait qu'il trouve une solution pour les jours d'après. Ce qu'il avait, c'était bien peu suffisant, d'autant plus qu'il se sentait faible, à force. Ses gestes étaient lents, fébriles, presque tremblants. Si l'on ajoutait à cela qu'il avait de plus en plus régulièrement le tournis… Disons que Stiles savait qu'il devait faire attention, du moins plus que d'habitude, histoire de ne pas faire de bêtise. Dans son état, il serait carrément capable de se brûler.
Quelques secondes plus tard, Stiles versa les pâtes dans son assiette, après y avoir ajouté un peu d'huile d'olive, et une pincée de sel. Enfin, il s'installa à table dans un soupir et baissa les yeux sur son maigre repas. Au moins, il avait quelque chose et il n'allait pas s'en plaindre. A ce sujet, il s'était décidé à envoyer un message à Derek il y avait une demi-heure de cela. Quelque chose de simple et d'anormalement concis : juste un « merci ». Rien de plus. C'était bête, mais le jeune homme continuait d'avoir honte malgré tout et c'était pour cette raison qu'il avait tant tardé à le remercier. Stiles n'avait jamais aimé partager ses problèmes aux autres. Question de pudeur, ou simple connerie ? Un peu des deux, sans doute. Disons que l'humain de la meute n'avait pas particulièrement envie d'être vu comme plus faible qu'il ne l'était déjà, ou dans une situation peu enviable. Il avait à cœur d'entretenir cette image de l'hyperactif toujours enjoué, plein d'énergie à l'humeur lisse. Elle ne devait tomber sous aucun prétexte.
Sauf que Derek l'avait vu dans un moment où il n'était pas vraiment à son avantage et… En avait forcément tiré des conclusions. Quelles qu'elles soient, Stiles n'avait pas l'intention de les entretenir. Les regards qu'on posait parfois sur lui… Ils étaient lourds. Lourds de sens. C'était idiot et Stiles s'efforçait de ne pas les prendre au sérieux, mais… Il y avait des choses qui ne changeraient pas. Le temps passait et Stiles aurait beau donner son maximum, on trouverait toujours le moyen de lui rappeler qu'il n'était rien de plus qu'un humain.
Stiles mangea doucement, d'une part parce qu'il était atrocement fatigué et de l'autre parce que... Peut-être, se disait-il, que manger plus lentement lui permettrait de se donner l'impression de se caler l'estomac. A ce stade, l'hyperactif n'était pas contre certaines petites astuces pour faire taire sa faim, ne serait-ce que momentanément. C'était tel qu'il en avait mal au ventre et que manger… Il arrivait à en avoir des nausées de temps à autres. Ainsi, il y alla doucement. A vrai dire, il ne termina même pas son assiette, pourtant qu'à moitié remplie. Sa situation le rendait paradoxal parce qu'il avait faim mais… A force de se priver, il commençait sérieusement à avoir du mal. Ou alors peut-être essayait-il de se convaincre qu'il avait assez mangé pour ce repas, tout en se disant qu'ainsi, il en aurait davantage pour plus tard.
Disons qu'en fait, ses pensées ne partaient pas dans le meilleur sens qui soit. Et ça, c'était une habitude qui se développait assez souvent lorsqu'il se retrouvait seul un long moment. Si Stiles était quelqu'un de très indépendant qui savait se gérer, il avait toutefois tendance à se laisser porter lorsque son moral n'était pas au beau fixe… Peut-être à cause de certaines cicatrices qui refusaient de se refermer. A ce sujet, il ne s'interrogeait pas : pour lui, c'était stupide de remuer le passé, de chercher à le comprendre et à l'accepter pour s'en libérer. A ses yeux, c'était remuer la merde sans être sûr d'obtenir le moindre résultat et il serait complètement idiot de tenter quelque chose alors que pour l'instant, il était stable. Ses pensées ne partaient pas forcément dans le meilleur sens, mais il gardait un cap et ne se laissait pas complètement tomber.
- Stiles.
L'hyperactif sursauta brusquement et releva un peu trop vivement la tête. Il faillit s'étouffer avec sa bouchée de pâtes. Son cœur battant à toute allure l'obligea à boire un coup d'eau avant de prendre le temps de se calmer. Ce que cet idiot lui avait fait peur ! Mais d'ailleurs, pourquoi…
- Attends mais… T'es passé par où ? Demanda le châtain d'une voix un peu rauque.
Derek leva un doigt vers le plafond. Ah, sans doute la fenêtre de sa chambre. Néanmoins… Qu'est-ce qu'il foutait là ? Si la surprise l'avait empêché de ressentir quelque honte, celle-ci débarqua soudainement alors qu'il se remémorait rapidement les évènements de la matinée et sa position actuelle. Seul, dans sa cuisine, devant une portion ridicule de pâtes dont il n'avait pris que deux bouchées. Essayant de faire au mieux pour ne pas se débiner tout de suite, Stiles se donna un air mécontent.
- Et tu pouvais pas sonner, plutôt ? Lui reprocha-t-il.
Derek haussa les épaules et Stiles s'efforça de prendre, cette fois-ci, un air désinvolte. Pour dissimuler sa honte grandissante, il se leva et vint à sa rencontre. Ce faisant, il lui cacha la vue de son assiette. Il savait que c'était inutile parce que Derek avait déjà dû la voir mais… S'il l'oubliait… C'était bien, non ? Mettant les mains en poings sur ses hanches, l'hyperactif lui demanda de quoi il avait besoin. Parce que s'il venait le voir, c'était qu'il avait forcément une demande à lui faire. S'agissait-il de recherches ? D'une nouvelle affaire surnaturelle ? Il lui demanda tout ça, en essayant bien sûr d'ignorer la crampe douloureuse dans son ventre. Il avait si faim… Et les deux pauvres bouchées qu'il avait ingurgitées ne suffiraient pas à le calmer. Toutefois, son estomac ne fit aucun bruit, comme s'il avait compris que son propriétaire n'avait vraiment pas besoin de s'afficher encore devant l'ancien alpha. Stiles avait à cœur de ne pas faire l'étalage de son semblant de misère. Pour cela, il s'efforça également à ne rien montrer quant à sa fatigue, son léger mal de tête, sa faiblesse. Parce que de toute manière, Derek n'en avait rien à faire, à raison. La seule chose qu'ils avaient en commun, c'était… La meute. Elle était quasiment l'unique raison de leurs interactions – du côté du loup en tout cas. Du sien, Stiles adorait le provoquer et le faire sortir de ses gonds. Pas aujourd'hui cependant. Il espéra d'ailleurs secrètement que l'ancien alpha ne tarde pas trop à lui dire ce qu'il voulait : Stiles avait faim, et il avait à peine pu commencer son assiette. Même si elle n'était pas vraiment remplie, il comptait la manger.
- Il faut que tu viennes au loft, lui dit simplement Derek.
Ah. Stiles cligna des yeux plusieurs fois. L'information mettait un peu de temps à monter là-haut tant elle lui paraissait incongrue.
- Pour… ? Tenta-t-il.
- On y va, éluda le loup.
N'étant pas du tout d'humeur combative, Stiles se contenta d'une hésitation et se tourna, le temps de jeter un coup d'œil à son assiette. Au pire, il pourrait toujours la terminer plus tard… De toute façon, quoi qu'il advienne, il aurait faim. Il retourna la tête vers Derek.
- C'est obligatoire, ou…
- Stiles, bouge-toi.
- Ça va, j'suis pas ton chien… Maugréa l'hyperactif.
Parce qu'il allait s'exécuter, bien sûr. Stiles était dans une période où on pouvait presque lui faire faire ce qu'on voulait tant il n'avait pas l'énergie de résister. Son idée, actuellement, c'était juste de laisser les choses aller, de ne pas se casser la tête. Si Derek tenait tant que ça à le missionner au loft, eh bien… Soit. Il n'en avait pas du tout envie, mais il n'était pas non plus d'humeur à discuter, juste pour un détail de ce genre. Ainsi, il soupira et se tourna vers son assiette. Il se mordit la lèvre inférieure, attrapa un tupperware de petite taille et mit à regret ses pauvres pâtes à l'intérieur, avant de placer celles-ci au frigo. Il déposa ses couverts dans l'évier et attrapa un carré de sucre, son nouvel allié, qu'il glissa entre ses lèvres, histoire de tenir. Il se dirigea alors vers l'entrée avant de revenir en arrière sous le regard on ne peut plus perplexe de Derek, qui le vit s'emparer de clés… Qu'il reconnut rapidement. Il attrapa alors son poignet et l'empêcha d'aller plus loin.
- Je conduis.
Clair, concis. Du Derek Hale tout craché. A nouveau, Stiles se laissa faire et abandonna la partie et remit les clés de la Jeep à leur place.
- Dans ce cas, t'oublieras pas de me ramener, fit-il après avoir bâillé. J'ai pas l'intention de rentrer à pied.
Derek ne s'embarrassa pas d'une réponse et cela convint très bien à l'hyperactif, qui prit ce silence pour un « oui ». Quelques minutes plus tard, il eut la chance de profiter des merveilleux sièges de la Camaro. Si en temps normal, il se serait extasié du simple fait de se trouver dans ce bolide, il n'eut cette fois-ci pas la moindre réaction même si son corps fondait merveilleusement dessus. De même, il resta parfaitement silencieux et, par chance pour lui, Derek ne chercha pas à entamer la discussion. A vrai dire, il fut muet comme une tombe et ne lui lança pas le moindre regard. Si le ventre de Stiles se mit à gargouiller à un moment, le loup ne sembla pas y faire attention et l'hyperactif le remercia mentalement pour cela, tout en s'efforçant de ne pas penser à cette faim qui le tiraillait horriblement. Il se dit qu'il tiendrait. Qu'il mangerait plus tard. Se coucherait tout de suite après cela – et ses yeux papillonnaient déjà à cette idée. Derek étant du genre expéditif… Il ne ferait pas durer les choses. Ça irait.
Enfin, il l'espérait.
