Stiles pesta intérieurement. Bien sûr, il avait fallu que cela lui arrive à lui. Que l'ascenseur de l'immeuble de Derek soit en panne – depuis deux jours, l'informa-t-il. Alors forcément, la montée des escaliers représenta un sérieux défi pour l'hyperactif qui ne se savait pas en grande forme. Pire que ça : il était quasiment certain de s'endormir durant le trajet de retour… Enfin si Derek tenait parole en le ramenant chez lui. C'était fou ce que le manque de nourriture et l'angoisse pouvaient fatiguer.
Mais Stiles endura en silence et s'efforça de ne pas montrer sa faiblesse actuelle ou du moins, pas assez pour que Derek se sente obligé de lui proposer ingratement son aide. Le châtain n'avait pas besoin de ça, d'autant plus qu'il avait déjà bien assez honte d'avoir dû lui mendier un paquet de pâtes et un paquet de riz… Alors il prit sur lui, serra les dents et s'imagina dormir… Sur son canapé, pas dans son lit. Stiles n'avait plus envie de voir la moindre marche s'étaler sous son nez et ce fut d'autant plus vrai lorsqu'il arriva en haut. Si Derek lui jeta un regard que l'hyperactif jugea indifférent, l'autre eut la décence de ne lui faire aucune remarque. Quelle chance que le loup-garou ait décidé d'être aimable… Dans ses mauvais jours, il avait tendance à le copier et à user de son sarcasme légendaire. Stiles ne pouvait que s'avouer heureux de n'avoir droit qu'à du silence.
Sauf qu'il maudit instantanément Derek dès que celui-ci eut ouvert la porte du loft après l'avoir déverrouillée. Parce que l'odeur qui voguait jusqu'à ses narines… Elle rendit sa faim plus mordante et les crampes dans son ventre plus douloureuses encore. Mais Stiles garda cela pour lui, bien sûr. Cependant, ses traits se tendirent et il se mentalisa. Au vu de l'odeur plus qu'alléchante, le châtain devina que Derek avait cuisiné… Et cette idée lui fit un effet étrange. Il se sentit soudainement mal d'être ici, alors que l'ancien alpha attendait sans doute quelqu'un. Il se raisonna. Si Derek l'avait fait venir, c'était sans doute parce qu'il savait que son invitée – oui, à ses yeux, il s'agissait sûrement d'une femme – arriverait plus tard ou aurait du retard. Après tout, il était encore tôt et c'était exactement pour cette raison que Stiles comptait manger tôt, mais… Derek avait besoin de lui, semblait-il. Et Stiles était trop con, parce qu'il laissait toujours passer les autres avant lui, alors même qu'il savait devoir se concentrer sur lui. Dans son état, il le fallait.
Stiles retint un soupir alors que Derek se dirigeait tout naturellement vers la cuisine. Las et le ventre noué par la faim, l'hyperactif choisit de ne pas se torturer davantage et alla se terrer dans le salon. Ainsi, il se laissa tomber sur le canapé et attendit. Oui, il attendit que Derek se préoccupe de lui et se décide à lui exposer la raison de sa venue – forcée. S'il s'agissait de recherches à faire dans des documents qu'il avait déjà, Stiles n'était d'ores et déjà pas sûr d'être efficace tant il était fatigué. Peut-être que terminer sa maigre assiette de pâtes et dormir tôt lui ferait du bien. Après une bonne nuit de sommeil… Sans doute serait-il plus ou moins d'attaque. En tout cas, c'était tout ce qu'il espérait tant ses journées le déprimaient récemment. Le manque d'énergie l'empêchait de faire quoi que ce soit de constructif et Stiles passait la majorité de son temps à angoisser et à réfléchir à ses prochains repas. Il était clair que son père allait l'entendre, lorsqu'il rentrerait de son escapade en amoureux avec son chasseur… Stiles ne serait pas trop dur – il avait horreur de faire culpabiliser son père – mais il tenait à lui faire prendre conscience de sa négligence le concernant. Et surtout, la prochaine fois… La prochaine fois, il ne le laisserait pas s'en aller avant de s'être assuré qu'il lui avait laissé de quoi subsister. Stiles n'irait pas lui quémander d'argent – il ne le faisait jamais –, juste de s'assurer une certaine forme de survie. Sans la « charité » de Derek, l'hyperactif ne savait pas bien comment il aurait pu passer ces prochains jours. Ce qu'il avait, ce n'était pas du luxe puisqu'il n'avait rien pour accompagner ou les pâtes, ou le riz, mais qu'importe. Il avait de quoi manger, alors ça irait. Cependant, Noah n'avait pas intérêt à lui refaire ce coup-là. Plus jamais.
Stiles resta là à penser ce qui, à son avis, fut long. Si long qu'il envisagea de se lever et d'aller voir ce que fabriquait l'ancien alpha, avant de se raviser. C'était impoli. Non, plus que ça : gênant. Et puis aller dans la cuisine et sentir avec plus de puissance cette odeur qui lui tordait déjà le ventre… Surtout pas. Ça, c'était un coup à le faire craquer et à le pousser à supplier Derek pour le laisser prendre une petite part de son repas. Oui, dans cet état, il en était presque capable, sauf qu'il était hors de question qu'il se lâche de cette manière. Il s'était déjà suffisamment humilié comme cela devant Derek. Derek, qui prenait quand même bien son temps. S'il fallait vraiment qu'il vienne, pourquoi ne pas simplement l'appeler et lui dire de venir à une certaine heure ? Là, Stiles avait juste l'impression de mal tomber – et que le loup gérait très mal son temps. Inviter chez lui une « aide » pour le surnaturel juste avant un repas, un rendez-vous sans doute galant ? Très risqué en termes d'horaires, de timing. Et nul, aussi. Puis Derek connaissait sa situation, au moins de loin. Avait-il aussi peu de cœur pour laisser l'odeur de nourriture provenant de sa cuisine embaumer autant le salon ? A coup sûr, aucune pièce du rez-de-chaussée n'était épargnée tant la délicieuse fragrance était forte, ou alors… Sans doute la faim de Stiles le rendait-il plus sensible à cela, exacerbait son odorat on ne peut plus humain. A cet instant précis, avoir un rhume lui paraissait être un luxe. Bordel, que ne donnerait-il pas pour avoir le nez bouché ! Ne serait-ce que pour rendre cette situation moins inconfortable qu'elle ne l'était.
Sauf que les minutes passèrent et Stiles était toujours là, sur ce canapé, son hôte l'ayant définitivement délaissé pour sa cuisine. Alors à force et ce, même si cela ne faisait pas vraiment longtemps qu'il était là, l'hyperactif commença à se sentir un peu trop lourd. Sa fatigue et sa faiblesse le rattrapaient. Se contrôler était une chose : subir jusqu'à s'épuiser en était une autre. Et cette odeur, cette terrible odeur… Stiles serra les poings. Il pouvait résister… Mais il ne fallait pas trop le titiller. Son ventre ? Il gargouilla fort : ses entrailles lui donnèrent l'impression de se contracter à plusieurs reprises et si fort qu'il en eut mal. Normalement, les effets de la faim ne se montraient pas aussi profonds. Mais là… Bordel, pourquoi Derek l'avait-il obligé à venir alors que ce n'était vraisemblablement pas le moment ? Stiles serra les dents. Se retenir, résister… Ok, il pouvait faire ça. Cependant, il avait ses limites et après tous ces jours à se priver, ces jours qui semblaient ne pas avoir de fin, il risquait de les atteindre très vite.
Stiles s'efforça de penser à autre chose. De ne pas interpréter les bruits provenant de la cuisine. Un four qu'on ouvrait, qu'on fermait. Quelque chose qu'on faisait revenir à la poêle. Des crépitements annonciateurs d'un festin… Un orgasme gustatif indéniable à n'en point douter. A ce stade-là, Stiles était capable d'adorer n'importe quoi. Le fait que Derek ait l'air de bien cuisiner – s'il en croyait cette odeur maudite – ne le surprit même pas. En temps normal, sans doute se serait-il extasié sur le fait que l'ancien alpha n'était finalement pas un homme des cavernes. En fait, en temps normal, il aurait même fini par lui proposer son aide, parce qu'il était bon, en cuisine. Très bon. Mais dans l'état actuel des choses, le châtain se foutait royalement de tout ça. Et son inconfort dura. Crut. Stiles eut envie de pleurer, au fond de lui. Mais sa gorge ne fit rien de plus que se nouer et ses yeux restèrent irrémédiablement secs. C'était injuste, de lui imposer pareille torture. Putain d'injuste. Cette envie de se lâcher ? Un simple craquage. Quoiqu'on en dise, Stiles peinait à bien vivre cette situation. Cette odeur de nourriture le narguait alors qu'il était affamé. Alors voilà, attendre sans nouvelle fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
Stiles se releva brutalement. Un peu trop, sans doute. Autour de lui, le monde tangua, se déforma légèrement. S'il s'épancha dessus ? Absolument pas. Il choisit de se faire confiance et de se dire qu'il n'allait pas tomber, histoire de ne pas complexifier davantage ses pensées d'ores et déjà entremêlées. Son pas fut peu assuré et sa démarche… Pas vraiment droite. Néanmoins, il choisit de ne pas en faire cas et ce, parce qu'il avait un but : s'en aller.
Mais, parce qu'il était stupide et en avait conscience, il devait d'abord parler à Derek. Pas longtemps. Cependant, il devait lui faire comprendre que ce qu'il lui faisait n'était pas très sympathique et que… Merde, s'il avait besoin de lui, autant lui donner une tâche à exécuter sans attendre ! C'est avec cet état d'esprit qu'il pénétra dans la cuisine sans avoir conscience qu'il s'agissait pour lui de la pire erreur possible.
En toute logique, une odeur se faisait plus forte si l'on se rapprochait de son point d'origine. La cuisine jouait ce rôle-là. Alors forcément, la fragrance presque hypnotique de la nourriture embauma littéralement Stiles, qui se sentit défaillir… A l'intérieur. Son corps, malgré sa faiblesse évidente, tint le coup. Ne s'effondra pas sous l'attaque olfactive qui l'agressait par son intensité. Son estomac lui sembla se contracter violemment et c'est à peine si l'hyperactif réussit à contenir une grimace très parlante. Oh bordel, il était affamé. Son regard capta les courbes gracieuses et envoûtantes du poulet qu'il entrevoyait au travers de la vitre parfaitement clean du four. Puis les formidables poivrons et autres légumes dans la poêle et enfin… Ces formidables pommes de terre à la peau parfaitement grillée qui attendaient dans leur énorme plat en terre cuite d'être dévorées.
Cette fois, les larmes faillirent venir. C'était une putain de torture… Qu'il se savait incapable de supporter plus longtemps.
Et le pire, c'est que cet enfoiré de loup-garou mal luné ne bougeait pas. Il continuait de cuisiner comme si de rien n'était, comme si un certain hyperactif ne venait pas d'arriver dans la pièce… Et de pénétrer, en quelque sorte, dans son intimité. Derek qui cuisinait, c'était quelque chose de sérieux, qu'il ne montrait jamais, qu'il préférait garder pour lui. Forcément, le fait qu'il ne réagisse pas devrait mettre la puce à l'oreille de l'humain. Lui faire se dire qu'il lui manquait peut-être un élément, qu'il devrait hypothétiquement se poser des questions et ne pas tirer de conclusions comme il le faisait.
Oui, mais Stiles était épuisé, aussi bien mentalement que physiquement. Il avait faim. L'odeur et maintenant la vue de la nourriture le torturaient. Il était doucement en train de craquer.
Alors il se fichait des convenances.
- Si tu n'as pas besoin de moi, je rentre chez moi, articula-t-il.
Il avait la voix rauque, le souffle court. Parler dans cet état… C'était étrange et un peu difficile. Stiles se faisait l'effet d'une pauvre âme assoiffée dans un désert aride.
- Mais si tu as quelque chose à me faire faire, des recherches ou je ne sais quoi… Donne-moi des directives maintenant, ajouta-t-il en essayant de contrôler sa voix.
Il ne voulait pas être trop sec, ni trop passif non plus. En le faisant attendre ainsi, Derek abusait de son temps, de sa patience et… Appuyait malgré lui sur le côté injuste de sa situation. Et dire que ce n'était même pas de sa faute ! Oh oui, Stiles avait deux mots à dire à son père. Il était hors de question que la chose se reproduise à l'avenir. Qu'il se retrouve à nouveau traîné au loft, à devoir supporter une odeur et une vision qui le faisaient souffrir au sens propre du terme, parce que son foutu paternel n'avait pas été foutu de penser à remplir le frigo avant de partir.
Stiles n'obtint aucune réponse de la part de Derek, alors il continua en essayant encore et toujours de contrôler sa voix… Et tenta d'oublier cette envie de pleurer qui commençait à grandir dangereusement. En même temps que cela, une colère sourde croissait en lui. Celle d'être abusé et pris pour un con.
- En plus, tu me fais venir alors que tu attends quelqu'un et que tu lui… Prépares un putain de repas. Tu pouvais pas me prévenir ? Si j'avais su, j'aurais pris le temps de manger mes… Tes putains de pâtes. Je t'aurais bien fait attendre et tu n'aurais pas eu ton mot à dire. Non mais sérieusement, tu te rends compte de ce que tu me fais, ou t'en as rien à foutre ?!
D'ordinaire, Stiles aurait bien tenté de se contrôler mais… Il était à cran. Et commençait doucement à exploser. Sans trop crier. Sans utiliser tous les mots qu'il voulait. Sans y mettre toute son énergie comme il l'aurait fait en temps normal. Il était fatigué, épuisé… Et Il ne voulait pas se casser la tête, vraiment pas. En fait, il en vint même à se dire que… Tant pis, si Derek l'avait réellement fait venir pour lui faire faire quelque chose. Il s'en fichait. Il avait faim. Peut-être que Stiles avait l'habitude de faire passer les autres avant lui, mais là… Non, c'était trop.
Et ça l'était davantage encore alors que Derek gardait le silence, concentré sur sa préparation. Sa putain de préparation. Stiles secoua la tête et ignora les quelques vertiges qui revenaient en force. S'il avait honte ? Bien sûr. Il avait honte de sa situation et de sa réaction. Des mots – même softs – qu'il lâchait. De son attitude, qui trahissait sa faiblesse évidente. Lui qui en avait assez d'être pris pour le faible de la meute savait qu'il avait plongé en plein dans cette image aux yeux de Derek qui lui prouvait à nouveau combien tout cela l'indifférait… Encore une fois. Tant pis. A ce niveau-là, c'était le cadet de des soucis de Stiles, qui soupira.
- J'me casse, lâcha-t-il d'une voix bien plus faible et brisée qu'il ne le voudrait, sa colère s'essoufflant rapidement.
Stiles n'eut pas le temps de se retourner car au même moment, Derek éteignit le feu de la gazinière et, une demi-seconde plus tard, le four. Avant de tourner la tête dans sa direction. De laisser ses yeux à la couleur incertaine le sonder en profondeur. De s'attarder sur ses traits un peu amaigris, ses joues qui commençaient dangereusement à se creuser.
Et de lâcher d'un ton qui n'appelait pas la moindre rébellion :
- Tu t'assois et tu ne bouges pas d'ici.
