Précédemment : Les négociations à New Altéa se sont enlisées et l'humeur générale n'a pas été améliorée par la visite du camp d'entraînement militaire, où Matt a appris que New Altéa était au courant pour le projet COEUR bien avant qu'il n'en ait réchappé et que personne n'avait jugé bon d'intervenir. Deux événements leur ont cependant changé les idées : la rencontre du peuple de New Alafor, comptant des centaines de volontaires pour rejoindre la Garde de Voltron ou contribuer autrement à l'effort de guerre et la découverte que Matt peut en effet donner forme à sa propre quintessence.
Le petit groupe retourne au château-vaisseau avec pour but de prouver la valeur de Voltron au Conseil de New Altéa.
Chapitre 4
Unité
Matt fut le premier à descendre la rampe quand Red se posa enfin dans son hangar au château-vaisseau. Allura eut à peine le temps de sortir de la gueule du lion qu'il était déjà à l'autre bout de la pièce, manquant de trébucher dans sa hâte d'annoncer la nouvelle au reste de l'équipe. Il embrassa Shiro sur la joue, puis se précipita derrière lui pour prendre Val par les épaules.
— Val, dit-il. Val. Regarde !
Il recula, leva les mains et claqua des doigts. Aussitôt, deux petites flammes bleues apparurent, en équilibre délicat sur ses pouces levés. (Il avait eu l'air très content de lui quand il avait appris à faire ça, pour une raison qu'Allura ne saurait imaginer.)
Val écarquilla les yeux et Hunk poussa un cri à mi-chemin entre le ravissement et la terreur. C'était une meilleure réaction que celle de Karen. Elle s'était arrêtée net alors qu'elle allait rejoindre son fils, pâlissant à vue d'œil, et Shiro dut lui tendre le bras pour la soutenir, même si lui aussi semblait avoir quelques questions à poser dès qu'il aurait retrouvé la voix.
— Sympa le tour de magie, dit Akira en s'appuyant sur l'épaule de son frère. Les Altéens doivent avoir du bon papier flash, hein ?
Shiro lui jeta un regard exaspéré, mais au moins, ça sembla le tirer de son état de choc.
— Matt ? fit-il. Tu veux bien nous expliquer ?
— C'est de la manipulation de quintessence, dit Matt, laissant les flammes se dissiper. En gros, c'est de la magie, mais ceux qui l'ont développée, les Pygnars, considèrent que c'est une compétence tout à fait commune que tout le monde pourrait apprendre, comme jouer du piano ou réparer un moteur.
— C'était le cas pour eux, dit Allura, traversant le hangar pour les rejoindre. Leurs enfants apprenaient dès leur plus jeune âge à donner forme à la quintessence et les plus prometteurs allaient dans des temples isolés pour s'entraîner auprès de maîtres en la matière. Ce n'est pas si facile à apprendre pour les étrangers.
Pidge fronça les sourcils, prenant la main de Matt pour y chercher des marques de brûlure. Il n'y en aurait aucune, bien sûr. Il n'avait jamais réussi à se brûler pendant leur entraînement intensif, même en essayant, par « pure curiosité scientifique ».
— Pourquoi c'est plus dur pour les autres ?
— Beaucoup d'espèces n'ont pas la capacité de toucher la quintessence, dit Allura. Je ne le comprends pas bien non plus, c'était mon père qui a suivi leur entraînement, et même lui ne savait pas d'où venait cette aptitude. De l'esprit ou de l'âme, peut-être. Tout ce que je sais, c'est que certaines personnes pourraient étudier cette magie toute leur vie sans jamais progresser.
— Même ceux qui sont capables de manipuler la quintessence atteignent rarement le niveau d'un Pygnar, ajouta Coran depuis l'arrière du groupe, où il se tenait avec Keith.
Matt haussa les épaules.
— On a cherché à en apprendre plus ces deux dernières semaines sans savoir si c'était quelque chose que je pouvais faire et on a enfin fait une avancée !
— En parlant de ça, Shiro, dit Meri avec un sourire malicieux à Matt, tu devrais faire attention à ne pas être trop fougueux avec Matt les prochains jours le temps qu'il apprenne à se contrôler. Je dis ça, je dis rien.
Shiro dévisagea Matt, qui rougit et donna un coup de coude à Meri.
— Ignore-la. Je maîtrise. À peu près.
— Voilà qui est rassurant, marmonna Shiro, se passant une main sur la nuque.
Matt leva les yeux au ciel.
— Ok, bon, mais regarde-moi ça.
Il tapa dans ses mains en souriant et un anneau enflammé apparut, se dissipant rapidement.
— Cool, dit Lance. Mais… comment ? Je veux dire, d'accord, « tu es un sorcier, Harry » et tout le tralala. C'est génial. Tout le monde en rêverait. Mais…
— Les cristaux, dit Pidge, relevant enfin le nez de son inspection des mains de Matt.
Iel rencontra son regard, se mordillant la lèvre.
— C'est ce que c'est, pas vrai ? Les cristaux posent problème parce qu'ils absorbent la quintessence que tu produis, mais cette magie… elle est alimentée par ta quintessence, pas vrai ?
Val en eut le souffle coupé.
— Mais ça voudrait dire–
— Que ça pourrait nous aider à gérer nos cristaux sur le long terme ?
Matt sourit, son expression quelque peu fragile. Allura savait que leurs sessions de méditation étaient une source de frustration pour lui, tous ces jours passés sans progrès lui donnant l'impression qu'il ne serait jamais libéré de ce qu'on lui avait fait. À chaque fois que l'ivresse d'avoir créé du feu à partir de son énergie vitale se dissipait, il se retrouvait sur le point de fondre en larmes, comme maintenant.
— Ouais. C'est ce qu'on espère.
Pidge poussa un cri de joie et se jeta au cou de Matt tandis que Val retenait le sien au creux de ses mains.
— Oh mon dieu, faut que vous m'appreniez à faire ça !
— Bien sûr, dit Meri en lui ébouriffant les cheveux. Maintenant qu'on sait que c'est possible, on peut enfin passer aux choses sérieuses.
— C'est que du feu ? demanda Val, l'exaltation la gagnant de plus en plus alors que Lance lui secouait le bras avec un grand sourire. Ou on peut faire d'autres trucs ?
— L'expression élémentaire est l'une des formes les plus simples, dit Coran. Alfor a émis la théorie que les paladins pourraient avoir une affinité avec l'élément de leur lion. Keturah aussi maniait le feu.
Il fit un signe de tête à Matt avec un sourire triste.
— Il est donc possible que ta quintessence tende vers l'eau ou la glace.
— Je vais être un maître de l'eau ? s'écria Val. Trop bien ! On commence quand ?
Allura joignit les mains devant elle.
— On espérait trouver quelqu'un à New Altéa qui s'y connaisse un peu plus ou qui pouvait au moins nous indiquer si les maîtres de Pygnar ont survécu à ces dix derniers millénaires. Je crains que cela prenne du temps si on ne trouve pas de guide.
— Hé, pas grave si ça prend du temps.
Val marqua une pause, se tapotant le menton.
— Si je suis une sorcière, je vais devoir me trouver une robe, non ? Et une baguette ?
Lance ricana.
— Il y a comme une pénurie de plumes de phénix dans l'espace.
— C'est ventricule de dragon pour moi, dit Val. Mais je vois ce que tu veux dire.
Matt haussa un sourcil.
— Tu sais ce que tu aurais comme baguette ?
— Bien sûr. Tilleul argenté et ventricule de dragon. Croyez-moi, je serais la meilleure Legilimens que vous ayez jamais connue.
Pidge ricana, piquant les côtes de Val.
— Attention à toi, Val. Il a une baguette en chêne rouge et ventricule de dragon.
— Oh, purée, dit Val. T'es un Gryffondor, hein ?
Matt s'était tourné vers Pidge, en train de lui demander comment iel pouvait savoir ce que serait sa baguette, mais il fit volte-face aussitôt, plissant les yeux.
— Bien sûr que oui. C'est la meilleure maison.
Val fit semblant de vomir.
— Trop ba-si-que. C'est carrément Serpentard.
— Et comment ! s'écria Pidge en lui tapant dans la main. Enfin, je suis Serpendaigle, mais si je devais choisir, j'irais à Serpentard.
Matt secoua la tête.
— Trahi par ma propre famille.
Allura observa la scène avec amusement et finit par se pencher à l'oreille de Meri :
— Je ne comprends pas du tout de quoi ils parlent.
— De Harry Potter, dit Meri. Tu vas lire les livres bientôt, crois-moi.
Allura haussa un sourcil.
— Si tu le dis…
— Bref, fit Shiro en posant la main dans le bas du dos de Matt. C'est une très bonne nouvelle, Matt.
Il se tourna vers Allura.
— Et comment se sont passées les négociations ?
Le sourire de Matt retomba alors qu'il se tournait vers Allura, qui prit une profonde inspiration et s'efforça de garder un visage de marbre.
— Ça… aurait pu être mieux, dit-elle. Nous les avons au moins convaincus de nous laisser une chance de prouver notre valeur.
— Prouver notre valeur ? répéta Lance en croisant les bras. Comment ça, prouver notre valeur ? On est les paladins de Voltron !
Allura eut un sourire crispé.
— Le Conseil a peur de se lancer dans une guerre perdue d'avance. Kolivan, le chef de leur armée, nous rejoindra dans quelques jours avec plusieurs dirigeants planétaires et quelques pilotes qui garderont la Terre pendant que nous complétons leur test.
— Dans quelques jours ?
Shay rentra la tête dans les épaules quand les autres paladins se tournèrent pour la regarder.
— Excusez-moi, mais ça me laisserait le temps de rentrer à la maison pour demander à ma famille de nous faire grâce de quelques guérisseurs. Cette magie pygnarate peut aider Matt et Val et j'en suis vraiment heureuse, mais nous n'avons pas le temps d'entraîner les autres. Ils ont toujours besoin de notre aide, n'est-ce pas ?
— Elle a raison, dit Hunk. On peut partir par trou de ver dès maintenant et revenir demain sans problème.
Allura jeta un œil à Shiro, qui acquiesça.
— Je pense que c'est une très bonne idée, dit-elle. Quand pouvez-vous partir ?
— On a déjà préparé nos affaires, dit Hunk. Je dois juste prévenir mes parents.
Il marqua une pause avec un grand sourire.
— Ça va faire bizarre, hein ? « Hé, Maman, je peux aller dormir sur la planète d'une amie ? »
Lance eut un ricanement.
— Aujourd'hui, j'ai la guerre à faire après les cours, Maman. Je serai peut-être en retard pour manger.
— Sois au moins là à Noël, répliqua Hunk.
Pidge s'assombrit, mais iel tournait le dos à Hunk et Lance, qui continuèrent à plaisanter sans s'apercevoir de son humeur. Matt lui jeta un regard, puis un à Karen, qui semblait sur le point de défaillir.
Allura se racla la gorge.
— Bien. Le plus tôt vous serez partis, le mieux ce sera. Je veux que vous ayez tout le temps nécessaire pour faire ce que vous avez à faire.
Hunk fit un salut un peu brouillon avant de sortir précipitamment du hangar avec Shay pour terminer leurs préparations. Les autres se recentrèrent sur l'équipe qui revenait de New Altéa, leur demandant plus de détails. Il n'y eut qu'Allura et les autres Holt qui remarquèrent Pidge s'éclipser sans bruit quelques minutes plus tard.
Keith était allongé sur son lit, les yeux rivés au plafond, l'estomac noué. La voix de sa mère résonnait étrangement à ses oreilles, ses mots lui revenant dans le désordre et le dérangeant dans ses faibles tentatives de se distraire. Il faut être prêts à saisir notre chance, avait-elle dit. C'est peut-être la seule façon de racheter notre place dans l'univers.
Il leva sa dague (la dague de sa mère) au-dessus de sa tête et caressa la rune gravée dans sa lame.
Tu sais ce que ça veut dire, Keithka ? lui avait demandé sa mère. Ça veut dire « loyauté ». Garde-la pour moi, Keithka. Rappelle-toi de moi quand tu t'en iras sauver l'univers.
La main de Keith se resserra sur la garde et il résista à grand peine à l'envie de la balancer à l'autre bout de la pièce. Ou encore mieux, droit dans un fourneau pour la faire fondre et ne plus jamais l'avoir sous les yeux.
Quelqu'un toqua à sa porte et l'ouvrit avant que Keith ne puisse décider s'il souhaitait de la compagnie.
— Keith ? fit Lance en passant la tête dans la pièce. Tu es là !
Keith soupira et se laissa retomber sur son lit.
— Salut, Lance. Qu'est-ce qui t'amène ?
— Je voulais voir comment tu vas. Tu avais l'air… bizarre.
Un nœud se forma dans la gorge de Keith et il retourna la dague dans sa main, choisissant de se concentrer sur la lumière qui se reflétait dessus plutôt que sur le timbre de la voix de Lance.
— C'est compliqué. Je ne peux pas–
— Je sais, dit Lance. Matt m'a dit que tu ne voulais pas en parler en détail et c'est pas grave. Je voulais juste… Ah, je voulais juste savoir si tu as besoin de temps pour y réfléchir dans ton coin ou si tu as besoin d'une distraction.
Les sourcils froncés, Keith se redressa et se tourna vers la porte.
— Une distraction ?
Lance haussa les épaules et joignit les mains dans son dos.
— Ouais. Si c'était moi, je préférerais aller m'amuser plutôt que de faire une fixette sur ce qui me dérange, mais tout le monde n'est pas comme ça. Luz et Mateo ont découvert la piscine aujourd'hui. Je suis sûr que les cris de deux petites terreurs prépubères suffiraient à chasser n'importe quelle pensée négative, si ça t'intéresse.
Un sourire vint chatouiller les lèvres de Keith et il glissa sa dague dans son fourreau.
— Je n'ai pas de maillot de bain.
— Tu quoi ? s'écria Lance.
Keith sentit ses oreilles se rabattre et s'indigna :
— J'étais dans l'armée, Lance ! Qu'est-ce que tu crois, qu'on avait une piscine communautaire ou–
Lance agita les mains, qui contenaient une boule de tissu bleu.
— Nan, je te faisais marcher. Tiens.
Il lui jeta un short.
— J'ai ramené un maillot de rechange. T'as bien vu à quoi ressemblaient les maillots altéens ? (Il frémit.) Je n'allais quand même pas te faire subir ça. Je me suis dit qu'on devait faire à peu près la même taille, alors tu peux utiliser un des miens. T'en dis quoi ?
Keith regarda le short de bain dans sa main. Il était bleu clair et marqué d'un drôle d'arbre, presque entièrement dénudé avec seulement quelques feuilles à son sommet.
— Ouais, fit-il lentement. Ok. Je vais me changer.
C'était étrange de rentrer à la maison. Shay n'était partie que depuis quelques semaines, mais elle avait l'impression que des siècles s'étaient écoulés. Elle avait bien entendu envoyé quelques messages à ses parents pour leur donner des nouvelles. Elle n'avait pas encore trouvé comment leur annoncer qu'elle était devenue paladin durant son voyage. C'était quelque chose de conséquent et le relayer par message ou lors de leurs brèves connexions vidéo cantonnées aux rares moments où leurs journées s'alignaient et que Shay n'avait pas besoin de se battre…
Ça lui avait semblé cruel.
C'était en partie pour cette raison qu'elle avait tant insisté pour retourner à son Balméra. Bien sûr, elle se souciait des survivants de ces horribles expériences et elle avait bien l'intention de revenir avec des soignants pour les aider. Mais sa raison principale ? Elle voulait simplement retrouver sa famille.
La présence de Hunk était une bonne distraction contre la nervosité qui montait alors qu'ils émergeaient du trou de ver à une courte distance du Balméra. Voir sa maison de loin la perturbait toujours autant : à son départ, elle avait détourné les yeux très vite, car cette vision du Balméra recroquevillé sur lui-même comme un insecte souterrain endormi lui donnait l'impression d'être minuscule. De n'être qu'une petite poussière de vie dans un univers bien plus large qu'elle ne l'avait imaginé enfant.
De nouvelles formes de vies zébraient la surface de couleurs cristallines. Les plantes qui avaient commencé à pousser quand Allura avait redonné vie au Balméra prospéraient, formant un tapis bleu et carmin qui recouvrait presque toute la roche, tandis que de grands cristaux lumineux constellaient la nuit comme des villes humaines.
La famille de Shay l'attendait à l'entrée de la mine qui leur avait servi de foyer et de prison pendant si longtemps. Une seule structure galra demeurait, ses fondations craquelées là où des cristaux les avaient percées. Des ponts, des balcons et des jardins décoratifs bordaient désormais les niveaux supérieurs de la mine, de petits cristaux fixés aux supports et pendus à des fils au-dessus du vide. Cela donnait au trou une allure festive, comme une blessure autour de laquelle s'était formée une communauté.
— Ouah, souffla Hunk, debout à côté de Shay alors qu'elle les posait sur le grand disque en verre à côté de la mine, là où les réacteurs du château-vaisseau avait rendu la pierre dure et lisse.
Ce n'était pas exactement du cristal, bien qu'on y voyait des veines bleues. Cela rappelait plutôt à Shay la pierre de verre noire appelée obsidienne qu'elle avait aperçue dans les souvenirs de Hunk, bien que d'une couleur plus claire.
— On dirait que ton peuple s'en est bien sorti après notre départ.
Shay eut un sourire tremblant et adressa sa gratitude au lion jaune, qui ronronna tranquillement à son toucher. Quand ses pattes touchèrent le sol, la voix du Balméra joignit la symphonie dans la tête de Shay ; c'était une mélodie plus profonde et plus riche, renforcée par les milliers de vie qu'elle contenait. La voix de Yellow se joignait aux autres, se tressant aux harmonies, rendant hommage de son chant. C'était comme si son lion venait frotter son museau contre le Balméra, qui accueillait le geste avec chaleur et enveloppait Yellow en son sein.
Elle entendit des voix familières se rapprocher et elle ouvrit les yeux, découvrant sa famille qui se tenait au bord de la falaise : ses parents, sa grand-mère Mir et son frère.
Rax se tenait en retrait par rapport aux autres, les bras croisés sur son torse et le regard rivé au sol. Il ne cherchait pas Shay et il ne s'extasiait pas devant le lion, contrairement au reste de son peuple. Il semblait… perturbé. Shay ne trouvait pas d'autre mot.
Hunk posa une main sur son épaule.
— Ça va ?
— Je vais bien, dit Shay, se forçant à sourire alors qu'elle se levait pour se diriger vers la sortie. Cela fait simplement un moment que je suis partie.
— Je comprends, dit Hunk. Tu n'étais pas là, mais j'ai fait une crise de panique quand j'ai retrouvé mes parents. Ce n'était pas que je n'avais pas envie de les voir, mais… ça faisait beaucoup.
Shay acquiesça.
— Oui. Ça fait beaucoup.
Néanmoins, elle carra les épaules, prit une profonde inspiration et partit à la rencontre de sa famille. Elle portait son armure de paladin, à la fois par précaution et par proclamation. Elle n'avait pas honte de ce qu'elle était devenue, mais ça n'empêcha pas son souffle de se figer dans ses poumons au moment où sa famille l'aperçue. Rax écarquilla les yeux. Sa mère porta les mains à sa bouche. Son père fit un pas en avant et s'arrêta net.
Ce fut sa grand-mère qui parla la première, de la fierté dans les yeux et un sourire aux lèvres.
— Ma petite-fille. Shay. Tu ne nous as pas dit que tu t'es liée à l'un des grands lions.
Shay baissa la tête, se réfugiant dans la chaleur de Hunk. Il se rapprocha d'un pas, observant en silence.
— Oui, Grand-mère. Je suis désolée de ne pas vous l'avoir dit plus tôt.
— Pas d'inquiétude, ma petite-fille.
Mir s'avança, sa canne tapant le sol lisse. L'âge lui avait courbé le dos, mais elle gardait la tête haute, les yeux brillants de joie. À travers le Balméra sous leurs pieds nus, ils partageaient tous la même chanson. Au loin s'élevait une vague de surprise alors que les autres membres de sa famille apprenaient la nouvelle et le silence de Rax était difficile à rater, mais la pureté de l'affection de Mir réchauffait le cœur de Shay. Elle se pencha quand Mir arriva devant elle pour reposer son front contre le sien.
— Je suis si fière de toi, Shay.
— Merci.
Elles restèrent ainsi un moment, leurs voix s'entremêlant à la surface de leur foyer. Le choc se dissipa et les parents de Shay se joignirent à la chanson, ce qui apaisa sa nervosité et chassa ses craintes.
Puis son frère rompit le silence.
— Un paladin ? gronda-t-il. L'y as-tu poussée, l'humain ?
Shay s'éloigna de sa grand-mère et se tourna vers Rax, qui fusillait Hunk du regard. Ce dernier ne semblait pas savoir quoi dire et plissait les lèvres. Si Shay se concentrait assez, elle arrivait à percevoir le faible écho de sa voix dans le chant du Balméra. Elle était irritée.
— Hunk n'y est pour rien, Rax, dit Shay.
Elle se redressa de toute sa hauteur, rencontrant le regard de son frère sans ciller.
— J'ai fait ce choix moi-même.
— Tu– vex, Shay ! Je savais que tu n'aurais pas dû partir. Ce combat ne te concerne pas.
— Ce combat concerne tout le monde, répliqua Hunk d'un ton glacial. Tu penses que Zarkon ne détruirait pas ce Balméra en un claquement de doigts s'il en avait l'occasion ?
Rax carra les épaules, sa colère créant une note de discorde dans la chanson.
— Tu m'as pris ma sœur et tu en as fait une soldate, bouillonna-t-il. Tu n'as aucun droit de parler de destruction comme si tu n'avais pas commis les mêmes crimes.
— Rax, dit le père de Shay, son mécontentement perçant dans le chant.
Shay posa une main sur son épaule et s'avança, se plaçant nez à nez avec son frère.
— C'était mon choix, à moi seule. Le lion jaune m'a offert ce lien, Hunk et les autres paladins m'ont accueillie comme l'une des leurs, mais personne ne m'aurait forcé à me battre sans que je me porte d'abord volontaire.
— Quel choix avais-tu, seule parmi ces créatures du ciel ? Tu devrais rester ici, avec ton peuple.
Shay poussa un petit son dédaigneux.
— Nous sommes en guerre, Rax. Chaque jour que je passe à ne rien faire, une autre planète subit les mêmes injustices que nous. Comment pourrais-je me cacher, sachant que j'ai en moi le pouvoir de faire le bien dans l'univers ?
Rax se tut, détournant le regard de manière à bien signifier que cette conversation ne l'intéressait plus, mais son chant restait aussi volatile qu'au départ, peut-être même plus. La mélodie laissait transpercer sa rancœur et sa peur, et bien que Shay comprenait son désir de la savoir en sécurité, elle ne pouvait pas retenir l'indignation qui montait en réponse à son mépris.
— Tu as une Rencontre à laquelle te rendre, dit Rax en lui tournant le dos. Nous en reparlerons à ton retour.
Hunk fit un son mécontent, son expression et son chant suggérant la colère. Shay pressa son épaule contre la sienne, s'efforçant de lui communiquer quelques notes de réconfort. Elle n'était pas sûre qu'il puisse l'entendre, sa mélodie étant si distante, mais il sembla comprendre qu'elle voulait qu'il laisse Rax s'en aller. Un seul esprit échauffé suffisait dans une conversation et Shay se doutait que le calme apparent de Hunk ne durerait pas longtemps si on les laissait se prendre le bec.
Shay attendit que Rax ait atteint l'escalier qui menait en bas de la mine avant de se tourner vers sa grand-mère.
— Les doyens vont donc se rassembler ?
— J'ai fait circuler la nouvelle quand tu nous as contactés, dit Mir. Les derniers arriveront avant la fin de la journée. En attendant, un de tes camarades d'âge déclare son Unité aujourd'hui. Si nous nous pressons, nous arriverons à temps pour la cérémonie.
Matt était à la recherche de Pidge. Leur mère aussi, certainement, mais elle n'avait pas de lion pour crier sur Green, qui relayait ces cris à Pidge, qui cherchait juste à éviter de penser à sa famille.
Elle a du mal à se faire à la situation. Ce n'est pas un crime.
Les mots de Matt tournaient en boucle dans sa tête depuis son départ pour New Altéa. Ils l'empêchaient de dormir, gonflaient le silence gênant qui s'installait dès qu'iel se retrouvait seul·e avec sa mère. Iel était paladin, merde. Iel était peut-être jeune et l'univers n'avait pas le droit de lui demander de sacrifier sa vie, mais c'était comme ça. Pidge était là, iel s'était battu·e, iel avait tué et iel avait presque été tué·e. Rien de tout ça n'était juste. Parfois, iel rêvait que rien de tout ceci n'était arrivé, qu'iel était toujours à la maison avec Matt et leurs parents et que la mission Kerberos n'avait pas viré au désastre.
Mais forcer Pidge à quitter le combat maintenant que tous ceux qu'iel aimait étaient impliqués ? Ça ne résoudrait rien.
— Je ne suis pas si jeune, marmonna Pidge.
Iel s'était séquestré·e dans l'espace de maintenance au cœur du lion vert. C'était le seul endroit qui empêchait les autres de venir l'acculer et ne laissait pas à Green le loisir de lui transférer des appels venant de la passerelle. (Green, apparemment, pensait que Pidge devrait parler à sa mère. Pidge pensait que Green devrait arrêter de foutre son nez dans ses affaires.)
Green gronda sur un air d'avertissement, lui faisant parvenir une réprimande silencieuse.
Iel plissa le nez.
— J'ai fait mes recherches, tu sais. Sur tous les traités, les lois et autres ? La plupart fixent l'âge minimum à dix-huit, d'accord, mais avant, c'était quinze ans. Tu le savais, ça ? Quinze ans. J'aurai quinze ans dans moins de six mois !
Six mois, ce n'est pas tout de suite, fit remarquer Green.
Pidge leva les yeux de son ordinateur pour fusiller du regard les veines de quintessence qui traversaient les dispositifs de Green.
— Ouais, mais c'est pas comme si des mineurs n'étaient jamais entrés dans l'armée. Tu sais combien d'enfants de mon âge ont combattu pendant les Guerres Mondiales ? Des gamins de douze ans ont combattu pendant les Guerres Mondiales ! Ça arrive tout le temps.
Ça arrive. Est-ce que c'est juste pour autant ?
— Qu'est-ce qu'on s'en fout que ça soit pas juste ? Ouais, d'accord, faut pas laisser l'armée recruter des enfants… sauf que, attends ! La Garnison écume les lycées pour inciter des gosses de mon âge à s'enrôler. Ils te promettent de l'exploration, disent que c'est pour la science, etc. mais je t'en prie. Tu ne vas pas à la Garnison sans apprendre à te battre et si une guerre éclate, eh bien oups ! On dirait bien qu'on est des soldats, maintenant ! Et bien sûr, ça n'avait pas posé de problèmes à maman sur le coup. C'est que quand je fais quelque chose qui compte vraiment qu'elle veut m'enfermer à la maison et jamais me laisser partir.
Pidge jura, se frottant les yeux alors que les larmes commençaient à monter.
— C'est différent pour l'armée. L'armée peut recruter qui elle veut. Les enfants qui s'y enrôlent prennent une place qu'un adulte aurait très bien pu remplir lui-même. Nous, on n'est pas une armée. Nous, on veut juste survivre.
Pendant un long moment, le lion vert ne dit rien, ses moteurs vrombissant comme un ronronnement distant. Sa voix, quand elle reprit la parole, était à peine plus forte qu'un murmure.
Je suis désolée.
— De quoi ? demanda Pidge.
De t'avoir choisi·e. Je suis désolée de t'avoir choisi·e.
Les larmes de Pidge lui échappèrent et iel jura, repoussant son ordinateur en tirant sur sa capuche pour s'essuyer les joues avant que ça ne laisse des traces. Pourquoi pleurait-iel ? Parce qu'iel devait se battre ? Parce qu'on faisait pression sur iel pour qu'iel abandonne le combat ? Parce qu'iel ne savait même plus ce qu'iel voulait, si ce n'est de ne voir personne d'autre souffrir ?
— Tu le regrettes ? demanda-t-iel, craignant la réponse de Green.
Elle répondit d'un geste mental que Pidge ne pouvait décrire que comme un câlin. Oui. J'aurais voulu que cela ne soit pas nécessaire. Dans d'autres circonstances…
— Dans d'autres circonstances, quoi ? voulut savoir Pidge. Dans d'autres circonstances, tu m'aurais pas choisi·e ?
Plus tard. Green ronronna, comme un tonnerre grondant tout autour de Pidge. Tu es mon paladin. Tu le seras toujours. Mais j'aurais voulu que cela ne soit pas arrivé alors que tu es si jeune.
Ces mots touchèrent une corde sensible et Pidge enfouit son visage entre ses genoux, se laissant aller à l'étreinte mentale de Green.
— Moi aussi, admit-iel.
Green n'avait plus de paroles de sagesse à lui offrir, aucun conseil à lui donner sur la marche à suivre. La suggestion de parler à sa mère restait tapie au fond de son esprit, comme toujours, un murmure de Green qui, pour le moment au moins, n'était pas assez fort pour être considéré comme une demande. Ça picotait quand même et iel se replia sur iel-même, ne voulant pas qu'on lui rappelle à quel point sa famille allait mal en ce moment.
Je ne peux pas lui parler maintenant, Green, pensa Pidge, ouvrant son esprit pour qu'elle puisse l'entendre. Si j'y vais sans savoir ce que je veux et que je finis par accepter de faire ce que maman attend de moi, je vais le regretter.
Green ne répondit pas.
Pidge se dit que c'était pour le mieux. C'était une décision qu'iel devait prendre seul·e. Sa mère ne pouvait pas la prendre pour iel. Green ne pouvait pas la prendre pour iel… Autant une petite partie d'iel voulait que quelqu'un claque des doigts et lui retire ce choix impossible, autant iel savait que ça ne se passerait pas comme ça.
Pidge soupira, reprenant son ordinateur portable. Iel ne résoudrait pas ses problèmes personnels aujourd'hui, iel le savait bien, mais ça ne voulait pas dire qu'iel allait se tourner les pouces. Des douzaines de dossiers attendaient d'être examinés sur son bureau. Iel en avait déjà parcouru des centaines ces derniers jours, épluchant tous les rapports qu'iel avait trouvés sur les ordinateurs galras à la recherche de la moindre référence au sort de son père. Pour le moment, iel n'avait rien trouvé, mais c'était le seul moyen pour iel d'éviter de penser à ce qui se passerait si sa mère parvenait à lui faire abandonner le combat ou à lui faire remettre en question sa place dans l'équipe.
— Je trouve rien, ma belle, dit-iel, se forçant à adopter un ton léger en ignorant les larmes qui coulaient toujours occasionnellement sur ses joues. Je vais peut-être faire un tour à la salle du noyau après manger. Sa aura peut-être une idée ?
Green gronda. Sa conscience resta fixée encore un moment sur les doutes qui assaillaient l'esprit de Pidge, mais elle finit par lâcher l'affaire. Ça lui fera plaisir, dit-elle.
Pidge hocha la tête, ouvrant le prochain fichier sur sa liste. Il lui restait quelques heures à tuer avant le dîner ; autant en profiter pour étudier ce dernier bout en attendant.
— Au fait, c'est quoi cette histoire d'unité ? demanda Hunk à voix basse tandis que lui, Shay et sa famille s'enfonçaient plus profondément dans les caves du Balméra.
Les tunnels étaient plus éclairés que la dernière fois que Hunk les avait visités, de jeunes cristaux sortant çà et là pour apporter leur lumière, des décorations pendant du plafond. Il se demandait si une sorte de festival avait commencé ou si c'était simplement la nouvelle norme.
Il aimait bien. Les lieux ne ressemblaient plus trop à la prison que les Galras avaient bâtie.
— C'est…
Shay hésita, fronçant les sourcils.
— Je ne sais pas comment l'expliquer. Une union ? Une union entre deux personnes. Une promesse et une célébration. Il y en a eu peu sous le joug des Galras et ce n'était pas aussi élaboré qu'à une époque. Ce n'est que la deuxième fois que j'assiste à une Unité moi-même.
Hunk y réfléchit.
— Donc… c'est comme un mariage ?
— …Un mariage ?
Shay le regarda et il aurait pu jurer pouvoir sentir sa confusion. C'était comme s'ils étaient à l'intérieur de Yellow, mais en beaucoup plus faible. Les bords de son esprit… se brouillaient, comme une station de radio qui s'atténuait par à-coups pour laisser passer le son d'autres stations.
Hunk hésita à son tour.
— Un mariage… eh bien, c'est aussi une union entre deux personnes. Pour être précis, deux amoureux qui sont en couple depuis un moment.
Il se sentit rougir et continua en évitant de regarder Shay :
— Parfois, ils décident de rester ensemble pour toujours – enfin, c'est pas toujours pour toujours, mais ne parlons pas de divorce maintenant – et ils se marient. C'est différent pour chaque couple, mais je dirais que « traditionnellement », ils emménagent ensemble, se partagent les tâches et l'argent, ils finissent par avoir des enfants…
Il haussa les épaules.
— J'ai l'impression de beaucoup simplifier la chose, mais bref. Quand les gens se marient, il y a une cérémonie. Enfin, parfois. Tu peux te marier à la mairie, c'est moins cher, mais beaucoup de gens aiment bien que leur famille et leurs amis soient présents.
Shay poussa un gloussement.
— Ça m'a l'air compliqué.
— Ouais, un peu, dit Hunk. Mais c'est assez commun sur Terre. Plus qu'assez commun, d'ailleurs. C'est tellement commun que tout le monde pense le faire un jour. Tellement commun qu'il y en a qui le font plusieurs fois et ça ne choque personne. Je n'ai jamais eu à expliquer le concept avant.
— Eh bien, dit Shay en se tournant vers lui, la tête penchée de côté. Une Unité est similaire à ce « mariage », mais c'est moins commun, je pense. Et ça n'a pas grand-chose à voir avec la reproduction. Mes grands-parents sont des cœurs liés, mais pas mes parents.
— Des cœurs liés ? répéta Hunk.
— C'est ainsi qu'on appelle ceux qui ont déclaré leur Unité, expliqua Shay. Une des camarades d'âge de ma mère a le cœur lié à celui de sa sœur, par contre, et je ne crois pas que nos cultures soient si différentes que la tienne permettrait de « te marier » à un membre de ta famille ?
Hunk secoua la tête avec vigueur.
— Non. Non, absolument pas. Tous les couples mariés n'ont pas forcément d'enfants ou peuvent en avoir – maman a eu besoin d'un donneur de sperme pour m'avoir, par exemple, et je ne suis pas génétiquement apparenté à ma mama ; mais bref, c'est… comme ça.
Il regarda devant lui, où les parents et la grand-mère de Shay discutaient calmement, et décida qu'il n'allait pas parler de sexe maintenant, même en pouvant s'assurer que ça ne demanderait pas d'expliquer à Shay le véritable casse-tête que constituaient les modèles d'attraction humains.
Quel était le modèle balméran, d'ailleurs ? Utilisaient-ils aussi un modèle binaire ? Différenciaient-ils l'orientation en fonction du genre par lequel ils étaient attirés ? Ou ne ressentaient-ils pas le besoin d'y mettre des étiquettes ? C'était le cas des Altéens, déjà. Coran trouvait la notion d'orientation basée sur le genre toute aussi ahurissante qu'une orientation basée sur la taille, la couleur de cheveux ou la chaussette qu'on enfilait en premier.
Il pourrait en parler à Shay plus tard, de préférence quand ils seraient seuls pour que personne d'autre n'assiste à sa mortification quand il s'essayerait à l'éducation sexuelle. Pour le moment, ça lui suffisait de savoir qu'il se rendait à une sorte de mariage, sauf que ce n'était pas nécessairement pour un couple.
Il leur fallut un moment pour atteindre leur destination, qui était évidemment le centre du Balméra. Hunk y avait été lors de sa première visite et il n'en fut pas moins ébahi cette fois-ci : un énorme cristal de la taille d'un petit immeuble germait du plafond, sa lumière jetant des ombres mouvantes sur les murs.
Des Balmérans se tenaient de chaque côté de la salle, observant dans un silence religieux la paire qui s'agenouillait devant le cristal. Hunk regarda autour de lui, perdu ; rien ne semblait se passer, mais tout le monde était attentif… ils attendaient quelque chose ?
Non. Ils écoutaient. La foule avait pour la plupart la main posée sur le mur. Une faible lueur que Hunk reconnaissait désormais comme de la quintessence illuminait la pierre au point de contact, rappelant la manière dont les mains de Shay brillaient quand elle les posait sur le panel lisse qu'elle utilisait à la place des contrôles traditionnels de Yellow. Shay disait que ça lui permettait de parler au lion, alors ça devait être l'équivalent balméran d'un micro et de haut-parleurs…
Curieux, Hunk glissa sa main contre le mur à côté de celle de Shay et ferma les yeux. Il ne savait pas trop ce pour quoi il tendait l'oreille, mais… il y avait bien quelque chose. Une voix, mais pas que. Plusieurs voix. On aurait dit au premier abord le murmure indistinct d'une foule, mais plus il écoutait, plus le son évoluait. C'était l'écho de la mer dans un coquillage, un orchestre qui s'échauffait avant un concert, une famille d'oiseaux qui babillaient dans une langue connue d'eux seuls.
C'était une chanson. Hunk en était pratiquement certain, même s'il n'arrivait pas à en suivre la mélodie et encore moins à en identifier les instruments qui l'accompagnaient.
La chanson du Balméra.
Il en avait eu un aperçu par le biais du lien de paladin : Yellow avait adapté sa voix quand elle s'était liée à Shay et parfois, quand il s'y plongeait si profondément que la frontière entre lui et son lion se brouillait, Hunk se prenait à fredonner une mélodie dont il ne parvenait jamais à se souvenir ensuite.
Il n'avait jamais entendu la version originale, par contre, et il savait que même là, il ne l'écoutait pas telle qu'elle aurait dû être écoutée. Il avait l'impression d'entendre un enregistrement téléphonique de mauvaise qualité qui ne rendait pas justice à ce chef-d'œuvre. Il en était quand même sacrément remué. Il se sentait honoré au-delà des mots qu'on lui permette d'écouter rien qu'un extrait imparfait de la vie intérieure de cette majestueuse créature.
Il se laissa entraîner par la mélodie qui accompagnait la cérémonie. Parfois, il pensait pouvoir distinguer une voix parmi les autres, mais la signification lui échappait. Puisque le son n'était pas audible, le traducteur ne pouvait pas l'aider.
Ce qui ne lui échappait pas, par contre, c'était les émotions : joie, affection et nostalgie s'entremêlaient avec une petite touche douce amère. Elles s'intensifièrent quand la paire se releva pour s'avancer vers le cristal, y posant les mains. L'espace d'un instant, le chant s'interrompit, remplacé par une image : un mouvement fugace, un aperçu d'une personne se tenant à leur place, les mains posées sur ce même cristal.
Ce fut trop bref pour que Hunk relève d'autres détails, mais ça lui coupa le souffle et ses yeux se mirent à lui piquer d'une émotion indescriptible.
Shay lui prit la main alors que le rassemblement se dispersait, quelques Balmérans allant féliciter les nouveaux cœurs liés, les autres partant par les tunnels qui remontaient à la surface. Mir s'était déjà dirigée vers un autre tunnel, plus petit et plus calme que ceux dans lesquels les Balmérans se pressaient dans la bonne humeur.
— Grand-mère dit que les autres doyens sont arrivés, murmura-t-elle. C'est l'heure de la Rencontre.
La piscine n'était pas du tout ce à quoi Keith s'attendait. Ça se voyait à son expression, à son arrêt aux portes de l'ascenseur, le regard rivé vers le haut. Mateo, Luz et le père de Lance barbotaient dans l'eau au-dessus de leur tête, saluant les nouveaux arrivants à grands renforts de cris et de gestes de la main. Luz en particulier semblait ravie de voir Keith, une serviette à l'épaule et le short de bain de Lance lui tombant bas sur les hanches.
Lance s'efforça de ne pas s'attarder sur cette vue trop longtemps. Alors que Mateo et Luz se mettaient au défi de jeter de l'eau le plus haut possible (ils avaient découvert que la gravité de l'autre moitié de la pièce pouvait rattraper les gouttes et mouiller ce qu'ils avaient décidé d'appeler le sol du bas), Lance prit Keith par le poignet et le dirigea de l'autre côté de la pièce, vers le deuxième ascenseur.
Il ne l'avait pas remarqué lors de sa première visite. Ni durant les suivantes, d'ailleurs, et ça l'avait un peu vexé que Mateo le découvre presque immédiatement avant leur première baignade.
L'ascenseur était plutôt étroit, si bien qu'ils avaient dû se tasser avec Luz, Mateo et leur père, Ramon. À deux, il y avait plus de place, mais Lance était pleinement conscient du peu d'espace qui les séparait. La fourrure de Keith lui chatouillait sa peau nue et quand l'ascenseur se mit en marche (d'un étrange mouvement sur le côté qui donnait l'impression d'être un cintre rangé dans une penderie), Lance glissa sans gêne son bras autour de Keith pour l'empêcher de tomber.
Leurs regards se rencontrèrent et Keith agita son oreille.
Lance lui fit un grand sourire.
— Pardon, j'ai oublié de le mentionner ? Faut bien se tenir, là-dedans.
Keith ricana, mais se dégagea quand l'ascenseur s'arrêta, les ayant bel et bien retournés de la tête au pied. C'était la troisième fois que Lance en faisait l'expérience et il ne saurait toujours pas dire à quel moment exactement la gravité changeait de sens. Tout ce qu'il savait, c'était qu'à sa sortie de l'ascenseur une demi-seconde derrière Keith, il se tenait sur le sol du haut (ce qu'il avait à l'origine considéré à tort comme le plafond).
— Keith ! s'écria Luz en s'appuyant sur le rebord de la piscine.
Elle lui fit un grand signe du bras, ce qui lui fit perdre son appui et elle retomba dans l'eau. Elle crachota en s'essuyant les yeux et reprit son geste.
— Tu te baignes avec nous ?
Keith hésita.
— Je, euh…
Lance lui donna un coup de coude.
— Commençons par l'essentiel, mulet. Est-ce que tu sais nager ?
— Ouais. Plus ou moins.
Keith haussa les épaules, évitant consciencieusement le regard de Lance.
— Disons que je suis loin de pouvoir remporter des médailles, mais je ne vais pas me noyer. Ça faisait partie de l'entraînement de base.
— C'est largement suffisant, dit Lance avant de prendre le bras de Keith à deux mains et de se précipiter vers la piscine.
— Hé ! fit le père de Lance. On ne court–
Lance se jeta du bord en s'égosillant, Keith criant et se débattant derrière lui. Lance perdit sa prise sur lui quelque part entre le moment où il toucha l'eau et celui où il remonta chercher de l'air à la surface. Quand il se retourna, il le trouva en train de faire une superbe imitation de chat mouillé.
— Vrekt, qu-qu'est-ce que– ?
Keith claquait des dents, les oreilles plaquées sur son crâne. Il avait l'air si adorable que c'en était injuste et Lance dut se mordre la lèvre pour éviter de lui rire au nez.
— La réponse est oui, Luz, dit Lance en se tournant pour lui sourire. Keith se baigne avec nous.
Keith le fusilla du regard, mais Lance fut épargné de sa réplique cinglante par Luz qui lui sauta au cou dans un grand cri, le faisant tituber. Keith écarquilla les yeux et Lance se laissa tomber sur le dos, dérivant tranquillement en le laissant batailler avec une gamine de douze ans.
— Luz, dit Ramon sur un ton d'avertissement. Laisse-le respirer.
Luz grommela et se laissa tomber à contrecœur des épaules de Keith, nageant devant lui et le regardant la tête penchée de côté.
— Est-ce que ça te fait bizarre d'avoir la fourrure mouillée ? Tu mets combien de temps à sécher ? Est-ce que le chlore te donne l'impression d'avoir la fourrure sale ? Moi, ça me donne l'impression d'avoir les cheveux sales. Je connais quelqu'un qui a une piscine d'eau salée et c'est beaucoup mieux. C'est comme si tu te baignes dans l'océan.
— Euh…
Keith regardait Luz avec de grands yeux, comme si elle lui parlait dans une langue inconnue.
— Je crois que je n'ai jamais vu l'océan.
Luz écarquilla les yeux.
— Ah bon ? Papa ! On peut emmener Keith à l'océan quand on rentrera à la maison ?
Ramon se tourna vers elle avec un air où se mêlaient affection et exaspération.
— Je ne sais pas quand ça sera, ma chérie. On verra.
Luz leva les yeux au ciel, tout son corps suivant le mouvement. Elle s'agrippa au bras de Keith pour s'empêcher de basculer complètement, mais il s'en fallu de peu.
— Bon, d'accord.
Elle plissa les yeux vers Keith et baissa la voix.
— Je te promets que je t'emmènerai voir l'océan un jour, t'inquiète pas.
— Merci… ?
Lance se propulsa du mur avec un grand sourire et alla rejoindre Keith. L'eau ne lui arrivait qu'au torse, mais Lance s'y laissa tremper, se délectant de la sensation de ses cheveux qui flottaient.
— Tu t'amuses ? demanda-t-il suavement.
— On va dire.
Keith se tortilla pour regarder Luz, qui était toujours accrochée à son bras, les pieds en appui sur sa cuisse. Elle était penchée en arrière de manière à ce que seul le haut de son crâne soit dans l'eau, les cheveux en éventail autour d'elle.
— Alors… on fait quoi, dans une piscine ?
— On peut… se détendre ? suggéra Lance. Nager un peu ? Faire une bataille d'eau ?
Keith se tourna vers lui, une étincelle dangereuse dans le regard.
— Une bataille d'eau ?
— C'est pas ce que tu crois, mulet.
Lance donna un grand coup dans l'eau pour envoyer une vague qui frappa Keith en pleine face. Il cracha, s'ébrouant les oreilles, et Lance se replia dans l'eau pour cacher son sourire sous la surface.
— Très mature, Lance, grommela-t-il.
Lance recula, prenant une grande goulée d'eau et, quand Keith se traîna à sa poursuite, il se releva d'un coup et lui projeta toute l'eau entre ses dents. Keith se figea, l'air complètement choqué.
Lance caqueta et s'enfuit avant que Keith ne puisse répliquer. Derrière lui, il entendit Luz crier à Keith de l'attaquer et ce dernier partir à sa poursuite avec un grognement confus.
— Mateo ! cria Lance. Au combat ! J'ai besoin de renforts !
Mateo apparut du côté profond de la piscine, où il était occupé à plonger pour récupérer des pièces. Il secoua la tête et regarda Keith et Luz qui poursuivaient Lance. Un sourire diabolique lui vint aux lèvres et il nagea jusqu'au bord de la piscine où ils avaient laissé les planches et les brassards, d'excellents outils pour faire des vagues et remuer l'eau.
Lance avait bien éduqué son petit frère.
Quelque part à l'autre bout de la pièce, il entendit son père soupirer.
— Faites attention ! Je ne veux pas avoir à tester la médecine alien avant même qu'on ait quitté l'orbite !
— T'inquiète, Papa, fit Lance. Y aura pas de blessés. Sauf peut-être Keith.
— Tu veux parier ?
La voix provenait de juste derrière Lance, bien plus proche qu'il ne s'y attendait. Il chercha à accélérer, mais Keith se jeta sur lui, les plongeant tous les deux sous la surface. Lance réémergea en toussant, les narines en feu, et poussa un grand rire ravi.
— Mateo ! cria-t-il, donnant de grands coups de pied alors que Keith s'accrochait, ses griffes lui chatouillant les côtes. À l'aide ! À l'aide ! Enlève-le de moi !
Keith poussa un rire insolant qui donna à Lance l'envie de lui effacer ce stupide sourire imbu de lui-même qu'il avait sur les lèvres ; sauf qu'il ne pouvait pas bien viser avec tous ces rires et ces éclaboussures.
— Bah alors, Lance ? T'as besoin que ton frère vienne te sauver ?
Mateo, étant sorti de l'eau, poussa un rugissement guerrier en se jetant du bord de la piscine, les jambes repliées pour faire une bombe. Il visa parfaitement, comme toujours : assez près pour que Keith recule précipitamment, relâchant Lance au passage, mais assez loin pour éviter de tomber sur quelqu'un.
Mateo remonta en souriant et Lance lui tapa dans les mains tandis que Keith rejoignait Luz.
— T'es prêt, Mateo ? demanda Lance.
Mateo sourit de plus belle, s'accroupissant dans l'eau.
— Ils vont morfler.
— La Terre a besoin de notre aide, dit Shay, grimaçant quand sa voix trembla.
Elle avait cru (et espéré) que le pire était passé, maintenant qu'elle avait à peu près pris ses marques en exposant la situation dans les grandes lignes aux doyens qui s'étaient rassemblés, mais maintenant qu'ils avaient dépassé les simples faits, sa nervosité revenait. Elle jeta un œil à sa grand-mère, qui était restée silencieuse tout du long de la Rencontre, sauf au tout début quand elle avait présenté Shay et lui avait indiqué de s'avancer dans le cercle.
Même maintenant, Mir ne lui offrit rien de plus qu'un sourire et un geste du bras qui semblait lui dire « Continue, mon enfant ».
Shay déglutit, joignant les mains devant son ventre et se tournant vers les visages parcheminés qui l'observaient.
— Je sais que notre peuple a grandement souffert à cause de l'Empire et la princesse Allura souhaite que vous sachiez qu'elle continuera à protéger notre foyer et les nôtres quelle que soit notre réponse.
Quelqu'un toussota et Shay se mit à douter, se mordillant la lèvre. Que faisait-elle ici, au centre des regards de la Rencontre comme si elle était doyenne de son cercle ? C'était déjà un trop grand honneur de pouvoir assister à la Rencontre ; elle n'aurait jamais imaginé qu'on lui permettrait de parler en dehors peut-être d'une brève présentation du projet Balméra et de ses effets sur les prisonniers humains. Mais il semblerait que sa grand-mère ait vu les choses autrement.
— Je suis là, dit Shay en s'humidifiant les lèvres, non en tant que paladin de Voltron, mais en tant que Balmérane. J'étais là quand Voltron nous est venu en aide. Je me souviens de ce qu'il a risqué pour nous et je chéris les vies qu'il a sauvées. Vous connaissez déjà tous ma réponse : j'ai quitté mon foyer pour m'occuper de Matthew Holt, qui a survécu aux premiers stages de ces expériences. Je continuerai de me tenir aux côtés des autres paladins, mais je ne peux pas aider tous les survivants toute seule.
» Alors je vous demande, s'il y a des volontaires parmi vous, d'envoyer une petite équipe de guérisseurs sur Terre pour aider en attendant de trouver une solution permanente. Cinq paladins considèrent cette planète comme leur foyer, alors elle est bien défendue. Je ne peux pas garantir la sécurité de ceux qui viendront, mais nous les protégerons– je les protégerai du mieux que je le peux.
Elle ouvrit la bouche pour rajouter quelque chose, mais se rendit compte qu'elle n'avait plus rien à dire. Depuis combien de temps parlait-elle ? Une heure ? Plus ? Les minutes se mélangeaient dans un brouillard de stress et de doute et elle jeta un nouveau regard à sa grand-mère, cette fois-ci pour lui demander la permission de retourner au bord du cercle de pierre, où Hunk se tenait avec les doyens.
Mir hocha la tête et Shay relâcha le souffle qu'elle avait retenu par à-coups pendant sa présentation. Elle se doutait que son discours aurait été plus impressionnant si elle l'avait donné sans avoir l'air d'avoir traversé le Balméra en courant pour arriver là, mais que pouvait-elle y faire ? On ne lui avait pas laissé le temps de se préparer.
— Tu t'en es bien sortie, mon enfant, murmura Mir quand Shay la rejoignit.
Le compliment réchauffa le cœur de Shay, mais seulement un moment. Dès qu'elle se tourna à nouveau vers les doyens, sa nervosité lui revint en force et elle porta les mains à sa gorge, cherchant à combattre la nausée qu'elle apportait.
Hunk posa une main dans le creux de son dos et elle lui adressa un sourire tremblant.
Après un moment, un doyen s'avança. Kann, pensait-elle. Il venait d'une famille vivant à deux gouffres au sud de celui de Shay. Il lui un signe de tête respectueux– à elle. C'était… ça n'avait pas de sens. Elle n'était personne, rien qu'une jeune femme à peine sortie de l'adolescence, dont la seule distinction était d'être la petite-fille d'une doyenne. Elle voulait protester cette démonstration de respect, mais Kann prit la parole avant qu'elle ne puisse trouver comment.
— Nous n'avons pas oublié la bravoure des paladins de Voltron, dit-il d'une voix grondante.
C'était l'un des doyens les plus jeunes, peut-être de l'âge des parents de Shay, seules quelques craquelures apparaissant sur sa peau dure. Il inclina le chef à l'attention de Hunk, qui rougit avec un sourire penaud.
— J'ai parlé aux guérisseurs de mon cercle et ils sont tous d'accord. Nous aiderons les humains par tous les moyens à notre disposition. Trois d'entre eux vous offrent leurs services.
Kann retourna dans le rang et une autre doyenne, Ver, prit sa place.
— Nous vous offrons également notre aide, dit-elle. Deux de mes guérisseurs ont proposé leur nom.
Un par un, les doyens restants s'avancèrent, chacun citant le nombre de soigneurs qui avaient répondu à la requête de Shay. Les cercles les plus modestes, qui ne comprenaient qu'une petite poignée de familles, ne pouvaient offrir qu'un ou deux guérisseurs chacun, mais d'autres en nommèrent quatre, voire cinq. Le cercle de Mir, qui comptait une vingtaine de familles, leur en offrit onze. Au total, les trente doyens proposèrent près de cent personnes, dépassant largement la demande de Shay.
Trop bouleversée pour articuler des remerciements, Shay jeta un œil à sa grand-mère, qui sourit et s'avança une nouvelle fois.
— Je vous remercie, Doyens de notre peuple, dit-elle. Votre altruisme vous fait honneur à tous. Les paladins et moi-même allons en discuter et nous recontacterons ceux que nous décidons d'emmener.
Elle porta le dos de sa main droite à son front et les autres doyens l'imitèrent, se disant au revoir à mi-voix avant de se retirer par les divers tunnels qui les ramèneraient chez eux.
Shay s'attarda avec Hunk et Mir, qui se tourna vers elle quand tous les autres furent partis.
— Alors, dit Mir en s'installant sur une des pierres rondes et plates qui encerclaient la salle. Nous avons un surplus. Comment devrions-nous choisir quels guérisseurs envoyer sur Terre ?
Le sang de Shay se glaça dans ses veines.
— Pourquoi me le demander à moi ? Je ne suis pas une doyenne, Grand-mère. Ce n'est pas à moi de prendre ce genre de décision.
— Oh ? fit Mir en inclinant la tête de côté, se reposant sur sa canne de ses deux mains. Penses-tu donc que je vais vivre éternellement, ma petite ?
Shay en eut le souffle coupé et Mir se radoucit.
— Je ne suis pas encore mourante, mon enfant, dit-elle. Mais je suis vieille. Il est temps pour moi de choisir ma remplaçante.
— Et… ce serait moi ?
Shay secoua la tête, la voix tremblante.
— Grand-mère, c'est une erreur. Je ne suis pas–
— Pas quoi ? Pas assez forte ? Tu as quitté ton foyer avec les paladins de Voltron en suivant tes convictions. Pas assez judicieuse ? Tu as fait confiance aux créatures du ciel avant nous tous et c'est cette confiance qui a fini par nous libérer. Ou peut-être que tu n'es pas faite pour mener. Toi, qui nous a tous menés dans ce combat pour le bien de l'univers.
Mir tendit sa canne pour tapoter le V jaune sur le torse de Shay.
— Tu vaux bien plus que tu ne sembles le croire, mon enfant. Personne ne mérite de me succéder plus que toi.
Shay sentit sa peau la chauffer face à tant d'éloges et elle rentra sa tête dans ses épaules. Elle ne trouva pas comment démentir sa grand-mère, alors même si elle pensait toujours que c'était absurde qu'on puisse la considérer un jour comme une doyenne, elle se concentra sur le problème que Mir lui avait exposé.
— Nous ne devrions pas prendre les guérisseurs des cercles les plus modestes, dit-elle prudemment. Ils ont déjà tant perdu, ils ont certainement besoin de garder tout le monde.
Mir acquiesça.
— Une bonne observation. Quoi d'autre ?
— Eh bien…
Shay hésita.
— Parmi les volontaires, y en a-t-il qui ont de l'expérience en matière de maladie cristalline comme celle-ci ? Tu as su comment t'y prendre ; peut-être que d'autres le sauront également ?
— Oui, en effet. Je reconnais une douzaine de noms dans la liste donnée par les autres doyens.
Joignant les mains, Shay hocha la tête.
— Alors nous devrions faire notre choix parmi ceux-là et laisser les autres former davantage de guérisseurs au cas où nous trouvons d'autres victimes des expériences de l'Empire. Et il faudrait que l'on remercie tous les doyens de nous avoir proposé leur aide quoi qu'il arrive. Il viendra peut-être un jour où nous aurons besoin de plus de main-d'œuvre, alors il faut que ceux qui veulent vraiment participer à l'effort de guerre, surtout pour soigner des soldats blessés, soient prêts à agir au prochain appel à l'aide.
Le sourire de Mir ne fit que s'accentuer et Shay baissa les yeux, embarrassée.
— Tu as bon cœur, mon enfant, dit Mir. Et tu réfléchis bien. Tu feras une grande doyenne quand je ne serai plus là. Pour le moment, je vais transmettre notre décision. Vous devriez aller vous reposer. Je vais dire à ceux qui vous accompagnent d'être prêts à partir demain matin.
— Hé, Lance ?
Lance tourna la tête, dégageant quelques mèches de cheveux qui lui tombaient devant les yeux.
— Oui ?
Il était allongé avec Keith au bord de la piscine, les pieds dans l'eau. La bataille d'eau s'était soldée sur une égalité après que le talon de Luz ait fait la rencontre malencontreuse de l'œil de Mateo.
Ils allaient bien tous les deux, bien sûr. En fait, Mateo était celui qui avait le plus insisté pour que le combat continue, surtout parce que Luz et Keith avaient le dessus (et la plupart des jouets à eau) à ce moment-là, mais leur père n'avait rien voulu savoir.
Lance était content de pouvoir se reposer, honnêtement. Il avait les muscles en feu, et même si sa respiration avait repris un rythme à peu près normal, son cœur cognait toujours férocement contre sa cage thoracique.
C'était peut-être lié aux quelques millimètres qui le séparaient de Keith, leurs bras se touchant de l'épaule jusqu'au bout des doigts.
Keith pivota, reposant sa tête sur sa main, et rencontra brièvement le regard de Lance avant de se retourner pour regarder plutôt Luz et Mateo, qui cherchaient à créer un tourbillon dans l'eau avec très peu de succès.
— À ton avis, est-ce que je suis une bonne personne ?
Lance se redressa, les sourcils froncés, et regarda Keith.
— C'est quoi, cette question ?
Keith haussa les épaules dans un geste un peu maladroit vu qu'il était à moitié allongé sur le carrelage.
— Je sais pas. C'est juste… un truc qui me trottait dans la tête.
Ça cachait quelque chose qui ne devait pas être sans rapport avec ce qui s'était passé à New Altéa. Matt n'en avait pas dit grand-chose, mais Lance se doutait que la mère de Keith avait quelque chose à voir là-dedans et il se demanda ce qu'elle avait bien pu dire ou faire pour provoquer cette question.
Secouant la tête, Lance tendit le bras pour donner une pichenette au front de Keith, ce qui le fit sursauter et lever le nez. Leurs regards se rencontrèrent et Lance sentit ses joues le chauffer.
Il se détourna en se raclant la gorge.
— Bien sûr que t'es une bonne personne, abruti. Si quelqu'un te dit le contraire, c'est soit qu'il ne te connaît pas, soit que c'est vraiment un enfoiré. En tout cas, tu devrais pas leur donner le plaisir de les écouter.
— Personne ne m'a dit ça, dit Keith. Et tu ne sais pas ce que j'ai fait. Tout ce que j'ai pu faire dans l'armée Galra.
Il souffla, se dépêchant de continuer avant que Lance ne retrouve sa voix.
— Écoute, c'est rien. Ma mère m'a demandé de faire un truc et j'essaie de comprendre pourquoi elle a cru que c'était quelque chose dont je serais capable.
Lance l'observa triturer ses griffes un moment, puis soupira et se rallongea à côté de lui.
— Elle se disait peut-être que c'est un truc qu'elle ferait et elle est partie du principe que tu serais comme elle. Dans ce cas, c'est son problème, pas le tien.
— Tu crois ?
Lance tourna la tête pour le regarder et lui prit la main, l'empêchant de tirer sur la peau autour de ses griffes qui commençait déjà à saigner.
— Je pense que tu es l'une des personnes les plus généreuses que je connaisse, peu importe ce que tu as fait ou non pour survivre dans l'armée de Zarkon, et si ta mère te demande de faire quelque chose qui te met mal à l'aise, alors tu ne lui dois rien.
Keith regarda leurs mains jointes un moment, au point que Lance se sentit gêné et fit mine de le relâcher. Keith fut plus rapide et posa son autre main sur celle de Lance.
Il sourit, la douce inclinaison de ses oreilles faisant rater un battement au cœur de Lance.
— Merci, Lance. Ça représente beaucoup pour moi.
— Euh… de rien.
Lance se racla la gorge et riva son regard vers le plafond, observant les reflets de l'eau qui dansaient dans la pièce.
— Y a pas de quoi.
Il ne chercha pas à retirer sa main.
Rax trouva Shay plus tard dans la soirée, quand Hunk et elle se furent séparés pour aller se coucher.
— Grand-mère a fait de toi son héritière, dit-il.
Shay hocha la tête, la bouche sèche.
— C'est ce qu'elle a dit après la Rencontre.
Rax plissa les yeux, la regardant de haut en bas.
— Et tu veux quand même nous quitter ? Partir faire la guerre avec les créatures du ciel ?
— Rax, dit-elle, surprise par son ton agressif. Tu sais qu'il le faut. Je ne peux pas laisser mes amis se battre sans moi.
— Ce n'est qu'une excuse, Shay. Vex ! Ne penses-tu donc qu'à toi-même ?
— Bien sûr que–
— Ton peuple a besoin de toi, Shay ! J'ai besoin de toi.
Rax serra les poings, criant presque. Le chant s'assombrit autour d'eux, la colère de Rax atteignant les voisins et les faisant fuir.
— Si tu comptes nous mener un jour, tu devrais rester– à moins que cette vie ne soit pas assez bien pour toi ? Tu es un paladin maintenant, faite pour de plus grandes choses qu'une humble existence sur le Balméra qui t'a donné la vie ?
Shay se replia sur elle-même, une douleur sourdant dans sa poitrine. Elle savait que ça lui échappait par vagues, que tout le monde pouvait l'entendre dans sa mélodie, mais elle ne pouvait pas la contenir.
— Ce n'est pas ça du tout, Rax. J'ai juste–
— Tu as juste quoi, Shay ?
— Ok, ça suffit.
Soudain, Hunk était là, formant une barrière entre Shay et son frère, dont la colère se réverbérait sur les murs, frappant Shay de toutes parts. Elle fit un pas en arrière, se couvrant les oreilles tandis que Hunk repoussait Rax d'une main sur le torse.
— Tu ferais mieux d'arrêter.
Les lèvres de Rax se tordirent d'une grimace hargneuse.
— Sinon quoi ? Tu vas me frapper ?
— Ne me tente pas, dit Hunk.
Il avait l'expression orageuse et sa distante mélodie rappelait le cri d'un prédateur. Même Rax sembla l'entendre, son attitude défiante vacillant un peu avant qu'il ne se reprenne, repoussant la main de Hunk.
— C'est ma sœur, créature du ciel. Mêle-toi de tes affaires.
— Et si tu arrêtais de te comporter comme un trou du cul avec ta propre famille, comme ça je n'aurais pas à m'en mêler ? Qu'est-ce que t'en dis ?
— Hunk, dit Shay d'une petite voix. C'est bon. Tu n'as pas à… à…
Hunk lui jeta un regard par-dessus son épaule et s'adoucit. Il dit à Rax :
— Ouais, ok, non. On s'arrête là pour ce soir. La journée a été longue et ce serait bien que tu ailles te calmer ou je sais pas. Alors– alors va-t'en, Rax. On peut reprendre cette discussion demain matin si tu penses pouvoir rester civil.
Rax le dévisagea si longuement que Shay fut persuadée qu'ils allaient en venir aux mains. Hunk ne se démonta pas et il n'y avait pas la moindre trace de son sourire habituel sur son visage, juste les traits durs de sa mâchoire contractée et une colère qui bouillonnait dans son regard.
Après un moment, Rax battit en retraite, marmonnant quelque chose dans sa barbe.
Hunk se tourna vers Shay.
— Ça va ?
— Je vais bien.
Shay se força à sourire, s'essuyant les yeux.
— Il est tard, nous devrions aller nous coucher. Demain arrivera bien vite.
Elle écarta le rideau qui séparait sa chambre du tunnel et s'y faufila, retenant son souffle jusqu'à ce que Hunk s'éloigne, retournant au coin qu'on lui avait aménagé.
Puis, tremblante, elle s'allongea et toucha la paroi du Balméra, espérant que son chant puisse l'endormir.
Le lendemain matin, quand les guérisseurs se furent rassemblés devant le lion jaune et que Shay dut faire ses adieux à sa famille, elle chercha son frère dans la foule, espérant le voir apparaître pour qu'ils puissent se réconcilier avant son départ.
Il ne se montra pas.
Note de la traductrice :
squirenonny a fait une note sur les baguettes magiques de la Team Voltron, si ça vous intéresse. C'est sur ma page Tumblr.
Bien sûr, tout ça a été écrit (et traduit) quand JKR ne s'était pas encore trahie comme la vipère qu'elle est réellement, donc libre à vous d'ignorer complètement cette partie.
