Précédemment : Shiro et Aransha ont rencontré les cheffes d'une cellule vivaskari et leur ont demandé de l'aide pour combattre les troupes galras stationnées à la capitale, mais Lei-ree et Ne-ree n'ont pas été très emballées. Pendant ce temps, Akira a organisé une fête pour la Garde, Yellow a dégagé un tunnel qui s'était effondré, Zuza a rejoint les paladins sur Olkarion et Coran s'est finalement laissé rattraper par le deuil.

Note de l'auteur : Suz m'a demandé comment Meri a découvert que les humains boivent de l'éthanol pour le plaisir et ça s'est accidentellement transformé en épisode spécial, alors si vous ne l'avez pas encore lu… (Ndt : vous pouvez trouver l'histoire sur mon profil, je l'ai publiée la semaine dernière ^^)

Je n'ai pas d'avertissements spécifiques à vous donner pour ce chapitre, si ce n'est une discussion sur l'anxiété et les problèmes d'amour-propre que cela engendre, que j'ai écrite après avoir moi-même traversé une crise d'anxiété particulièrement éprouvante.


Chapitre 12

Le jardin secret

Ryner courait dans les rues d'Inanimasi, les pans de sa robe claquant ses mollets. Elle percuta quelqu'un qui sortait d'un magasin, jura et l'aida à se relever avant de reprendre sa course effrénée. Elle sortit son cube de sa poche pour regarder l'heure : elle avait déjà cinq minutes de retard.

Elle prit le prochain tournant à la volée et plongea dans un des petits parcs du capitole. Les relents floraux lui montèrent à la tête bien avant qu'elle ne passe sous l'arche en filigrane argenté qui marquait l'entrée du parc, lui faisant plisser le nez. En règle générale, elle évitait ce genre d'endroits, mais il s'agissait du chemin le plus court jusqu'au palais et elle ne pouvait pas se permettre de perdre plus de temps. Pourquoi son professeur de physique avait-il choisi ce jour pour se perdre dans les détails à la fin de son cours ?

Autour d'elle, des enfants criaient, hurlaient, se bataillaient dans la fontaine sous les arbres à l'autre bout du parc. D'autres avaient le nez dans les fleurs, les antennes frémissantes de bonheur.

Ryner n'avait jamais compris la fascination des gens pour le monde brouillant et salissant des plantes, mais ce n'était pas le moment de chercher des réponses. Elle se contenta de courir, évitant de peu une nouvelle collision en rejoignant la rue. Le haut du palais de Lubos était visible au-dessus des bâtiments les plus proches, le brouhaha indistinct d'une voix amplifiée résonnant sur les murs.

Quand elle prit le prochain virage, elle tomba sur une foule qui se pressait dans la cour derrière le palais, bouchant complètement la rue. La voix du roi Lubos recouvrait les murmures de la foule, mais Ryner était encore trop loin pour distinguer clairement ce qu'il disait. Elle chercha donc à se frayer un passage, se faufilant dans la moindre ouverture. Un énorme écran holographique était levé sur la façade du palais, montrant Lubos à l'estrade accompagné d'un Olkari d'âge moyen.

Ryner n'avait jamais vu cet homme, mais elle savait qui c'était. Toute la Cité le connaissait. Iker, un ingénieur de la Quatrième Université. Il avait mis au point une nouvelle façon de donner forme au métal qui avait permis de grandes avancées technologiques en matière de construction de vaisseaux, de bâtiments et d'une ligne de transit qui raccourcissait le trajet de la boucle sud d'un bon varga.

La foule était plus dense à l'avant et Ryner faillit rester coincée d'un côté de la cour avant de remarquer une ouverture là où un père venait de faire monter son enfant sur ses épaules.

Ryner s'y précipita, puis, à travers un léger espace dans la foule, elle l'aperçut : le roi Lubos, resplendissant dans ses robes bordées d'or. Il se tenait sur l'estrade à l'avant de la cour, surélevée au niveau des épaules de Ryner. Il sourit en finissant d'énumérer les mérites d'Iker et se tourna vers son peuple.

L'espace d'un instant, son regard se posa sur Ryner. Elle eut l'impression qu'un noyau d'énergie se déchargeait dans ses veines et elle se figea, incapable d'incliner la tête ou de démontrer la moindre forme de respect. Elle rendit son regard à son roi, émerveillée, jusqu'à ce qu'il se déplace de l'autre côté de l'estrade, l'obligeant à se mettre sur la pointe des pieds pour le suivre des yeux.

Lubos. C'était plus qu'un roi, vraiment. C'était une présence. Un maître des arts qui avait prouvé à tous qu'il méritait d'accéder au trône. Olkarion n'avait pas qu'une lignée royale : il y en avait trois, chacune maître de leur propre domaine. Chaque lignée royale élevait un héritier et, une fois tous les dix décafibs, ils pouvaient défier le monarque au pouvoir dans un concours d'ingénierie dans lequel se jouait la couronne.

Lubos était encore jeune quand il avait défié et vaincu le roi Veran et depuis, il avait défendu son règne contre huit challenges, quatre pour chacune des deux autres lignées royales. Il était, sans aucun doute, le meilleur des Olkaris et, alors qu'il accrochait une émeraude à la robe d'Iker, Ryner sentit son cœur se serrer.

Un jour, se dit-elle, ce sera moi qui me retrouverai là-haut à serrer la main du roi.

Un jour, le monde entier connaîtra mon nom.


Shiro rentra tard dans la soirée, la déception évidente sur son visage. Allura repoussa une montée d'indignation et le rejoignit, lui tendant une des boîtes de pâtisseries préparées par la mère de Hunk. Les autres paladins en avaient déjà vidé quelques-unes, mais Hunk avait mis de côté ce qu'il pensait que Shiro allait aimer.

Allura dut s'avouer une nouvelle fois impressionnée par l'instinct de Hunk, parce que même alors que le sujet de desserts n'avait jamais été abordé depuis la sortie de stase d'Allura, le regard de Shiro s'illumina en les voyant.

— Ce sont… ?

— C'est la mère de Hunk qui les a faits, expliqua Allura en lui tendant la boîte ouverte. On t'en a gardés.

Ignorant les cookies, Shiro se jeta sur un des choix de Hunk, qu'il avait appelé « croissant ». Il sembla fondre dès la première bouchée, la main en coupe pour rattraper les miettes qui tombaient.

— J'ai bien choisi ? demanda Hunk en frottant une tache d'huile sur sa joue.

Il était occupé à retirer la verdure qui s'était coincée dans les joints des lions durant leur descente à Olkarion. Il pencha la tête de côté tandis que Shiro prenait une autre bouchée.

— Tu aimes les desserts goûtus, pas vrai ? Et tout ce qui est fourré au chocolat noir ou aux fruits ? L'autre croissant est recouvert de chocolat noir, si tu veux.

Shiro leva son dessert entamé dans un salut, considérant le deuxième croissant.

— Il y a quoi d'autre ?

— Des tranches de pain à la banane, quelques sablés. Il reste des tartelettes au fromage dans la version olkari du frigo.

Shiro haussa un sourcil en terminant son croissant.

— Il y a une rivière en profondeur, expliqua Hunk. Comme l'eau est froide, les Olkaris y ont plongé des boîtes étanches pour conserver leur nourriture. Ils ne s'en servent pas beaucoup, puisque leur régime est principalement végétarien et qu'ils vont directement cueillir ce qu'ils ont besoin tous les jours.

— Ah bon.

Shiro hésita, prit un sablé et referma le couvercle.

— Les autres sont encore debout ? On devrait discuter ce soir, si possible.

Allura acquiesça.

— Ils ont tous hâte de se mettre au travail. Hunk, ça te dérangerait de– ?

— J'y vais, dit Hunk avec un geste de la main, pivotant pour rejoindre l'entrée de la cave la plus proche. Je vais dire aux autres de se rassembler dans la salle de réunion.

— On vous rejoint.

Allura attendit que Hunk soit parti, puis se tourna vers Shiro.

— Tu devrais laisser ça ici si tu veux les garder pour toi.

Shiro eut un petit rire, mais suivit son conseil et alla ranger la boîte de sucreries dans un des compartiments du cockpit de Black. Une fois cela fait, ils prirent le même chemin que Hunk.

— J'imagine que les Vivaskaris ne vont pas nous aider ?

Shiro poussa un long soupir, se passant les mains dans les cheveux.

— Ce n'était pas un non catégorique, mais… Ça aurait pu mieux se passer, c'est sûr. Je leur ai parlé de l'arme d'Haggar qui peut drainer la quintessence des planètes, alors ils ont au moins compris que l'Empire est une menace pour tous les Olkaris et pas seulement ceux de la Cité. Mais ils hésitent encore, ce que je peux comprendre. Chaque cellule est modeste et ne peut pas se permettre d'envoyer à la mort tous leurs guerriers dans le combat d'un autre. Les cheffes de celle à qui j'ai parlé vont contacter les autres cellules. Si elles en convainquent assez, ils pourront peut-être rassembler une armée pour nous aider.

— Espérons, dit Allura.

Presque tout le monde les attendait déjà dans la salle de réunion. Hunk arriva juste après eux en compagnie de Lance et de Val. Allura fit un tour de table pour vérifier qu'ils étaient tous là : les douze paladins, Zuza, la doyenne Aransha, ainsi que Joska et Zori, les deux gardes olkaris qui avaient accompagné Ryner à la réunion du Culte.

— Très bien, dit Shiro. Comme Aransha vous l'a peut-être déjà dit, nous sommes entrés en contact avec les Vivaskaris ce matin. Ils sont réticents à se mêler à la guerre, mais ils vont en discuter entre eux. Aransha les recontactera, mais en attendant, nous devons nous préparer de notre côté.

Il jeta un œil à Ryner et Allura.

— Le Culte de Lubos va poser problème, dit Ryner. Même si nous repoussons les Galras, ils auront toujours une emprise sur mon peuple à travers le Culte.

— Et si « Lubos » ordonne à ses fidèles de nous combattre, ajouta Zori, ils le feront sans se poser de questions.

— On va donc devoir saper l'autorité du Culte en ville avant de lancer l'assaut, dit Shiro.

Allura acquiesça.

— Nous devrions envoyer plusieurs équipes en ville pour nous préparer. Une équipe trouvera le moyen de détruire le Culte, une autre de rencontrer la résistance à Inanimasi.

— Il faudra aussi s'occuper des sentinelles, dit Shiro. Il n'y en a peut-être pas beaucoup, mais dans une ville aussi densément peuplée, il va falloir prendre des précautions pour minimiser les pertes civiles.

— Ça, et les patrouilles du Culte, dit Lance. Quand on passera à l'action, on va causer la panique, de partout. On ne pourra peut-être pas éviter de tuer certains cultistes, mais on peut essayer d'éviter une confrontation directe entre les deux côtés.

— Avec une diversion ? fit Pidge.

Val mit les pieds sur la table, s'étirant sur sa chaise.

— On peut leur dire qu'il y a une révolte à un endroit qu'on aura déjà évacué pour leur tendre une embuscade ?

— Ce sera difficile de tendre un piège à une si grande échelle, dit Ryner. Si on veut neutraliser toutes les patrouilles du Culte de la ville…

— La Cité est beaucoup trop grande, dit Lance avec une moue.

Mais ce n'était pas une mauvaise idée. Ce n'était pas faisable à grande échelle, mais au cœur du pouvoir galra ? S'ils mobilisaient la résistance pour repousser les Galras, les combats seraient concentrés au capitole. C'était une bonne idée d'éloigner autant de patrouilles que possible pour que les résistants puissent frapper au cœur du pouvoir de Zarkon.

— Très bien, dit Allura. Concernant les patrouilles, nous peaufinerons les détails plus tard, puisque nous n'aurons pas à nous confronter à eux avant le début de la bataille. Pour le moment, nous avons deux priorités : trouver la résistance en ville pour préparer une attaque commune et infiltrer le Culte de Lubos pour trouver quelque chose à même de saper leur autorité auprès de la population.

Shiro acquiesça.

— Voyons donc les équipes.


La réunion stratégique se poursuivit jusqu'à tard dans la nuit et Hunk en avait déjà oublié la moitié. Shiro, Allura, Ryner et Lance étaient chacun à la tête d'une des quatre équipes qui iraient toute en ville avec un but différent. Hunk et Shay accompagneraient Shiro pour débusquer la résistance.

Cette même résistance que le groupe de Ryner essayait de trouver depuis huit ans en vain. Aransha avait parlé d'une nouvelle piste et Shiro semblait croire en leurs chances de réussite, mais Hunk trouvait ça futile.

Ils contactèrent Coran une fois la réunion terminée pour l'informer de la situation. Si tout se passait bien, ils n'auraient aucun mal à entrer et sortir de la ville le lendemain, mais Allura voulait que Coran soit prêt à agir en cas de problème. Wyn, qui était apparemment de garde sur la passerelle avec lui, avait promis de venir arme au poing dès que ça tournait au vinaigre et Coran avait ri, lui tapotant la tête en promettant à Allura qu'ils ne feraient rien de précipité.

Hunk dormit très mal cette nuit-là, rêvant de patrouilles olkaris et de sentinelles galras découvrant les paladins en train de s'infiltrer en ville. Ils ouvraient le feu encore et encore, sans jamais tirer sur Hunk. Ils tiraient sur les civils, parfois des Olkaris, parfois des humains, parfois des Balmérans, et Hunk n'arrivait jamais à temps pour les sauver.

Quand le jour se leva, son estomac s'était complètement noué. Il se força à ingérer quelques barres aux fruits secs et aux graines. Les Olkaris semblaient en avoir à foison, accompagnées de petites gaufrettes qui leur servaient de rations de voyage. C'était suffisamment fade pour éviter d'aggraver sa nausée, mais il ne put en avaler que quelques bouchées avant d'aller voir si Yellow était prête à partir. Elle ne pourrait pas aller en ville, bien sûr, mais ils voulaient avoir quelques lions à proximité au cas où. Yellow allait donc creuser une cave dans la montagne pour y dissimuler Green et Red, les lions les plus petits.

Il n'y avait aucun contrôle à faire avant le décollage que Yellow ne pouvait pas faire elle-même et Hunk s'était déjà chargé de la maintenance de tous ses systèmes la veille en attendant le retour de Shiro, mais rien que de se retrouver près d'elle suffisait à calmer le tremblement de ses mains.

— C'est énorme, murmura-t-il en ponçant quelques égratignures sur sa coque. Vraiment, vraiment énorme. Si tout se passe bien aujourd'hui, on aura peut-être une chance de libérer Olkarion. Sinon…

Des images de son rêve lui revinrent en force, lui vrillant l'estomac. Il s'empara d'une gourde qu'il avait laissée dans un coin et s'en servit pour ravaler la bile qui lui montait dans la gorge.

Il n'était pas question d'échouer aujourd'hui. Ils allaient trouver les rebelles, planifier leur prochaine étape et le tout sans avertir l'ennemi de leur présence. Ils n'avaient pas d'autre choix.

Hunk attendit que son estomac se calme avant de prendre un Ativan. Il avait l'impression de s'être avoué vaincu.

— Je savais que je te trouverais ici.

Hunk pivota, fourrant le flacon d'Ativan dans sa poche comme si tout le monde dans l'équipe n'était pas déjà au courant. Il sentit sa nuque le chauffer, mais il se força à sourire à Shay, qui s'attarda à l'entrée du tunnel, la tête penchée de côté comme pour l'étudier, avant de le rejoindre aux côtés de Yellow.

— Salut, dit-il, un léger tremblement dans la voix.

L'Ativan mettait du temps à agir et l'arrivée surprise de Shay l'avait ébranlé. Il avait l'impression que quelqu'un avait libéré un canari dans son torse, les battements de son cœur étant si intenses qu'il commençait à avoir la tête qui tourne. Il jeta un coup d'œil nerveux au tunnel.

— Les autres sont en chemin ?

— Ils arriveront bientôt, dit Shay.

Elle s'arrêta près de lui, l'observant un moment, puis se tourna vers Yellow, posant sa paume sur son museau en fredonnant une mélodie.

— Tu as pris ton Ativan.

La honte fit comme un étau autour de son cou, mais Hunk hocha la tête, triturant le flacon dans sa poche.

Le chant de Shay se fit triste et, malgré ses yeux fermés, Hunk savait qu'il avait désormais toute son attention.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Hunk ?

— Rien, répondit-il très vite.

Mais Yellow sonda son esprit et même si Hunk savait qu'elle ne trahirait jamais intentionnellement ses peurs irrationnelles à Shay, ils ne pourraient pas éviter que cela s'infuse un peu dans leur lien.

— C'est juste que… je devrais être au-dessus de ça.

— De « ça » ?

— Mon anxiété, dit Hunk. Je sais que c'est pas ma faute– je le sais, mais je peux pas m'en empêcher. J'ai eu plein de temps pour m'habituer à la vie de paladin. Je devrais pas avoir besoin de médicaments pour m'en sortir. Les autres en ont pas besoin.

Shay fronça les sourcils.

— Nous avons tous nos problèmes, Hunk. Nous souhaitons tous, je pense, avoir une vie différente. Je sais que c'est mon cas.

— Mais c'est ça le truc.

Hunk écarta les bras, sentant le canari enfoncer ses serres dans son torse. Sa voix tremblante le trahit et il dut cligner des paupières pour retenir ses larmes.

— Tu détestes la violence. Shiro et Matt souffrent de stress post-traumatique… tout le monde a de quoi être perturbé par ce qu'on a à faire, mais tous les autres ont trouvé un moyen d'y faire face. Vous êtes tellement forts.

Shay sursauta en se tournant vers la porte et Hunk sentit comme une pierre dans son estomac en remarquant la présence de Meri.

— Pardon, dit-elle. Je n'avais pas l'intention d'écouter aux portes.

Hunk se frotta le nez du dos de la main, se tournant vers Yellow en reniflant. Il commençait à avoir mal à la tête et savait qu'il allait ressentir les effets de cette tempête émotionnelle dans quelques heures, mais il fit de son mieux pour ne pas le montrer.

— C'est rien.

Avec un soupir, Meri s'approcha d'un pas léger. Elle posa une main dans son dos et s'appuya sur son épaule.

— Toi aussi, tu es fort, tu sais.

Hunk se crispa, voulant se dégager, mais la main de Meri trouva son épaule et la serra.

— C'est vrai. Être fort ne veut pas dire qu'on va toujours bien. La vraie force, c'est de continuer à avancer malgré les difficultés. (Meri se tourna vers le lion jaune.) On a tous nos problèmes, Hunk, et les enfouir au fond de soi pour éviter d'y penser, ce n'est pas quelque chose dont on peut être fier.

— Si, si ça veut dire que tu peux faire ton travail.

Meri poussa un petit rire triste. Hunk sentit son cœur se serrer, mais ce que lui offrait Meri n'était pas de la pitié, mais de la compassion, ce qui desserra un peu le nœud dans sa gorge.

— J'ai passé plus d'une décennie sur Terre à fuir mes problèmes. J'ai assisté à la mort de quasiment tous ceux que j'aimais, avant de m'enfuir pour avoir une chance de revoir Allura et Coran un jour. Si tu m'avais vue à l'époque, tu n'aurais pas pensé que je suis forte. J'étais terrifiée et épuisée, et j'avais une constante envie de pleurer. Je me suis enfermée dans une cryo-capsule et j'ai prétendu que le temps passé en stase comptait dans le processus de deuil.

Shay passa un bras derrière Hunk pour l'envelopper autour des épaules de Meri, qui lui fit un sourire un peu bancal.

— Ne cherche pas à être parfait, Hunk, parce que personne ne l'est. On fait tous de notre mieux pour s'en sortir. Ton Ativan n'est pas une faiblesse, c'est un outil comme un autre. Comme les lions, les transmetteurs ou les bayards. Tu n'irais pas dire à quelqu'un qu'il est faible parce qu'il s'équipe de sa meilleure armure avant de partir au combat. Alors ne va pas dire que tu vaux moins que nous parce que tu as besoin de médicaments pour maintenir la chimie de ton cerveau en laisse.

Hunk se sentait toujours rongé par la culpabilité, mais avec Shay d'un côté, Meri de l'autre et Yellow venant poser son menton sur leurs têtes, il put respirer un peu plus facilement. C'était peut-être l'Ativan qui commençait à faire effet, ou simplement le soutien de ses amis lui rappelant qu'il n'était pas seul.

— Tu vas y arriver, Hunk, dit Meri. Ne laisse pas l'anxiété te convaincre du contraire.

Il tapota le menton de Yellow quand elle poussa un ronronnement affirmatif, puis sourit à Meri. Il n'existait pas de bouton pour éteindre son anxiété aussi facilement, bien sûr, mais il pouvait décider d'écouter Meri, de se répéter ses paroles autant de fois qu'il lui faudrait pour commencer à y croire. Il était fort. Il n'était pas parfait, mais il n'avait pas besoin de l'être. Il faisait de son mieux.

Un pas après l'autre.

— Tu as raison, dit-il en reniflant à nouveau. Merci.

— Y a pas de quoi.

Meri passa son autre bras autour de lui pour l'étreindre et il sursauta quand sa force altéenne le fit décoller du sol.

— C'est pour ça que je suis là.


La nervosité de Hunk s'était calmée quand ils s'envolèrent enfin, ne laissant derrière qu'une touche d'embarras tandis que Shay se glissait dans son esprit. Elle ne dégageait que de la bienveillance, mais Hunk ne pouvait s'empêcher de se sentir bête de s'être laissé emporter par le doute.

Ce sentiment s'effaça également quand ils arrivèrent devant les collines qui bordaient Inanimasi, Yellow entamant la démarche d'y creuser une petite caverne. Green se pressa à côté d'elle, si serrées l'une contre l'autre que les deux lions purent à peine baisser la tête sans se percuter. Les paladins sortirent avec Joska, qui chercherait la résistance avec Hunk, Shay et Shiro, et Jori qui s'infiltrerait avec Ryner, Pidge et Meri au palais de Lubos.

Hunk leur souhaita bonne chance, à eux ainsi qu'aux deux autres équipes, à qui incombaient la tâche relativement plus simple de noter les patrouilles de gardes pour être prêts le jour de l'assaut.

— N'oubliez pas, on s'appelle toutes les heures, dit Shiro. Sauf indication contraire, on se retrouve tous ici au coucher du soleil.

Les paladins acquiescèrent, puis chaque groupe prit un chemin différent pour entrer en ville. Seuls les groupes de Ryner et de Lance allaient au capitole. Allura, Keith et Matt avaient emmené Red un peu plus au sud pour cibler la tour de contrôle des sentinelles stationnées dans l'une des circonscriptions technologiques les plus importantes.

Avec les arbres et les pentes escarpées, Hunk finit par perdre de vue les autres équipes, mais la Cité se profilait devant eux et ce n'était plus le moment de s'inquiéter du danger que posait le Culte de Lubos à ses amis. L'informateur d'Aransha lui avait indiqué une concentration d'activité rebelle dans la Seconde Circonscription Administrative, un arrondissement densément peuplé juste au nord du capitole. Bien que la gouvernance se faisait principalement depuis le capitole, les registres et les archives étaient souvent transférés aux circonscriptions voisines. D'après les dires d'Aransha, la Seconde Circonscription Administrative, aussi appelée Sec-Admin, était comme une préfecture de la taille d'une petite ville ponctuée d'appartements, de maisons, de bibliothèques et d'autres nécessités à la vie de tous les jours.

C'était une bonne base d'opérations pour une résistance qui cherchait à délégitimer le règne galra, mais ça faisait quand même beaucoup de terrain à couvrir.

— Ne vous éloignez pas, murmura Joska alors qu'ils prenaient les transports jusqu'à la Sec-Admin. C'est l'une des circonscriptions les plus animées du bassin central, alors tant que vous n'allez pas chercher les ennuis, on ne devrait pas se perdre dans la foule, mais faites en sorte de ne pas vous perdre de vue.

Hunk se replia sur un siège, les jambes serrées pour éviter d'empiéter sur l'espace de Shiro. Le transit n'était pas fait pour les personnes aux longues jambes, alors que les Olkaris faisaient pour la plupart plus d'un mètre quatre-vingt. Mais à bien les regarder, il semblerait que leur taille ne provenait pas vraiment de leurs jambes, mais plutôt d'un torse et d'un cou allongé. Le transit se remplit rapidement dans un flux constant qui n'avait pas l'air de vouloir s'arrêter, les gens se serrant dans l'aile centrale et forçant les autres à se mettre à deux sur un seul siège. Hunk aurait dû se sentir à l'aise dans une telle foule, notamment suite au commentaire de Joska, mais en réalité, il se sentait oppressé.

Le trajet ne dura pas longtemps et Hunk put reprendre son souffle une fois sorti. Il garda sa capuche pour naviguer dans les rues bondées, remerciant le ciel pour la petite bruine qui avait commencé à tomber. Les paladins étaient loin d'être les seuls à porter des capes et attirèrent très peu de regards sur le chemin du bâtiment d'octroi de licences qu'Aransha avait identifié comme potentiel point de contact.

— Nous ne sommes jamais allés jusque-là, admit Joska en se plaçant dans une file d'attente devant un comptoir. Nous voulions envoyer une équipe de surveillance avant d'agir, mais je ne pense pas que nous aurions trouvé quoi que ce soit de nouveau.

— Vous pensez donc que les rapports ont raison ? demanda Shiro.

— J'en suis quasiment persuadée. Il y a toujours un risque, bien sûr, mais nous allons simplement devoir faire preuve de patience. Je m'occupe de leur parler et vous… (Elle hésita, s'avançant avec la queue.) Soyez prêts à nous sortir de là si ça ne se passe pas bien.


Le palais de Lubos était plus grand que Pidge ne l'avait imaginé. Bien plus grand. N'importe quel lion aurait pu s'y installer confortablement. Purée, en se serrant un peu, même Voltron aurait pu rentrer. Mais sa taille n'était pas le plus impressionnant. Certes, le bâtiment était grand, mais pas de façon outrageuse : c'était un ziggourat de huit niveaux faisant tous environ cinq étages, chaque niveau comportant un jardin coloré à son sommet. Il n'y avait pas beaucoup d'écart entre les niveaux supérieurs, ce qui donnait au palais l'apparence d'une tour de métal d'un blanc éclatant.

Le niveau le plus bas, par contre, était absolument massif. Il devait couvrir au moins une demi-douzaine de pâtés de maisons, avec des douzaines d'entrées espacées le long de la façade. La plupart étaient fermées et chacune était dotée de caméras, visibles par leur voyant rouge. Pidge essaya de les compter, mais abandonna après quarante pour s'intéresser à des questions autrement plus importantes. Notamment comment iel allait entrer à l'intérieur.

Ryner, bien sûr, avait le médaillon que lui avait donné la prophète Ane deux nuits plus tôt. Avec un peu de chance, elle allait pouvoir entrer en compagnie de Zori et de Meri, qui avait pris une apparence olkari. Cette transformation avait fasciné Pidge. Ils s'étaient arrêtés en bordure de la circonscription pour observer les patrouilles du culte jusqu'à ce que Meri identifie une sorte d'officier. Elle avait plissé le visage, avancé un peu dans la foule pour mieux voir, puis elle était retournée au café où ils s'étaient installés sous les traits de l'officier du culte.

Je ne vais pas pouvoir imiter sa voix, les avait prévenus Meri. Mais avec un peu de chance, ça nous donnera une longueur d'avance.

Quoi qu'il arrive de leur côté, Pidge allait devoir se débrouiller pour entrer dans son coin. Les prophètes ne passeraient pas à côté d'un jeune humain prétendant être loyal au culte, surtout que les invitations au palais semblaient dépendre de la maîtrise des arts olkaris.

— Il y a plein de conduits d'aération sur les murs extérieurs, marmonna Pidge, le dos voûté en continuant d'avancer entre Ryner et Meri, le regard fixé sur le palais. Impossible de les atteindre sans me faire remarquer, par contre.

Meri émit un son pensif.

— Besoin d'une diversion ? demanda-t-elle. Sinon, tu peux peut-être tenter une approche par le toit d'un bâtiment voisin ?

— Je n'ai pas envie de perdre du temps à inspecter les autres bâtiments, dit Pidge, se maudissant de ne pas avoir assez étudié les dispositifs de camouflage des lions.

Iel n'avait toujours pas trouvé comment les rendre transportables, mais iel restait persuadé·e que c'était possible. Il fallait juste qu'iel prenne le temps de se pencher sur la question.

— Une diversion, alors, conclut Meri.

Elle jeta un œil aux alentours, puis altéra son visage, jaunissant sa peau et se dotant d'une seconde paire d'antennes. Elle retira sa cape et la donna à Zori, puis fit un geste du menton vers le mur du palais.

— Prépare-toi.

Pidge hocha la tête, se réfugiant sous sa capuche en serpentant entre les lits de fleurs qui bordaient la rue. Il n'y avait pas vraiment de chemin : les fleurs étaient simplement décoratives et servaient à empêcher les curieux de s'approcher du palais. Mais Pidge s'avança d'une démarche assurée, comme si ce n'était qu'un parc public qu'iel traversait pour gagner du temps sur le chemin du retour à la maison. Iel ne leva pas la tête pour ne pas rendre sa destination évidente, mais tourna en parallèle au mur, son attention vissée sur un conduit devant iel.

Le cri de Meri retentit pile à ce moment-là ; un cri de surprise, un juron étranglé et une exclamation indignée :

— Hé ! Ce gars vient de me voler mon sac !

Pidge jeta un œil derrière iel le temps de voir plusieurs passants se tourner vers Meri et un Olkari qui leva les mains avec surprise, balbutiant qu'il n'avait rien fait. Meri continua sa tirade et Pidge se tourna vers le mur, invoquant son bayard pour se tirer jusqu'au conduit d'aération. Iel sortit un outil multifonction altéen pour retirer rapidement les vis de trois des coins du grillage. Il s'affaissa, retenu par la dernière vis, et Pidge se faufila à l'intérieur. Iel replaça le grillage tandis que la dispute de Meri avec le prétendu voleur en venait aux poings, quelques Olkaris se précipitant pour les séparer.

Pidge remit rapidement les trois vis en passant les mains à travers la grille du conduit, les calant simplement de façon à ce qu'elle reste à peu près à sa place. Ce n'était pas parfait, mais puisque le conduit était à trois mètres de haut, cela suffirait à couvrir son passage le temps qu'iel trouve ce qu'iel cherchait et qu'iel ressorte.

— Je suis à l'intérieur, chuchota-t-iel, activant son transmetteur et la lumière de son casque pour se faufiler dans les conduits.

— Parfait. (Ryner semblait à bout de souffle et parlait très vite.) Meri vient de finir sa… performance. On te rejoint à la porte.

Pidge émit un grognement affirmatif, s'arrêtant un instant devant une grille pour regarder la pièce d'en dessous. On aurait dit une sorte de salle de travail. Les comptoirs le long des murs étaient recouverts de bouts de métal et d'appareils électroniques. Deux cultistes revêtus de robes blanches aux bords violets étaient penchés sur un de ces appareils, conversant à voix basse. Pidge les observa un moment et prit quelques photos avec la caméra de son gant, écoutant d'une oreille la conversation qui se déroulait de l'autre côté de l'émetteur.

— La prophète Ane, disait Ryner, m'a donné ceci à une rencontre deux nuits plus tôt et m'a dit de venir ici.

Il y eut quelques paroles indistinctes, certainement les gardes qui questionnaient la présence de Meri et de Zori.

— Elle a dit que ça ne faisait rien, dit Meri, d'un ton confus très impressionnant. Qu'on n'avait besoin que d'un seul médaillon ?

Les gardes s'entretinrent encore un moment, puis Ryner poussa un soupir de soulagement si bas que le transmetteur le capta à peine.

— On est entrés, murmura-t-elle après quelques secondes. Trouvons un endroit où parler.


— Ça fait une heure, marmonna Shiro, ouvrant le canal de communication principal.

L'Olkari derrière lui ricana, prenant sûrement le commentaire de Shiro comme une plainte sur le temps passé à attendre dans ce bureau d'octroi. (En effet, ils avaient à peine avancé de trois mètres en quinze minutes, malgré les douzaines d'employés entièrement dédiés à l'octroi de licences.) Shiro s'avança un peu avec un signe de tête reconnaissant à Hunk, qui avait commencé à pester contre la lenteur des employés d'une voix juste assez forte pour le couvrir.

— Tout le monde, au rapport, dit Shiro.

— On a localisé un centre de commande, dit Keith. On réfléchit à la façon de procéder.

Ce qu'il voulait certainement dire par là, c'était que lui et Matt avaient opté pour une approche directe sur laquelle Allura avait apposé son veto.

— Parfait. Souvenez-vous, l'objectif du jour, ça reste l'observation. Installez le disjoncteur si vous pouvez, mais ne prenez pas de risques inutiles.

Keith soupira, mais poussa un grognement affirmatif, et Shiro sourit.

— Les autres ?

— Tout va bien de notre côté, dit Lance. On se familiarise avec le capitole en notant ce qu'on pourrait utiliser à notre avantage. Aucun problème jusque-là.

Shiro hocha la tête.

— Ryner ?

— On est entrés.

C'était Pidge qui avait répondu, la voix assez basse pour être déformée par le transmetteur qui ajustait le volume.

— Les autres sont à découvert et ne peuvent pas parler. Je suis dans les conduits d'aération. Personne ne semble se douter de quoi que ce soit. Pour l'instant.

— Soyez prudents, dit Allura.

— Hé, tu parles à des professionnels, là. Tu as vu Meri ? C'est une espionne de choc. Elle a sûrement déjà mémorisé le visage d'un garde au cas où on rencontre des ennuis.

Meri grogna, sans sembler le nier.

La queue avança et Shiro suivit le mouvement. Ça avait beau être lent, le nombre de guichets ouverts permettait à la file de rester courte. Encore un quart d'heure et ça devrait être leur tour.

— On est au point de contact, dit Shiro. On… est en train de faire la queue.

— Purée, marmonna Matt. Je suis bien content de ne pas avoir tiré le mauvais numéro, pour le coup.

— Ouais, fit Pidge avec un sourire dans la voix. Toi, tu peux défoncer des trucs, alors que nous, on doit faire dans la dentelle.

Allura soupira.

— On ne « défoncera » rien du tout. Ni nous, ni personne.

Keith et Pidge grommelèrent, forçant Shiro à réprimer un rire tandis que la file avançait encore.

— Bien, continuez comme ça, tout le monde. Je vous rappelle dans une heure.

Il attendit les réponses affirmatives des autres, puis repassa au canal de communication local.

Un guichet s'ouvrit au même moment et Joska les y mena, les mains légèrement tremblantes quand elle croisa les bras sur le comptoir et se pencha sur la vitre. Shiro vint se placer à côté d'elle, baladant son regard sur la zone visible de l'autre côté de la rangée de guichets. Des ordinateurs, des blocs de données et des tableaux d'affichage sur lesquels se trouvaient des directives et des formulaires annotés donnaient au bureau un air organisé, bien que les Olkaris qui s'affairaient derrière démontraient un peu le contraire.

— Bonjour, euh.

L'Olkari au comptoir s'interrompit avec un coup d'œil à Shiro. Il ne pouvait pas manquer de remarquer de quelle espèce il était d'aussi près et son regard se posa ensuite sur Hunk et Shay, qui restaient un peu en retrait, observant la pièce avec nervosité.

Shiro s'agita un peu, même s'il doutait que l'employé ait une arme dissimulée sous le comptoir.

L'employé s'éclaircit la gorge et posa les mains à plat devant lui.

— Excusez-moi. En quoi puis-je vous aider ?

— Nous avons des affaires internes à traiter, dit Joska d'une voix basse, mais ferme. Y a-t-il quelqu'un au service du personnel, aujourd'hui ?

— Euh… je ne sais pas.

L'employé fronça les sourcils, les dévisageant une dernière fois avant de repousser son siège.

— Si vous voulez bien me donner un instant, je vais aller vérifier.

— C'est parfait, merci.

Shiro attendit que l'homme disparaisse par une porte à l'arrière avant de murmurer à Joska :

— Notre contact fait partie du service du personnel ?

— En tout cas, c'est ce qu'ont demandé tous ceux que nous avons identifiés comme résistants potentiels.

Joska s'humidifia les lèvres, les antennes frémissantes.

— Nous n'avons pas eu la chance d'envoyer quelqu'un dans une salle attenante pour écouter la suite, mais ce n'est pas comme si beaucoup de gens viennent ici chaque jour. Il pourrait se passer un moment avant qu'on ait l'occasion d'observer une telle rencontre.

— Alors on va devoir improviser.

Hunk eut un petit rire nerveux, mais l'employé revint à ce moment-là, inclinant la tête en ouvrant le portillon le plus proche pour laisser le groupe entrer.

— Irati vous attend. Par ici, je vous prie.

Le cœur battant la chamade, Shiro suivit l'employé jusqu'à l'arrière-boutique. Il avait affronté des extraterrestres faisant plus de deux fois sa taille, avait craché au visage des druides et c'était ça qui lui faisait peur ? Un rendez-vous avec la DRH ? Il faillit en rire, et ce fut avec une certaine agitation qu'il regarda l'employé refermer la porte derrière eux pour retourner à son poste.

La femme assise derrière son bureau avait une présence imposante, ses rides lui conférant une expression constamment irritée. Ses antennes (elle n'avait que la paire du haut) étaient serrées contre son crâne par un bandeau argenté qui allait avec son collier. Les deux ornements se démarquaient sur sa peau d'un bleu-vert profond, comme une armure sur des vêtements de soie.

Elle haussa un sourcil en découvrant ses visiteurs.

— Affaires internes ? fit-elle avec ironie.

Joska frémit, sortant d'une poche intérieure le cube qu'Aransha lui avait confié. Elle hésita un instant, passant le cube d'une main à l'autre en étudiant Irati du regard, débattant sans doute de la véracité de leurs renseignements. Mais Joska l'avait dit elle-même : le temps pressait et ils n'avaient pas d'autres pistes. Avec une profonde inspiration, elle posa le cube sur la table et le fit glisser vers Irati.

L'expression de cette dernière ne changea pas. Elle dévisagea Joska un moment, puis, sans la quitter des yeux, elle activa le cube. Une carte de la forêt apparut dans les airs, tournoyant lentement. Elle ne comportait aucun marqueur ni la moindre indication de son importance, mais Irati écarquilla les yeux. Elle regarda le cube avec stupeur, puis se reprit et le désactiva.

Quand elle leva à nouveau les yeux vers Shiro et les autres, son regard s'était fait plus calculateur.

— Je sens que cette conversation va être longue. Que diriez-vous d'une tasse de thé ?


— J'ai trouvé une sorte de salle de classe.

Pidge se coupa abruptement dans une crise d'éternuements qui vrilla les oreilles de Ryner.

— Saleté de poussière, marmonna-t-iel. Au moins, je ne crois pas que cet endroit reçoive beaucoup de visiteurs.

— Parfait, dit Meri. C'est de quel côté ?

Pidge renifla.

— Deux secondes… Ok. Continuez tout droit et tournez à droite dans une trentaine de mètres.

Zori accéléra l'allure avec un malaise évident tandis que le bruit de leurs pas résonnait dans les couloirs. Cette portion du château était déserte et seules quelques bribes de conversation leur parvenaient des quelques pièces voisines, lesquelles étaient pour la plupart vides et plongées dans le noir. Ils avaient semé leur escorte assez facilement, le pauvre homme étant trop fatigué pour leur prêter grande attention.

Meri prit Zori par la main pour le ralentir, fronçant les sourcils face à son air grincheux.

— Contrôle-toi, dit-elle à voix basse. Tu as le droit d'être ici. Tu dois y croire si tu veux le faire croire à tes ennemis.

Zori la dévisagea, les antennes tirées en arrière par la confusion.

— Crois-moi, dit Meri. Ce n'est pas mon premier rodéo.

— Rodéo… ?

— Vous y êtes presque, dit Pidge. Après la prochaine à gauche, c'est tout droit. Peut-être–

Ryner n'entendit pas le reste, des bruits de pas s'étant élevés dans le couloir. Zori se figea et Meri se mit sur la défensive. Ryner fit également signe de prendre son arme, mais s'arrêta au dernier moment. Tu as le droit d'être ici. Elle tapota la sacoche à sa taille où elle avait rangé le médaillon d'Ane et prit une profonde inspiration.

— Partez, siffla-t-elle à Meri et Zori, poussant doucement ce dernier vers le couloir que Pidge avait indiqué. Allez trouver Pidge. Apprenez tout ce que vous pouvez.

Zori secoua la tête.

— Je ne vais pas vous laisser seule.

— Oh que si, dit Meri.

Elle le prit par le col, le soulevant presque. Il ouvrit de grands yeux, le souffle coupé par ses robes qui lui serraient le cou, et s'empressa de retrouver son appui par terre tandis que Meri le tirait dans le couloir, suivant les instructions de Pidge.

Ryner se détourna d'eux et allongea le pas pour s'éloigner le plus possible. Elle avait avancé de dix mètres quand deux membres du culte apparurent au coin devant elle. Ils s'interrompirent en la voyant et Ryner força ses antennes à tomber de soulagement.

— Enfin, dit-elle. Je commençais à croire que j'étais toute seule, ici. (Elle sortit le médaillon de sa sacoche.) La prophète Ane m'a dit de venir au palais, mais je ne sais pas vraiment ce qu'on attend de moi. Pouvez-vous m'aider ?

L'homme à gauche se redressa et joignit les mains dans son dos, sûrement pour couvrir le fait qu'il avait voulu prendre la dague à sa ceinture. Ryner prétendit poliment de ne pas avoir remarqué et attendit la suite avec un sourire niais. Les deux cultistes échangèrent un regard, puis acquiescèrent.

— Par ici, dit le premier. Nous allons vous emmener au Jardin. Les guides sauront vous installer.

Ryner les suivit sans hésitation, malgré son cœur qui battait la chamade. Elle chercha à se convaincre que c'était le meilleur choix, qu'elle allait pouvoir voir le Culte en action. Ils allaient sûrement y aller en douceur au début, mais elle avait déjà insinué qu'elle était prête à s'allier avec les Galras. Si elle continuait sur cette lancée, ils lui montreraient peut-être ce sur quoi ils travaillaient actuellement. Sinon, elle attendrait le moment propice pour s'éclipser en prétendant chercher des toilettes.

— T'en fais pas, Ryner, la réconforta Pidge. Je garde un œil sur toi, je saurai où tu es à tout instant. Dès que ça tourne au vinaigre, je viendrai à ta rescousse.

Ryner œilla les hommes qui l'encadraient ; ils étaient trop près pour qu'elle prenne le risque de répondre. Elle se concentra donc sur la gratitude qu'elle ressentait et la compacta mentalement pour en faire une petite boule bien nette qui sentait le nectar. Elle la poussa dans le lien en y mettant la volonté que Pidge la reçoive. Elle n'avait aucun moyen de savoir si ça avait bien fonctionné, mais elle ressentit comme une vague de compassion en réponse. Ragaillardie, Ryner leva le menton et suivit les cultistes dans les profondeurs du palais de Lubos.


La circonscription du Capitole semblait constamment en effervescence, même quand rien ne se passait. Il y avait toujours des gens dans la rue, des lumières qui clignotaient, des ordinateurs qui bipaient, des machines qui ronronnaient sans être vues. Lance s'attendait presque à entendre des voitures klaxonner ou à voir un taxi émerger au coin d'une rue.

Mais il n'y avait que les ombres passantes des transits et de petits véhicules privés au-dessus de leur tête.

En une heure et demie, ils avaient croisé quatre patrouilles olkaris, les emblèmes jaunes et rouges sur leur armure galra ne manquant jamais de glacer le sang de Lance, le figeant une demi-seconde avant qu'il ne se reprenne et ne pousse Val et Nyma dans une allée ou derrière un étalage pour se cacher. Ils avaient réussi à suivre une patrouille à distance, écoutant les deux Olkaris se plaindre de longs services et du peu d'avantages qu'ils avaient.

— Non, mais allez, quoi, dit l'homme à gauche. C'est nous qui nous cassons le cul à faire régner l'ordre en ville, et c'est pas comme si ça nous rendait populaires. Ils pourraient au moins nous payer mieux, non ?

La femme qui marchait à côté de lui ricana.

— Estime-toi heureux de pouvoir passer tes heures de travail ici. Les gens nous détestent peut-être, mais c'est pas comme s'ils allaient tenter quoi que ce soit.

— Quoi, genre c'est horrible de travailler au centre de commande ? Vous avez la clim, des chaises rembourrées, vous pouvez papoter dans la salle de pause…

— On a aussi des officiers galras qui passent sans s'annoncer pour une inspection surprise, répliqua la femme.

L'homme se tut pour la dévisager.

— Non, tu rigoles.

Elle eut un sourire crispé.

— Ils sont arrivés hier. Sans avertissement. Pas même un appel des prophètes. J'ai jamais été si contente d'être au bas de l'échelle.

Lance fronça les sourcils, mais ralentit l'allure tandis que les Olkaris tournaient dans une rue moins fréquentée. Les suivre sans se faire remarquer serait plus difficile et trop risqué pour le peu d'informations qu'ils pourraient sans doute récolter. Il jeta un œil à Val, qui semblait aussi troublée que lui.

C'était difficile de déterminer pour qui ces gardes travaillaient vraiment. Ils portaient des uniformes impériaux, mais les gens dans la rue parlaient d'eux comme s'ils faisaient partie du Culte de Lubos. Les Galras passaient apparemment pour des inspections, mais ils s'attendaient à être avertis à l'avance par les prophètes. Les patrouilles, le Culte, le commandement impérial… c'était comme s'ils ne formaient qu'un, ce qui n'annonçait rien de bon pour leur plan d'éloigner les patrouilles olkaris au début de la bataille. Surtout qu'ils n'avaient pas encore trouvé de diversion valable. Leur meilleure piste à l'heure actuelle était le palais des congrès au cœur de la circonscription, où ils pourraient éventuellement barricader les forces de police.

À supposer qu'ils arrivent à toutes les attirer là-bas.

L'heure du deuxième rapport approchait tandis que Lance, Val et Nyma suivaient une patrouille sur le chemin du centre qui servait de dépêche locale. Après dix minutes de marche, ils purent confirmer que c'était là que le changement de patrouille s'opérait, et l'antenne sur le toit suggérait que le centre servait également de base de communication dans cette zone du capitole.

— Euh… on fait quoi, maintenant ? demanda Val, assise derrière une jardinière qui se trouvait à l'opposé du centre. Disons qu'on vient là le jour de l'attaque. Comment savoir si on pourra contacter toutes les patrouilles du capitole ? Et les convaincre de dégager les rues ?

Lance plissa les lèvres, cherchant une réponse. Le centre pouvait être un point crucial pour contrôler le flot d'Olkaris armés qui pourraient se battre du côté de l'Empire, mais Val avait raison. À moins de rassembler plus d'informations, le mieux qu'ils puissent faire était de neutraliser le centre et croiser les doigts pour que cela plonge les patrouilles dans la confusion.

La tête rejetée en arrière, Nyma poussa un gros soupir.

— Vous allez vraiment me forcer la main, hein. Hé, Allura ?


Allura grimaça quand les fils exposés au niveau de la nuque de la sentinelle devant elle se mirent à crachoter des étincelles, lui picotant les doigts alors qu'elle cherchait à atteindre la carte mémoire du robot. Quand Nyma parla, elle se redressa, vérifiant l'heure au coin de sa visière. Il restait onze minutes avant le prochain rapport.

— Je suis là, dit-elle. Qu'est-ce qui se passe ?

— Rien de grave. (Nyma marqua une pause.) Je te dérange ?

Allura jeta un œil derrière elle. Matt et Keith avaient pris place devant l'ordinateur de l'autre côté de la pièce et, sans s'interrompre dans sa tâche, Matt lui envoya un regard inquiet.

Ils avaient pris un risque en s'introduisant dans la station satellite qui contrôlait les sentinelles de la circonscription, mais c'était calculé. Vu sa petite taille et la distance qui les séparait des quelques Galras présents dans la circonscription industrielle du Centre-Nord, il n'y avait aucun être vivant dans les parages. Ils étaient entrés sans bruit et avaient vaincu les deux sentinelles à l'intérieur avant qu'elles ne puissent sonner l'alarme. Allura tentait à présent d'accéder à leur carte mémoire pour effacer tout signe de leur passage tandis que Keith et Matt retiraient les couches de protection qui empêchaient l'accès au réseau central de toutes les sentinelles d'Olkarion. Matt était en ligne avec Pidge, qui l'aidait à déjouer les pare-feux qui coupaient cette station des autres divisions de sentinelles.

— Non, c'est bon, dit Allura à Nyma.

— Cool. À tout hasard, vous n'auriez pas réussi à accéder aux données galras, là ?

— Tu nous prends pour qui ? demanda Matt avec un grand sourire. Bien sûr que si. On est en train d'installer le disjoncteur de Pidge, là.

— Génial. Vous pouvez me faire une fleur ? Je vais tenter un truc bien stupide et j'aurais besoin d'aide.

Allura échangea un regard avec les autres. Elle ne rata pas le petit air satisfait, et même fier, que partageaient les deux paladins rouges quand Nyma leur décrivit son plan. Elle aurait bien essayé de les arrêter, si elle avait eu la moindre chance qu'on l'écoute. Mais Val semblait avoir aussi hâte de s'y mettre que les autres et même Lance semblait plus curieux qu'inquiet.

— Bon, d'accord, finit par dire Allura, résistant à l'envie d'arracher la coque de la sentinelle pour se faciliter la tâche. Ne te fais pas prendre, c'est tout ce que je te demande.


Nyma sourit en abattant son arme sur la tête d'un Olkari. Il tomba aussi vite que son compagnon, qui gémissait aux pieds de Lance ; pas mort, donc, mais il n'allait pas bouger pendant quelques bonnes minutes. Avec un peu de chance, ce serait suffisant.

— T'inquiète, princesse. Je ne me fais jamais prendre.

De gestes vifs, elle retira la cape olkari offerte par les rebelles et son armure de paladin. Elle ne portait plus qu'un justaucorps noir. Ce n'était pas exactement de design impérial, mais cela ferait l'affaire. Elle toisa les deux Olkaris inconscients, puis retira l'armure de celui qui semblait se rapprocher le plus de sa taille.

C'était un peu grand sur elle, mais les officiers de Zarkon exagéraient toujours sur leur taille. Si la performance de Nyma était à la hauteur, les Olkaris ne remarqueraient même pas que son armure était mal ajustée.

Quelques instants plus tard, elle était fin prête et elle jeta un œil à Val, qui avait échangé sa cape olkari pour celle gris foncé du deuxième patrouilleur.

— Tu es sûre de vouloir m'accompagner ? demanda Nyma. Tu n'es pas obligée.

Val secoua la tête.

— Ça ira. Lance ?

Il leur fit un signe de la main et reposa son fusil contre son épaule.

— Je vais surveiller ces deux-là, qu'ils ne vous attirent pas d'ennuis. Allez-y. Mais faites vite.

Nyma fit un salut moqueur, puis indiqua à Val de la suivre.

— Vous êtes prêts, les gars ? marmonna-t-elle à la radio.

— On a accès à quasiment toutes les données liées aux patrouilles de rue, dit Keith. On va pouvoir te dire tout ce que tu veux savoir.

— Y a intérêt.

Ils atteignirent l'entrée du centre. Nyma frappa à la porte, attendit deux secondes, puis frappa à nouveau sans laisser le temps aux résidents de décider quoi faire.

— Inspection, aboya-t-elle. Ouvrez.

Un tonnerre de pas s'approcha et la porte s'ouvrit, révélant un Olkari costaud seulement revêtu de la moitié de son uniforme. Il portait son plastron, mais ni casque ni gants, avec une cape brodée par-dessus, ce que l'Empire ne lui avait clairement pas fourni.

Nyma prit un air menaçant et l'Olkari eut un mouvement de recul.

— Vous n'êtes pas Galras, dit-il.

— Ouais, ben, toi non plus. Dégage le passage, l'asticot, j'ai pas que ça à faire.

Elle passa à côté de lui, Val l'imitant d'un pas confiant. Le centre était plutôt petit : un vestibule à l'entrée, un vestiaire d'un côté, la porte entrouverte sur plusieurs Olkaris en train d'enfiler précipitamment leurs armures, et un petit couloir menant à la salle de contrôle.

Celui qui gardait la porte s'empressa de les suivre en protestant, mais Nyma l'ignora et chercha son responsable : un Olkari en uniforme avec un ornement écarlate au niveau de l'épaule. Comme son plastron était dénué d'emblème d'officier, il ne devait pas être aussi haut placé qu'il aimait sûrement le croire.

Il pivota en entendant Nyma entrer et fronça les sourcils.

— Qui êtes-vous ?

— Capitaine Voska, dit Nyma sans hésiter. Escortée de l'officier Ekka. C'est juste un contrôle de routine, pas de quoi vous affoler. Laissez-nous inspecter votre équipement et on vous fichera la paix.

L'officier olkari ouvrit et referma la bouche avec des couinements indignés.

— Un contrôle de routine ! Vous ne croyez tout de même pas que je vais avaler ça ? Qui– qui êtes-vous ? Qui vous envoie ?

— C'est Nexam qui contrôle le capitole, dit Keith. On cherche ta zone précise–

— Nexam, dit Nyma.

Elle s'avança en déballant la fréquence de communication que Matt lui récitait à l'oreille.

— Appelez-le si ça vous chante. Il adore perdre son temps sur des broutilles.

Le visage de l'Olkari pâlit et Val n'attendit pas qu'il s'en remette. D'un pas assuré, elle s'approcha d'un technicien et, avec un claquement de doigts pour faire bonne mesure, lui ordonna de lui laisser sa place, ce qu'il fit, non sans un regard nerveux à son supérieur.

Val l'ignora.

— On va faire vite, d'accord ? dit-elle d'un ton mielleux à l'Olkari installé à côté d'elle. Affichez-moi vos protocoles de communication qu'on en finisse.


Au coin de la rue se trouvait un café qui servait le meilleur thé de l'univers, selon Irati. Hunk n'était pas vraiment d'accord, mais ils étaient censés former une alliance et dire à leur interlocutrice que son thé préféré avait le goût d'épinard pas frais ne ferait pas avancer la conversation.

— Vous comptez agir bientôt, si je comprends bien ? demanda Irati en sirotant son thé.

Elle avait pris un serveur à part pour qu'il leur trouve une table au balcon à l'étage, entourée de fleurs avec une belle vue sur la Sec-Admin. La porte qui menait à la salle principale du café resta fermée une fois leur thé servi avec de petits gâteaux (déjà meilleurs que le thé, mais toujours un peu trop herbeux au goût de Hunk).

Shiro se resservit une troisième tasse et regarda à l'horizon.

— Rien n'est encore décidé, dit-il.

— En quoi ça vous importe ? dit Hunk. Nos groupes ont… des intérêts communs. Ce serait logique de travailler ensemble.

— En effet, dit Irati. À moins, bien sûr, que vous ne soyez pas ceux que vous prétendez être.

— Ou vous non plus.

Hunk marqua une pause, jetant un œil à Shiro quand celui-ci souffla ; ce n'était pas tout à fait un soupir, mais ça s'en approchait. Le cœur de Hunk manqua un battement, mais il persévéra :

— Ce que je veux dire, c'est qu'on doit se faire confiance. On vous a montré nos, euh, qualifications et vous nous avez montré les vôtres, mais on sait tous que… d'autres pourraient avoir une raison de, hm, étoffer leurs CV.

Son discours n'était pas très naturel et loin d'être aussi fluide que celui des autres, mais Hunk n'avait pas l'habitude de tourner autour du pot. Leur échange avait pourtant commencé franchement tandis que Joska faisait écouter à Irati des messages préenregistrés d'Aransha et de Ryner avant de lui tendre une graine qui avait apparemment son importance. En réponse, Irati leur avait montré un symbole et Joska avait confirmé que c'était celui que ses espions avaient relié aux activités rebelles dans la Cité.

Depuis, la conversation n'évoluait qu'en double sens et sous-entendus qui perdaient Hunk de plus en plus alors qu'il s'efforçait de ne pas en dire trop au cas où ils étaient sur écoute.

Irati garda un air impénétrable et Hunk ne saurait dire si c'était parce qu'elle n'était pas convaincue par cette alliance ou si elle ne voulait simplement rien dévoiler. Shay s'était retirée de l'autre côté du balcon pour contacter les autres paladins, puisqu'une heure de plus s'était écoulée, et sa présence à côté de Hunk lui manquait.

— Faisons comme si nous avions tous dit la vérité sur notre identité, dit Irati, écrasant un peu de son gâteau entre ses doigts. Vous pouvez vous en aller si les choses tournent au vinaigre. Disparaître comme autrefois et attendre que la tempête se calme. Nous n'avons pas ce luxe. Alors il nous paraît raisonnable de jouer de façon plus conservatrice.

— Je le conçois, dit Shiro. Qu'attendez-vous de nous, dans ce cas ?

— De la transparence, dit Irati. Dites-nous ce que vous avez prévu. Vous pouvez rester vagues si ça vous chante, mais donnez-nous quelques indications, qu'on voit comment on pourrait vous aider.

Shiro ne dit rien pendant un moment, sirotant son thé en fixant Irati d'un regard inflexible.

— Lubos, finit-il par dire. Nous avons des… connexions au palais. Nous allons nous concentrer là-dessus pour le moment.

Irati haussa un sourcil.

— Des connexions ? dit-elle, portant sa tasse à ses lèvres avec un sourire. Nous en avons également. Nous pouvons peut-être trouver un arrangement, finalement.


L'initiation au Culte de Lubos avait lieu sur l'estrade qui donnait sur la cour, au même endroit où Ryner s'était tenue il y a si longtemps pour regarder son roi avec émerveillement. Elle avait rêvé de gagner les faveurs de Lubos, de montrer qu'elle était digne de son attention et de l'entendre chanter ses louanges.

Aujourd'hui, ça la rendait malade.

— Je vous souhaite à tous la bienvenue dans notre confrérie, dit Lubos en levant son verre de vin, quelques gouttes venant tacher sa robe à l'épaule.

Il était déjà à moitié ivre et bien que chaque initié (il y en avait trois en plus de Ryner) lui avait été présenté par le prophète qui les avait invités, Lubos semblait déjà avoir oublié leur nom à peine avaient-ils terminé de s'incliner. Il avait appelé Ane « Aven » et Ryner ne savait pas si elle devait le croire quand il avait présenté son propre conseiller sous le nom de Sai-la.

Lubos hésita un instant, semblant avoir perdu le fil de son discours, mais les prophètes levèrent leur verre et applaudirent et Lubos retrouva le sourire, engloutissant le reste de son vin.

— Ne faites pas attention à lui, chuchota Ane tandis que Sai-la prenait le verre de Lubos et raccompagnait le roi à l'intérieur. C'est un bon mécène qui ne nous pose pas trop de soucis.

— Trop de–

Ryner se coupa avant de laisser sa colère exploser. Elle avait toutes les peines à la contenir, ses mains tremblant tellement qu'elle avait failli faire tomber le petit cube enregistreur qu'elle dissimulait entre ses doigts. Elle enregistrait le son depuis le début de la mission au cas où elle entendait quelque chose qui pourrait servir contre le culte, mais l'apparition de Lubos l'avait choquée et rendue malade. Si le peuple de la ville voyait leur roi dans cet état, son esprit autrefois si vif émoussé par la complaisance et le dédain…

Ce n'était pas le moment d'y penser. Ryner se contenta de siroter son vin pour se calmer et offrit un sourire à Ane.

— Eh bien, que pourrions-nous demander de plus, n'est-ce pas ?

Ane sourit, mais son expression s'était faite dangereuse.

— Vous êtes contrariée.

Ryner voulait le nier, mais elle savait qu'elle n'était pas si bonne actrice.

— Je suis surprise, voilà tout, dit-elle. J'ai rencontré Lubos quand j'étudiais à l'université. Il m'avait semblé si intelligent. Je veux bien admettre que j'ai laissé mon imagination s'emballer. Je pensais qu'en venant ici, je pourrais apprendre quelque chose de lui.

— Oh, pauvre chérie.

Ane lui prit le bras et le serra si fort qu'elle en eut presque mal.

— Nous autres prophètes pouvons vous enseigner tout ce que nous savons. Vous n'avez qu'à ouvrir grand vos oreilles.

Ryner leva son verre avec son sourire le plus éblouissant.

— C'est bien ce que je compte faire.


Matt battit des doigts sur la console, jetant un œil à l'écran où le programme de Pidge était lancé. L'installation du disjoncteur dans la programmation des sentinelles était presque terminée (après quoi, Pidge n'aurait plus qu'à lancer le signal pour que les sentinelles tombent comme des mouches), mais Matt ne pouvait s'empêcher de penser que tout se déroulait un peu trop bien.

Pidge, Nyma et Val étaient toujours en ligne, ces dernières ayant presque terminé leur petit tour au poste de garde olkari. Il leur avait décrit quelques tests à conduire et elles lui avaient envoyé des captures d'écran. Pidge avait déjà accès aux fréquences de communication des patrouilles et compilait une liste de codes et de commandes dont iel pourrait se servir pour éloigner les Olkaris du combat ; ou au moins pour les perturber suffisamment pour que les troupes les moins dévouées disparaissent dans le chaos de la bataille.

Tout se passait bien, ce qui rendait Matt nerveux. Il remonta sur sa tête les lunettes offertes par les Olkaris (bien pratiques pour réduire le stress qu'exerçait la quintessence sur ses yeux, mais pas du tout confortables pour son nez) et s'appuya contre le dossier de son siège.

— Je sens qu'il y a quelque chose qui nous échappe, dit-il.

Allura referma une trappe d'accès sur la sentinelle à côté d'elle et se retourna.

— Comment ça ?

— Je ne sais pas. C'est juste que…

— L'Empire n'est pas aussi négligent, dit Keith. Même s'ils laissent les Olkaris se gérer tous seuls, Zarkon ne fait confiance à personne. La surveillance de leurs systèmes devrait être plus renforcée que ça.

Matt acquiesça.

— Il faut toujours partir du principe que ton ennemi a deux coups d'avance, même s'il a l'air d'un parfait incapable.

Une alarme se mit à sonner et Matt fit la grimace. Fallait que je nous porte la poisse, pensa-t-il, cherchant dans les systèmes ce qui avait mal tourné. Le disjoncteur avait-il déclenché un protocole de sécurité ? Quelqu'un avait-il signalé Val et Nyma au centre olkari ?

Allura poussa un cri et Matt se leva d'un bond, découvrant les sentinelles en train de revenir à la vie derrière lui, leurs yeux clignotant indiquant que leur système redémarrait.

— Je croyais qu'on avait une heure devant nous ! s'écria Matt en activant son bouclier.

Allura avait déjà sorti son bâton.

— Je le croyais aussi, dit-elle en se servant du bout électrifié pour frapper la sentinelle la plus proche.

Le robot tressaillit, mais ne tomba pas comme la fois d'avant. Allura écarquilla les yeux.

Avec un grognement frustré, Keith fonça, bayard en main, et décapita les deux sentinelles d'un coup net.

Une autre alarme retentit.

— Keith, gronda Allura. On est censés être discrets.

— On n'a qu'à faire en sorte que ça ressemble à une défaillance ou un truc du genre.

— Une défaillance qui leur fait sauter la tête ?

— Tu préfères qu'elles envoient une photo de nos têtes au centre de commande galra ?

Matt ouvrit la bouche pour intervenir, mais l'alarme détourna son attention et il retourna à la recherche de sa cause. Quand il finit par trouver, il sentit son cœur sombrer.

— Les gars, dit-il en ouvrant la chaîne de communication principale. On a un problème.

Allura et Keith se turent aussitôt et vinrent regarder par-dessus son épaule. Il leur indiqua une ligne de texte sur un écran, puis afficha une carte de la Cité.

— Quelqu'un vient d'activer les sentinelles. Toutes les sentinelles.

— Quoi ? s'exclama Nyma avec une dureté dans la voix qui fit grimacer Matt (avec un peu de chance, elle serait déjà sortie du centre). Qu'est-ce que t'as fait ?

— Ce n'est pas moi, dit Matt. Le code n'a déclenché aucune alarme. Écoutez– il faut qu'on s'en occupe calmement, ok ? Pidge, le disjoncteur est installé dans quatre-vingt-dix pour cent des tours de contrôle. Tu as l'interrupteur à portée de main ?

— Ouais. Une sec–

Iel se coupa dans un cri de surprise et Meri jura, le bruit soudain d'un barrage de lasers avalant ses paroles.


Ryner vacilla quand Pidge poussa une petite exclamation de douleur. Puis, soudain, son signal se coupa.

— Pidge ? fit Matt. Pidge ?

Pas de réponse. Ryner serra son verre de vin si fort qu'elle en eut mal aux doigts, les descriptions décousues de Ane sur les hébergements du Culte passant en bruit de fond tandis qu'elle s'efforçait de contrôler sa peur.

Quelque part, quelqu'un criait : peut-être Hunk, peut-être Lance, ou encore les deux. C'était difficile à dire avec Matt qui continuait à crier le nom de Pidge et Nyma qui lançait tous les jurons de son répertoire.

— Merde ! (Ça, c'était Lance, la voix partant dans les aigus.) Les gars, y a pas que les sentinelles. Toute la flotte s'est mise en mouvement. Je crois qu'elle se dirige vers la forêt.

Le cœur de Ryner sombra et elle tendit automatiquement la main vers l'appareil de communication à sa taille qui la connectait à Aransha. Heureusement, Joska la devança, sonnant l'alarme qui indiquerait aux rebelles de se préparer à l'assaut. Mais Ryner savait que si les Galras décidaient d'attaquer sérieusement, la rébellion ne résisterait pas longtemps.

— Je m'en fiche que vous n'ayez pas confiance en nous, Irati, tonna Shiro.

Les autres paladins se turent aussitôt, lui laissant la parole tandis qu'il reprenait une inflexion plus civile :

— Les Galras sont passés à l'action et mon équipe est en danger. S'il faut travailler ensemble, c'est le moment. Pouvez-vous nous aider, oui ou non ?

Il y eut un silence. Puis une voix inconnue s'éleva, quoique très faiblement.

— La-sai. Il est temps.

— La-sai ? répéta Hunk. Qui– ?

Une ombre silencieuse passa devant Ryner d'un geste fluide. Ane pivota et un cri étranglé lui monta aux lèvres avant qu'un éclat de lumière ne la touche en pleine poitrine, la faisant tomber.

Le cultiste qui l'avait attaquée pivota, son arme se dissipant dans un éclat de lumière pour prendre la forme d'un bracelet argenté assez quelconque à son poignet.

— Ryner des paladins de Voltron, je présume ? demanda-t-il.

Dans un sursaut, Ryner reconnut le conseiller de Lubos, Sai-la.

Non.

— La-sai.

La-sai acquiesça avec un sourire tendu.

— Ravi de faire votre connaissance. Partons d'ici.