Précédemment : Les paladins se sont infiltrés à Inanimasi. Alors que l'équipe d'Allura était occupée à installer un disjoncteur dans un centre de contrôle de sentinelles, toutes les sentinelles de la ville se sont activées simultanément. Lance, qui cherchait un moyen d'empêcher les gardes olkaris de se joindre à la bataille à venir, a vu la flotte impériale s'envoler et se diriger vers la forêt. Ryner, Pidge, Meri et Zori sont entrés au cœur du Culte de Lubos, c'est-à-dire au palais, pour entamer leur collecte d'informations. Alors que Ryner commençait son initiation auprès des prophètes, les autres se sont fait prendre. De son côté, Shiro, en contact avec les rebelles de la Cité, a poussé ces derniers à s'allier à eux, gagnant l'aide d'un rebelle infiltré au palais, La-sai.
Avertissement : Un personnage mineur meurt dans ce chapitre. Lisez la note correspondante sur Tumblr pour plus d'informations, notamment ce qu'il faut passer si besoin.
Chapitre 13
La fierté des Olkaris
Pidge était en danger.
Cette prise de conscience fit l'effet d'un coup de massue à Karen, l'immobilisant au beau milieu de la rue. La foule la contourna, des centaines de personnes continuant à vivre leur vie alors que le monde de Karen se fissurait. Son lien avec le lion vert s'était fait discret ces derniers temps, la présence de Pidge et de Ryner dans son esprit la réconfortant en arrière-plan tandis qu'elle se faisait à la vie à New Altéa.
Le lien reprenait à présent toute son ampleur dans un flot affolant qui l'entraînait dans des profondeurs où la chaleur du soleil ne pouvait pas l'atteindre. Son enfant était en danger. Iel était encore en vie, mais qui sait pour combien de temps ?
Et Karen était à l'autre bout de l'univers, au milieu de la rue, un sac de courses dans les bras, ignorant que faire.
Elle trembla, s'imaginant des millions de scénarios terrifiants, puis partit en courant vers le petit appartement qu'elle partageait avec Eli, où était installé un transmetteur longue distance.
Le camp Olkari s'affairait comme jamais, des soldats prenant place près des barrières pour manier les canons entièrement constitués de bois et de vigne. D'autres s'occupaient de rassembler les enfants qui cherchaient à voir ce qui se passait pour les ramener dans les profondeurs des caves, renforcées contre les assauts aériens. Des officiers lançaient leurs ordres et une salle près de la sortie était remplie de gens avec de drôles d'appareils de communication qui parlaient tous en même temps, essayant d'avertir les autres cellules du danger en approche.
Zuza se tenait au centre de ce chaos, trop engourdie pour faire quoi que ce soit. Elle ne se sentait pas du tout à sa place, elle, l'unique Galra au cœur d'un camp menacé par les forces de Zarkon. Les Olkaris lui avaient réservé un accueil chaleureux à son arrivée, mais désormais, les quelques soldats qui passaient devant elle lui jetaient des regards sombres ou s'écartaient d'elle, comme s'ils avaient oublié son existence et pensaient que l'ennemi avait déjà infiltré leur camp.
Le poids de ces regards donnait envie à Zuza de se cacher dans les caves jusqu'à la fin de l'attaque, comme elle l'avait fait pour chaque bataille depuis que les paladins l'avaient libérée de Revinor.
Mais elle tint bon. C'était la raison de sa venue, après tout : prendre position. Même si cela n'avait pas duré, elle s'était entraînée pour devenir soldate. Elle savait se battre et en connaissait un paquet sur les vaisseaux et les stratégies impériaux. Elle pouvait aider. Il le fallait.
S'armant de courage, Zuza partit à la recherche d'Aransha, qui dirigeait les forces olkaris. Zuza se démarquait dans la foule, bien plus grande que le plus grand des Olkaris et bien plus costaude. Mais elle refusa de se replier sur elle-même pour se faire plus petite. Elle refusait de s'excuser d'être ce qu'elle était.
Elle se sentit tout de même bien soulagée quand elle trouva le centre de commande dans un petit bunker bien éloigné du chaos des préparatifs de bataille. Des écrans montrant le camp olkari et le ciel dégagé s'alignaient sur les murs et une autre zone de communication bruissait sous l'assaut constant de rapports entrants et d'ordres sortants. Aransha se trouvait au cœur de tout ça, les mains jointes dans le dos, une armure en bois poli par-dessus ses robes. Elle ne quittait pas les écrans des yeux, ses antennes frémissant de temps à autre quand des assistants venaient lui transmettre des rapports.
Zuza hésita au seuil de la pièce quand plusieurs personnes se tournèrent pour la dévisager. Un silence tomba sur ceux près de la porte, s'étendant comme une vague tandis qu'ils reprenaient leur travail les uns après les autres.
Aransha pivota, ses antennes se dressant à la vue de Zuza.
— Que viens-tu faire ici, mon enfant ?
— Je voudrais savoir comment me rendre utile, madame, dit Zuza, grimaçant en se prenant à employer le ton sec qu'on lui avait appris sur la Faucheuse.
Elle se força à se détendre et hausser les épaules.
— Je ne sais pas me servir de votre technologie, mais j'ai reçu un entraînement au combat rapproché et je saurai sûrement me servir d'un pistolet ou d'un fusil si vous en avez un à me prêter.
Aransha l'étudia du regard un moment, puis indiqua à un assistant de s'approcher.
— Emmène Zuza aux troupes de réserve. Si nous survivons au premier assaut, nous allons avoir besoin d'autant d'hommes au sol que possible.
Allura sentit le sang se glacer dans ses veines face à la situation qui évoluait sur les écrans devant elle. Les sentinelles de toute la ville se mobilisaient dans les rues, créant une tension sous-jacente qui ne demandait qu'à éclater. Pour le moment, elles ne semblaient pas avoir de cibles spécifiques, mais les deux tas de ferraille étalés au sol derrière elle lui servaient de rappel sur ce qui pouvait arriver si ça tournait au vinaigre.
— Le programme est prêt à l'emploi ? demanda-t-elle à Matt, qui s'était figé à mi-hauteur de son siège devant le panel de contrôle d'un des murs du petit bunker.
Matt se rassit et se secoua.
— Ouais, fit-il. Enfin, il est en train de s'installer sur les deux derniers secteurs, mais bref. Le problème, c'était qu'on était juste censé se préparer au combat, aujourd'hui. Je n'ai pas le code d'activation.
Keith grogna. Il tenait le bayard inactif d'une main, l'autre triturant quelque chose dans sa poche. Il regarda les sentinelles abattues un moment, puis rencontra le regard de Matt.
— Je suis sûr qu'iel s'en sortira.
Matt se mordit la lèvre.
— Ryner ? Du progrès ?
— La-sai sait où sont gardés les prisonniers, dit Ryner. On est en chemin.
Elle hésita, la voix tendue.
— Keith a raison, Matt. Iel va bien, j'en suis certaine.
Allura se força à sourire, peu rassurée. La panique bouillonnait au fond d'elle, se renforçant à chaque minute passée à attendre une mauvaise nouvelle. Meri était avec Pidge et Zori quand ils avaient été attaqués. La radio s'était tue depuis et il était impossible de savoir ce que cela signifiait.
Elle n'avait pas non plus le temps de s'inquiéter pour quelque chose qu'elle ne pouvait pas changer.
— Bon, Ryner nous dira quand elle aura trouvé les autres. En attendant, les forces de Zarkon se rassemblent. Le combat aura lieu aujourd'hui, qu'on soit prêts ou non.
Shiro grogna.
— Allura a raison, malheureusement. Je vais essayer d'accélérer les choses avec la résistance. Lance, j'aurais voulu qu'on ait plus de temps pour trouver comment s'occuper des troupes olkaris, mais il va falloir faire avec.
— On va se débrouiller, dit Lance, même s'il n'avait pas l'air très confiant.
Allura prit une profonde inspiration et la relâcha doucement, se concentrant sur ce qu'elle pouvait faire à l'instant présent. La situation en ville prenait une tournure inquiétante, mais n'avait pas encore laissé place à la violence. Ce qui se passait dans la forêt était complètement différent et aucun paladin n'était en mesure d'aller aider.
Activant la chaîne de communication longue portée, Allura appela le château-vaisseau.
— Coran, dit-elle dès que la communication s'ouvrit. Mobilise la Garde. On a un problème.
— Comment fonctionne votre groupe ? demanda Shiro, coupant sa radio tandis que les autres continuaient de discuter de la mission en cours.
Shay et Joska étaient restées connectées, en retrait, et Shiro savait qu'elles l'avertiraient en cas d'urgence.
— Vous avez un conseil de direction ou quelqu'un à qui parler de ce qui se passe ?
Irati hésita un instant, puis hocha la tête.
— J'imagine que dans ces circonstances, une petite violation du protocole s'impose.
Shiro eut un sourire crispé, dissimulant sa frustration de son mieux. Il comprenait le besoin de discrétion des rebelles et que le maintien d'une certaine distance avec de potentiels alliés était ce qui leur avait permis de survivre si longtemps au nez et à la barbe de l'Empire, mais ils n'avaient pas le temps de jouer le jeu. Il espérait simplement que les chefs de la résistance entendraient raison.
Irati fit un signe au serveur en partant, qui lui répondit d'un léger hochement de tête. Il devait également faire partie de la résistance ou du moins connaître l'implication d'Irati. Intéressant. Quelle était la portée de leur influence ? Peut-être qu'Olkarion n'appréciait pas l'occupation galra autant qu'elle le laissait paraître.
Shiro ne pouvait que croiser les doigts.
Irati les guida par des petites ruelles jusqu'à une station de transit située entre deux tours d'argent. Plutôt que de les faire embarquer, elle emprunta un escalier réservé au personnel et les mena dans un couloir à l'étage du dessous jusqu'à une pièce qui ne semblait pas différente des autres. Des fournitures garnissaient les étagères de chaque côté et un interrupteur déguisé en pinceau effiloché leur ouvrit une porte cachée dans le fond.
Ils y trouvèrent une autre ligne de transit avec un seul wagon, gardé par un Olkari plus âgé dans une cabine près des rails. Il écarquilla les yeux en voyant Shiro, Hunk et Shay, mais Irati posa une main sur son bras, l'empêchant de faire le moindre commentaire.
Les couches de métal et de pierre au-dessus de leur tête brouillaient le signal de Shiro, réduisant les voix des autres à des murmures et des grésillements, et son système de localisation avait du mal à le placer sur la carte. Ils semblaient cependant se diriger vers le sud… vers le capitole ?
Difficile à dire. Le trajet ne dura que quelques minutes et Irati s'arrêta un instant pour discuter à voix basse avec leur conducteur avant de les faire passer par une autre porte secrète pour rejoindre une autre station de transit. Le signal de communication se stabilisa et la localisation confirma qu'ils étaient tout au bord de la circonscription du Capitole.
— Nous sommes encore loin ? demanda Shiro, s'approchant de façon à ne pas avoir à lever la voix pour se faire entendre.
Irati fit non de la tête.
— À trois dobashes, dit-elle. J'ai demandé à Palben d'annoncer notre arrivée pour que votre présence ne surprenne pas les autres. Nous n'avons pas l'habitude d'accueillir des étrangers.
Shiro tendit le bras, arrêtant Irati. Du mouvement dans une ruelle adjacente l'avait alerté avant même qu'il ne reconnaisse la forme de plusieurs sentinelles, leurs yeux rouges luisant dans l'obscurité. Un autre contingent de sentinelles arriva en bas de la rue et un troisième termina d'encercler le groupe de Shiro par-derrière.
Le bayard jaune apparut dans la main de Hunk une demi-seconde après que Shiro eût activé ses dagues de poignet et Irati eut un juron.
— Êtes-vous armée ? lui demanda Shiro.
— Pas pour un combat pareil, répondit Irati en tapotant sa hanche. J'ai un pistolet compact. Trois balles.
Shiro grogna.
— Restez avec Shay. Elle vous protégera.
Shay acquiesça, mais Shiro était déjà parti, plongeant dans la mêlée avant que les sentinelles ne puissent se mettre en formation. Il cibla leurs armes, leurs yeux et leurs nuques, en faisant tomber trois avant qu'elles ne le repèrent.
L'instant d'après, l'air vibrait sous les lasers. Les passants hurlèrent et coururent se mettre à l'abri tandis que Shay faisait reculer Irati de l'autre côté de la rue, Hunk tirant sur les sentinelles qui essayaient de les suivre. Joska se tenait dos à Hunk, abattant les robots un à un. Ils se débrouillaient bien, mais ça n'allait pas assez vite.
Après s'être occupé d'un groupe de sentinelles qui visaient des civils en fuite, Shiro pivota et sentit son sang se figer. Des sentinelles s'étaient réfugiées derrière un véhicule à l'arrêt, hors de la ligne de mire de Hunk et de Joska. Celle-ci s'était éloignée de Hunk pour s'en occuper et une sentinelle à l'opposée profitait de cette occasion pour lever son arme dans le dos de Hunk.
— Non ! rugit Shiro, ignorant les sentinelles qui lui tiraient toujours dessus pour foncer sur celle qui visait Hunk.
Hunk pivota. La sentinelle tira.
Shiro se jeta sur la trajectoire du laser, ravalant un cri quand il vint s'écraser sur son flanc. Il n'osa pas prendre le temps de vérifier son état : il tituba, retrouva l'équilibre et décapita la sentinelle avant qu'elle ne puisse retenter sa chance. Hunk cria son nom, mais Shiro agissait désormais par pur instinct, ultra conscient des menaces autour de lui. Sa douleur passa en arrière-plan et le rugissement de la foule autour de lui ne fut plus qu'un bruit de fond.
Dès que vos pieds foulaient le sable, il ne fallait plus penser qu'à votre survie : vous n'aviez pas le loisir de penser à votre douleur ou aux corps brisés autour de vous. Shiro fit donc la seule chose à faire : il se battit, abattant ennemi après ennemi, chaque coup se réverbérant dans ses bras et remontant jusqu'à ses tempes dans une migraine prenante.
Quand ce fut terminé, il lui fallut un moment pour revenir à lui. Les lumières de l'Arène lui piquaient encore les yeux, mais Hunk était là, accroupi devant lui. Le cœur de Shiro eut un loupé, mais il reconnut ensuite la façade du bâtiment à côté de lui et le fond bleuté montagneux au loin. Hunk sembla remarquer que Shiro avait repris conscience de son environnement, qui n'était pas celui de sables ensanglantés et d'une foule assoiffée de combats, mais d'une rue en ville parsemée de morceaux de métal et de connecteurs coupés.
La main de Hunk sur l'épaule de Shiro était un poids réconfortant tandis qu'il se démenait pour reprendre le contrôle des battements de son cœur et de sa respiration.
— Ça va ? demanda Hunk.
Shiro se passa une main sur les yeux, se forçant à ranger ses lames dans leur fourreau et l'Arène dans le passé.
— Oui.
Alors qu'il allait se lever, la douleur dans son flanc se réveilla, le faisant siffler entre ses dents. Il passa sa main sur ses côtes, surpris de ne pas trouver de sang sur son justaucorps.
Hunk plissa les lèvres.
— Je vais bien, insista Shiro.
Il se releva malgré la douleur et éloigna sa main de son flanc pour montrer qu'il n'avait rien de grave.
— L'armure a absorbé l'impact. J'aurai peut-être un bleu, mais rien de plus.
Hunk ne sembla pas convaincu, avec raison : Shiro dut faire appel à toute sa maîtrise de soi pour ne pas grimacer en pivotant pour regarder comment allaient les autres. Elles ne semblaient pas blessées. Shay jetait des coups d'œil réguliers dans leur direction tout en distrayant Joska et Irati, ce dont Shiro lui en était reconnaissant, même s'il aurait préféré ne pas avoir eu besoin de cette diversion.
Il se tourna vers Hunk, qui fixait le flanc de Shiro comme s'il avait envie de rajouter quelque chose. Rencontrant son regard, il croisa les bras.
— Tu aurais pu te faire mal.
Il semblait presque en colère, ce que Shiro trouva réconfortant et un peu amusant.
— Vous protéger fait partie de mes responsabilités, dit Shiro.
Il lui tapota l'épaule et se redressa, se dirigeant vers les autres.
— Ne t'inquiète pas pour moi.
Hunk fronça les sourcils, mais en resta là et, quand Irati se fut remise de ses émotions, ils reprirent leur route.
— Pour être tout à fait honnête, c'est un peu par accident que j'ai rejoint la résistance, dit La-sai à voix basse.
Il les avait menés à un terminal de sécurité qui permettait de voir le centre du palais et avait assommé le garde avec la même pulsation étrange qui avait neutralisé la prophète Ane. Ryner faisait désormais le guet à la porte tandis que La-sai épluchait les registres de sécurité à la recherche des paladins manquants.
— Comment ça, par accident ? demanda Ryner.
La voix de La-sai s'éclaira d'un sourire que Ryner ne pouvait pas voir.
— Quand les Galras ont pris la tête du gouvernement, je savais que les choses prenaient une mauvaise tournure. Je savais aussi que ceux qui les défiaient ouvertement disparaissaient dans de mystérieuses circonstances et que j'allais avoir besoin d'un certain poids si je voulais changer les choses. J'ai été un des premiers à rejoindre le cercle restreint de Lubos pour essayer d'empêcher le pire. Je ne m'étais pas rendu compte que je n'étais pas le seul à avoir eu cette idée avant de tomber sur l'un d'entre eux. Je l'ai laissé fouiller, il m'a mis en contact avec ses amis et, sans que je m'en rende compte, je me suis pris à prendre des risques de plus en plus grands jusqu'à me faire élire conseiller de Lubos, ce qui ne donne pas autant d'influence qu'on pourrait le croire. Je suis au courant de quasiment tout ce qui se passe au palais, mais je n'ai aucun contrôle sur les activités du culte.
— Du moment que vous pouvez retrouver mes amis, ça me suffit.
La-sai ricana.
— Nous savons tous les deux que ce n'est pas vrai. Notre peuple souffre à cause de Lubos et les Galras se servent de son nom pour nous pousser à faire des armes qu'ils utilisent contre d'autres planètes. Nous sommes un peuple de victimes et de monstres et il y a des jours où je ne sais pas à quelle catégorie j'appartiens.
Ryner pivota pour lui faire face, les antennes agitées par la compassion. Une vitre teintée derrière La-sai offrait une vue magnifique sur ce qui était autrefois le pivot du palais. Leurs ancêtres avaient amené avec eux la graine d'un des arbres géants de Vivasi quand ils avaient établi la Cité dans les Terres mortes, et le palais royal s'était érigé autour d'elle, protégeant sa pousse des vents violents des plaines et l'abreuvant de la quintessence du peuple olkari. Le sommet du palais était ouvert pour laisser entrer le soleil et la pluie, et l'Arbre Olkari s'y était épanoui depuis des millénaires.
Aujourd'hui, il se fanait, ses feuilles pâles tombant sous le soleil d'été. Les stands autour de l'arbre, que Ryner visitait si souvent à l'époque, étaient également vides. Les engins créés par Lubos lors de chacun de ses défis y étaient, par tradition, exposés au public pour rappeler au peuple à quel point leur chef était une inspiration dans son domaine.
L'atrium était désormais aussi vide et triste que le roi lui-même : un emblème de grandeur dépouillé de substance et de vie.
— On va tout arranger, dit Ryner. (Elle rencontra le regard de La-sai.) Je ne sais pas encore comment, mais on y arrivera.
La-sai sourit.
— On peut commencer par libérer vos amis.
Il appuya sur une touche et un écran apparut devant eux, montrant la cellule en trois dimensions qui retenait Pidge, Meri et Zori. Pidge et Zori étaient allongés et ne bougeaient pas, mais Meri, toujours sous apparence olkari, commençait à remuer, la douleur évidente sur son visage. Ryner sentit son cœur se serrer.
— Allons-y.
La-sai connaissait l'intérieur du palais comme le dos de sa main et ils ne rencontrèrent aucun cultiste sur le chemin du bloc de détention situé du côté sud de la pyramide. Deux gardes discutaient à voix basse devant la porte et pivotèrent dans un sursaut à l'approche de La-sai, qui leva son pistolet et les étala en deux tirs bien placés.
Ryner posa la main sur le verrou digital à côté de la porte, sondant son mécanisme. Ce n'était pas facile de protéger un verrou contre les arts olkaris, si bien que la plupart posaient un problème complexe auquel il fallait connaître la réponse pour entrer. Ce système reposait autant sur l'intégrité et la vigilance des gardes olkaris que sur le verrou en lui-même et Ryner, qui avait toujours adoré les puzzles, s'était découvert un talent pour le crochetage dans les débuts de sa carrière académique.
Cependant, elle avait rarement eu l'occasion de se servir de ce talent particulier, ce qui faisait qu'elle se sentait un peu rouillée en défaisant les nœuds qui fermaient la porte. La-sai disparut un petit moment pendant qu'elle s'acharnait et, le temps qu'elle réussisse enfin à ouvrir, il était revenu avec les armes, armures et radios des autres.
Meri se jeta sur eux dès que la porte s'ouvrit et Ryner l'esquiva dans un juron. Meri s'arrêta net, fit un signe de tête à Ryner, puis regarda La-sai d'un air interrogateur.
— C'est un ami, la rassura Ryner.
Meri ne semblait pas avoir besoin de plus d'explications. Avec un sourire à La-sai, elle récupéra son armure et l'enfila en vitesse.
— Je ne sais toujours pas comment ils nous ont trouvés, dit-elle, remettant son casque tandis que Ryner s'agenouillait près de Pidge pour lui secouer l'épaule.
Iel grogna et se dégagea en roulant plus loin. Ryner poussa un soupir soulagé.
— Ils savaient que vous étiez là ? demanda-t-elle à Meri.
— On dirait bien. Ils étaient prêts à se battre et ils nous ont attaqués dès que la porte s'est ouverte. Sans hésiter.
— Mais ils ne vous ont pas tués.
L'expression de Meri s'assombrit.
— J'ai entendu les gardes parler. On dirait qu'ils comptaient nous remettre aux Galras. Ils ont entendu parler des paladins de Voltron.
Une boule se forma dans le ventre de Ryner, mais elle se concentra sur l'état de Pidge, passant à Zori une fois qu'iel se réveilla. Le soulagement de Matt en entendant sa voix était presque tangible et ils s'attelèrent aussitôt à la tâche de désactiver toutes les sentinelles de la ville.
— Vous pouvez attendre dix minutes environ ? les interrompit Shiro.
Pidge fronça les sourcils.
— Euh… ouais. Mais pourquoi ? Je croyais qu'il y avait des sentinelles partout.
— C'est vrai, dit Allura. Mais elles n'ont pas l'air d'attaquer les civils.
— Pour l'instant.
Shiro grogna.
— Je suis avec la résistance, mais ils ne sont pas tout à fait prêts à lancer l'assaut. Je ne veux pas laisser aux Galras le temps de prendre en compte la perte de leurs sentinelles.
— Tu veux les désactiver juste avant l'attaque ? demanda Lance. Malin.
— Et de votre côté ? demanda Shiro. Comment ça se passe avec les patrouilles olkaris ?
— On se contente d'observer pour l'instant. Elles n'ont pas l'air de bouger dans l'immédiat et je ne crois pas qu'on puisse faire quoi que ce soit en attendant. Mais grâce à Val et à Nyma, on a accès à leur canal de communication, alors dès que les choses commenceront à se compliquer, on pourra semer la confusion dans leurs rangs avec de fausses alertes.
Ryner fit un signe de tête à Pidge, qui haussa les épaules et appuya sur un bouton de son gant.
— Comme vous voulez. Faites-moi signe quand vous voulez que je désactive les sentinelles. Tout est prêt de mon côté, ça devrait me prendre moins de dix secondes.
— En attendant, dit Ryner en aidant Zori à se relever, il nous reste une tâche à accomplir.
Meri grimaça.
— Ah oui. Discréditer le culte. Mauvaise nouvelle : on nous a interrompus avant qu'on ait eu le temps de trouver quoi que ce soit dans leurs archives.
Ryner jeta un œil à La-sai.
— Ce n'est rien. Je pense avoir une idée. On doit trouver Lubos.
Faire bouger la résistance prenait beaucoup trop de temps. Son seul dessein était de se rebeller contre le règne impérial, mais quand venait le temps de faire quelque chose, elle rechignait ? Hunk ne comprenait pas.
Shiro garda un calme impressionnant tout du long, n'élevant jamais la voix et adoptant rarement un ton dur qui ne manquait pas d'attirer l'attention de toute la salle. Il disait que la résistance avait le droit de se méfier et que tous les groupes aussi larges étaient lents à s'activer, même pour une urgence.
Hunk pensait que Shiro était bien trop gentil. Lui-même avait essayé d'aider à négocier un moment, mais il avait dû s'empêcher toutes les cinq minutes de s'en prendre à ceux qui parlaient beaucoup pour ne rien dire et au final se dégonfler quand c'était l'heure de passer à l'action. Il en avait vite eu assez et était parti rejoindre Shay pour contacter les autres paladins.
L'heure d'agir finit cependant par arriver. Des ordres furent donnés, des alarmes déclenchées, et Shiro apparut aux côtés de Joska et d'Irati, un sourire aux lèvres.
— C'est bon ? demanda Hunk.
Shiro acquiesça.
— Les leaders ont appelé toutes les organisations rebelles de la Cité. Elles se rassemblent devant le commandement impérial au capitole et partout où se trouvent les Galras. On devrait y aller pour être prêts à prendre les devants quand le combat commencera.
Ce qu'il voulait dire, bien sûr, c'était que ce serait lui qui prendrait les devants. Il dissimulait plutôt bien sa douleur, mais Hunk n'était pas dupe. Il avait lui-même déjà pris un coup pareil dans le passé et il savait que ce n'était pas plaisant, même si leur armure leur épargnait de perdre un morceau de chair. De temps à autre, Shiro faisait un faux mouvement et s'immobilisait juste un instant.
Le plus ironique, c'était que si n'importe quel autre paladin avait reçu cette blessure, Shiro leur aurait dit de rester en arrière pour ne pas risquer d'empirer les choses. Mais Shiro, lui, s'apprêtait à reprendre le combat ; s'apprêtait, certainement, à se prendre un nouveau coup en protégeant Hunk. Ça avait le don de l'énerver, mais ce n'était pas le moment, avec une bataille à l'horizon.
Au moins, sa colère prenait le pas sur la peur et, avec l'effet atténuateur de l'Ativan sur son anxiété, Hunk était concentré et résolu quand ils retournèrent dans la rue. Leur groupe était au départ constitué d'une douzaine de rebelles, mais ils furent rejoints par de plus en plus de gens sur le chemin du centre de la circonscription. Des civils les virent arriver et pâlirent, comprenant visiblement à quoi rimait ce défilé. La plupart s'enfuirent ou allèrent se cacher dans l'ombre. D'autres se mêlèrent à la foule, si bien que, quand ils arrivèrent à la place principale, entourée de paillotes artistiques, d'arbustes colorés et de bâtiments immaculés, ils étaient des centaines.
Shiro ignora le gros de la foule pour se diriger droit à l'avant, Hunk et Shay à ses côtés. Des sentinelles avaient commencé à se rassembler autour de la place et devant les bâtiments, trois rangées bloquant l'accès à celui que Joska avait identifié comme le Parlement, où les Galras avaient installé leur centre de commande.
— Pidge, dit Shiro, c'est le moment.
Au début, il ne se passa rien. Puis, alors que ceux à l'avant de la foule d'Olkaris commençaient à s'agiter et à tester les limites des sentinelles, chacune de ces dernières se raidit, levant légèrement la tête comme si elles regardaient quelque chose sur les toits. D'un coup, leurs lumières s'éteignirent et elles s'écroulèrent.
Les Olkaris plongèrent dans le silence, observant avec de grands yeux les robots étalés au sol. Les quelques officiers galras qui étaient venus assister au massacre semblaient démunis, la frayeur s'affichant sur leurs visages. Ils maintinrent leur position une poignée de secondes.
Un officier fit un pas en arrière, visiblement secoué. Comme s'ils attendaient ce signal, la foule d'Olkaris fonça d'un seul homme, certains prenant les armes des sentinelles étalées, d'autres réveillant les plantes et les appareils qui les entouraient. Une vague de métal, de bois et de lasers s'abattit sur le centre de commande et les officiers coururent se réfugier à l'intérieur, cherchant à barricader la porte le plus vite possible.
Shiro fut plus rapide. Dans une pointe de vitesse ahurissante, il se détacha de la foule, s'abaissa et enfonça la porte, l'ouvrant grand et faisant tomber un officier par terre.
Hunk jeta un œil à Shay, qui acquiesça, et ils se précipitèrent à la suite de Shiro. S'il ne comptait pas surveiller ses arrières, alors ils allaient devoir s'en charger à sa place.
— Des rebelles se rassemblent dans le parc, aboya Val, essayant d'imiter le ton brusque des Olkaris à la radio.
Avec le chaos généré par les attaques rebelles, c'était facile de glisser quelques faux rapports ici et là.
— Le parc ? répéta un des opérateurs. Quel parc ?
— Celui avec toute la verdure, vous croyez quoi ? Lubos ! Envoyez-y quelqu'un, qu'on en finisse. Ça devient ingérable.
Lance ricana et Val lui jeta une boule de papier. Il poussa un glapissement indigné et la fusilla du regard, et Val couvrit son micro d'une main en articulant « Je suis au téléphone ». Lance lui tira la langue.
— Vous êtes trop bizarres, dit Nyma.
Elle et Lance gardaient la porte tandis que Val jouait la comédie. Ils avaient accès aux chaînes de communication utilisées par les troupes olkaris, mais ils ne pouvaient pas masquer leur signal. Tôt ou tard, quelqu'un se rendrait compte que Val n'était pas celle qu'elle prétendait être et s'empresserait d'aller vérifier ça de plus près.
Val avait pour tâche de saboter les mesures anti-émeutes autant que possible en attendant. Ryner semblait avoir une idée en tête pour discréditer le Culte, mais d'ici là, les troupes n'allaient pas leur faciliter les choses en lâchant leurs armes.
C'était là que la confusion entrait en jeu.
— Une faction rebelle avance en direction du sud depuis I.19.227, fit quelqu'un. Ils sont une vingtaine, apparemment désarmés.
— Euh, vérifie tes chiffres, mec, répliqua Val en prenant une voix grave. I.19.227 est dégagé, ils sont à I.91.227 et ils sont au moins cent. On dirait qu'ils ont récupéré les fusils des sentinelles désactivées. Va falloir envoyer plusieurs escouades à leur rencontre.
Val s'humidifia les lèvres et prit un accent russe stéréotypé ; même si ça ne s'entendrait pas vraiment, le traducteur universel était très créatif avec de petites différences dans le genre. En tout cas, Nyma avait toujours l'air un peu confuse quand Val s'amusait avec des accents.
— Da, dit-elle. Ze peut le confirmer. Grande manifesdation à I.91.227. Nous avons bezoin de renforts.
Lance étouffa son rire dans le creux de son coude tandis que Nyma levait les yeux au ciel, montant résolument la garde. À la radio, les Olkaris commencèrent à se disputer, leurs voix si nombreuses et diverses qu'elles devenaient impossibles à distinguer. La plupart semblaient confirmer le rapport initial, mais Val en entendit au moins un qui était d'accord avec elle et un autre qui disait que ce n'était pas du tout I.91.227, mais V.91.227.
Au final, l'opérateur envoya des équipes aux trois endroits, ce que Val compta comme une victoire. Elle envoya des ondes positives aux rebelles qui devaient vraiment se trouver à l'endroit initial et pria qu'ils soient en mesure de gérer l'accrochage à venir. Lance, qui écoutait aussi, indiqua l'emplacement à Shiro, qui le transféra à Irati pour qu'elle essaye de s'organiser avec son peuple.
Il y eut un cri à l'extérieur quelques minutes plus tard et Val échangea un regard inquiet avec les autres.
— Continue, dit Lance en activant son bayard. On va les retenir aussi longtemps que possible.
Val acquiesça, puis se tourna à nouveau vers la pluie de rapports qui tombaient tandis que Lance et Nyma sortaient.
On va faire tout notre possible, se dit Val. Avec un peu de chance, ce sera suffisant.
Les mains d'Aransha tremblaient tandis qu'elle échangeait avec les autres doyens pour tenter de rassembler les survivants de cellules déjà tombées au combat et de rediriger leur puissance de feu là où cela aurait le plus d'effet. Elle n'avait rien d'un vrai général, mais elle était à l'aise dans ce chaos là où la plupart ne l'étaient pas et elle avait un don pour transmettre les bonnes informations aux bonnes personnes.
À l'heure actuelle, toutes les informations entrantes étaient de nature catastrophique. Trois de leurs cellules voisines s'étaient effondrées, ayant perdu leur artillerie dès que leurs barrières étaient tombées. Les troupes d'Aransha, assistées de la Garde de Voltron et du Château des Lions, avaient réussi à se débarrasser d'un vaisseau de guerre et d'autres rapports témoignaient que trois autres s'étaient écrasés quelque part dans la forêt, mais ce n'était pas suffisant. Loin de là.
Sa seule consolation, c'était que les vaisseaux les plus dangereux étaient partis en orbite pour affronter le château, sauvant la forêt entière d'une dévastation immédiate.
— On a besoin d'un coup de pouce, marmonna-t-elle, se tournant vers l'écran qui affichait la répartition de leurs troupes.
Deux de leurs canons anti-aériens avaient été détruits et un groupe de leurs meilleurs artisans était parti en faire pousser d'autres, mais c'était long et ils avaient besoin de plus en plus de main-d'œuvre au niveau des générateurs de barrière pour faire face à l'assaut constant qui menaçait de surcharger leur source d'énergie.
— Quelque chose. N'importe quoi.
— Nous avons déjà utilisé toutes les ressources à notre disposition, dit un officier d'un ton morose. Toutes nos troupes, toutes nos armes… Des civils sont en train de se battre pour nous et ça ne suffit toujours pas. Ces camps ne sont pas faits pour supporter un assaut pareil.
— Si on peut tenir jusqu'au retour des paladins, commença un autre.
— Ne comptons pas là-dessus, dit Aransha. Ils sont déjà occupés et se retirer ne ferait que mettre en danger toute la Cité.
Elle fronça les sourcils, se tournant vers ses écrans comme si elle pourrait y trouver de l'inspiration. Les voix des doyens des autres cellules faisaient écho à son désespoir et l'un d'entre eux poussa un cri alarmé avant de se couper brusquement.
Une ombre frémit sur une caméra, suivie d'une autre. Aransha cligna des yeux, puis les écrans montrèrent que les vaisseaux au-dessus d'eux étaient assaillis de petites pointes qui filaient à toute vitesse. Après quelques secondes, des douzaines d'éclats de lumière dorée picorèrent la coque du vaisseau de guerre le plus proche. Les canons lasers se pointèrent sur la forêt, rougeoyants.
Les lasers s'éteignirent avant de pouvoir fuser, puis ce fut le tour des barrières et des moteurs. Un silence ébahi tomba sur la salle de contrôle tandis que le vaisseau s'écrasait dans la forêt dans une lenteur insupportable.
— Les Vivaskaris !
Le cri soudain éclata à la radio comme un feu d'artifice, répété par un autre doyen.
Aransha ne perdit pas une seconde. Criant à ses officiers de dire aux autres cellules de leur envoyer tous ceux qui pouvaient parler vivaskarii, elle fonça vers l'échelle la plus proche et sortit dans la forêt. L'odeur de fumée et de sang alourdissait l'atmosphère et de profonds cratères parsemaient le sol, mais Aransha ne s'arrêta pas pour constater l'étendue des dégâts. Elle courut, le souffle court, vers la zone où les Vivaskaris avaient été aperçus.
Ses genoux manquèrent de la lâcher quand elle y trouva Ne-ree en tenue de combat, un arc dans la main et, dans son dos, un carquois rempli de flèches aux pointes enduites du polype boisé qui leur servait à couper les appareils électroniques.
— Vous êtes venus, dit Aransha en vivaskarii.
Ne-ree sourit.
— L'élu des lions s'est montré très persuasif. Et cet assaut aussi. Nombre d'entre nous s'est joint au combat, nous vous aiderons là où nous le pourrons.
— Nous vous en sommes infiniment reconnaissants.
Ne-ree continua de sourire, mais son regard se porta vers le ciel.
— Nous pourrons discuter de ça plus tard, doyenne. Pour le moment, il faut se battre.
Aransha hocha la tête et, prenant l'arc que Ne-ree lui offrait, elle se concentra sur les vaisseaux impériaux qui faisaient pleuvoir la mort et la destruction sur son foyer.
Lubos fut facile à trouver, ses somptueux appartements se trouvant au plus haut niveau du palais. La-sai récita une liste des atrocités commises par le Culte sur le chemin, si bien que quand ils arrivèrent à destination, le sang de Ryner était en train de bouillir. Son roi. Son idole de quasiment toute sa vie. La fierté des Olkaris.
Était-ce vraiment tout ce dont son peuple était capable ? N'avait-il vraiment plus aucun amour-propre, confronté à une brute plus puissante que lui ? Un peu de luxe suffisait-il vraiment à remettre en cause son intégrité ?
La-sai et Meri restèrent à l'extérieur pour remplacer les gardes qu'ils avaient assommés et enfermés dans un placard. Ryner fit un signe à Pidge en s'approchant de la porte. Iel avait piraté les fréquences de retransmission au public de sorte que la caméra de son armure diffuse ce qu'iel voyait à tous les cubes de la ville, y compris au système d'annonces publiques. Tout le monde n'y aurait pas forcément accès, mais c'était tout comme.
Ryner voulait que son peuple voit ça.
— Lubos ! rugit-elle, passant devant les autres.
La suite royale était enfouie sous des montagnes de soie luxueuse, de mets exotiques, de gemmes et d'œuvres d'art, de curiosités en tout genre, de machines, de tas de cubes d'holodrames… somme toute, assez de divertissements pour durer toute une vie. Un holodrame était d'ailleurs en cours, diffusé sur un écran sur le mur du fond.
Il y avait des serviteurs dans les quatre coins de la pièce. Non, les appeler « serviteurs » était un euphémisme. Ces Olkaris étaient vêtus des haillons réservés aux prisonniers impériaux, avec un collier autour du cou pour les suivre à la trace et une chaîne aux chevilles. La voix de Ryner les fit tressaillir et baisser la tête, et Ryner les regarda un moment, une rage impuissante amenant des larmes à ses yeux.
Quand Lubos se releva précipitamment, se tournant vers ses invités importuns avec de grands yeux, Ryner ressentit l'envie subite et intense de le claquer pour lui retirer cette expression ahurie.
Elle se retint parce qu'elle avait un public qui ne savait rien des crimes de Lubos. Elle ne pouvait pas commencer par la punition, bien qu'elle en meure d'envie. Elle ne pouvait pas donner au Culte l'occasion de dépeindre Lubos comme la victime.
— Votre Majesté, dit Ryner d'un ton parfaitement maîtrisé. Nous vous cherchions. Êtes-vous conscient de ce qui se passe dans la Cité ?
Lubos plissa les yeux, regardant derrière Ryner comme s'il attendait l'arrivée de ses gardes.
— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrés ?
— Je suis Ryner, fille de Maeva. J'enseignais autrefois à l'Université du Capitole. Je vous en prie, votre Majesté. Notre peuple est en train de mourir aux mains des Galras. Nous avons besoin de votre aide.
— Que voulez-vous que je fasse ? C'est à ça que servent les patrouilles de rue.
Ryner serra les lèvres.
— Les patrouilles attaquent également, votre Majesté. Nous avons besoin que vous intercédiez en notre faveur auprès du commandement galra. N'est-ce pas pour cette raison qu'ils vous ont laissé au pouvoir ? Pour jouer les intermédiaires ?
— Pff.
Lubos agita la main et se replongea dans son siège, l'autre main agrippant l'accoudoir. S'il y a du chaos dans les rues, c'est tout à fait normal que les patrouilles cherchent à restaurer l'ordre.
— Du chaos ? demanda Ryner. Vous pensez qu'ils se contentent de restaurer l'ordre dans les rues ? Ces patrouilles existent pour arrêter ceux qui critiquent les Galras et rien de plus. Le chaos d'aujourd'hui n'est que la colère d'un peuple opprimé depuis trop longtemps. Vous avez essayé de négocier la paix pour nous, mais les Galras refusent de l'honorer. Négociez à nouveau, ou aidez-nous à reprendre nos terres ; vous seul êtes en mesure de changer les choses pour la Cité.
Les antennes de Lubos s'agitèrent et il se leva d'un bond, les prisonniers de la salle se baissant comme pour éviter d'entrer dans son champ de vision. Il s'approcha de Ryner, qui ne se démonta pas, refusant de plier devant lui.
— Qu'est-ce qui vous fait croire que je veux que les choses changent ?
Ryner ferma les yeux, cette déclaration franche la heurtant bien plus que toutes les histoires que lui avaient racontées La-sai. Elle avait gardé l'espoir que, quelque part, Lubos n'était pas satisfait du rôle qu'on lui avait imposé et qu'il pourrait peut-être soutenir son peuple si on lui laissait le choix.
Mais il n'allait pas le faire. Et maintenant, toute la Cité le savait.
Ryner soupira, courbant le dos. Elle leva le menton et rencontra le regard de Lubos.
— Dites-moi une chose, votre Majesté. Vous êtes-vous battu ? Avez-vous même essayé ? Ou avez-vous offert votre trône le jour même où les soi-disant émissaires de Zarkon sont apparus sur nos terres ?
— Si je me suis battu ? (Lubos rit, écartant grand les bras pour montrer tout le luxe de la pièce.) Pensez-vous vraiment que je serais encore là si j'avais défié l'empereur Zarkon ? On m'aurait tué !
— Alors vous nous avez abandonnés pour sauver votre peau.
— J'ai fait le choix le plus intelligent. Vous auriez fait la même chose à ma place.
La colère de Ryner enflamma son cœur, aussi brûlante qu'un flambeau, et quand elle s'approcha, Lubos recula devant elle.
— Vous nous avez trahis. Vous avez conspiré avec l'ennemi pour soumettre la Cité à l'envahisseur. Vous les avez laissés faire de vous un symbole, se servir de vous pour recruter notre peuple de façon à établir un règne militaire en votre nom. Vous avez employé des mensonges et des mystères pour pousser nos meilleurs ingénieurs à créer les armes que les Garlas vous demandaient. Vous avez ensuite fourni ces armes aux Galras. Des barrières, des générateurs de trou de ver, des radios bien plus difficiles à pirater que celles dont Zarkon disposait auparavant.
Elle marqua une pause, le cœur serré tandis que les témoignages de La-sai résonnaient dans son esprit.
— Vous avez mené vos partisans à créer des appareils destinés à contenir la quintessence d'êtres vivants pour alimenter des machines de guerre. Alimenter des Robeasts. Vous saviez que Zarkon s'en servirait pour anéantir ses ennemis et l'indépendance de nombreux peuples. Comptez-vous le nier ?
— Je… Je ne…
— Comptez-vous le nier ?
— Vous n'êtes pas obligé de répondre, votre Majesté.
La prophète Ane apparut de l'autre côté de la pièce, refermant doucement une porte cachée derrière elle. Elle sourit à Lubos, qui recula avec autant d'empressement qu'Ane avança, venant faire face à Ryner.
— Ryner, c'est bien ça ? (Ane sourit.) Je me disais bien que je vous avais déjà vue quelque part. Ces derniers décafibs ne vous ont pas épargnée. Bonté divine. À ce rythme, ce n'est qu'une question de temps avant que vous ne dépérissiez complètement, pas vrai ?
Ryner serra les poings, se retenant de cracher la première réplique qui lui venait à l'esprit.
— Prophète Ane, que c'est gentil de votre part de vous joindre à nous. Peut-être aurais-je dû m'adresser à vous dès le départ. Lubos est un vieux paresseux corrompu qui a gâché son talent en vivant dans le luxe pendant des décafibs, mais vous saviez exactement ce que vous faisiez, n'est-ce pas ?
— Bien sûr que oui, dit Ane en croisant les bras. Il faut bien que quelqu'un prenne les devants, ici. Vous pensez que notre cher Lubos allait s'y coller ? Non. C'est un pantin dans tous les sens du terme.
— Alors c'est à cause de vous que tous ces gens sont morts, dit Zori, la voix tremblante en passant devant Ryner.
Elle voulut l'arrêter, mais Zori se dégagea.
— C'est à cause de vous que tous ces gens ont été enlevés pour avoir osé contredire les Galras, ont rejoint votre culte sans jamais revenir… sont morts en se rebellant.
— Ce n'était pas une grande perte, dit Ane. Tant que les Galras ont de la main-d'œuvre pour leurs outils, ils se fichent de ce qui arrive au reste de la planète. S'il n'avait fallu compter que sur Lubos, vous auriez été laissé tranquille au point que votre rébellion se serait suffisamment développée pour alarmer Zarkon et le pousser à tous nous supprimer.
— La rébellion est quand même venue, répliqua Zori. Vous ne pouvez pas éliminer tous ceux qui ne sont pas d'accord avec vous. Ce n'est pas comme ça que ça marche.
— Ah oui ?
Ane bougea si vite que Ryner n'eut pas le temps de réagir, sortant un petit pistolet et le pointant sur Zori. Un cri étranglé monta dans la gorge de Ryner. L'éclat de lumière fut si intense à côté de la lueur du holodrame que ses yeux se mirent à couler tandis que Zori s'effondrait, poussant d'affreux borborygmes.
Ane tapota son pistolet contre sa main en le regardant souffrir.
— Les idées sont comme des mauvaises herbes, cher enfant. Si vous les laissez pousser, elles vont se répandre. Il faut les arracher à la racine avant qu'elles n'en aient l'occasion. Éliminer la menace qui pèse sur notre société civilisée avant que–
Ryner tira. Elle ne se souvenait pas avoir soulevé son pistolet, ni avoir visé. Ce n'est qu'au moment où elle sentit la résistance de la détente sous son doigt et vit la lumière du laser qui s'écrasa sur une barrière à particules qu'elle remarqua les larmes qui dévalaient ses joues. Zori. Zori était–
Le visage d'Ane s'assombrit et elle leva son arme sur Ryner, tirant deux fois. Les lasers brûlèrent les robes qu'elle portait sur son armure, mais son plastron les arrêta.
Ryner laissa son bras retomber.
— Vous êtes une meurtrière, dit-elle.
Il y eut du mouvement derrière Ane, mais Ryner s'efforça de ne pas tourner la tête. La-sai et Meri avaient dit qu'ils arrêteraient la venue des gardes appelés par Lubos. Ane avait dû se faufiler entre leurs doigts, mais ils devaient avoir entendu le tir qui avait abattu Zori. Ryner s'enveloppa de colère et se concentra entièrement sur le dégoût profond que lui inspiraient Lubos, Ane et tous les autres.
— Une traîtresse, siffla-t-elle. Tout ce que vous êtes, tout ce que vous faites, va à l'encontre des valeurs de notre peuple. Que ne feriez-vous pas par cupidité ? Quel prix ne seriez-vous pas prête à payer pour satisfaire vos ambitions ? Combien de personnes devez-vous tuer avant de reconnaître le monstre que vous avez dans la peau ?
— Au moins une de plus, dit Ane, un sourire en coin alors qu'elle pointait son arme sur la tête de Ryner.
La-sai fut plus rapide, la touchant d'un tir de son pistolet paralysant. Les yeux d'Ane roulèrent dans leur orbite et elle s'écroula à côté de Zori. Ryner se précipita sur ce dernier tandis que La-sai se tournait vers Lubos, qui reculait vers la porte cachée qu'Ane avait empruntée. Dans un éclat bleuté, Lubos fut également immobilisé.
Ryner le remarqua à peine. Ses mains tremblaient en cherchant le pouls de Zori.
— Tu vas t'en sortir, mon enfant, dit-elle, faisant de son mieux pour garder un ton apaisant sans rien laisser paraître de sa panique alors qu'elle écartait ses robes pour découvrir le trou dans son torse.
Son souffle se coupa, mais elle se força à lui sourire.
— Tu vas t'en sortir.
Zori leva la main pour s'accrocher aux robes de Ryner tandis que Meri s'agenouillait à côté de lui pour lui transmettre de la quintessence. Zori ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, rencontrant le regard de Ryner.
Elle vit ses yeux se perdre dans le vide, puis sa tête se reposa doucement par terre. Il poussa un petit soupir et Ryner ravala un sanglot en attendant en vain sa prochaine respiration.
Meri jura, la lueur qui entourait ses mains s'intensifiant un moment avant de disparaître complètement.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. J'arrive trop tard.
Ryner fit non de la tête, posant sa main sur celle de Meri.
— Ce n'est pas ta faute.
Elle parvint à sourire, repoussant la douleur qu'elle n'avait pas le temps de ressentir. Son foyer avait encore besoin d'elle.
— Nous avons fini ce que nous avions à faire au palais, dit-elle dans son émetteur, ne reconnaissant pas sa propre voix. Où devons-nous aller, maintenant ?
— À la forêt, dit Shiro. Les Vivaskaris sont venus aider, alors ils se défendent bien, mais ils auraient bien besoin d'un ou deux lions.
Ryner fit un signe de tête à Pidge, qui avait coupé l'enregistrement à un moment donné mais qui restait près de la porte, regardant le corps de Zori avec de grands yeux et le visage pâle.
— On y va, dit-elle d'une petite voix.
— Si besoin, vous pouvez prendre un transport au hangar, dit La-sai. Je vais aux entrepôts de stockage d'armes avant que les Galras n'aient l'idée de s'en servir.
— Où se trouvent ces entrepôts ? demanda Ryner, avant de relayer l'adresse aux autres paladins. Si vous passez dans le coin, La-sai aura besoin de renforts. On ne sait pas combien il y a de cultistes comme Ane.
— On vous rejoint, dit Allura, mais je ne sais pas combien de temps cela prendra.
— Alors je l'accompagne, dit Meri. Je n'aime pas l'idée de laisser quelqu'un seul en ce moment.
Ryner jeta un dernier regard au corps de Zori, lui faisant la promesse silencieuse de venir le récupérer pour lui offrir un enterrement digne de ce nom quand tout serait terminé. Puis elle tourna le dos à la scène, serra l'épaule de Pidge et partit à toute vitesse en direction du hangar que La-sai leur avait indiqué.
Pidge n'avait jamais vu Ryner dans cet état. Elle brûlait de rage et de désespoir, courant comme si Zarkon en personne était à ses trousses. Pidge était en temps normal plus rapide qu'elle, mais là iel avait dû forcer pour tenir son rythme jusqu'au hangar, et le trajet qui menait aux montagnes où se trouvait Green se déroula dans un flou de métal qui passa bien trop près d'eux à son goût.
Ce fut dix fois pire à l'intérieur de Green, Pidge s'empêtrant dans la tempête intérieure de Ryner. Son impatience poussait Pidge à voler plus vite et l'étouffait.
Des gens mouraient.
Pidge voyait leurs visages dès qu'iel clignait des paupières : Zori, Joska, Aransha et d'autres membres du groupe de Ryner. Il y en avait certains que Pidge n'avait jamais vus, mais iel avait le sentiment qu'ils étaient importants, ou l'avaient été. La flotte Galra entra dans leur champ de vision quelques moments plus tard et Pidge fit accélérer Green, enfonçant ses griffes dans la coque du vaisseau le plus proche pour le jeter par terre.
Plusieurs vaisseaux se mirent à tirer sur Green, mais la plupart visaient encore la forêt. Des vaisseaux de la Garde filaient çà et là et la coque de plusieurs navires de guerre s'élevait du couvert des arbres, formant des amoncellements de métal sombre qui n'avaient rien à faire à Vivasi.
Chaque fois qu'un laser touchait le sol, il vibrait au fond de Ryner, jusqu'à ce que Pidge le ressente aussi. Cela lui brûlait les yeux, lui piquait la gorge et lui faisait serrer les poings sur les contrôles de Green.
Il faut qu'on y mette un terme, pensa Ryner. Pidge doutait que cela lui soit destiné, mais iel restait d'accord avec elle. Le vert de la forêt vint recouvrir son écran. Iel se souvenait de ce qui s'était passé quand Ryner avait pris sa place dans le cockpit de Green pour la première fois, quelques semaines plus tôt. Ils n'avaient fait plus qu'un avec la forêt et la planète avait répondu à leur appel.
Ils pouvaient le refaire, pas vrai ?
Pidge les dirigea vers le sol avant même d'avoir solidifié leur plan et Ryner plongea les mains dans les poches connectées à l'amplificateur intégré à Green. Ils traversèrent la cime des arbres dans un bruissement de feuilles et de branches cassées.
C'était comme plonger sous la surface d'un océan. L'esprit de Pidge fusionna avec celui de Ryner et celui de Green, puis s'étendit, se répandant à la surface de la planète. Iel vit les envahisseurs sur le sol, s'échappant des vaisseaux écrasés. Des Olkaris leur sautèrent dessus, retirant leurs armes et maniant des lianes pour les immobiliser. Pidge reconnut Zuza parmi eux, l'armure de bois qu'elle avait empruntée craquée par endroits et maculée de sang violet. Elle pivota alors qu'un officier galra cherchait à l'atteindre à la nuque, plissa les genoux et se jeta sur lui pour le plaquer au sol.
L'esprit de Pidge s'éloigna avant la fin du combat. Iel sentait la Cité moins nettement que la forêt, sous la forme d'ombres veinées de quintessence, parsemées de poches de vie. Matt, Keith et Allura se battaient dans une de ces poches, assaillis de toutes parts par des Olkaris en uniforme impérial. De la quintessence se rassembla sous la peau de Matt, brillant intensément, et Keith poussa un rugissement de défi.
Une voix répondit à la sienne et les Olkaris laissèrent tomber leur arme quand le lion rouge descendit du ciel, la queue battante alors qu'elle se penchait sur ses paladins, la lueur féroce de son regard dissuadant quiconque de s'approcher.
La conscience de Pidge s'étendit encore, filant devant des étoiles et des planètes jusqu'à New Altéa. La mère de Pidge se figea en sentant sa présence, son regard se remplissant de larmes. Elle pivota, les lèvres entrouvertes.
— Pidge ?
L'écho de sa voix poursuivit Pidge tandis que le lien l'emmenait plus loin encore, si loin qu'iel ne ressentait plus son corps. Quelque chose l'attendait là-bas, enveloppé d'ombre et de douleur. Le cœur de Pidge battait à tout rompre tandis qu'iel s'efforçait d'aller plus loin. Des petits pics colorés lui vrillèrent la vision, son esprit hurlant de douleur d'être autant étiré, et Green lui dit de faire attention à ne pas se perdre complètement.
Pidge ignora tous ces avertissements et continua d'avancer, retenant son souffle en laissant un espoir inavoué monter en iel.
Quelque chose allait à sa rencontre.
Pidge cligna des paupières et l'ombre distante s'effaça. Les étoiles s'éteignirent et son esprit retourna brutalement à l'endroit qu'il était censé occuper. Pendant un moment, iel se retrouva aveugle, puis, quand sa vue revint, iel se rendit compte qu'iel se tenait dans une forêt. Au début, c'était celle de Vivasi. Puis iel regarda à nouveau et c'était devenu le parc Redwood de Californie, où iel était parti·e en vacances avec sa famille un été pour chercher l'endroit où Endor avait été filmée dans le Retour du Jedi. Son petit coin de paradis sur Terre.
Il ne lui fallut qu'un instant pour remarquer Ryner, debout devant un joli ruisseau dont le bruissement se mêlait aux oiseaux, au vent et au grondement du lion vert pour créer une symphonie qu'aucun instrument, humain ou olkari, ne pourrait recréer.
— On est où ? demanda Pidge.
Ryner secoua la tête.
— Je ne sais pas. Mais je sens la forêt. L'esprit de Vivasi, comme si…
C'est le Cœur.
La voix fit peur aux oiseaux et Pidge baissa la tête sous leurs battements d'ailes. Iel pivota, cherchant le lion vert.
— Le Cœur ?
Green poussa un grondement. Un endroit profond. Un lien profond. La brise était porteuse de plusieurs odeurs et, pour la première fois, Pidge n'eut aucun mal à les déchiffrer. Cela sentait la terre chauffée par le soleil, l'eau propre et les feuilles humides se décomposant sous l'ombre d'un arbre tombé. Cela sentait la soudure, le plastique chaud, le cuir neuf et quelque chose d'à la fois doux et fort qu'iel ne saurait nommer.
Iel ne saurait nommer cet endroit non plus. Le Cœur était une approximation. C'était plus que le Cœur du lion vert. C'était un endroit fait de quintessence, auquel le lien avait donné substance. C'était le lien de paladin ; une manifestation de l'âme et de l'esprit, hors des limites imposées par l'espace-temps. Le plan astral.
Et le lien était plus puissant ici, au cœur d'une forêt fondée sur d'anciens courants de quintessence et de volonté, que partout ailleurs dans l'univers.
Ils savaient quoi faire.
Pidge ouvrit les yeux ; Pidge, Ryner et Green, en symbiose. La forêt s'agita autour d'eux, la quintessence perlant sur les feuilles comme de la rosée. Pas simplement autour d'eux, d'ailleurs : partout. Ils pouvaient sentir que tout Vivasi se préparait au dernier assaut.
Green bougea, et toute la forêt l'imita, les vignes et les arbres se réalignant et s'entremêlant. Ils jaillirent de la forêt d'un seul coup, la fureur de la nature personnifiée par une centaine de lances à la visée irréprochable. Elles s'enfoncèrent dans les moteurs des vaisseaux, écrasèrent les passerelles, les canons lasers, les générateurs de barrière. L'air se gorgea des bruits de déchirure du métal, comme un vol d'oiseaux monstrueux croassant de peur.
Les échos durèrent un moment avant de cesser, eux aussi. Puis, lentement, la forêt reprit forme, reposant sur le sol le corps de la flotte galra.
Hunk baissa son bayard quand une équipe de rebelles olkaris plaquèrent le dernier officier galra au sol. Le combat ne s'était pas fait sans effusion de sang : des combattants de chaque côté gémissaient par terre ou lui renvoyaient un regard dénué de vie. Les rebelles s'occupaient déjà de leurs blessés tandis que d'autres organisaient des tours de garde pour surveiller les prisonniers galras. Les voix ne s'élevaient pas plus haut qu'un murmure, comme s'ils craignaient que le premier à briser le lourd silence relancerait les hostilités.
L'Ativan de Hunk avait depuis longtemps cessé de faire effet et, quand l'adrénaline retomba, ses mains se mirent à trembler. Il eut un haut-le-cœur, son bayard disparaissant dans un éclat de lumière, et s'éloigna en titubant de la zone de combat. Respire, se dit-il. Ne pense à rien d'autre, respire. Shay était avec les secouristes, s'occupant des blessés les plus graves, mais elle leva les yeux juste à temps pour rencontrer son regard avec un sourire qui s'éteignit dès qu'elle remarqua son malaise. Il se détourna avant qu'elle ne décide d'aller le voir.
Shiro se tenait à la porte du dernier bâtiment qu'ils avaient nettoyé, une salle d'archives où plusieurs officiers galras s'étaient barricadés. Il laissa Irati, qui avait une brûlure à l'avant-bras, s'occuper d'eux. Joska n'était pas loin non plus, un médecin examinant une blessure sur sa tête. Elle n'avait pas l'air très profonde, mais une de ses antennes était touchée et saignait profusément.
Ravalant une autre vague de nausée, Hunk se dirigea vers Shiro.
— Tu t'es bien battu, dit Shiro avec un sourire.
Hunk se contenta de le fixer, trop fatigué pour répondre. À deux nouvelles reprises, Shiro s'était pris un tir destiné à Hunk. Le premier l'avait à peine effleuré, mais le second avait touché sa prothèse à un drôle d'angle, et bien que sa coque soit assez résistante pour n'avoir subi qu'une vague égratignure, Hunk avait remarqué que Shiro utilisait plus son autre bras. Le coup devait avoir froissé son épaule ou trop forcé sur son moignon.
Shiro remarqua son regard et se redressa, prenant soin de délier sa prothèse, alors qu'il l'avait tenue contre son torse toute la durée du combat.
— Ça va ? demanda Shiro.
— Et toi ?
Shiro plissa les lèvres.
— Je te l'ai déjà dit Hunk. J'ai survécu à pire qu'une paire de bleus, dit-il, d'un ton tout à fait raisonnable. Je vais bien.
Ce n'était pas vrai, mais Hunk n'avait pas l'énergie de le contredire, alors il acquiesça.
— La bataille est finie, alors ?
— C'est tout comme. Allura dit que les patrouilles olkaris ont commencé à se rendre. Je ne sais pas si c'est la confrontation de Ryner et Lubos qui les a convaincus ou simplement la force de la résistance, mais en tout cas, ils ont décidé pour la plupart qu'ils ne voulaient pas poursuivre le combat.
— Tant mieux.
— Mm.
Shiro jeta un dernier regard panoramique à la place, puis indiqua à Hunk de le suivre en direction du poste de commande.
— Viens. Je veux voir si les Galras ont des informations intéressantes là-dedans.
Des Olkaris les saluèrent sur leur passage et Hunk baissa la tête, des papillons dans l'estomac. Il suivit Shiro jusqu'à la pièce au cœur du bâtiment où des ordinateurs vrombissaient doucement, se fichant du sang qui maculait désormais leurs touches.
Hunk trouva un poste si bien caché dans un coin qu'il n'avait pas été touché par le combat et se plongea dans ses fichiers, farfouillant dans le répertoire à la recherche d'informations intéressantes. Il ignora les listes de stocks et imprima un registre du personnel stationné à Olkarion, au cas où quelqu'un ait réussi à profiter du chaos pour s'échapper. Il afficha quelques schémas d'armes fabriquées par les Olkaris, surtout par curiosité, et les copia dans le disque dur de son armure pour les inspecter plus tard.
Il allait abandonner sa recherche quand il ouvrit un registre de transmissions entrant et sortant du poste de commande. Un mur d'appels à l'aide noyait quasiment complètement les données du jour, mais alors que Hunk remontait la liste, quelque chose attira son attention.
— Euh… Shiro ?
— Tu as trouvé quelque chose ?
Hunk hésita, l'estomac vrillé par l'anxiété. Il jeta un œil derrière lui, luttant contre la sensation désagréable d'être épié.
— Ça, dit-il en montrant une transmission de la nuit dernière, à une heure avancée.
— Qu'est-ce que c'est ?
Hunk se mordit la lèvre et ouvrit le fichier, espérant de tout son cœur qu'il se trompait.
— Nous allons retourner à la Cité dans la matinée, dit la voix d'Allura. Pour préparer notre assaut. Avec un peu de chance, tout se passera bien, mais il faut que le château soit prêt à intervenir au cas où.
— Bien entendu, Princesse, répondit Coran, la voix particulièrement claire, comme s'il était plus proche du micro. Si vous avez besoin de nous, on sera là immédiatement.
— Ouais ! s'écria Wyn. On va débarquer armes au poing et tout ! Pew pew !
Coran rit, arrêtant Wyn dans son imitation de tirs lasers, et Hunk suspendit l'enregistrement, regardant Shiro.
— Les coordonnées correspondent. Cette transmission provient du château-vaisseau.
— Ils savaient qu'on arrivait, dit Shiro dans un souffle horrifié. Ils savaient exactement à quel moment frapper pour qu'on ne puisse pas les arrêter.
Hunk ne dit rien, mais il rencontra le regard de Shiro et l'évidence s'imposa dans leur silence. Quelqu'un au château les avait trahis.
— Regardons les autres fichiers, dit Shiro. On va voir si d'autres messages ont été envoyés depuis ces coordonnées. Ne dis rien à personne jusqu'à ce qu'on sache où on pourra en parler sans danger.
Sans la flotte galra, le cours de la bataille changea instantanément. L'armée continuait de se battre au sol, mais ils étaient désormais dans l'univers des Olkaris et les Vivaskaris ne mirent pas longtemps à se débarrasser des survivants.
Les combats dans la Cité se poursuivirent pendant une semaine sous la forme de petits assauts jusqu'à ce que les derniers Galras aux commandes se rendent officiellement. Ils avaient essayé de rétablir leurs sentinelles, s'étaient cachés derrière plusieurs brèves résurgences menées par des cultistes survivants, avant de finir par tenter une descente à l'aérodrome, où plusieurs vaisseaux de guerre n'attendaient plus qu'à être désactivés.
Les paladins se relayèrent pour s'occuper de ces petites crises, profitant de l'intervalle pour se reposer, guérir et aider les différents groupes rebelles à remettre de l'ordre dans leur gouvernement.
Ryner fut invitée à participer à ces discussions, même si elle ne se pensait pas particulièrement qualifiée pour décider d'un gouvernement. Des trois familles royales d'Olkarion, une avait été anéantie après s'être rebellée durant l'invasion initiale, une s'était enfuie et n'avait pas l'air de vouloir refaire surface et la dernière, à laquelle Lubos appartenait, avait si mauvaise réputation qu'aucun de ses membres n'osait prétendre au trône.
Cela laissait la Cité avec un vide de pouvoir assez conséquent pour faire ressortir tous les opportunistes de l'ombre. On proposa de faire émerger une nouvelle lignée royale ou de nommer un régent en attendant de trouver un monarque convenable, ou de se débarrasser complètement de la monarchie et de laisser le parlement reprendre ses fonctions.
Quelqu'un proposa même que Ryner devienne la reine. Elle coupa court à cette idée immédiatement, bien entendu, reconnaissante envers son rôle de paladin qui lui donnait une raison valable de refuser. (Elle avait assez gouverné en tant que cheffe de cellule pendant dix ans, elle ne se voyait pas passer de deux cents personnes à gérer à près de quatre milliards.)
À la fin de la semaine, une solution temporaire avait été mise en place ; du moins, tout le monde disait que c'était temporaire, mais Ryner se disait que cela pourrait très vite devenir la nouvelle norme. Ils n'avaient pris aucune décision concernant la monarchie. La-sai, Aransha et une demi-douzaine d'autres personnes qui provenaient principalement des divers groupes rebelles étaient toujours officiellement considérés comme les successeurs de Lubos et s'étaient joints aux derniers membres du parlement pour s'occuper des affaires les plus pressantes : que faire de Lubos et des prophètes, des prisonniers galras et de la contre-attaque qui n'allait sûrement pas manquer.
Un nombre ahurissant d'Inanimaskaris quittèrent la Cité, certains rejoignant les cellules rebelles dans la forêt qui elles-mêmes commençaient à retourner à la civilisation. D'autres approchèrent directement les Vivaskaris et, bien que Lei-ree et les autres semblèrent circonspects devant cet afflux soudain d'étrangers, ils ne rejetèrent pas immédiatement les demandes d'asile.
Ryner était dépassée par tous les changements qui s'opéraient dans la culture de son peuple. Elle maintenait les apparences quand elle le devait et restait à l'écoute quand on lui demandait, mais sinon, elle passait son temps dans les décombres du camp de la falaise, où son groupe pansait ses plaies.
Presque la moitié de leurs guerriers, une soixantaine d'Olkaris, étaient morts durant la bataille dans la forêt, ainsi que deux civils qui avaient trouvé refuge dans les tunnels. Il y avait beaucoup de blessés. Le Château des Lions s'était posé dans un cratère créé par un vaisseau galra abattu et avait ouvert l'accès aux cryo-capsules à ceux qui en avaient le plus besoin, les autres ayant été escortés par la Garde jusqu'à la Cité pour être examinés par les meilleurs chirurgiens d'Olkarion.
Un service commémoratif eut lieu dans la brume matinale du troisième jour pour rendre les morts à la forêt. À Inanimasi, la crémation s'était imposée par nécessité, mais en quittant la Cité, le groupe de Ryner avait repris les anciennes traditions. Ils choisirent l'une des fissures les plus larges laissées par la bataille, retirèrent les débris de roche et de bois qui l'obstruaient et y creusèrent soixante-trois tombes.
Les humains trouvèrent étrange qu'ils n'utilisent pas de cercueils pour l'enterrement ; leur espèce œuvrait apparemment à préserver le corps après la mort. Ryner tenta de leur expliquer que les Olkaris voyaient la décomposition comme une étape naturelle de la fin de la vie. Olkarion leur avait donné naissance et, à leur mort, ils retournaient à leur planète.
Chaque corps était enterré auprès d'une graine d'héritage conçue à l'avance. Plusieurs guerriers, conscients que la mort pouvait leur tomber dessus à tout instant, avaient donné forme à leur propre héritage, infusant l'arbre qui marquerait un jour leur tombe d'une qualité spéciale. Certains porteraient des fruits, d'autres auraient des feuilles ou de l'écorce aux vertus médicinales. Sur d'autres pousseraient des capsules, qui contiendraient la graine d'une arme, d'un outil ou d'un jouet ; quelque chose d'important aux yeux du défunt.
Quand les morts n'avaient pas préparé de graines, la tâche incombait à leurs amis ou à leur famille.
Zori n'avait pas de famille au sein de leur cellule. Son père était resté à Inanimasi quand lui et sa mère avaient fui dans la forêt, et cette dernière avait perdu la vie trois ans plus tôt lors d'un raid galra. L'honneur revenait donc à Ryner et Joska.
— Ce sont des précalas, expliqua Ryner à Pidge, qui l'avait suivie dans le bosquet commémoratif.
Ces arbres grandissaient vite, mais ils avaient besoin de soins constants. Ryner s'en chargeait personnellement, ayant l'impression qu'elle le devait à son peuple.
— Les précalas sont traditionnellement associés à la paix et la vitalité.
Pidge regarda de nouvelles feuilles pousser sur l'arbuste que Ryner venait de dépasser.
— Tu l'as programmé comment ? Enfin… je sais que ce n'est pas le bon mot. Des capsules vont pousser dessus ?
Ryner fit non de la tête, passant les mains sur un autre arbuste. Elle n'utilisait qu'une once de quintessence sur chaque arbre, mais il y en avait tellement et elle l'avait fait tant de fois, chaque jour depuis le service commémoratif, que cela commençait à lui peser. Elle continua en silence jusqu'à ce qu'ils atteignent l'arbre de Zori et ne put s'empêcher de sourire quand Pidge poussa une exclamation de surprise.
— C'est… ?
Ryner effleura le tronc de l'arbuste, où des circuits en cuivre brillaient contre l'écorce pâle et lisse.
— Il va lui falloir encore un peu de temps avant d'arriver à maturité, mais si on ne s'est pas trompées, il pourra stocker et rejouer des enregistrements vocaux, voire même des images. C'est un ordinateur vivant destiné à raconter l'histoire de notre peuple. Zori n'a jamais perdu son amour de l'électronique, tu sais, même s'il n'était qu'un enfant quand les Galras nous ont fait quitter la ville. Je ne voulais pas négliger ce fait dans son héritage.
Pidge se tut un moment et Ryner fit don d'un peu de quintessence à l'arbre de Zori avant de s'agenouiller pour répandre le terreau spécial qui lui permettrait d'étendre ses circuits, qui s'enfonceraient pour la plupart dans le duramen quand l'arbre serait mature.
— Ces arbres, tu dis que ce sont des héritages, finit par dire Pidge, s'agenouillant près de Ryner.
Iel hésita, et Ryner lui passa le sac de terreau, lui indiquant le sol qu'elle n'avait pas encore fertilisé de l'autre côté de l'arbuste.
— C'est un rappel, lui expliqua Ryner. Tout le monde a un héritage. Tout le monde laisse quelque chose derrière lui après la mort. Ces bosquets donnent une forme tangible à ces héritages. Ils nous donnent matière à penser de notre vivant, une façon de modeler consciemment la façon dont on se souviendra de nous.
Pidge émit un petit son pensif et se rassit sur ses genoux, s'essuyant le front en y laissant une trace de terre sombre.
— Tu as un héritage ?
— Oui.
Ryner n'en dit pas plus, même si pour être honnête, elle avait commencé à se demander si l'héritage qu'elle avait conçu en devenant doyenne de sa cellule était toujours celui qu'elle voulait laisser derrière elle. Elle avait enduit cette graine d'une puissante quintessence protectrice de façon à ce qu'une fois arrivée à maturité, elle protégerait son peuple des attaques galras.
Mais son devoir s'était considérablement étendu depuis et elle ne pouvait pas construire un bouclier assez large pour protéger tout l'univers.
C'était peut-être pour cette raison qu'elle avait pris une autre graine d'héritage quand elle avait préparé celle de Zori. Cette graine reposait dans sa poche intérieure, son petit disque de bois n'attendant qu'à être modelé.
Un jour. Pas tout de suite.
Fermant les yeux, Ryner posa à nouveau la main contre l'arbuste de Zori, puis se leva et reprit sa marche.
Matt atteignait ses limites. Une semaine à combattre, puis à enterrer les morts. Aujourd'hui même, ils avaient enfin localisé un des camps de prisonniers qui retenaient les dissidents au régime. Ils avaient quelques pistes pour les autres, mais Keith avait pris sa relève avant que Matt ne puisse les approfondir.
Les prisons de Zarkon avaient un étrange caractère universel. Leur emplacement ou les prisonniers qu'ils détenaient importaient peu. Tout comme ce qu'ils leur infligeaient, que ce soit de terribles expériences, des séances de torture ou des combats à mort, à moins qu'ils n'envoient simplement les prisonniers dans un endroit paumé qui n'intéressait personne.
Matt se voyait dans chacun des prisonniers qu'il avait aidé à sauver et il ne ressentait pas la moindre satisfaction devant cette journée de travail accomplie. Quoi qu'il fasse, il y aurait toujours plus de prisons, certaines bien pires que celles qu'ils avaient trouvées aujourd'hui. Matt ne vivrait certainement pas assez longtemps pour voir le démantèlement de la dernière prison.
Il était retourné au château-vaisseau pour aller se coucher, mais s'était retrouvé à déambuler dans les couloirs, la tête remplie de mauvais souvenirs et de sombres pensées sur ce qui les attendait. Shiro, Nyma et Shay venaient également de finir leur service et étaient allés dormir, relayés par Lance, Keith et Hunk qui aideraient les Olkaris à libérer les autres prisonniers. Pidge était en train de parler à leur mère, qui avait appelé cinq fois le château depuis la fin du premier jour de combat et avait répondu dans les deux secondes quand ses enfants, épuisés, avaient enfin trouvé le temps de retourner son appel.
Matt trouvait que leur mère avait étonnamment bien tenu le coup, étant donné que son lien avec Green lui avait apparemment permis de sentir le déroulement de la bataille d'aussi loin. Pidge, en tout cas, était plus sensible à ses inquiétudes qu'avant et avait pris soin de l'appeler tous les jours depuis.
Normalement, Matt se serait joint à iel, mais là, il se sentait… drainé. Avoir remis les pieds dans une prison galra l'avait trop mis à vif pour qu'il puisse prétendre aller bien en face de sa mère. Ou pire, se retrouver face à elle et lui déballer toute la vérité.
Il s'était attardé au seuil de la pièce un long moment, souriant tandis que Pidge, pelotonné·e dans sa couverture, racontait qu'iel était retourné·e dans le plan astral quand les choses s'étaient calmées. (« C'est génial, maman ! C'est comme si on allait camper, sans les moustiques et les orties ! »)
Matt s'en alla avant d'être remarqué et laissa ses pas le mener où ils le voulaient. Il savait qu'il devrait retourner dans sa chambre : Shiro l'y attendait sûrement et s'il ne se montrait pas très vite, il allait certainement se retrouver avec un petit ami très inquiet sur le dos.
Peu importe. Son esprit partait dans tous les sens et il savait que s'il essayait de dormir maintenant, il n'y arriverait pas et ne ferait que déranger Shiro dans son sommeil.
Il se retrouva sur le chemin de la tour bleue, où s'était installée la Garde. Matt ne connaissait pas leur emploi du temps aussi bien que celui des paladins, mais il était quasiment sûr qu'Akira devait avoir fini sa journée et, s'il y avait bien quelqu'un au château qui savait quand ne pas chercher à trop en savoir, c'était bien lui. Il dégageait une certaine aisance qui donnait l'impression que tout était plus facile autour de lui, et peut-être que si Shiro le trouvait en train de parler à son frère plutôt qu'à se morfondre tout seul, il oublierait de s'inquiéter.
Ce plan tomba à l'eau quand Matt passa les portes de la salle commune de la seconde cohorte. Akira était là, avec plusieurs membres de la Garde que Matt ne connaissait pas, mais il les remarqua à peine. Son attention s'était vissée sur Thace, et il ressentit un élan de colère irrationnelle en le voyant.
— Matt.
Thace pencha la tête de côté et il y avait un petit quelque chose dans sa façon de se tenir qui trahissait son envie de fuir.
— Je devrais peut-être m'en aller…
Matt se mordit la langue, se forçant à respirer. Thace était un allié, même si ce n'était pas sa personne favorite. D'accord, Matt n'avait pas tout à fait digéré le fait que Thace avait en gros ignoré Keith pendant plus de dix ans et qu'il n'avait rien dit quand Keena avait joué les manipulatrices à New Altéa. Mais Keith était convaincu que Thace voulait bien faire et Matt était plutôt d'accord avec lui.
Mais il y avait cette petite voix, renforcée par les prisons galras qu'il venait de visiter, qui n'arrêtait pas de se demander si Thace avait su.
— Restez, dit Matt d'un ton faussement enjoué. Je vous en prie.
Akira plissa les yeux et les regarda tour à tour tandis que les autres pilotes, ayant senti l'ambiance, s'excusaient à voix basse et s'éclipsaient. Les oreilles de Thace s'orientèrent légèrement vers l'arrière, mais il conserva une expression neutre pendant que Matt lui passait devant pour s'installer sur un des fauteuils repoussés le long des murs. Il tint sa langue presque toute une minute, mais il n'arriva pas à rassembler toute la patience dont il aurait besoin pour se lancer dans cette conversation.
— Est-ce que vous… ?
Matt s'interrompit, incapable de trouver les mots. Comment demander à quelqu'un s'il vous avait laissé souffrir ? Comment le faire sans être sûr de vouloir connaître la réponse ?
Thace soupira, lui faisant face.
— Vous voulez parler de ce qui vous est arrivé.
Ce n'était pas une question.
Matt leva le menton, plissant les lèvres.
— Ouais, en fait. Vous étiez au courant ? Pour Vel-17 ?
— Non.
Un mot. Un seul mot, qui lui fit l'effet d'une chape de plomb. Il ne savait pas quoi en penser. Devait-il être soulagé ? En colère ? Il revit le visage des prisonniers galras et serra ses accoudoirs avec tant de force qu'il en eut mal aux doigts.
— Mais vous étiez au courant des autres prisons ? Vous saviez quelles expériences Haggar menait dans ses laboratoires ?
— En partie, dit Thace. J'ai fait ce que j'ai pu pour découvrir les plans de l'Empire et j'ai envoyé ces informations à des gens mieux placés que moi pour intervenir.
Matt rit.
— Vous les avez envoyées à New Altéa qui, d'ailleurs, n'a même pas essayé de dissimuler le fait qu'ils ne voulaient pas gaspiller de ressources pour des missions de sauvetage.
Akira ouvrit la bouche, visiblement mal à l'aise. Un regard noir de Matt suffit à le faire taire.
— Je faisais mes rapports à ma sœur directement, dit Thace, couvrant à la hâte le grondement qui avait commencé à percer dans sa voix. Keena a l'habitude d'agir sans l'approbation voire à l'insu du conseil.
— Oh, croyez-moi, Thace, je suis au courant.
Thace ferma la bouche et Matt ressentit un sentiment de victoire en voyant l'incertitude sur son visage.
Mais il n'en avait pas encore fini. Il se leva, réduisant l'écart qui les séparait. Thace se crispa, un de ses bras retombant le long de son corps, et Matt fit un dernier pas en avant avant de s'arrêter, le fusillant du regard.
— Vous étiez au courant pour l'Arène ? Pour Shiro ?
Le souffle de Thace se coupa, ce qui suffit amplement à Matt. Il ouvrit la bouche avec l'intention de faire éclater sa colère, mais une main le prit par le coude avec fermeté.
Matt se retourna vivement, les lèvres tirées dans une grimace hargneuse.
Shiro lui prit l'autre bras, les traits marqués par l'inquiétude.
— Matt…
La rage le quitta dès qu'il le vit, revêtu de son pyjama en soie noire et les pantoufles de lions que Lance lui avait refilés. Il n'y avait pas le moindre jugement dans le ton de sa voix, mais Matt se sentit soudain très bête. Il jeta un œil à Thace derrière lui, dont le souffle s'était raccourci et les yeux étaient devenus un peu vitreux.
Matt se détacha de Shiro, se tournant vers Thace, avant de renoncer et de reculer jusqu'à la porte. Il n'osa pas regarder Shiro, à l'inquiétude si évidente, ni Akira, qui semblait faire de son mieux pour se faire tout petit. Matt ouvrit la bouche pour s'excuser, mais sa colère remonta en flèche, cette fois-ci dirigée contre lui-même. Des larmes de frustration vinrent lui piquer les yeux et il sentit sa gorge se serrer.
Il réessaya de s'excuser, puis pivota et prit la fuite.
Il avait à peine passé le premier virage qu'il entendit Shiro l'appeler. Il s'arrêta aussitôt, comme s'il venait de percuter un mur.
— Je suis désolé, dit Matt dès que Shiro apparut au coin du couloir. Je n'aurais pas dû faire ça.
Shiro lui prit la main alors qu'il s'apprêtait à se tirer les cheveux et l'attira à lui. Matt se réfugia dans son étreinte, se sentant coupable.
— Ce n'est rien, dit Shiro. La journée a été longue.
— Ce n'est pas une excuse.
Matt enfouit son visage dans l'épaule de Shiro, souhaitant pouvoir oublier le reste du monde et prétendre que les cinq dernières minutes n'étaient jamais arrivées. Il attendit que Shiro rajoute quelque chose, mais il garda le silence, se contentant de le tenir contre lui. Le cœur de Shiro battait contre son torse et, doucement, Matt sentit son corps se détendre.
— J'essaie toujours de me convaincre que ça deviendra plus facile, finit par dire Shiro. Qu'on saura mieux affronter ce qui nous est arrivé.
Matt raffermit son étreinte.
— Je sais.
— Mais ça ne devient pas plus facile, hein ? Pas vraiment. Je veux dire… il y a des bons jours. Plus qu'avant. Mais quand les mauvais jours reviennent, c'est comme si je me retrouvais au point de départ.
Des larmes picotèrent à nouveau les yeux de Matt, amères et défaites, et il les laissa tomber.
— Je ne suis pas en colère contre Thace, avoua-t-il contre le haut de Shiro. Tu vas devoir me forcer à lui dire en face, quand on se sera tous les deux calmés. Je sais qu'il a fait ce qu'il pouvait.
Shiro frotta de petits cercles sur la hanche de Matt.
— C'est quelque chose d'autre qui t'a mis dans cet état, alors ?
— Non, dit Matt. Je ne sais pas. Il y a tant de personnes qui traversent les mêmes épreuves que nous. (Matt recula pour mieux regarder Shiro.) Mon père est toujours porté disparu. Pidge le cherche et je l'aide dès que je peux, mais j'ai l'impression que je devrais en faire plus. Et… Shiro, des gens savaient ce qui nous arrivait. Thace était au courant pour toi. Il est tombé sur le projet Robeast, même si je m'étais déjà échappé à ce moment-là. Et si quelqu'un avait déjà trouvé mon père ? Est-ce qu'on nous le dirait ?
Le front de Shiro se plissa.
— Je ne sais pas, Matt. J'ai envie de dire qu'ils le feraient, maintenant qu'on est alliés, mais… je ne sais pas.
Matt s'affaissa, inspirant son odeur.
— Je craignais que tu me dises ça.
Il ferma les yeux, ravalant une autre vague de colère, puis se força à respirer.
— Et toi, alors ? Tu es stressé, dernièrement. Je peux t'aider ?
— Ce n'est rien d'important.
— Tu sais que tu ne peux pas me mentir, Takashi.
Hésitant, Shiro jeta un œil de part et d'autre du couloir, puis baissa la voix.
— Je ne peux pas t'en parler ici, dit-il. Le château est peut-être compromis.
— Il y a un espion ?
Matt murmura à peine ces mots, mais Shiro lui fit signe de se taire quand même.
— Je ne sais pas. Allura et moi cherchons à en savoir plus. Nous en parlerons à tout le monde à ce moment-là.
Matt jura, une démangeaison prenant racine entre ses omoplates. Un espion au château. Nyma ne s'était donc pas trompée. Ou peut-être que le château était sur écoute ? Matt voulut poser la question, mais se ravisa. Shiro et Allura y auraient certainement déjà pensé et Shiro ne pouvait rien lui dire de plus pour le moment. Pas tant qu'ils ne savaient pas où (et à qui) parler sans danger.
Des bruits de pas le firent sursauter si fortement qu'il percuta le menton de Shiro avec sa tête. Il fit la grimace en se frottant le crâne tandis que Meri et Allura arrivaient devant eux, partageant un sourire et le pas guilleret. Elles marquèrent une hésitation en voyant Matt, qui devait avoir les yeux rougis et les joues mouillées. Il renifla, s'essuyant les yeux en haussant les épaules.
— La journée a été longue, dit Shiro en guise d'explication. Mais on dirait que vous avez de quoi nous remonter le moral.
— Ouais, dit Meri. On était en train d'aider en ville, à trier tout ce qu'on pouvait au poste de commande galra, vous voyez ? On est allées manger un bout avec des Olkaris et on s'est mis à parler du bon vieux temps.
— Du bon vieux temps ? releva Shiro.
Meri agita la main.
— Les Olkaris ont commencé leurs voyages intergalactiques bien avant la plupart des autres espèces. Ils comptaient parmi les plus grands alliés d'Altéa et ils ont encore des archives datant de plus de dix mille ans plus tôt. Je crois qu'avant l'occupation, un groupe essayait de localiser des peuples possédant la technologie ou la force militaire nécessaire pour repousser l'Empire Galra. Bien sûr, les recherches ont été arrêtées quand les Galras sont arrivés, mais une des personnes à qui on parlait était en train d'éplucher ces vieilles archives. Et devinez quoi ?
— Quoi ?
Allura regarda Matt.
— On a une piste pour trouver un maître pygnar.
Karen avait l'impression de s'être perdue en chemin.
Les jours suivants la bataille d'Olkarion filèrent dans un brouillard confus dans lequel chaque bruit l'alarmait et lui faisait attendre le retour de cet horrible sentiment qu'on avait besoin d'elle à l'autre bout de l'univers.
Eli faisait de son mieux pour la distraire en lui donnant des tâches à accomplir qui ne lui retournaient pas autant le cerveau que les textes de loi extraterrestres et les milliers d'années de traités qu'elle devait déchiffrer.
— Rappelle-moi pourquoi on fait ça ? demanda-t-elle en regardant des bouts d'interviews menées par Yvis auprès d'Olkaris reconnaissants.
Eli retira son casque et s'affaissa contre le dossier de son siège, se frottant les yeux, rougis à force de regarder son écran.
— Pour informer, Karen. Tout le monde ne peut pas se battre, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut rien faire pour aider. Tu sais quels sont les deux plus gros obstacles de Voltron à l'heure actuelle ?
— Les dix mille ans de règne ininterrompu de Zarkon et le fait qu'il n'y a que cinq lions dans l'univers ?
— Non.
Eli leva le doigt, s'interrompit, puis le pointa sur elle.
— En fait, tu n'as pas tout à fait tort pour le second point. Mais non, leurs deux plus gros problèmes, là, c'est, de un, le nombre. Nous n'avons pas forcément besoin de lions en plus, mais il nous faut davantage d'alliés. De deux, et c'est lié, Zarkon a fait du bon travail pour détruire toutes les lignes de communication qu'il ne contrôle pas, ce qui veut dire que si Voltron n'a pas visité une planète en particulier, il y a de grandes chances qu'elle ne soit pas au courant de son existence.
— Je vois.
Eli prit la bouteille remplie de ce liquide vert vif qui servait de soda à New Altéa.
— On informe, répéta-t-il avant de prendre une gorgée. Il faut que les gens sachent qui est Voltron et quel est son rôle, et il faut qu'on informe la population de l'aide qu'elle peut apporter ; au combat, certes, mais aussi pour ce qui a besoin d'être fait.
Karen se tourna à nouveau vers son écran, où une Olkari en larmes racontait comment le paladin rouge l'avait protégée des lasers jusqu'à ce que la princesse abatte l'ennemi. Elle se demanda si elle parlait de Matt ou de Keith et s'ils avaient été blessés au passage.
— Donc… (Elle mit la vidéo sur pause.) On crée de la propagande.
— Pas de la propagande, répliqua sèchement Eli. Vois-nous plutôt comme des journalistes qui couvrent une histoire d'intérêt public. Nous n'allons pas mentir, nous n'allons pas diaboliser les Galras, nous n'allons pas créer la peur ou essayer de culpabiliser les gens à faire la guerre. Nous sommes simplement en train de leur raconter ce que Zarkon ne veut pas qu'ils sachent et nous leur indiquons à qui s'adresser pour plus d'informations s'ils ont envie de nous venir en aide.
Hochant doucement la tête, Karen effleura son lien mental, se rassurant sur l'état de Pidge (et de Ryner).
— Alors ce n'est pas pour me rappeler, de façon très peu subtile, que mes enfants sauvent des vies ?
Eli se figea.
— Ça dépend… Ça fonctionne ?
Karen soupira. Reculant son siège, elle lui offrit un sourire fatigué et se dirigea vers la porte.
— Je vais me promener, si ça te va. Je reviens.
— Ok.
Eli avait l'air coupable, même si ça ne changeait pas grand-chose.
Parce qu'elle savait que Pidge et Matt faisaient quelque chose d'important. Elle savait qu'ils aidaient l'univers et que des milliards de personnes leur devaient la vie. Ce n'était pas le problème.
Le problème, c'était qu'elle restait assise à se tourner les pouces pendant qu'ils risquaient leur vie. Le problème, c'était qu'à chaque fois qu'elle visitait les Mendoza, elle remarquait que Luz et Matéo passaient rarement plus d'une heure sans poser de questions sur Lance, ce qui figeait le sourire de Ramon. Le problème, c'était que la famille de Val était sur le point de craquer. Carmen, qui avait accusé Karen d'être responsable de la mort de Val, venait désormais chercher conseil auprès d'elle car elle n'avait pas d'autre choix.
Sebastian allait de moins en moins bien, lui avait rapporté Carmen. Il s'était plongé dans le silence quand Lance et Val avaient disparu de la Garnison, mais elle avait espéré que les retrouver en vie l'aiderait. Sauf qu'il s'était enlisé dans la dépression et quittait rarement sa chambre. Karen ne l'avait pas vu lors de sa dernière visite.
Karen aidait Carmen du mieux qu'elle pouvait, bien sûr, mais elle n'avait pas le moindre conseil à lui offrir, autrement elle aurait pu le mettre en pratique elle-même pour faire taire la petite voix qui lui disait que Pidge allait mourir un jour sans qu'elle ne puisse rien faire pour l'aider.
Elle voulait se mettre en colère contre Green pour lui avoir imposé ce lien, mais c'était elle qui avait fait ce choix. Elle n'avait pas bien réfléchi aux conséquences, et alors ? Elle savait quand Pidge avait besoin d'elle, et alors ? Ce lien ne changeait pas le fait que Karen était avocate, pas soldate.
Soutiens-nous, avait dit Green. Comme si c'était aussi simple. Comme si apprendre à rédiger un traité entre planètes était important quand ses enfants étaient en train de se battre, seuls.
Elle devrait en faire plus.
Karen se retrouva devant l'Assemblée, un plan à moitié formé en tête. C'était absurde et personne n'allait vouloir l'aider, ce qui serait certainement pour le mieux. Ce n'était sûrement pas ce que le lion vert escomptait quand il avait donné sa condition pour se lier à Karen.
Après avoir parlé à la réceptionniste, Karen dut attendre, se sentant vraiment déplacée dans le grand hall de l'Assemblée. Les murs étaient faits d'une pierre noire striée qui reflétait la lumière, lui donnant l'impression d'avoir mis les pieds dans un temple pour Hadès. La pauvre Perséphone de retour de son congé d'été, résignée à attendre la fin d'un énième long hiver au royaume des morts.
— La situation est très instable. Si on veut agir, c'est maintenant que ça se passe.
— Vraiment, Bel ? Tu veux qu'on en parle ici ?
Karen pivota, essayant de retrouver à qui appartenait l'autre voix. Elle l'avait déjà entendue quelque part. Il lui fallut un moment pour trouver la paire, la plus grande des deux ayant entraîné l'autre dans un coin sombre du hall. Le plus petit, Bel, semblait Galra au premier abord, mais ses pupilles trahissaient un métissage, et il se ratatinait devant l'autre, une grande Galra aux cheveux magenta que Karen avait déjà vue en compagnie de Kolivan à de multiples occasions.
Ce n'était pas ses affaires.
Karen se tourna à nouveau vers la réceptionniste et lui sourit poliment, ignorant le murmure presque inintelligible qui portait dans le hall, mais ça la titillait. Les secrets n'avaient rien de révolutionnaires pour des officiers du gouvernement, mais là, ça bordait la clandestinité, et Karen avait eu assez de ça avec son propre gouvernement, dernièrement.
Elle résista encore un peu, puis commença à explorer la salle, le regard rivé sur les mosaïques au plafond en essayant de se donner l'air d'une touriste émerveillée par un monde extraterrestre. Tant qu'elle serait à New Altéa, elle ne pourrait pas éviter de se démarquer, mais elle pouvait faire en sorte de paraître inoffensive.
— … m'en charger, disait la femme.
— Keena–
— J'ai dit que je vais m'en charger.
Bel gronda.
— Ce n'est pas toi qui m'inquiètes. Tu es sûre qu'il est à la hauteur ? Il est un peu…
Keena plongea dans un brusque silence et, même à trois mètres de là, Karen sentit la température chuter.
— Je ne te le dirai qu'une fois, Bel, alors écoute-moi bien.
Elle fit un pas en avant et Bel grogna quand son dos percuta le mur.
— Ne remets plus jamais en question les compétences de mon fils. Jamais.
Oh.
Soudain, ça lui revint : elle connaissait cette femme, au moins de nom. Matt avait déjà mentionné Keena deux ou trois fois, les lèvres plissées et le ton grogneur, ce que Karen faisait sembler de ne pas entendre.
C'était la mère de Keith.
D'emblée, cette conversation clandestine lui parut encore plus suspecte.
Karen prit une profonde inspiration, tentant de calmer la vague de colère subite qui lui était venue. Elle ne pensait pas avoir fait tant de bruit que ça, mais Keena tourna brusquement la tête et plissa les yeux en la regardant. Karen lui rendit son regard, lui tenant tête malgré son instinct primaire qui lui criait de se mettre à l'abri.
Je n'ai pas peur de vous.
— Karen ?
Avec un sursaut, Karen se détourna de Keena et vit Kolivan qui l'observait, la tête penchée de côté. Il aperçut Keena derrière elle et fronça les sourcils.
— Vous vouliez me voir ?
— Oui.
Karen se redressa, le cœur battant à tout rompre. Maintenant qu'elle était là, elle se sentait idiote et se demandait si ce n'était pas trop tard pour reculer.
Soutiens-nous, avait dit Green.
Eh bien, Karen ne savait pas si c'était quelque chose qu'elle était en mesure de faire, mais elle pouvait essayer. Elle leva le nez pour rencontrer le regard de Kolivan.
— Je comprends si vous n'avez pas le temps de vous en charger personnellement, mais je ne sais pas à qui d'autre m'adresser.
— Vous êtes la mère de deux des paladins de Voltron, commenta Kolivan. Je pense pouvoir me libérer.
Karen sourit, même si elle avait plutôt envie de hurler.
— Merci. Mais je pense que vous devriez attendre d'avoir écouté ma requête avant de me promettre quoi que ce soit.
— Voilà des paroles pleines de sagesse. Qu'avez-vous à me demander ?
Soutiens-nous. Autant que tu le peux.
— Je dois apprendre à me battre, dit Karen. Et je veux que vous m'entraîniez.
