Note de la traductrice : Coucou ! Je suis de retour pour ce début d'année 2024 ! Au programme : un chapitre tous les dimanches de cette deuxième partie de Shadow of Stars. Il y a encore une fois 15 chapitres, donc de quoi vous accompagner un petit moment.

Je vous souhaite à tous une bonne lecture et à bientôt !

Précédemment : Après la publication d'une vidéo annonçant le retour de Voltron, les paladins se sont séparés. Keith, Lance et Thace sont allés sur la planète natale des Galras, où un soulèvement se prépare. Keith a rejeté le plan de sa mère de faire de lui le nouvel empereur, mais il sait qu'elle ne va pas abandonner aussi facilement. De leur côté, Hunk et Shay ont partagé leur temps entre le Château des Lions pour y chercher la taupe et les planètes sous occupation impériale qui les ont appelés à l'aide.

Six mois se sont écoulés depuis.


Chapitre 16

Nezai

La fin débuta dans la solitude.

Quelque part, au loin, existait la conscience de ce qui allait venir. Douleur, malheur, horreur croissante dissimulés dans l'ombre. Les autres étaient morts, mouraient ou allaient mourir bientôt. Impossible de dire combien de temps s'était écoulé depuis que Lealle

Non.

Une vague de souffrance emporta la pensée au large, l'enterrant sous une montagne de deuil et de regret. Personne n'aurait pu faire les choses différemment, personne n'avait su ce qui allait se passer. Mais il restait les « et si » et les « si seulement ». « Et si on avait su. » « Si seulement on avait été là. »

Si seulement la culpabilité n'avait pas étouffé la vérité, si seulement le déni n'avait pas retardé l'intervention.

Et si les choses n'en étaient pas arrivées là.

Arrête.

C'était désormais trop tard. Il n'y avait plus que la solitude et le silence, un hangar plongé dans une pénombre teintée de rouge par la barrière à particules qui s'était levée presque aussitôt. La conscience titillant les bords du néant, la douleur empêchant le véritable sommeil.

Pourquoi ?

Keturah n'était plus là.

Je ne comprends pas.

Keturah n'était plus là, son esprit fermé, le lien rompu sec et net avant que Zarkon ne puisse l'exploiter. C'était nécessaire, mais tous les rouages et conduits de son être se rebellaient. La perte l'élançait toujours quelque part tout au fond, une fibre d'impuissance, une souffrance infinie qui éclipsait tout le reste. Keturah était toujours en vie, mais ça lui faisait mal comme si elle était morte, et la douleur ne se relâchait pas au fil du temps.

Il n'y aurait aucun sauvetage, ni maintenant, ni assez tôt pour que cela change quoi que ce soit. La seule chose à faire était de renvoyer le bayard au château, où il serait en sécurité jusqu'à l'apparition du successeur de Keturah.

Ensuite, tout ne fut plus que douleur.


Keith se réveilla doucement, les vestiges de son rêve se détachant de lui comme de la dentelle usée. Les images s'étaient détériorées sur la fin, cauchemars se mêlant aux souvenirs de Red pour créer un film horrifiant de yeux jaunes, de souffrance, de Keturah en personne tapant contre le bouclier de Red, la suppliant de la laisser entrer.

Quelque chose s'agita en lui à l'écho de cette dernière image, malaise et culpabilité s'entremêlant et culminant dans un tourment semi-conscient qui s'éteignit quand il se sortit du lit.

Red ? fit-il mentalement, se frottant les yeux pour chasser le sommeil. Qu'est-ce que c'était que ça ?

Elle lui fit parvenir des excuses indistinctes, bien trop loin pour quoi que ce soit d'autre. Si loin que sa présence était rarement plus qu'une petite bille de feu au coin de son esprit. Ces rêves l'avaient plus surpris que contrarié, même si, bien sûr, son cœur se serrait au rappel que Red avait perdu son ancien paladin dans la violence et le deuil. Keturah s'était jetée sur le chemin de la flotte de Zarkon après la mort de Lealle, trop enfoncée dans sa douleur pour voir qu'elle ne faisait que s'autodétruire. Red n'en parlait jamais en détail et l'IA de Keturah ne savait rien de ses derniers jours. Son corps avait été perdu en même temps que le lion rouge, si bien qu'il n'y avait pas eu de dernier transfert de souvenirs.

Le peu que Keith savait de la trahison de Zarkon lui venait de Coran, et Keith n'allait pas le forcer à lui en parler en largeur.

Ce qui s'était passé avait dû marquer Red plus profondément qu'elle ne le montrait si elle en rêvait encore aujourd'hui, si fortement que les échos de ces songes arrivaient jusqu'à Keith au cœur du 301, l'un des plus grands abris qui parsemaient la surface de la planète mère. Ils avaient dû dissimuler Red dans la grande étendue sauvage et inhabitable en dehors des cités-dômes et, même si Keith ne perdait jamais complètement de vue sa présence dans son esprit, il passait des jours entiers sans communiquer directement avec elle.

Elle avait détesté que Matt parte sans elle et avec Keith si loin d'elle depuis des mois, elle était presque inconsolable.

Elle se replia sur elle-même, tirant sur les lambeaux de ses souvenirs comme pour les ranger quelque part où Keith n'aurait pas à les voir. Il persista un peu, brièvement, ignorant si le rêve était le résultat de leur lien qui s'approfondissait, permettant à Red de lui transmettre quelques souvenirs, ou si Red était simplement en train de s'appesantir sur le passé.

Quoi qu'il en soit, elle ne voulait pas en parler, et Keith n'était pas en mesure d'insister. Il alluma le réveil à côté de son lit. Il était encore tôt, mais après ce cauchemar, il ne pensait pas pouvoir retrouver le sommeil. Autant entamer en avance les préparatifs de la journée.

Thace était déjà debout quand Keith émergea, comme d'habitude. Quand ils avaient installé leur base d'opérations dans ce petit appartement du 301 et que Thace avait déclaré qu'il ferait son lit dans le salon, Keith avait craint de le déranger, mais Thace ne semblait jamais dormir. En tout cas, Keith ne l'avait jamais vu faire.

Keith lui fit un signe de tête en se dirigeant vers le placard qui contenait leurs rations. Au cours de ces six mois sur la planète galra, sa relation avec Thace s'était détendue. Il ne faisait toujours pas entièrement confiance à son oncle et ne dirait certainement pas qu'ils étaient proches, mais ils avaient trouvé leur rythme, si bien que Keith ne se crispait plus dès qu'il se retrouvait seul avec lui. C'était dû, en grande partie, aux efforts de Lance pour les réconcilier. Keith et Thace partageaient une haine des brise-glaces, mais il fallait bien reconnaître qu'ils avaient fonctionné et lancé une conversation, aussi maladroite qu'elle avait pu être.

C'était plus facile maintenant que Thace ne lui apparaissait plus tant que ça comme un étranger. Ils avaient conclu une trêve et si Keith n'était pas encore tout à fait convaincu que Thace n'envoyait pas de rapports quotidiens à Keena, il savait qu'il pouvait compter sur lui pour protéger ses arrières en mission.

Il fut tout de même soulagé quand Lance se réveilla une demi-heure plus tard et les rejoignit dans la cuisine avec un « bonjour » enjoué avant de se pencher pour déposer un baiser sur la joue de Keith.

Keith s'empourpra, ses oreilles se plaquant en arrière tandis qu'il jetait un regard gêné à Thace, qui faisait au moins l'effort de paraître concentré sur sa tablette holographique, même si une de ses oreilles était orientée dans leur direction.

Ce n'était pas que Keith n'appréciait pas les baisers de Lance (la légèreté qui l'envahissait dès que leurs mains se frôlaient ne s'était pas tout à fait dissipée), mais ces six derniers mois avaient été si chaotiques, passés à chercher à entrer en contact avec la résistance locale, qu'il n'y avait pas vraiment eu le temps pour… eh bien, quoi que ce soit d'autre. Certainement pas pour s'habituer à cette relation. Et que Thace soit dans les parages n'aidait pas du tout.

Heureusement, Lance était très compréhensif et ne semblait pas contrarié par l'hésitation de Keith. Il sourit simplement, lui caressant le bras du bout des doigts avant d'aller se prendre une barre de ration et s'asseoir à côté de lui à la petite table.

— Alors, dit-il. Qui est prêt pour un petit cambriolage ?


— Et si les Galras reviennent ? Nous n'avons pas d'armée. Nous ne pouvons pas les combattre !

— Nous n'avons pas le choix, dit le ministre Tchell, les bras croisés sur son torse. Nous sommes en guerre contre les Galras, que nous le voulions ou non.

Sa voix fluette et bourdonnante était difficile à comprendre, mais Hunk ne pouvait pas ignorer la morsure du ressentiment dans ses paroles… et dans ses quatre yeux qui le foudroyaient du regard. Hunk avait fait de son mieux pour faire profil-bas. Il n'aurait même pas été présent si les survivants du gouvernement shlanndais n'avaient pas insisté pour que lui et Shay assistent à ce comité d'urgence. Il avait désormais une douzaine de regards posés sur lui et les antennes en forme de fronde de Tchell se balançaient avec satisfaction.

— J'imagine que nous ne pouvons pas compter sur l'aide des illustres paladins de Voltron à l'avenir ?

C'était une question rhétorique, mais également la pique de trop. Hunk était épuisé, après deux jours de combat non-stop. Il avait mal partout, n'avait plus la moindre force mentale et, pour être honnête, il avait juste envie de retourner au château et de dormir une semaine entière.

Mais non. Il devait rester assis là et sourire devant la foule de Shlanndais terrifiés qui comptaient sur Voltron pour leur montrer comment faire face à leur liberté nouvelle, et en plus, le ministre Tchell avait passé la dernière heure à saisir chaque occasion d'insinuer que Hunk et Shay étaient l'ennemi.

L'indignation s'empara de Hunk et il se redressa, ignorant la main de Shay qui cherchait à le retenir.

— Bien sûr que nous allons vous aider si Zarkon revient à la charge, gronda-t-il. C'est notre boulot. Et ne faites pas comme si nous avions lancé les hostilités. Zarkon avait déjà planté ses griffes dans Shlannda. C'est pour ça que nous sommes là, vous savez ? Parce que votre peuple nous a appelés et nous a raconté que l'Empire emportait vos ingénieurs ? Qu'il dépouillait votre planète de ses ressources et vous payait un dixième de leur valeur ?

— Hunk, chuchota Shay. Je ne pense pas que–

— Oh, attendez, continua Hunk. Oh, mais c'est vrai. C'est vous qu'on payait pour laisser les gars de Zarkon vous marcher dessus.

Les espèces d'oreilles-antennes-frondes de Tchell se dressèrent abruptement, ses quatre yeux à facettes se plissant. Un sifflement en cliquetis s'éleva de sa gorge, repris en écho par plusieurs autres ministres shlanndais. C'était une espèce curieuse, à mi-chemin entre des amphibiens et des insectes avec une deuxième paire de jambes et des plaques en chitine sur le torse. Leurs bruits de colère se rapprochaient beaucoup du bruissement d'un nuage de frelons en furie.

— Qu'êtes-vous en train d'insinuer, Paladin ?

— Rien du tout, répondit précipitamment Shay, fredonnant ce qu'un coin de l'esprit de Hunk reconnut comme une mélodie apaisante.

Yellow joignit sa voix à la sienne, parvenant à véhiculer l'image d'un chat géant faisant la toilette à un chaton débraillé.

Hunk leur adressa à tous les deux l'équivalent mental d'un regard noir et s'avança vers Tchell.

— Elle a raison. Je n'insinue rien du tout. Vous savez ce que vous avez fait. Vous avez tourné le dos à votre peuple. Je pense que la vraie question à se poser maintenant, c'est si vous n'allez pas changer d'avis et vendre votre planète dans l'espoir de revenir dans les bonnes grâces de Zarkon.

Hunk leva les mains tandis que le chuintement furieux s'intensifiait.

— Hé. Rejoignez la Coalition ou non. Franchement, je m'en fiche. Contrairement à vous, Voltron n'est pas du genre à profiter de la souffrance des gens ordinaires. On vous mettra en contact avec des personnes qui peuvent consolider les défenses de votre planète et on reviendra se battre pour vous si la clique de Zarkon rapplique. Alors n'allez pas prétendre qu'on est les méchants parce qu'on a cherché à résoudre la situation.

Shay agita les mains, essayant d'apaiser les antennes qui s'étaient mises à frémir le long de la diatribe de Hunk, et il la laissa prendre le relais. Hunk en avait assez. Assez de Tchell, assez des ministres. Assez d'être le punching-ball de personnes qui se satisfaisaient pleinement du statu quo imposé par Zarkon. Au moins, quelques ministres semblaient avoir été enhardis par le discours de Hunk. Ils firent taire promptement les rétorques balbutiantes de Tchell et dirigèrent la conférence vers des sujets plus terre-à-terre, notamment la fourniture de nourriture, de médicaments et d'abris aux habitants qui avaient dû être déplacés à cause des combats ou de l'occupation impériale à laquelle le combat avait mis fin.

Au moins, Vich et Illor, les deux majors de la Garde assignés à cette mission, semblaient amusés par cette débâcle. Ils avaient déjà dirigé une demi-douzaine de projets de reconstruction, si bien qu'ils se glissèrent facilement dans la discussion avec des sourires aimables et des suggestions concrètes qui fit sortir de sa carapace morose une autre large portion de l'assemblée.

Le regard de Shay ne quitta pas Hunk un seul instant tandis qu'il se repliait dans un coin. Le plafond du ministère s'était écoulé durant la bataille, découvrant le ciel, où le soleil se couchait dans une explosion de lumière. Il soupira, la colère s'échappant de lui, et murmura des excuses.

— Pas besoin de me le dire, dit-il en se massant le front. Je sais que j'aurais pu mieux réagir.

— Tu es fatigué, dit Shay factuellement.

Une simple déclaration, mais la commisération dans sa chanson avait plus de poids que tout ce qu'elle pourrait dire. Shay aussi était fatiguée. La bataille de Shlannda s'était étirée sur près d'une semaine, les deux derniers jours sans pause, et ni l'un ni l'autre n'avait réussi à chiper plus que quelques petites heures de sommeil par-ci par-là depuis que ça avait commencé. Hunk avait vu pire depuis ses débuts en tant que paladin ; le peuple d'ici avait au moins conservé son mode de vie et sa liberté. Mais c'était épuisant et les piques mesquines de Tchell n'auraient pas pu tomber à un pire moment.

Heureusement, la réunion ne dura pas beaucoup plus longtemps. Vich et Illor obtinrent l'aval des ministres et s'en allèrent rassembler des volontaires pour les opérations de secours, les ministres se dispersèrent, Tchell et ses plus proches alliés jetant une dernière série de regards noirs à Hunk, et ce dernier et Shay entamèrent le pénible chemin du retour jusqu'au lion jaune.

La ville, autrefois une métropole dynamique, ressemblait désormais aux vestiges d'un ancien château, de grands murs tenant toujours debout autour de tas de décombres. Le cœur du combat s'était déroulé ici et la majorité de la population avait été abritée dans des caves et des sous-sols qui s'en étaient globalement mieux tirés que les bâtiments à la surface, même si personne n'avait été vraiment en sécurité nulle part.

Hunk fit de son mieux pour ne pas penser au nombre de morts, se concentrant plutôt sur la présence de Yellow droit devant et la promesse d'une bonne nuit de sommeil.

Bientôt. Ils devaient encore s'occuper de quelques détails avant.

Des gens du coin s'étaient rassemblés sur la place où Yellow s'était posée, une poignée d'enfants s'étant même aventurés en dehors de l'ombre des bâtiments. Ils se dispersèrent en voyant Hunk approcher.

— Tout va bien, les rassura Hunk, s'agenouillant pour se mettre au niveau du plus courageux du groupe, un enfant à la plaque verte, encore un bambin à en juger son regard émerveillé et sa démarche chancelante. Tu veux rencontrer Yellow ?

Un cliquetis vif s'échappa d'un des passants et l'enfant serra les bras contre son torse avant de tourner les talons et de s'enfuir de cette démarche ondoyante propre aux locaux. Hunk soupira, mais il était trop fatigué pour partir à la poursuite d'un groupe d'enfants pour leur assurer qu'ils pouvaient s'amuser avec Yellow s'ils en avaient envie.

Il se releva donc, tout son corps protestant le mouvement, et suivit Shay jusqu'au cockpit, où elle lui indiqua de prendre le siège du pilote. Elle s'accroupit à côté de lui, prenant équilibre sur ses hanches. Hunk ne voyait toujours pas comment cette position pouvait être confortable, mais c'était comme ça que se reposait Shay et il était assez las pour prendre le siège sans se plaindre. Bredouillant un peu avec les contrôles, il finit par lancer un appel au lion noir.

Shiro répondit presque aussitôt, ce qui voulait dire qu'il devait déjà être dans son lion pour une mission ou pour parler à quelqu'un d'autre. Hunk se creusa la cervelle, cherchant à se rappeler si Shiro avait été au milieu d'un truc la dernière fois qu'ils s'étaient parlé, mais il ne se souvenait que de la bataille qui s'étirait sans fin et de son épuisement.

— Salut, dit Shiro, le souffle un peu court.

Son regard passa de Hunk à Shay, encaissant leur posture avachie et les cernes sous les yeux de Hunk.

— Comment ça se passe ?

— Le combat est fini pour le moment, dit Hunk. Les dernières forces de Zarkon se sont retirées il y a quelques heures. Les hommes d'Akira sont en train d'aider le peuple à lancer les reconstructions. On est censés te demander de dire à Coran de contacter Olkarion pour tout le tralala défensif.

Hunk agita la main et s'affala dans son siège. Ils avaient fait ça suffisamment souvent pour que Shiro sache de quoi il parlait. Rien ne pouvait se mesurer aux défenses de New Altéa (et désormais de la Terre), mais Olkarion n'avait presque rien à leur envier et possédait une bonne rotation d'ingénieurs à envoyer aux planètes nouvellement libérées pour les protéger contre des représailles. Un petit appel à Coran et Shlannda aurait son propre système de sécurité avant même que Hunk ait payé sa dette de sommeil.

— Je m'en occupe tout de suite.

Shiro marqua une pause et Hunk se secoua en se prenant à somnoler. Shiro retint un sourire.

— Qu'en est-il de vous deux ? Vous avez l'air épuisés.

— On l'est, dit Hunk. Surtout avec la politique.

Shay lui tapa la jambe.

— Le combat a été long, mais nous nous en sommes sortis indemnes. Nous avons simplement besoin d'un peu de repos.

— Vous l'avez bien mérité, dit Shiro. Mais comment ça se présente, niveau politique ? Vous pensez que les Shlanndais seraient prêts à rejoindre la Coalition ?

Hunk se mit à rougir.

— Euh… en parlant de ça…

Shiro fronça les sourcils.

— Je… m'en suis peut-être un peu pris aux ministres. Ils essayaient de faire de nous les méchants, Shiro ! Pourquoi est-ce qu'ils font ça ? C'est toujours la même chose. Toujours, oh, des nôtres sont morts à cause de vous. Oh, non, maintenant, Zarkon va nous détester. Vous auriez dû nous laisser souffrir et mourir de la main de l'Empire. Mais merde, c'est quoi leur problème !

— Je sais, dit Shiro. Crois-moi, je sais.

Hunk leva un pied sur son siège et enroula les bras autour de sa jambe.

— Je ne comprends pas. Ce n'est pas possible de vouloir que les choses soient restées comme elles étaient. Si ?

Shiro poussa un long soupir, son regard se posant quelque part en dehors du champ de la caméra.

— Pour certaines personnes, si. Tu as remarqué comment Zarkon s'y prend, pas vrai ? Il ne rend pas la vie misérable à tout le monde. Il ne peut pas faire ça, ou son empire se serait effondré il y a longtemps. Ce genre de régimes… ils survivent en s'assurant que la plupart des gens sont suffisamment contents pour ne pas causer de problèmes et en rappelant à ceux qui ont envie de se rebeller ce qui leur arrivera s'ils ne rentrent pas dans le rang.

— Alors ça leur va de laisser le peuple s'affamer parce que Zarkon lance un os aux ministres de temps à autre.

— Ce n'est pas le cas de tout le monde. Ni même de la majorité d'entre eux. Et plus la Coalition devient forte, plus on peut prouver que la liberté est une option durable, plus les gens se rangeront à cette idée.

Shiro se concentra à nouveau sur Hunk, le teint blafard et les traits tirés. Hunk se demanda combien de fois il avait affronté ce genre de situation, seul en plus de ça. Jusqu'à récemment, Shiro et Coran, et parfois Akira, étaient ceux qui géraient tous les détails diplomatiques.

Hunk avait offert de s'occuper de tout sur Shlannda après le dernier message de Lance. Après une conversation avec Shiro, Lance avait trouvé qu'il avait l'air sur le point de s'effondrer. Il n'a peut-être pas envie de le montrer, mais si tu peux faire quoi que ce soit pour l'alléger…

Hunk avait aussitôt accepté et voilà comment il s'était retrouvé face à des politiciens de carrière qui ne se souciaient que de leurs petites vies pépères en plein régime impérial. Autant dire qu'il ne s'était pas attendu à ça.

— Zarkon a fait en sorte que tout le monde ait un intérêt à maintenir le statu quo, dit Shiro avec sympathie. Pour la plupart, ces gens n'ont jamais rien connu d'autre et ont entendu parler de ce qui arrivait à ceux qui échouaient dans leur rébellion. Dans ces conditions, ce n'est pas grave si ta vie n'est pas terrible. Ça pourrait être pire et tu as peur de t'attirer des ennuis.

Shay serra la cheville de Hunk, une compassion épuisée se glissant dans la chanson.

— Je comprends leur réticence, dit-elle. Je peux voir maintenant que l'intervention de Voltron était une bonne chose pour mon peuple, mais c'était dur de croire que les choses pourraient changer. Rax, il… Les craintes de mon frère n'étaient pas sans fondement. Si vous n'aviez pas réussi à nous libérer, si les Galras vous avaient repoussés, nous en aurions subi les conséquences. Ce n'aurait pas été la première fois.

Le ventre de Hunk se noua tandis que de vagues souvenirs remontaient dans le lien. Des rumeurs de massacre, des Balmérans pendus au-dessus des puits de mine en guise d'exemple. Le chagrin de Shay et une vieille terreur le prirent à la gorge et il s'affaissa.

— La meilleure défense de Zarkon, c'est son contrôle des réseaux de communication, dit Shiro. C'est pour ça que notre combat est si difficile. Tant que l'Empire est maître de sa propagande, on devra repartir de zéro sur chaque planète. Mais il faut se rappeler qu'il y a des gens qui voulaient cette liberté. Qui se sont battus pour elle. Les ministres vivaient dans leur bulle et leur vision ne représente pas nécessairement celle de leur peuple. Va à la rencontre des gens ordinaires après t'être reposé. Tu te sentiras mieux.

Hunk se força à sourire, même s'il avait l'envie furieuse, sauvage, de démolir le gouvernement shlanndais pour en rebâtir un meilleur. Il s'en sentit honteux avant même que l'idée ne fasse complètement son chemin dans son esprit et la repoussa aussitôt. Shiro et Allura leur en avaient déjà parlé à tous, quand ils commençaient à se séparer pour des missions en solo.

Le but de Voltron était de combattre l'Empire Galra, de le repousser, pas de prendre sa place. Les paladins ne devaient pas s'impliquer dans le gouvernement des planètes, même si le peuple le demandait. Les alliances étaient une chose, mais la Coalition ne devait pas devenir un nouvel empire.

Hunk soupira, enfouissant son visage entre ses bras.

— Je suis nul en diplomatie.

Shiro eut un petit rire.

— Ça s'apprend, Hunk, crois-moi. Tu n'es pas le seul qui a envie de secouer ces gens jusqu'à leur inculquer un peu de bon sens.

Surpris, Hunk leva les yeux, étonné par le sourire en coin sur le visage de Shiro. Accompagné du gloussement étouffé de Shay, cela lui tira un sourire, et il pencha la tête de côté.

— C'est vrai ? Mais tu as toujours l'air si… impassible.

— Je sais contrôler mes émotions, dit Shiro, et Allura m'a appris comment m'y retrouver dans la langue de bois et les pirouettes sociales du monde politique. (Il se frotta la nuque d'un air renfrogné.) Ne te méprends pas, je déteste toujours ça. Mais j'en ai compris l'utilité.

Hunk poussa un soupir.

— Ouais, j'imagine.

— Hé.

Shiro laissa retomber sa main, le regard soudainement intense. Hunk eut l'impression de pouvoir sentir son esprit effleurer le sien, même s'ils étaient séparés par des galaxies entières et qu'Allura n'était pas là pour débloquer tout le potentiel du lion noir.

— Tu n'as pas à te forcer. J'apprécie ton aide, mais ça ne vaut pas le coup si ça te rend misérable. Je peux passer à Shlannda dans quelques jours et on est en train de préparer une conférence au sommet pour parler à tous nos alliés potentiels et confirmés en même temps. Alors ne te stresse pas trop pour ça.

La culpabilité retourna l'estomac de Hunk, à peine apaisée par la solidarité de Shay. Il avait voulu libérer Shiro d'un poids et cela s'était complètement retourné contre lui.

— Non, dit-il. Je veux le faire. Ça sera peut-être plus facile quand je ne serai plus à deux doigts de m'écrouler.

Shiro pouffa.

— C'est sûr. Ce sera toujours frustrant, mais… Hunk, tu ne le vois peut-être pas encore, mais si je peux apprendre la diplomatie, alors toi aussi.

— Tu crois ?

— Oui. Toi et moi, Hunk ? On ne se laisse pas marcher sur les pieds et c'est un avantage quand tu sais t'en servir correctement. Tu es passionné, tu te soucies des gens ignorés par trop de politiciens et tu ne t'éloignes jamais de tes convictions. Certes, tu vas froisser quelques plumes. Pour être honnête, je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose. Il faut juste que tu apprennes à manier le langage politique. À parler de façon à ce qu'ils t'écoutent au lieu de te voir comme un enfant doublé d'un étranger qui ne sait pas du tout de quoi il parle.

Hunk rougit malgré lui, ne sachant quoi répondre.

— Merci, Shiro. C'est… ça me touche beaucoup.

— Ce n'est que la vérité. Rappelle-moi à ton réveil et je te donnerai quelques conseils. Ou peut-être que tu peux en demander à Allura, si elle est disponible. Elle est bien plus douée que moi pour ce genre de choses.

Hunk sourit.

— D'accord.

Un bâillement l'interrompit, ancré dans tout son corps, l'enjoignant à dormir.

— Mais ouais. Repos d'abord. Shay, tu… ? Oh.

Il trouva Shay assoupie contre son siège, la respiration profonde et régulière.

— Voilà qui répond à ma question. Merci de m'avoir remonté le moral, Shiro. Je te rappelle plus tard.

— À plus, dit Shiro. Dormez bien.


Depuis son arrivée sur la planète autrefois appelée Daibazaal, Lance avait pu apprécier la puissance dévastatrice d'une attaque de vkullor. Que cette attaque en question soit arrivée plus de dix mille ans plus tôt n'avait pas d'importance. Elle maculait toujours la planète comme une blessure ensanglantée qui ne s'était jamais complètement refermée. Cela ne s'arrêtait pas au cratère irrégulier qui découpait la planète en plein cœur, formant des montagnes aux formes étranges à l'horizon. Cela ne s'arrêtait pas aux débris soulevés par le choc, constituant dans le ciel des centaines de points lumineux trop gros pour être des étoiles et trop petits pour être des lunes. Cela ne s'arrêtait pas au cristal inerte visible au milieu de ce désastre tandis qu'ils passaient la frontière gardée par les Galras.

La planète était morte. Quelques centaines de petites poches de civilisation persistaient à la surface, la parsemant de dômes indépendants comme le 301. Il existait une certaine communication entre ces cités-dômes : des chaînes de radio et des diffusions holographiques relayaient du divertissement et les actualités (lourdement éditées), des chaînes de communication publique servaient à ceux qui avaient de la famille ou des amis dans d'autres villes et il y avait aussi un maigre réseau de transports pour le peu de personnes qui avaient le temps et l'argent pour voyager.

La lande entre chaque dôme était presque entièrement desséchée et stérile, si on ignorait les quelques espèces résistantes, similaires aux broussailles du désert qui entouraient la Garnison, qui se pressaient contre les barrières semi-solides protégeant les zones habitables.

Selon Thace et le peu d'informations qu'il avait pu glaner au sujet de l'ancienne Daibazaal, l'attaque du vkullor n'avait pas fait que briser la planète. La bête ne s'était pas contentée de frapper et de s'en aller : elle s'était accrochée à la planète, la tirant légèrement de son orbite. La température mondiale avait chuté, gelant une grande partie de l'eau naturelle de la planète. Il n'y avait aucune archive mentionnant l'ancienne durée d'un jour galran, ou même d'une année, mais Thace suspectait que celles-ci s'étaient considérablement allongées ; d'un seul coup ou au cours d'un millénaire, c'était impossible à dire.

Le fait était qu'une journée durait environ trente-six heures, le soleil trop pâle pour donner une véritable lumière du jour selon Lance, les nuits longues et glaciales, même avec les régulateurs de climat du dôme.

Et le rythme circadien des Galras n'était pas beaucoup plus long que celui des humains ou des Altéens. Il y avait quelques différences qu'ils avaient déjà remarquées au château-vaisseau, si bien qu'ils avaient décidé d'adopter des journées de vingt-cinq heures, que les Altéens et Shay trouvaient un peu trop longues et les Galras un peu trop courtes.

Dans l'ensemble, le 301 avait adopté une sorte de super journée : les gens se levaient avec le soleil, faisaient une petite sieste dans l'après-midi, puis allaient se coucher au crépuscule. Au milieu de la nuit d'environ dix-huit heures (l'orbite et l'axe de la planète étaient un peu instables), il y avait une deuxième période d'éveil, un peu plus courte, en général de quatre à six heures.

Lance avait eu beaucoup de mal à s'ajuster à ces horaires, plus que Thace et Keith, qui partageaient la capacité remarquable à pouvoir s'endormir à n'importe quel moment et à se réveiller prêts à l'action. Lance se traînait chaque jour avec l'impression d'avoir fait une nuit blanche.

Là, une heure ou deux s'étaient écoulées depuis le début de la deuxième partie de la nuit, que les Galras appelaient dal'sapt. (Keith avait dit que cela se traduisait grossièrement par « second sommeil », en opposition à pri'sapt, le premier sommeil.)

Quel que soit son nom, il était tard, et Lance n'avait pas bien dormi. Ça ne sortait pas de l'ordinaire, mais au moins, ils n'avaient pas besoin de s'en tenir parfaitement au cycle journalier local. Il avait survécu à ces six derniers mois en bossant jusqu'à s'écrouler, dormant ensuite une bonne dizaine d'heures, sans se préoccuper de concepts arbitraires tels que le temps.

Le plus étrange à être réveillé à cette heure de la nuit était qu'ils portaient tous les trois une cape à capuche et un masque holographique (mille fois mieux que la peinture de peau, mais toujours pénible à porter à cause du gémissement omniprésent du projecteur et de la lueur discrète qui s'accrochait aux coins de sa vision). Les Galras avaient une bonne vision nocturne, grâce à un de leurs lointains ancêtres, et les rues étaient loin d'être vides même à cette heure.

Et, ouais, que Lance soit l'un des seuls non-Galras de la planète était le cadet de leurs soucis, puisque Keith et Thace avaient tous les deux leur tête mise à prix. Lance aussi, à présent, mais en tant que membre anonyme d'une faction rebelle inconnue qui perturbait la Crète Sud-Orientale ces derniers mois. Keith était le Prince déserteur et, quoi que Thace ait fait pour griller sa couverture, ça l'avait rendu encore plus célèbre.

Lance n'avait jamais vraiment voulu faire de sa vie un épisode de « Zarkon : Most Wanted », mais voilà où il en était rendu.

Il aurait vraiment dû s'y attendre en mettant les pieds à bord du Château des Lions pour la première fois. S'allier à deux rebelles galras au sang chaud et prendre le contrôle des journaux télévisés impériaux n'étaient que de simples anecdotes dans sa vie criminelle.

Keith se frotta l'oreille, le nez plissé par la gêne. Là où le masque de Lance était opaque (c'était plus simple de dissimuler ses traits plutôt que d'essayer de leur donner une apparence galra), ceux de Keith et de Thace brouillaient seulement un peu leurs traits pour déjouer les systèmes d'identification de l'Empire et réduire les chances d'être reconnus dans la rue. Keith avait reconnu que c'était nécessaire, mais ça ne l'empêchait pas de s'en plaindre et d'arracher son masque à la moindre occasion.

Ça gémit, avait-il dit un jour, avec un geste vague et un soupir frustré. Je n'aime pas ça.

Lance se glissa à ses côtés, la tête penchée de côté pour observer la façon dont les néons de la ville peignaient les traits de Keith. C'était étrange de voir des expressions si familières parcourir un visage inconnu, mais là, le froncement de ses sourcils et le léger pincement de ses lèvres étaient si particuliers à Keith que c'était comme s'il ne portait pas de masque.

— Nous y revoilà, dit Lance, prenant un ton grave et bourru en se rapprochant de Keith. Seuls dans les rues de la ville ; seuls, mis à part les autres âmes délaissées sur ce pauvre tas de cailloux et de rêves brisés.

Thace se retourna brusquement, son regard lumineux aussi vif que les panneaux phosphorescents de la rue. Lance l'ignora, se concentrant sur Keith, qui ravalait un sourire. Lance n'avait toujours pas trouvé de bon film noir à lui montrer, mais Keith commençait à capter les références. (Lance, après tout, se saisissait de toutes les occasions pour narrer leurs aventures dans les rues froides et sombres de la planète natale des Galras).

— Le fond de l'air était aussi vif qu'une lame de luxite. La nuit était telle que j'aime mon café : noire.

Keith pouffa, rentrant les épaules comme pour y coincer le son. Thace se retourna encore une fois, plissant les yeux.

— Concentrez-vous, réprimanda-t-il. Nous allons déjà nous mettre assez en danger ce soir sans distraction.

Le sourire de Keith retomba et il accéléra le pas, ses épaules reprenant leur allure rigide. Lance soupira, restant un peu en retrait des autres. D'accord, Thace n'avait pas tort. Tout ce qu'ils faisaient était dangereux. Ils avaient aperçu des signes de résistance parmi les locaux, mais ceux qui se dissimulaient derrière les graffitis, les vitres cassées, les opérations de sabotage et les attaques sur les caches impériales savaient comment faire profil bas. Thace pensait avoir été sur le point d'entrer en contact une fois, mais pour le moment, ils étaient seuls.

Et ouais, d'accord, ils auraient des problèmes s'ils se faisaient prendre ce soir. Rien qu'ils ne pourraient pas gérer, mais suffisamment embêtants, et cela pourrait avoir des répercussions sur la population. Les cristaux de Balméra étaient une denrée précieuse ici, où la quintessence synthétique était la source d'énergie principale. La Qs ne pouvait pas garder les gens en vie, cependant, pas sans effets secondaires, alors celui qui contrôlait le stock de cristaux contrôlait le 301.

Ce soir, pour une fois, ce quelqu'un ne serait pas l'Empire.

Alors, oui, il fallait qu'ils soient concentrés. Concentrés, pas stressés. Et là, Keith était terriblement stressé.

Ignorant la moue de Thace, Lance mit les mains dans les poches de son justaucorps en cuirasse grise et s'avança pour reprendre sa place entre ses compagnons.

— Le vieil homme était d'humeur grincheuse cette nuit. Grosse mission.

Lance leva la main et fit semblant de prendre une bouffée de cigarette, avant de faire tomber des cendres imaginaires dans le caniveau.

— Qu'est-ce que je ne donnerai pas pour une bonne bouteille de gnôle.

Le regard de Keith passa de Lance à Thace, qui poussa un long soupir.

Lance laissa tomber sa fausse cigarette pour tirer davantage sur sa capuche. Elle n'avait rien du classique trench-coat et feutre, mais Lance était prêt à accepter cette mode extraterrestre, puisque le 301 entrait déjà parfaitement dans l'atmosphère d'un film noir. (Il l'aurait même qualifiée de « cyberpunk », mais la technologie du coin n'était pas beaucoup plus avancée que celle de la Terre.) Des rues sombres, quelques endroits plongés dans la brume, des lumières vives qui ne faisaient qu'accentuer les ombres… Il suffisait de filmer ça avec un filtre noir et blanc pour en faire un classique immédiat.

— Je ne suis pas l'homme le plus intelligent du monde. Mais s'il y a bien une chose dont je suis capable, c'est de repérer l'orage à l'horizon. Et je n'avais jamais vu d'orage plus menaçant. J'entendais le tonnerre de mes propres battements de cœur alors que je marchais seul le long de cette route. Ce… boulevard des rêves brisés. (1)

Le regard de Keith lui brûla la tempe, sa suspicion presque palpable dans l'air frais de la nuit. Impossible qu'il ait capté la référence, à moins qu'un autre paladin soit secrètement fan de Green Day. (En fait, oubliez ça. Il était fort possible que Keith ait entendu cette chanson dans la tête de Matt et cherchait à replacer le souvenir.)

Ça n'avait pas d'importance de toute manière, puisque après six mois passés ensemble, Keith avait eu des tas d'occasions d'apprendre à décrypter Lance, si bien qu'il savait presque toujours quand Lance manigançait quelque chose.

Mais il ne dit rien, se contentant de le regarder, un sourire commençant à remonter sur ses lèvres.

— Alors que nous approchions de notre destination, il fallut que je me demande comment. Comment m'étais-je retrouvé dans une telle galère ? Il n'y avait aucune dame aux jambes longues revêtue de joyaux, aucun gaillard aux vêtements élimés m'ayant demandé de l'aide. Rien qu'un pauvre bâtard dont le rire rappelait le chant d'un millier d'anges, et mon cœur bien trop tendre.

Keith perdit contenance et poussa le bras de Lance.

— Un millier d'anges ? releva-t-il en pouffant.

— Ben… (Lance se tapota le menton.) Il n'y a que Michael, là, pour être exact. Le reste du chœur a l'air de faire leurs timides, aujourd'hui.

Il sourit quand Keith lâcha un vrai rire, mettant suffisamment de son poids sur Lance pour lui faire perdre l'équilibre, les faisant tous les deux tituber.

— Ah. Les voilà.

— Tu es ridicule, dit Keith dans l'épaule de Lance.

Lance sourit encore plus, rencontrant sans hésiter le regard de Thace.

— Je fais tout pour.

Thace secoua la tête.

— Ok, assez joué. Venez. Nous sommes presque arrivés.

Était-ce l'imagination de Lance ou les lèvres de Thace s'étaient relevées dans l'ombre d'un sourire ? C'était pratiquement de l'approbation venant du détective privé revêche personnifié. Non mais vraiment. Lance allait devoir creuser un peu après leur mission. Il faisait ce qu'il pouvait pour défendre l'esprit d'une ambiance au noir, mais il n'était pas assez éprouvé pour jouer le rôle principal de ce genre cinématographique.

Thace, par contre…

Oh, ouais. Il y avait là un sacré potentiel.


Shay dormit douze heures d'affilée et fut réveillée par une modulation dans la chanson de Yellow. Deux fois dans la nuit, elle s'était vaguement éveillée au son de sa berceuse protectrice. Le lion était resté à terre au milieu de la ville en ruine, les Shlanndais ayant besoin qu'on leur rappelle qu'ils n'étaient pas seuls. Shay ne craignait pas d'attaque, que ce soit par des soldats galras qui s'étaient attardés dans la zone ou par des Shlanndais contrariés. L'armure de Yellow était assez solide pour se défendre contre n'importe quelle agression et elle réveillerait ses paladins si quelque chose requérait leur attention.

Ce n'était pas un avertissement qui avait tiré Shay de son sommeil, cependant. C'était quelque chose de plus léger, presque espiègle. Shay se redressa, s'habituant à la lumière du jour filtrée par l'écran de Yellow, et effleura l'esprit de son lion.

Le chant de Yellow eut un sursaut, prenant rapidement une tournure d'excuse, aussitôt apaisée par la contre-mélodie rassurante de Shay. Après un moment, Yellow relaya ce qu'elle voyait dans la rue dehors : des enfants. Shay reconnut le petit auquel Hunk avait essayé de parler la veille. D'autres étaient plus âgés. Il y avait aussi quelques adultes se rongeant les ongles, tentant de rappeler leurs enfants. Ceux-ci continuaient à jouer sans prêter attention à leurs réprimandes. Ils escaladèrent les graviers qui entouraient la place et entamèrent une partie de chat dans la grande esplanade épargnée par le combat. Certains se rapprochèrent du lion, lui jetant des coups d'œil comme s'ils craignaient que Yellow s'en prenne à eux.

Yellow était amusée par leurs manières, mais se tenait tout à fait immobile, craignant d'effrayer les plus petits. Elle les suivait simplement des yeux, poussant de temps à autre un ronronnement qui attirait les regards éblouis des enfants les plus proches, qui s'enfuyaient ensuite pour aller tout raconter à leurs amis.

Shay eut un petit rire tandis que la vision s'effaçait. Elle se leva, s'étira et jeta un œil à Hunk, étalé sur la couchette qui lui avait servi de lit ces six derniers mois. Les visites au château s'étaient faites de plus en plus rares au fil du temps, les poussant à faire quelques modifications au cockpit pour le rendre plus confortable : ils avaient remplacé les anciennes couchettes compactes par quelque chose d'un peu plus moelleux et installé une gazinière et un garde-manger. Hunk voulait une plus grande cuisine, mais il avait priorisé le développement des équipements de base dans la soute pour y inclure une douche.

Ils s'étaient adaptés, comme Shay avait l'habitude de faire. Yellow était un bien meilleur refuge que ce qu'elle avait connu enfant et, de bien des façons, elle était un meilleur foyer que le château-vaisseau, aux couloirs silencieux et sans vie. Ici au moins, la chanson l'accompagnait dans son sommeil.

La nuit de repos n'avait pas complètement vaincu la fatigue, même si Shay se sentait bien mieux que depuis plusieurs jours. Elle se leva d'un pas titubant, observant Hunk dormir un petit moment avant de se secouer et descendre se rafraîchir. Les douches n'existaient pas sur son Balméra et le bain en général était un luxe rare, mais Shay se fit plaisir cette fois-ci, rien que pour nettoyer l'impression que la violence des derniers jours s'était accrochée à elle comme une seconde peau.

Quand elle retourna au cockpit, Hunk commençait à se réveiller, même s'il n'était pas encore tout à fait conscient. Il grogna quand Shay l'appela et s'éloigna de son doigt quand il lui piqua les côtes.

— Je vais sortir, dit Shay. Je voulais que tu le saches.

Un œil apparut par-dessus le pli de la taie d'oreiller.

— Sortir ?

— Nous avons quelques… admirateurs, dit-elle, souriant tandis que Yellow offrait un aperçu de l'extérieur à Hunk.

Son regard se vida et il pencha la tête de côté.

— Oh.

Shay se redressa, faisant rouler ses épaules, qu'elle avait froissées durant la bataille en essayant de stabiliser Yellow sous un barrage de lasers. Hunk s'appesantit dans le lien un peu plus longtemps, puis se secoua et se leva. Il ne prononça pas un mot, mais Shay put sentir sa résignation. Il y avait encore beaucoup de travail à faire et ils ne pouvaient pas s'offrir le luxe d'une journée de congé.

Shay sortit tandis que Hunk allait prendre une douche et, en la voyant, les enfants shlanndais se dispersèrent en pépiant, ce qui amusa Yellow. Elle transmit à Shay l'image d'enfants d'une autre époque se glissant dans son hangar suite à un pari entre amis. Eux aussi s'étaient laissés affoler par le moindre mouvement.

Une image soudaine, d'une clarté cristalline, se détacha des autres. Une jeune Galra aux grandes oreilles et aux rayures pervenche dans sa fourrure épaisse ne s'était pas enfuie avec les autres. Ce n'était pas tant le courage qui l'avait ancrée là, mais plutôt l'émerveillement. Elle n'avait pas peur du lion jaune et ne se souciait pas de ses camarades qui lui disaient de se cacher.

Trop jeune, pensa Yellow. Mais elle allait garder un œil sur elle.

Le nom de cette jeune fille s'insinua dans l'esprit de Shay comme un vague souvenir soudainement remis à la lumière. Rukka, le dernier paladin jaune. Shay avait parlé à son IA plusieurs fois, mais celle-ci avait l'apparence de Rukka à sa mort : vieillie, le pervenche de sa fourrure remplacé par du gris, ses larges épaules courbées par l'âge.

Yellow gronda, l'amusement laissant place à la peine et la nostalgie.

Shay posa une main sur son museau, mettant du réconfort dans sa chanson, puis s'éloigna, sortant à peine de l'ombre de son lion avant de s'accroupir. Les enfants shlanndais s'étaient arrêtés à la bordure de l'esplanade, observant Shay aussi attentivement que Yellow.

L'espace d'un instant, Shay ne sut quoi faire. Elle ne s'était jamais occupée des petits de son foyer : cela avait toujours été la passion de Rax. Shay était plus intéressée par l'exploration, par les histoires. Sa grand-mère lui avait appris à soigner et, après la première visite des paladins, elle s'était plongée dans le peu de récits qu'il restait au sujet du ciel et des compétences de navigation de ses ancêtres.

Les enfants étaient une énigme pour elle.

— Tout va bien, dit-elle, avant de s'interrompre.

Elle avait déjà découvert que les habitants de cette planète ne pouvaient pas entendre sa chanson et que leurs expressions passaient plus par les gestes des bras et des antennes que par le visage. Leur peur se lisait dans leur façon de se cacher derrière leurs parents et les graviers, mais elle ne pensait pas être en mesure de leur faire comprendre qu'ils n'avaient rien à craindre d'elle.

Son regard accrocha une petite pousse fanée entre les gravats. Elle tenait plus de la mauvaise herbe que de la fleur, mais c'était de la vie dans une ville qui avait connu trop souvent la mort ces derniers jours. Chantonnant doucement, Shay mit les mains en coupe autour de l'herbe, concentrant sa quintessence dans ses cellules. Elle résista un moment, se complaisant dans son lent déclin, mais finit par se tranquilliser.

Elle se redressa peu à peu, ses feuilles flétries se déployant, de petites fleurs violettes s'ouvrant sur les bords de la tige ramifiée.

Quand elle fut à nouveau en bonne santé, Shay retira ses mains, souriant devant son travail : c'était une touche de guérison au milieu d'un océan de désespoir. C'était un petit geste, mais elle s'en sentit bien mieux. Et quand elle leva la tête, elle vit que deux enfants s'étaient approchés, les yeux brillants sous le soleil.

— Comment vous avez fait ? demanda l'un des deux, la voix râpeuse. C'est de la magie ?

— D'un certain point de vue, on peut dire que oui, dit Shay avec un sourire. Mais là d'où je viens, c'est très courant. Savez-vous ce qu'est la quintessence ?

Le premier enfant secoua la tête, mais l'autre, qui semblait avoir quelques années de plus, cligna des yeux en la regardant.

— C'est ce que les Galras voulaient, non ? C'est… de la nourriture ?

— Presque, dit Shay. Nous en avons besoin pour vivre, mais ça ne se mange pas.

Elle apposa sa paume sur le sol, attirant la quintessence de la planète à la surface. Les enfants poussèrent des exclamations surprises. Shlannda était une planète riche en quintessence et était autrefois recouverte d'une végétation luxuriante et de créatures qu'on ne trouvait nulle part ailleurs dans l'univers.

L'occupation de Zarkon avait détruit une grande partie de la biodiversité de la planète, des druides ayant extrait une partie de sa force vitale pour la conduite de leurs expériences sur la quintessence synthétique. Ils avaient déjà tué trop de Balméras, se disait Shay, alors ils avaient dû se tourner vers d'autres sources, comme ils l'avaient fait avec COEUR et le projet Balméra. Heureusement, ils n'avaient pas tiré assez d'énergie pour tuer le peuple de Shlannda. Ils en avaient souffert et l'extraction avait rendu certaines parties de la population plus vulnérables aux maladies qui, elles, les avaient tués. Mais personne ne pouvait prouver que ces morts étaient dues à la privation de quintessence.

Yellow se pencha en avant, appuyant son menton sur la tête de Shay, causant l'émerveillement et la terreur des enfants, qui firent tous un pas en arrière. Ils ne s'enfuirent pas, cette fois-ci, et Shay sourit.

— Voici Yellow. N'ayez crainte. Elle ne vous fera aucun mal.

L'aîné s'avança, levant la main vers le museau de Yellow. Iel hésita à quelques centimètres, reculant, et Yellow eut un grognement exaspéré.

Patience, pensa Shay. Iel a peur.

Docilement, Yellow resta immobile, et quand l'enfant finit par trouver le courage de la caresser, son grondement se transforma aussitôt en ronronnement. Shay sourit derrière sa main.

— Elle est heureuse de vous rencontrer. Comment vous appelez-vous ?

— Klenni, dit l'aîné. Et voici Jethn.

— Eh bien, c'est un plaisir de vous rencontrer, Klenni. Jethn.

Shay trébucha sur la prononciation, bien différente des sons simples et ouverts de sa langue natale. Le traducteur universel était d'une grande aide, mais il ne touchait pas aux noms propres, et les noms shlanndais semblaient se presser contre leurs dents, presque comme des sifflements.

Yellow changea une nouvelle fois de position, posant le menton par terre et ouvrant la gueule pour laisser sortir Hunk. Ses cheveux humides collaient à son visage et son armure présentait toujours les égratignures et brûlures de la veille. Shay était restée en l'air quasiment toute la durée du combat, mais Hunk avait quitté le lion vers la fin pour s'occuper de petits groupes de Galras s'étant réfugiés dans des bâtiments et pour libérer des Shlanndais pris dans les décombres de leur foyer.

Les cernes sous ses yeux étaient encore plus nets que la veille, mais son sourire fut sincère quand il remarqua Klenni et Jethn.

— Hm.

Shay pivota et découvrit un autre enfant derrière elle, dansant d'un pied sur l'autre. Un parent se tenait à côté de lui, les antennes tombantes de fatigue.

— Vous êtes… les paladins ? demanda l'adulte.

Hunk acquiesça.

— Ouais. Deux d'entre eux, en tout cas.

Le Shlanndais hocha la tête et poussa son enfant à s'avancer. Celui-ci s'arrêta net devant eux et tendit la main. Deux petits flacons arrondis se balançaient au bout de morceaux de corde qu'il tenait dans ses doigts allongés, la lumière du soleil faisant briller leur contenu bleu et violet. Shay en prit un, curieuse, et Hunk prit l'autre. Ce qui se trouvait à l'intérieur ressemblait à du sable, suivant les mouvements de la fiole.

Onndanai, dit l'enfant, la voix si basse que Shay se demanda si elle avait bien compris. Pour vous protéger.

— Ce sont des sortes de talismans, dit le parent. Je sais… je sais que ce n'est pas grand-chose, mais nous voulions vous donner quelque chose. Mon partenaire est ingénieur·e et les Galras menaçaient de l'emporter. Si vous n'étiez pas arrivés à temps– (Iel s'interrompit, secouant la tête). Merci.

Shay sentit son cœur et sa gorge se serrer, la réduisant à simplement tenir le flacon contre elle. Elle ressentait un peu de quintessence à l'intérieur ; certainement les vestiges de cristaux balmérans épuisés. Sur une planète dont la force vitale était lentement aspirée, de tels talismans devaient être très précieux. Seuls, ils n'accomplissaient peut-être pas grand-chose, mais c'était toujours un plus et, pour certaines personnes, le moindre soupçon de quintessence pouvait faire toute la différence.

— Vous n'avez pas à nous remercier, dit Hunk, reniflant un peu en serrant le talisman dans sa main. C'est notre boulot d'aider les gens. Votre partenaire… est-ce qu'iel– ?

— Iel œuvre avec vos compagnons, ceux aux vaisseaux de minuit. Il y a beaucoup à reconstruire.

Les vaisseaux de minuit. Un sobriquet poétique pour les chasseurs de la Garde, et ce n'était pas la première fois que Shay l'entendait. La rumeur des efforts de la Garde commençait à se propager et à se transformer. Sur la dernière planète qu'ils avaient libérée circulaient des histoires de vaisseaux apparaissant de nulle part pour punir les Galras qui s'en prenaient aux innocents.

Certes, les teintes sombres des chasseurs de la Garde se prêtaient aux attaques surprises, surtout dans l'espace ou dans la nuit. Mais Shay avait entendu parler de portails magiques s'ouvrant au milieu de formations ennemis, déversant des dieux vengeurs pour détruire les forces galras.

Elle se demandait si Akira avait entendu les rumeurs.

Hunk chassa l'humidité de ses yeux en clignant des paupières, puis rangea le talisman dans son armure.

— Dites-lui que nous lui souhaitons le meilleur, à vous tous, dit Hunk.

Il marqua une pause, puis s'accroupit et posa une main sur la tête de l'enfant.

— Merci pour le… comment tu as dit que ça s'appelait ? Un onndanai ?

L'enfant acquiesça, tout sourire, et de petits plis joyeux apparurent au coin des yeux de Hunk.

— Eh bien, merci pour cet onndanai. Il est très joli.

Les antennes de l'enfant frémirent et il pivota pour enfouir son visage dans l'espèce de tablier de son parent.

Hunk rit doucement, puis se releva.

— Je suis sincère. Merci. Mais nous devons y aller. Il y a encore beaucoup de choses à faire.

Iel hocha la tête, éloignant son enfant du centre de la place. Hunk se tourna vers Shay, les yeux brillants, et elle se mit à fredonner une cohue d'émotions tandis qu'ils se dirigeaient à nouveau vers le cœur de la ville.

— Rappelle-moi de dire à Shiro qu'il avait raison, dit Hunk, frottant le dos de sa main contre son nez. Je peux endurer les politiciens pour des gens comme ça.

Shay sourit, lui effleurant le coude.

— Moi aussi, dit-elle, songeant déjà à retourner dans la rue après la conclusion des affaires du jour.


Le vaisseau rempli de cristaux balmérans devait arriver au Centre de Distribution de Quintessence deux heures avant l'aube. Le CDQ faisait tout un pâté de maisons, les quais de chargement nichés au milieu d'un cercle d'entrepôts et de centres de traitement, le tout entouré d'un mur de trois mètres de haut, conférant aux lieux une allure de cible géante.

Les impériaux avaient fait le choix douteux de laisser la sécurité automatique s'occuper de tout, se fiant aux restrictions du 301 quant aux transports aériens des civils et à la méfiance légitime de la population envers les gardes armés pour calmer les ardeurs. Tous ceux qui essaieraient d'entrer dans la zone sans l'autorisation nécessaire seraient abattus à vue.

Malheureusement pour Zarkon, Thace avait fait carrière dans le piratage de la technologie impériale et avait amassé une bonne réserve d'identifiants inutilisés pour des missions similaires. Lance ne savait pas sous quelle identité ils apparaissaient dans le système ce soir, mais ça leur permit de passer la grille d'entrée sans alerter la sécurité. Keith et Thace trouvèrent un endroit où se tapir au sol tandis que Lance allait à l'étage pour trouver une pièce vide avec une fenêtre donnant sur le quai de chargement. Il abattit le bout de son fusil sur la vitre, brisant le polymère transparent et laissant entrer un courant d'air frais.

Ce genre de mission requérait de la subtilité ; Thace leur avait martelé cette leçon dès le début. La subtilité, au cas présent (et d'ailleurs, dans la plupart des cas) était synonyme d'anonymat, donc Lance n'avait pas son armure ou son bayard de paladin, juste le fusil qu'ils avaient dérobé dans un dépôt d'armes impérial deux mois plus tôt. Il était magnifique et Lance avait même fini par trouver une paire de bottes à propulsion qui n'avaient pas l'air de vouloir le tuer.

Pardon, une paire de bottes elor. (Même chose.)

— Je vois le transporteur, dit Lance, observant le vaisseau à travers le viseur de son fusil.

Il ajusta l'angle jusqu'à en trouver la plaque.

— C'est le bon.

— Parfait, dit Thace. Tout le monde, en position. Pluie, garde les dockers à l'œil. Tire à mon signal.

— Bien reçu.

Lance changea de position, visant l'équipage au sol. Ils avaient passé le plan en revue trois fois avant de quitter l'appartement. C'était simple, en théorie. Ils ne pouvaient pas révéler leur présence trop tôt, sinon le transporteur décollerait pour protéger la livraison de cristaux. S'ils attendaient trop longtemps, en revanche, ils se retrouveraient avec des douzaines de dockers à découvert.

Ils s'étaient mis d'accord dès le début pour faire en sorte d'éviter les coups létaux, au possible. La plupart des habitants de cette planète cherchaient juste à gagner leur vie, et Lance ne voulait vraiment pas les tuer. Le véritable ennemi était à l'abri au gouvernement, gérant quasiment tout à distance, et n'aurait aucun scrupule à se servir de leur mort pour retourner l'opinion publique contre les mécontents qui chamboulaient tout.

Lance prit une grande inspiration, alignant son tir sur le loquet magnétique qui ouvrait la porte du hangar sur le dock qui allait recevoir la livraison. C'était un tir difficile, mais Thace avait étudié le CDQ pour lui trouver le meilleur angle. La plupart du personnel restait à l'intérieur du hangar pendant l'atterrissage, mis à part celui qui guidait le vaisseau depuis le sol. Si Lance calculait bien son coup, le docker du CDQ et l'équipage du transporteur seraient les seules personnes dont ils allaient devoir se soucier.

— Maintenant, siffla Thace.

Lance appuya sur la détente.

Le loquet se brisa et Lance se réaligna aussitôt, tirant sur le deuxième loquet de l'autre côté. La porte se désactiva, coinçant le reste des dockers à l'intérieur. Quelqu'un se mit à frapper sur le battant en métal, le son résonnant dans l'esplanade. Lance éloigna son fusil du rebord de la fenêtre et le glissa à son épaule tandis qu'une alarme se mettait à rugir. Au sol, Thace et Keith étaient déjà passés à l'action, Thace fonçant vers le docker et Keith sautant sur la rampe partiellement baissée du vaisseau.

Les petites embarcations du genre n'étaient en général tenues que par deux personnes, mais alors que Lance se jetait de la fenêtre, activant ses elors pour ralentir sa chute, il sentit son cœur se loger dans sa gorge, ses martèlements incontrôlables. La rampe se referma derrière Keith. Le vaisseau vacilla, les trains d'atterrissage remuant comme si le pilote essayait de les décoller du sol.

Puis tout s'arrêta de bouger et la rampe s'abaissa pour laisser monter Thace à bord. Lance poussa un soupir de soulagement. Il toucha terre et partit en courant, atteignant la rampe pile alors que Thace y faisait rouler le copilote inconscient, le lâchant à côté du pilote et du docker.

Keith s'envola au signal de Thace, gardant le cap sans peine malgré son adrénaline qui devait crever le plafond.

Subtilité. Il ne fallait pas foncer et attirer l'attention de tous les contrôleurs aériens du 301. Thace se glissa à la place du copilote et afficha les données de vol, les triant rapidement et donnant des indications à Keith. Lance resta en retrait, une main sur chaque siège, à l'affût de signes de poursuite.

C'était toujours incroyable à quel point les missions de Thace allaient vite. Elles prenaient la forme de frappes rapides et concentrées sans le moindre geste perdu, et celle-ci ne faisait pas exception. En deux minutes, ils avaient rejoint un chantier naval abandonné au sud de la ville. Encore deux minutes après, ils avaient transféré les cristaux dans un speeder beaucoup plus petit acquis par Thace au préalable.

Puis ils s'en allèrent, ne laissant aucune piste pour la police impériale.

Lance s'avachit dès que le chantier naval fut derrière eux.

— Belle conduite, Samurai, dit-il, pressant son poing contre l'épaule de Keith.

Keith eut un grand sourire. Le vent avait baissé sa capuche et ses cheveux lui fouettaient les joues alors qu'il se tournait vers lui.

— Beau tir. Je savais qu'on ne t'appelait pas Tireur d'élite pour rien.

— On l'appelle Pluie, dit Thace, toujours aussi impassible. Prends la prochaine à droite.

Keith leva les yeux au ciel en grognant.

— Je sais où on va. Et la mission est terminée. Plus besoin de s'appeler par nos noms de code.

Thace marqua une seconde avant de répondre, le froncement de ses sourcils à peine visible à travers son masque holographique :

— Nous n'avons pas encore fini, Canine.

Lance ravala un rire tandis que Keith fusillait Thace du regard. Il s'était souvent demandé, depuis qu'ils avaient choisi leurs noms de code, si le traducteur les considérait comme des noms propres. Le mot galran pour « canine » était peut-être super classe, Lance n'en savait rien. En tout cas, ça ne devait pas leur évoquer des vampires ou la race canine. D'un autre côté, peut-être que Canine en lui-même était un prénom classe du point de vue d'un Galra.

N'empêche que Lance avait du mal à appeler Keith « Canine » sans sourire.

Thace (ou plutôt Cryptage, puisqu'il semblait si attaché à leurs noms de code) ignora les grondements irrités de Keith et continua de les guider dans la ville jusqu'au premier des quelques contacts qu'ils avaient trouvés pour distribuer les cristaux. C'était trop dangereux de tous les livrer à un seul endroit. De un, cela attirerait l'attention des impériaux et, de deux, un large stock pourrait donner à quelqu'un d'assez désespéré l'idée de s'en servir pour se renflouer rapidement.

Ils séparaient donc leur butin. La plus grande partie était pour Akko, un revendeur qu'ils connaissaient bien, spécialisé dans l'envoi de marchandises clandestines aux hôpitaux et cliniques médicales du 301. Le reste irait en majorité renforcer l'infrastructure d'une manière ou d'une autre : l'étayement de la grille de quintessence des quartiers les plus défavorisés, le soutien de la poignée d'usines de production alimentaire toujours en service… L'Empire affamait lentement le 301, entretenant de moins en moins les lieux qui fabriquaient la pâte nutritive dont se nourrissait la population. Plus la qualité déclinait, plus la santé publique en souffrait.

Les cristaux ne résoudraient pas tout, mais ils soulageraient un peu, sans laisser à l'Empire l'occasion de rebondir sur leur vente au plus offrant.

Ils avaient déjà fait deux arrêts sur les quatre prévus quand Lance remarqua une foule qui se rassemblait dans une rue adjacente. Il ouvrit la bouche pour faire un commentaire, mais Keith avait déjà freiné. Ils s'immobilisèrent au milieu de la rue, Keith serrant les poings sur les contrôles.

— Canine, dit Thace.

La dose de compassion qu'il réussit à mettre dans un simple mot était impressionnante, mais ça restait clairement un non, et Keith retroussa les lèvres avec hargne.

— On doit les aider.

— Comment ? voulut savoir Thace. Tu ne peux pas être partout.

— Mais on est .

Keith fit un geste du bras vers la rue qu'ils venaient de dépasser, ses oreilles se plaquant en arrière quand un autre speeder les contourna, son chauffeur leur lançant des obscénités.

— Tu sais que la PI ne laissera pas passer ce genre de rassemblement sans représailles.

Thace secoua la tête.

— Nous sommes en pleine mission.

— On doit déposer une caisse dans deux autres bâtiments, wow, super important, gronda Keith, détachant son harnais et s'extrayant du speeder. J'y vais. On se retrouve à l'appartement.

Le regard de Lance passa de Keith à Thace tandis qu'il se débattait avec son propre harnais pour suivre Keith. Thace lui prit le poignet alors qu'il allait sortir.

— Ne le laisse pas s'emporter, dit Thace. La situation devient tendue par ici.

Lance sourit en se défaisant de la prise de Thace.

— Vous en faites pas. On va faire acte de présence avant de détaler, sans problème.

Thace n'avait pas l'air convaincu, mais il ne protesta pas davantage, et Lance se laissa tomber par terre, s'empressant de rejoindre Keith.


La journée s'écoula lentement, plus que les deux dernières, bien remplies par les combats. C'était le milieu de l'après-midi et Hunk n'en pouvait déjà plus, alors qu'il avait dormi jusqu'à midi.

Au moins, ils n'avaient pas grand-chose à faire de plus avec les ministres. Juste une petite réunion à l'arrivée de la délégation d'Olkarion pour mettre les choses en route, durant laquelle Hunk était resté globalement en retrait, à écouter et observer comme s'il s'agissait d'une mission de reconnaissance. Apprends leur langue, avait dit Shiro. Eh bien, Hunk allait essayer. Ça l'énervait comme pas possible, toutes ces petites piques et sournoiseries que Tchell leur lançait. Mais il écouta.

Une fois cela fait, Hunk et Shay passèrent une grande partie de l'après-midi à aider la Garde à reconstruire. Yellow mit du cœur à l'ouvrage, prêtant sa force dès que nécessaire. Elle s'impliqua même plus que durant la bataille, ce que Hunk ne pouvait pas lui reprocher. Combattre n'avait rien de réjouissant.

Shiro n'avait pas répondu dans la matinée, mais il finit par le rappeler et Hunk fit une pause pour une leçon de politique et de diplomatie. Les conseils de Shiro étaient assez basiques, ponctués d'histoires de ses faux-pas et maladresses, comme la fois où il avait essayé de sauter les civilités, offensant grandement une délégation de Nornora. La meilleure façon d'apprendre, avait dit Shiro, était par la pratique. Il voulait que Hunk participe à la réunion au sommet à venir, si rien d'urgent ne survenait entre temps. Hunk ne savait pas trop comment répondre à cette requête. À en croire son expérience à Shlannda, ce serait cinq jours de pure torture. Et les histoires de Shiro n'étaient guère plus positives.

Au moins, ça faisait plaisir de voir qu'il n'était pas le seul à en avoir ras-le-bol de tout ça.

Shay les rejoignit au crépuscule, s'installant sur l'accoudoir de Hunk et les détournant de leur coup de gueule politique pour parler des Shlanndais qu'ils avaient rencontrés aujourd'hui. Le sourire de Shiro se détendit et il semblait ragaillardi quand ils se quittèrent, ce que Hunk n'aurait jamais pu accomplir lui-même. Shay repoussa cette pensée avant même que Hunk ne puisse la formuler à haute voix.

— Ce n'est rien, dit-elle fermement, tendant la main vers la radio. Si ça ne te dérange pas, ça fait des semaines que je n'ai pas parlé à ma famille.

— Oh ! Ouais, bien sûr !

Hunk se leva pour lui laisser la place, mais resta dans le coin tandis qu'elle appelait au château pour obtenir la position actuelle de son Balméra. Celui-ci continuait de sillonner l'espace, redécouvrant d'anciens chemins migratoires, ce qui le rendait presque impossible à trouver sans assistance. De plus, à part pour le signal d'urgence, il se servait encore d'un vieux système de communication qui forçait Shay à recalibrer l'appel dès qu'elle voulait entrer en contact.

C'était une bonne chose dans le sens que Zarkon aurait plus de mal à le trouver. Mais du coup, c'était difficile pour Shay de contacter sa famille. L'espion à bord du château-vaisseau (et ils étaient désormais sûrs que c'était une personne, puisque leurs recherches physiques et numériques n'avaient jamais rien donné) s'était fait discret ces derniers temps, mais personne ne voulait prendre le risque qu'il devine la position du Balméra de Shay, si bien qu'ils devaient limiter la fréquence des appels.

Il ne fallut qu'un moment pour que la connexion se fasse et la grand-mère de Shay rayonna quand la vidéo se lança.

— Shay ! Cela fait si longtemps.

— Oui. Pardonne-moi de ne pas avoir appelé plus tôt.

Mir agita la main.

— N'y pense plus, mon enfant. Et Hunk ! J'espère que tu vas bien.

— Oh, euh, ouais.

Hunk se gratta la tête, jetant un regard à Shay.

— Vous voulez que je vous laisse ? Ça ne me dérange pas.

— Non– Non, c'est bon.

Shay tenta un sourire, mais il y avait de la douleur dans sa voix et le cœur de Hunk se serra. Son regard passa d'elle à l'écran. Mir s'était éloignée de la caméra, laissant voir qui était là… et qui ne l'était pas.

— Quoi, encore ? marmonna Hunk, fusillant du regard l'espace libre à côté des parents de Shay, là où Rax aurait dû se tenir.

Shay rentra la tête dans les épaules.

Pax, chuchota-t-elle. Ce n'est rien. Il a d'autres obligations à honorer.

C'était n'importe quoi et Shay le savait ; clairement elle le savait, sinon elle n'aurait pas parlé trop bas pour que sa famille puisse l'entendre. La triste vérité, c'était que Rax lui en voulait toujours d'avoir « abandonné son peuple ». Et il n'avait certainement pas pardonné aux paladins de l'avoir emmenée en guerre. Il ne voulait pas entendre que c'était la décision de Shay, qu'elle aidait l'univers à changer les choses. Tout ce dont il se souciait, c'était qu'elle ne s'était pas laissé faire quand il avait voulu la forcer à rester à la maison.

Et ça foutait Hunk en rogne.

— Ce n'est rien, souffla une nouvelle fois Shay, ravalant ses larmes. Ça n'a pas d'importance.

Elle avait pris ce ton qui indiquait qu'elle retenait sa chanson, tout sec et monotone. Hunk fit la grimace, mais lâcha l'affaire. Il allait avoir des choses à dire à Rax la prochaine fois qu'il le verrait, ça, c'est sûr.

Si la famille de Shay avait remarqué quoi que ce soit de cette parenthèse, elle n'en fit pas commentaire, se lançant à la place dans le récit enthousiaste de tout ce qui s'était passé depuis le dernier appel de Shay. Ils avaient commencé à recycler la technologie galra abandonnée pour renforcer leurs défenses, bien qu'à contrecœur. De nombreux Balmérans rechignaient à se servir de ce qui leur avait fait tant de mal il y a si peu de temps.

Mais c'était plus facile de penser à ça qu'à Rax, alors Hunk se laissa prendre par les suggestions techniques et les idées pour qu'ils assimilent plus aisément cette technologie et, au bout d'un moment, Shay sortit de sa morosité et eut même quelques sourires fatigués avant la fin de la conversation.


La manifestation se déroula sans incident, malgré la paranoïa de Thace. Keith et Lance se mêlèrent à la foule, Keith changeant la configuration de son masque pour qu'il apparaisse du même blanc opaque que celui de Lance, sans traits distinctifs mis à part les trous pour les yeux (vides pour Keith, recouverts d'un film jaune pour Lance) et un vieux sigle galran au milieu du front qui se lisait « neza ». Liberté.

C'était fait pour attirer l'attention, alors bien sûr, Thace en avait horreur. Il détestait le fait que Lance n'avait pas de meilleure option, mais détestait surtout quand Keith l'enfilait.

Il ne comprenait pas qu'eux trois commençaient à devenir un symbole dans la ville. La police impériale les connaissait bien, savait de quoi ils étaient capables. Et, par-dessus tout, ils savaient que les Nezai, comme ils se faisaient appeler, étaient les protecteurs du peuple et n'appréciaient pas la violence policière.

La foule s'était rassemblée devant une usine de production alimentaire, une des dernières à encore fonctionner dans le 301. En écoutant les conversations alentours, Keith comprit qu'un quart du personnel venait d'être viré et le voisinage en était outragé, à raison. Contrairement à la plupart des manifestations récentes, celle-ci n'avait pas été prévue à l'avance, si bien que la PI avait mis du temps à répondre, se rassemblant par grappes plutôt qu'en lignes bien nettes habituelles.

Dès que les choses commencèrent à se corser, Keith trouva un petit perchoir et baissa sa capuche. Il ne fallut que quelques instants avant que le premier agent de la PI le remarque, et la rumeur se répandit. Les bâtons qui s'étaient levés pour frapper les manifestants s'immobilisèrent, puis disparurent quand Lance se joignit à Keith, ajustant subtilement la position de son fusil.

Tout était dans la posture, et la PI n'était pas désespérée au point de provoquer un affrontement pour le moment, ni de causer un massacre. La paix fragile n'allait cependant pas durer, et Keith ne pouvait qu'espérer qu'ils soient prêts pour ce qui les attendait.

Mais pour cette fois, il n'y eut que quelques regards noirs et un peu d'agitation dans la formation de la PI. La foule finit par se disperser, silencieuse et morose, mais loin d'être résignée, et Keith jeta à la police un dernier regard noir avant de laisser Lance l'emmener.

Le chemin du retour à l'appartement se déroula dans le silence. La ville était sur les nerfs. Comme toute la planète. Keith avait vu les signes de rébellion dont Keena lui avait parlé, mais elle n'avait pas éclaté. Pas encore. Il ne saurait dire s'il était impatient que ça arrive ou soulagé de ne pas avoir à s'en soucier pour l'instant.

Thace les attendait à leur arrivée. Keith se crispa, se préparant à une leçon de morale sur la sécurité et la subtilité, mais rien ne vint. Thace ne fit que tendre un bout de papier.

— C'était sur la table quand je suis rentré.

Keith sentit son pouls s'accélérer, fixant la page dans les mains de Thace jusqu'à ce que Lance s'en empare. Sur la table… Quelqu'un était entré dans l'appartement ?

— Vrekt, marmonna Keith. Comment nous ont-ils trouvés ? Qui nous a trouvés ?

— Je ne sais pas, dit Thace. Mais je compte bien le découvrir.

Lance désactiva son masque, parcourant la page du regard.

— Euh.

— Quoi ? demanda Keith.

Au lieu de répondre, Lance lui tendit le papier, qui ne comportait qu'une ligne de caractères imprimés. Keith la lut, le cœur dans la gorge.

Nous avons vu de quoi vous êtes capables, Nezai, et nous voulons vous parler. Débarquement de Sorbak, demain, en début de dal'sapt.


(1) Référence à Boulevard of Broken Dreams, de Green Day.