Précédemment : Pidge et Ryner ont enquêté sur les prisons que Pidge avait notées comme destinations potentielles pour son père après sa capture près de deux ans plus tôt. Jusqu'à présent, ils n'ont rien trouvé, mais il leur reste une prison à visiter. Green et ses paladins restent tout de même contact avec les autres paladins et la Garde : c'est grâce aux informations de Pidge et aux conseils techniques de Hunk que Nyma a pu détruire une des super-armes de Zarkon. Ce faisant, elle a trouvé une missive d'Haggar qui fait référence à un certain projet Revendication.


Chapitre 18

Changement de routine

Pidge retint son souffle en jetant un œil au couloir plongé dans la pénombre depuis la grille d'aération où iel était perché·e. Deux Galras montaient la garde devant une porte, l'un d'eux tapotant son fusil appuyé contre son épaule. Si les informations de Pidge étaient correctes, c'était bientôt la fin de leur service. Ils devaient être fatigués, ennuyés et inattentifs. Du moins aussi inattentifs qu'ils pouvaient l'être.

Une paire de sentinelles passa juste en dessous de la cachette de Pidge, frappant leur poitrine du poing dans un salut alors qu'elles approchaient des gardes.

— Vrepit sa, dirent-elles à l'unisson.

Les gardes répondirent avec un peu moins de vigueur.

— Je suis en position, chuchota Pidge, appuyant sur le côté de son casque pour envoyer un visuel à Ryner. Juste deux gardes. Ça ne prendra pas longtemps.

— Ne bouge pas, Pidge, l'avertit Ryner. Je suis tombée sur une patrouille en entrant, mais je serai là dans une minute.

Pidge sentit l'irritation bourgeonner. Cela faisait plus d'une semaine qu'ils planifiaient cette mission, sans compter les longues nuits passées à passer au peigne fin les fichiers de la puce de Thace et ceux rassemblés par Pidge. C'était la quatrième et dernière prison que son algorithme avait repérée comme potentielle zone de transfert pour son père après sa capture. De base, iel avait estimé qu'il s'agissait de l'option la moins probable des quatre, étant donné son niveau de sécurité plus élevé, peu nécessaire à la détention d'un seul humain deux ans plus tôt.

Mais les autres prisons n'avaient rien donné, ce qui voulait dire que tous les espoirs de Pidge reposaient sur celle-là. Iel voulait juste en finir.

Iel compta jusqu'à vingt, puis le besoin de bouger l'emporta.

— Et puis merde, marmonna-t-iel. Ryner, il n'y a que deux gardes. J'y vais.

— Pidge ! Ne–

Pidge ignora le reste de la phrase de Ryner, ramenant ses genoux contre son torse pour éjecter la grille d'aération d'un bon coup de pied. Iel se laissa tomber dans le couloir, activant son bayard tandis que la grille cognait contre le sol. Les gardes près de la porte de la salle de contrôle sursautèrent, l'un d'eux manquant de faire tomber son arme alors que l'autre ouvrait déjà le feu.

Elle n'avait même pas pris le temps de viser et Pidge glissa à genoux sous les lasers, lui fauchant les jambes. Elle s'écroula et Pidge coupa l'arme de l'autre garde en deux. Il recula précipitamment, regardant son pistolet brisé d'un air horrifié, et Pidge l'électrocuta avant qu'il ne reprenne ses esprits.

Dans son dos résonna un bruit de plastique tiré d'une ceinture et le grésillement d'un transmetteur. Pidge pivota, arrachant la radio des mains du garde avant qu'elle n'appelle des renforts. La femme montra les dents, évitant le prochain coup de Pidge d'une roulade arrière. Son bayard créa des étincelles en entaillant le sol et la femme se redressa, une main à terre. D'une impulsion, elle s'élança les bras tendus pour plaquer Pidge au sol, mais iel fut plus rapide, plongeant d'un côté et tirant son bayard. La lame s'enfonça dans le dos du garde et Pidge la foudroya.

Elle haleta, prise de spasmes, puis s'écroula à côté de son compagnon.

Pidge se redressa, le cœur battant la chamade.

— Tu vois ? fit-iel dans le couloir vide. Les doigts dans le nez.

Ryner apparut au coin du couloir quelques secondes plus tard, l'air complètement renfrogné. Le pistolet dans sa main droite se rétracta, reprenant la forme d'un simple bracelet vert.

— Tu es trop téméraire.

Pidge leva les yeux au ciel.

— Ce n'est pas comme si je n'avais jamais affronté pire.

Iel s'accroupit à côté de la porte, examinant le loquet tandis que Rover sortait enfin sa petite tête pointue du conduit d'aération.

— C'est un verrou standard, on dirait.

Rover bipa, mais s'empressa de rejoindre Pidge pour se connecter au loquet. Quelques secondes plus tard, il donna le bon code d'accès, le verrou tourna au bleu et la porte s'ouvrit.

Un laser passa au-dessus de la tête de Pidge et iel plongea, même si le tireur s'était manifestement attendu à quelqu'un de plus grand. Il poussa un juron et Pidge entra précipitamment, attrapant au lasso Monsieur la Gâchette Rapide et le balançant sur l'autre officier dans la pièce. Ils percutèrent le mur du fond et Pidge les électrocuta, par précaution.

Iel inspecta la salle du regard pour vérifier qu'il n'y avait personne d'autre, puis aida Ryner à traîner les deux autres gardes à l'intérieur. Avec un peu de chance, les patrouilles de sentinelles ne trouveraient pas étrange que la salle de contrôle soit laissée sans surveillance. La prochaine relève de garde aurait lieu dans une demi-heure, ce qui leur laissait largement assez de temps pour ce qu'ils étaient venus faire.

— La salle de contrôle est à nous, dit Pidge en passant sur le canal de communication principal. Laissez-nous trente secondes pour vous dégager un chemin.

— Bien reçu, dit Akira. On commence à bouger.

Ryner adressa à Pidge un dernier regard exaspéré, puis se dirigea vers la console principale pendant qu'iel s'installait à un autre terminal. Les autres s'occupaient du sauvetage : avec Ryner aux contrôles et l'équipe d'Akira sur place, ils auraient fini en un rien de temps.

Pidge avait des réponses plus importantes à obtenir.


Sam entra dans l'ordinateur central du laboratoire et se perdit de vue un instant. Il y avait tant de programmes qui tournaient en même temps, tant de répertoires qui se disputaient son attention. Son esprit se fractura, se séparant dans toutes les directions.

Même maintenant, si longtemps après sa première fois, il en ressentit une panique momentanée. Il s'inquiétait toujours de se perdre complètement. De plonger trop profondément, de trop se disperser. De perdre une part de lui dans l'ordinateur. C'était peut-être déjà arrivé. Comment le saurait-il ? On l'avait déjà mis à terre, fait de lui une petite chose fragile et apeurée et, même s'il s'était reconstruit, il savait qu'il n'était pas le même homme qui avait quitté la Terre une éternité plus tôt.

Il tint bon, se laissant porter par les courants de quintessence et d'informations qui tourbillonnaient dans l'ordinateur et, au bout d'un moment, les choses se tassèrent. Il se rappela à lui, redécouvrit les bords de sa conscience et se força à se concentrer en un seul point.

Interagir avec les systèmes galras par le biais de cette étrange technopathie qu'il avait développée n'était pas si simple qu'on pourrait le croire. Faire tout aller de travers était une chose, et même activer un processus spécifique était assez aisé. Mais glaner des informations demandait du temps, beaucoup de décryptage mental et la présence de Rolo, puisque Sam ne savait pas lire le galran.

Cela aurait été beaucoup plus facile si Rolo avait la même affinité que lui pour les subtilités du monde informatique. Mais il était, comme Matt, plus ingénieur que programmateur. Sam et lui n'auraient jamais pu s'en sortir seuls, mais ils se complétaient l'un l'autre.

Sam avança vite, suivant son chemin habituel jusqu'aux dossiers relatifs aux expériences en cours. Le système de classement de ce laboratoire était plein de failles, mais Sam en avait mémorisé les chemins et retrouva assez rapidement les fichiers qui l'intéressaient. Au début, il avait cherché en particulier les données le concernant lui ou Rolo, dans l'espoir de comprendre ce que les Galras leur faisaient.

Cela s'était avéré être une erreur, les rapports quotidiens ne faisant que très peu référence à l'intention des expériences, et découvrir que les druides coupaient méthodiquement tout lien entre son âme et son corps était la nouvelle la moins réconfortante que Sam aurait pu imaginer.

Rolo avait bien sûr tenté de lui expliquer la différence entre l'âme et la quintessence, mais Sam restait peu convaincu. Les expériences lui avaient donné la capacité de sortir de son corps ; selon lui, la sémantique de la situation n'avait pas beaucoup d'importance.

Cette fois-ci, Sam tentait une nouvelle approche.

Les fichiers étaient nébuleux dans cet espace, leur contenu encore plus. Sam avait appris par cœur comment les trouver, se rappelant leur arrangement et distinguant les dossiers par taille et âge. Son esprit suivait les lignes de quintessence, filtrant les amas denses de données brutes et les couches de filigrane sans intérêt. Sa cible, un des dossiers les plus anciens du laboratoire, détaillant sa fondation et les buts de ses recherches, était là où il l'avait laissé, intouché.

Sam trouva le fichier qu'il voulait. C'était un des plus volumineux, puisque les plus petits et plus faciles à traduire jusqu'ici ne contenaient que des informations peu utiles (registres de personnel, propositions de budget, etc.). Ils n'évoquaient rien pour Sam et Rolo, ou alors rien de nouveau par rapport à ce qu'ils avaient déjà pu constater par eux-mêmes.

Sam passa de la mémoire de l'ordinateur à ses aspects mécaniques, allumant ses voyants lumineux dans un ordre bien précis. Les druides ne remarqueraient rien, du moins l'espérait-il, mais Rolo guettait le signal pour créer une distraction.

Et effectivement, quelques secondes plus tard, Sam sentit quelque chose. Il était trop profondément plongé dans l'ordinateur pour toucher les autres machines du laboratoire, mais il sentit l'influence de Rolo. Sam attendit un moment, puis projeta le fichier choisi sur un des écrans les moins utilisés au bout de la rangée. Il sortit des dossiers en même temps, son esprit reprenant automatiquement forme humaine en apparaissant à côté de Rolo.

Derrière lui, c'était le chaos. Le corps de Rolo reposait sans vie sur la table d'examen au centre de la pièce, un casque sur le crâne. L'appareil d'imagerie semblait avoir grillé, laissant une énorme trace noire sur le mur. Les écrans clignotaient à tout-va et l'imageur ronronnait de façon inquiétante. Si Sam ne savait pas ce qu'il se passait, il se serait inquiété pour la sécurité de Rolo, et les druides qui s'occupaient des expériences et les sentinelles qu'ils avaient emmenées par mesure de protection s'étaient précipités pour contenir la situation.

— Rolo, commença Sam.

— Ils s'y attendaient, dit Rolo sans s'étendre.

Il était penché sur l'ordinateur, scannant le fichier aussi vite qu'il le pouvait. La surtension causée par Rolo sur l'appareil d'imagerie n'allait pas retenir longtemps l'attention des druides, alors il ne pouvait pas perdre de temps à discuter au lieu de recueillir des informations.

Sam en était conscient et tint donc sa langue, même si ça ne lui plaisait pas. Avec cet étalage dramatique, Rolo avait renoncé à l'un de leurs rares avantages. Certes, les druides savaient que leurs expériences conféraient souvent des capacités technopathiques à leurs sujets tests. Certes, l'un des fichiers qu'ils avaient trouvés récemment indiquait que les druides commençaient à se demander pourquoi Rolo n'avait pas encore manifesté ces capacités.

Mais l'éveil de la technopathie de Sam avait également marqué la fin de cette phase d'expérimentation, du moins le pensait-il. Et même si la portée de Rolo s'était suffisamment étendue pour ne plus avoir besoin de se rendre physiquement au laboratoire pour y apparaître en esprit, c'était difficile pour lui et Sam n'était pas pressé de voir ce que les druides avaient en tête pour la suite de leurs expériences.

Mais il était trop tard pour s'en inquiéter. Les druides allaient se rendre compte que Rolo avait causé le court-circuit, même si avec un peu de chance, ils penseraient que c'était involontaire.

— Du nouveau ? demanda Sam.

Rolo secoua la tête.

— Beaucoup de jolis mots pour remplir l'espace. Pour la gloire de l'Empereur et tout le tralala.

— Bon sang.

Sam observa attentivement les druides, qui éteignirent l'imageur avant de se concentrer sur le corps de Rolo. Près de l'ordinateur, Rolo grogna.

— On n'a plus le temps, dit Sam.

Rolo hocha la tête, puis se brouilla quand un chercheur éteignit le dispositif qu'ils appelaient le découpleur, qui forçait la quintessence de Rolo à se séparer de son corps. Sur la table d'examen, il prit une inspiration tremblante, se recroquevillant sur lui-même autant que possible avec les sentinelles qui le retenaient. Sam avait le cœur serré, mais il garda le regard rivé sur l'ordinateur pour fermer en vitesse les archives et effacer toute trace de son passage.

Il resta près de Rolo tout le long du retour à leur cellule.


Akira haïssait la brume violette maladive qui remplissait les vaisseaux galras, haïssait le silence dénué de vie et l'odeur de métal qui évoquait celle du sang. Chaque fois qu'il menait une mission d'infiltration comme celle-ci, cela lui rappelait que Takashi avait vécu dans ces conditions pendant un an. Purée, c'était le genre d'endroit où Keith avait grandi et, à bien des égards, il avait été prisonnier tout autant que Takashi.

Parfois, Akira avait juste envie de rassembler l'intégralité de la Garde et de voir combien de vaisseaux de guerre ils pouvaient abattre avant de connaître une fin sanglante.

Plus souvent, il canalisait sa fureur vers des objectifs plus productifs. Pidge avait éventré le système carcéral de Zarkon, cartographiant tous les petits nœuds de captivité et de souffrance, et Akira avait saisi toutes les occasions d'attaquer une prison avec ses hommes. On avait de plus en plus besoin de lui pour du travail administratif, puisque Layeni devait s'occuper de l'entraînement, mais parfois, il avait besoin d'aller sur le terrain pour voir le bien qu'il faisait à l'univers.

Il aurait simplement voulu que ça ne lui donne pas autant la nausée.

Imelda et Jeya étaient au bout du couloir, dos au mur, pistolets levés et prêts à tirer. Layeni était au château-vaisseau, plongée dans la dernière vague d'entraînement ; pas pour de nouvelles recrues, pour une fois, mais pour la première génération de sergents instructeurs. La Garde commençait enfin à ressembler à une vraie force militaire et, d'ici la fin de la semaine, Layeni pourrait peut-être se retirer et laisser d'autres personnes s'occuper des nouvelles recrues.

L'équipe de Layeni, Terra One, avait appris à partir en mission sans leur cheffe et avait insisté pour accompagner Akira cette fois-ci. On sait que le commandant Holt ne sera pas là-bas, avait dit Jordan, mais si on peut faire ne serait-ce qu'un petit pas pour le retrouver, on veut en être.

Akira pouvait difficilement lui en vouloir. Il avait été l'élève du commandant Holt, tout comme Imelda, l'autre diplômée de la Garnison dans la Garde. Akira, en tant que pilote de cargo, ne l'avait lui-même rencontré qu'une poignée de fois, mais même sans les histoires de Takashi, Pidge et Matt, il savait quel genre d'homme était le commandant Holt. Il était réputé au campus pour être l'un des officiers les plus approchables, bien plus sympathique que quelqu'un comme Iverson.

Le fait que les coéquipiers d'Imelda et de Jordan soient tout aussi déterminés à le ramener témoignait de la camaraderie de Terra One.

— Bon, Akira, dit Ryner. Je t'ai ouvert la voie autant que possible. Malheureusement, cet endroit est bien trop petit pour éloigner tous les gardes de leur poste sans leur mettre la puce à l'oreille.

— T'en fais pas, dit Akira. Du moment que les sentinelles ne sont plus un problème, ça suffit. On s'occupe du reste, fais juste en sorte qu'ils n'essaient pas de nous bloquer la sortie.

— Bien reçu.

— Vous avez entendu, les gars ? dit Akira. On dirait qu'on va quand même devoir faire quelques efforts, au final.

Jordan poussa un juron.

— Et moi qui pensais que ce serait une promenade de santé.

Quelqu'un gloussa ; Henrok, pensait Akira. Lui et Ivka, les deux Galras de l'escouade, avaient volé des uniformes de gardes pour essayer de se fondre dans le personnel de la base, Jordan surveillant leurs arrières. Ils interviendraient après les autres pour tenter d'entraver l'intervention de l'Empire contre l'évasion menée par Akira.

Akira fit un signe de tête à Imelda et Jeya, et tous trois s'avancèrent dans le couloir en file indienne, Akira à l'avant. Cette base, Korrent 237, ne détenait qu'une douzaine de prisonniers, pour un nombre équivalent de gardes. Elle était considérée comme une prison de haute sécurité, mais Akira était presque sûr que c'était dû à son système de sécurité, qui était désormais obsolète, grâce au travail des paladins verts.

Droit devant s'éleva le son de bottes frappant contre le sol métallique. Le premier instinct d'Akira fut de se battre et il dut fournir un effort considérable pour se retenir, se réfugiant à la place dans une pièce latérale avec Jeya et Imelda. Cette dernière resta avec lui à la porte pour écouter la progression du garde tandis que Jeya reculait, sortant le plan que Pidge leur avait fourni.

— Il y a une chance sur deux pour que cette patrouille continue jusqu'à la salle de contrôle, marmonna Jeya une fois que le bruit de pas se fut éloigné. Et si c'est le cas, on risque d'avoir des ennuis.

— On ferait mieux de se presser, alors, dit Akira.

Il ouvrit la porte, inspecta les deux côtés du couloir, puis partit en direction des cellules. L'infiltration d'une base aussi petite était éprouvante. Le moindre tournant pouvait l'amener face à face avec un garde ou une sentinelle et six mois d'entraînement et de batailles de plus en plus fréquentes n'avaient pas complètement effacé ce coin de son esprit qui redoutait les confrontations violentes.

Trouve les prisonniers, se dit-il. Il devait juste rester discret jusqu'à prendre le contrôle du bloc cellulaire, pour que les gardes n'aient pas le loisir de défouler leur frustration sur les prisonniers. Ensuite, les jeux seraient faits.

Il y avait deux gardes devant la porte du bloc. Akira tira avant d'y réfléchir à deux fois.

Il manqua son tir de quelques centimètres et le garde baissa la tête, se retournant arme en main tandis qu'Imelda se mettait à couvert au coin du couloir. Akira devrait la suivre. Il en était conscient, mais il était en plein milieu d'une prison galra, à trois mètres de cellules comme celle qui avait retenu Takashi. Comme celles qui avaient retenu Matt, Val et Layeni.

Akira carra les épaules, stabilisant son pistolet avec son autre main et alignant son tir tandis que les gardes ouvraient le feu. Des lasers passèrent au bord de son champ de vision et une ligne de feu liquide s'ouvrit le long de son bras. Akira n'y prêta pas attention et tira, satisfait de voir le premier garde tomber, rapidement suivi du deuxième.

Imelda sortit la tête dans le couloir, avisa les gardes à terre, puis rejoignit Akira à découvert. Elle jeta un œil à son bras : un laser avait roussi son armure et, même s'il ne l'avait pas traversée, il suspectait qu'il y trouverait au moins une brûlure au second degré en dessous.

Heureusement, Imelda ne fit aucun commentaire. Si elle désapprouvait le choix de tactique d'Akira, elle n'en montra rien et ils se dirigèrent tous les trois vers la porte, où Jeya s'accroupit pour défaire le casier du verrou et dénuder quelques fils.

— On y est, dit Akira. Deux gardes à terre. On entre pour récupérer les prisonniers. Restez en stand-by pour l'extraction.

Jordan répondit à l'affirmatif, puis Jeya ouvrit la porte. Akira se prépara mentalement, puis entra dans le bloc cellulaire, tâchant d'éviter d'imaginer le visage de Takashi sur les silhouettes émaciées qui se tournaient pour le regarder.


Le calme régna pendant deux jours après les prouesses de Rolo au laboratoire. Sam tut ses inquiétudes, mais il restait préoccupé. Ils jouaient à un jeu dangereux et ne savaient quasiment rien de leurs adversaires. Une erreur de calcul et tout pourrait basculer.

Il était fort possible que Sam réfléchissait trop. Ce n'était pas comme si les druides emmenaient Rolo tous les jours, mais presque. Quelque chose d'autre requérait parfois leur attention. De nouveaux sujets tests, peut-être, ou les préparatifs de la prochaine expérience, ou encore des réunions avec la personne qui dirigeait les opérations.

Ce n'était certainement que ça, ce que Rolo eut tôt fait de faire remarquer.

— Je n'ai pas beaucoup de vacances ici, avait-il dit avec un sourire facile en somnolant la tête sur les genoux de Sam. Autant en profiter tant que je peux.

Il était nerveux et ça n'allait pas en s'arrangeant. Il le cachait bien, au début, mais au troisième jour sans nouvelles des druides, même Rolo ne pouvait plus prétendre que son esprit n'envisageait pas le pire.

Quand Sam entendit enfin la cadence familière de pas en approche, il fut presque soulagé, d'une façon un peu perverse.

— Merde, marmonna Rolo, une tension se relâchant, aussitôt remplacée par une d'une autre sorte. C'était trop beau pour être vrai, hein.

Sam lui serra le bras en l'aidant à s'asseoir. Les gardes venaient rarement jeter un œil à leurs prisonniers et Sam était plus persuadé que jamais que leur cellule n'était pas surveillée. Les druides ne semblaient pas se soucier de ce que faisaient Sam et Rolo en dehors du laboratoire, mais Sam n'allait tout de même pas prendre de risque. Les enfermer dans des cellules séparées ne serait pas une grande punition, surtout que Sam et Rolo pouvaient se retrouver en dehors de leur corps, mais Sam avait passé presque un an sans contact physique qui n'apportait pas de la douleur. Il ne voulait pas que Rolo soit obligé de s'adapter à ça.

— Respire, chuchota Sam, tentant de lui transmettre un peu de courage. Je t'attendrai.

Rolo sourit, mais ça ne se reflétait pas dans ses yeux. Sam voulait vraiment le serrer contre lui, le protéger des expériences sans fin, de son corps s'il le fallait. Mais il savait comment cela se terminerait et ne voulait pas que Rolo s'inquiète pour lui en plus de tout le reste.

Le loquet se déverrouilla dans un bruit sourd et la lumière légèrement plus vive du couloir se déversa dans la cellule. Sam relâcha aussitôt le bras de Rolo, bien qu'à contrecœur, et se retira au fond de la cellule. Les gardes n'aimaient pas tout ce qui ressemblait à une tentative d'interférence.

Mais les gardes ne prirent pas Rolo. Ils le contournèrent et Sam ne comprit ce que cela signifiait qu'au moment où ils convergèrent vers lui, leurs mains gantées se refermant sur ses bras et le relevant sans douceur.

Lui. Sam. Ils n'avaient pas tiré Sam de sa cellule depuis des mois. Ils remarquaient à peine sa présence depuis l'arrivée de Rolo, sauf pour le nourrir.

Pourquoi ce soudain revirement ?

— Non ! s'écria Rolo en se levant péniblement.

Il avait toujours du mal à tenir debout sur la prothèse grossière que les Galras lui avaient donnée, mais il s'accrocha au bras du garde le plus proche et se tira vers le haut, les lèvres retroussées avec hargne.

— Laissez-le tranquille. C'est moi, votre foutu cobaye, d'accord ? Prenez-moi !

Sam ouvrit la bouche pour dire à Rolo de ne pas s'inquiéter pour lui, mais le garde ne perdit pas une seconde. Il saisit la matraque métallique qui pendait à sa taille et frappa le poignet de Rolo dans un craquement sinistre. Le sang de Sam se glaça dans ses veines tandis que Rolo hurlait, s'écroulant la main serrée contre lui.

— Vrekt, marmonna l'autre garde, un amusement froid et cruel se dégageant de sa voix. Je me demande ce que peut bien lui faire Gorvek pour qu'il en redemande. On pourrait croire qu'il serait content qu'elle lui fiche la paix.

Rolo gronda, assez bas pour qu'on puisse le prendre comme un gémissement de douleur. Aucun des deux gardes n'y prêta attention, mais Sam se tortilla tandis qu'ils l'entraînaient vers la porte, rencontrant le regard de Rolo avant qu'il ne puisse faire quelque chose qu'il pourrait regretter.

Arrête, pensa Sam, espérant que Rolo comprendrait le message. Ça n'en vaut pas la peine.

La rage à peine contenue de Rolo ne diminua pas, mais il resta par terre, silencieux et immobile jusqu'à ce que la porte de la cellule se referme entre eux.


Des alarmes se mirent à hurler peu après l'entrée de l'équipe d'Akira dans le bloc des cellules. Depuis sa place dans la salle de commande, Ryner pouvait suivre la réponse des gardes.

— Je compte dix Galras, dit-elle. J'ai déclenché la réinitialisation du système des sentinelles, ce qui vous laisse cinq minutes avant leur intervention. Les autres systèmes de sécurité sont toujours hors service.

— D'accord, dit Akira. Ça va nous prendre une ou deux minutes pour ouvrir toutes les cellules et compter les prisonniers, alors dis-nous s'il y a du changement. Jordan–

— On est en chemin, dit Jordan. On s'occupe des gardes.

Un message apparut sur un écran et Ryner se détourna des vidéos de surveillance pour le lire. Quelqu'un essayait de redémarrer les systèmes anti-émeutes. Si les portes des cellules étaient ouvertes au moment de leur activation, un gaz irritant (que Pidge avait comparé à du gaz lacrymogène) se propagerait dans la prison. Les uniformes de la Garde les protégeraient de ce gaz, mais les prisonniers seraient réduits à l'impuissance et six membres de la Garde ne suffiraient pas à tous les porter aux vaisseaux.

— Pidge, aboya Ryner, dirigeant son attention sur les systèmes anti-émeutes, entrant d'autres demandes d'autorisation et des solutions de contournement pour ralentir le progrès des gardes. Ça en est où ?

Pidge émit un petit son évasif et Ryner jeta un œil dans sa direction. Iel était connecté·e au dernier terminal de la rangée et un écran montrait une barre de progression qui s'approchait doucement des cent pour cent.

Mais Pidge s'était tourné·e vers un autre poste, la lumière rouge de l'écran où défilaient des fichiers baignant doucement son visage.

— Pidge.

Pidge cligna des yeux et leva les yeux vers Ryner juste une seconde, celle-ci retournant à ses propres préoccupations.

— Pardon, quoi ?

— Ton avancée. Il se peut qu'on doive partir bientôt. Tu as les fichiers dont tu as besoin ?

— Pas encore, dit Pidge. Mais on dirait que mon père n'est pas là. J'essaie de trouver les archives des prisonniers pour voir s'ils l'ont transféré. On dirait qu'ils ne gardent pas les gens ici très longtemps, malgré la sécurité « renforcée ».

Iel poussa un soupir méprisant et Ryner allait lui demander si c'était vraiment le moment d'analyser les données, mais du mouvement sur les vidéos de surveillance attira son attention.

— La première vague de gardes est presque aux cellules, prévint-elle. Arrivée dans trente secondes.

— On s'en occupe, dit Jordan.

Ryner jeta un œil à une autre caméra. Jeya était à la porte de la septième cellule, Akira et Imelda examinant les prisonniers et les rassemblant dans le grand espace au centre du bloc cellulaire. À l'extérieur, Ivka et Henrok, vêtus de leurs uniformes volés, convergèrent avec les quatre autres gardes qui étaient venus inspecter la brèche. Ryner vit la suspicion monter.

Le premier garde leva le canon de son fusil, mais avant qu'il ne puisse tirer, Ivka et Henrok passèrent à l'action. Ivka neutralisa le garde soupçonneux d'un tir précis tandis qu'Henrok abattait son fusil assez fort pour cabosser le casque d'un autre. Jordan apparut au coin du couloir, s'occupant rapidement des deux derniers gardes. Ils s'effondrèrent en tenant leurs blessures et Henrok réitéra son coup de crosse sur leurs casques jusqu'à ce qu'ils s'immobilisent.

— Ça ne va pas passer inaperçu, marmonna Ivka, ajustant sa prise sur son arme. Encore combien de temps avant le redémarrage des sentinelles ?

— Moins d'une minute, dit Ryner. Les derniers gardes se dirigent vers les chasseurs. Ils vont essayer de vous surprendre à la sortie.

À l'intérieur du bloc cellulaire, Akira se figea un instant, puis reprit l'attelle qu'il était en train de poser autour de la jambe d'un prisonnier à l'aide d'un kit de premiers secours.

— Bien, dit-il. C'est une chose de moins à gérer pour l'instant.

Ivka et Henrok échangèrent un regard, mais ne dirent rien. Akira ne voulait manifestement pas inquiéter les prisonniers et Ryner était d'accord avec lui. Elle retarda encore un peu les dispositifs anti-émeutes pendant que Jeya ouvrait la dernière porte, Akira commençant à guider les prisonniers dans la bonne direction, l'équipe de Jordan ouvrant la marche vers le sas où ils avaient rangé leur navette.

Une fois qu'ils se furent mis en mouvement, Ryner se tourna vers Pidge.

— Ils vont avoir besoin de nous pour les couvrir, dit-elle.

— Ouais. (Pidge se mordit la lèvre, ne levant pas les yeux du second écran.) Une seconde. J'ai presque fini.

Le regard de Ryner se posa sur la fenêtre du transfert de fichiers qui clignotait, indiquant qu'il était terminé.

— Pidge–

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase, un trait de lumière traversant la pièce. Brûlure et douleur s'emparèrent du flanc de Ryner et elle s'effondra, le craquement de son casque contre la console résonnant dans ses oreilles.


Ryner !

Akira se figea, oubliant tout de sa mission en percevant la panique dans la voix de Pidge. Il entendit le bourdonnement de son bayard, des cris qui se chevauchaient, un autre laser. Puis seulement des bruits de respiration et un petit gémissement de douleur.

— Ryner ? murmura Pidge. Merde. Ryner, est-ce que ça va ?

— Pidge, que s'est-il passé ? demanda Akira.

Les autres membres de la Garde le regardaient, les prisonniers aussi. Akira se détourna des questions dans leurs yeux, se concentrant entièrement sur Pidge.

— Tout va bien ?

— Moi, ça va, dit Pidge, la voix tremblante. Une gardienne s'est réveillée. Elle a tiré sur Ryner.

Ryner haleta et Pidge s'interrompit avec quelques murmures d'encouragement incohérents.

— Je vais m'en remettre, dit Ryner, et Akira poussa un soupir de soulagement… jusqu'à entendre la suite. Je ne pense pas pouvoir marcher, cependant. Ma jambe est touchée et–

Elle se coupa dans un sifflement de douleur.

— Ça a l'air grave, murmura Pidge. Je ne… Je ne peux pas te déplacer sans aide.

L'incertitude dans sa voix suffit à décider Akira. Il pivota, croisant le regard de Jordan par-dessus le groupe de prisonniers.

— Faites-les sortir de là, fit-il simplement avant de se retourner, s'élançant vers un passage latéral tout en affichant une carte de la base.

La salle de commande était un peu à l'écart par nature, impossible à atteindre sans traverser la moitié de la base.

— Attendez ! s'écria Jeya à la radio. Les sentinelles vont se réactiver d'une seconde à l'autre. Quelqu'un devrait l'accompagner, non ?

— Ne vous inquiétez pas pour moi, dit Akira.

Il tint son pistolet d'une main et, de l'autre, sortit le long couteau altéen qu'il gardait à la taille en cas d'urgence.

— Concentrez-vous sur les prisonniers et ne m'attendez pas.

— Mais–

— C'est un ordre, Jeya.

Akira tourna au coin d'un couloir et tomba sur trois sentinelles qui ouvrirent le feu aussitôt, noyant la réponse de Jeya. Akira se rapprocha, tirant dans le tas ; il avait appris d'expérience que les robots étaient bien plus efficaces à distance. En pénétrant leur garde, il était en général possible de les éliminer avant qu'ils ne puissent comprendre comment s'occuper d'une cible sur laquelle ils ne pouvaient pas tirer.

Une sentinelle tomba d'un tir au plastron alors qu'Akira réduisait la distance. Il coupa la main d'une autre sentinelle et la contourna, la poussant sur son amie, puis leur tirant dessus dans leur chute, attendant un instant pour s'assurer qu'elles n'allaient pas se relever avant de poursuivre son chemin.

Entendant des lasers à la radio, il accéléra l'allure, raffermissant sa prise sur son couteau.

— Tiens bon, Pidge, dit-il. Je suis presque arrivé.


Pidge s'accroupit devant Ryner, bayard prêt à l'emploi. Iel l'avait aidée à se traîner dans un coin près de la porte, entrebâillée mais bloquée, les sentinelles cherchant à en forcer le passage. Cet effort lui avait coûté : elle respirait difficilement, son visage était pâli par la douleur et Pidge ne lui avait pas été d'une grande aide. Iel ne pouvait pas soutenir son poids à la place de sa jambe blessée et ne pouvait la tirer que sur une courte distance.

Le bras d'une sentinelle se glissa dans l'interstice, tâtonnant les bords de la porte à la recherche des commandes. Pidge les avait bien entendu grillées, mais ce n'était au mieux qu'une solution temporaire. Les robots galras pouvaient jeter leurs adversaires sans sourciller. Une fois qu'ils se seront ressaisis, ils n'auront aucun problème à forcer une simple porte.

L'anxiété serra les boyaux de Pidge tandis qu'iel jetait un œil vers l'ordinateur qu'iel occupait plus tôt. Son armure n'avait pas assez d'espace pour télécharger toutes les données de la base comme iel l'aurait voulu, alors iel avait dû les transférer sur un disque dur externe.

Un disque dur qui était toujours branché à la console que Pidge avait quittée à la hâte pour neutraliser l'officière qui avait tiré sur Ryner.

— Akira ? demanda-t-iel d'une toute petite voix qu'iel détesta.

— Je suis là. Tu vas bien ?

Akira était passé à une fréquence privée, au soulagement de Pidge. Iel n'avait pas besoin que la Garde l'entende ainsi : un des célèbres paladins de Voltron, agissant comme un enfant terrifié.

Iel fronça les sourcils, durcissant le ton de sa voix.

— Ça va. Tu arrives quand ?

— Dans vingt secondes.

Pidge acquiesça.

— Ça suffira.

— Ça su– Qu'est-ce que ça veut dire ? Pidge !

Iel l'ignora, tout comme iel ignora la main de Ryner sur son bras. Faisant disparaître son bayard, iel activa son bouclier et rassembla assez de force pour un sprint. Trois mètres jusqu'à l'ordinateur, débrancher le disque dur, le fourrer dans la fente de stockage de son armure, plonger à couvert. Simple comme bonjour.

Les lasers se mirent à voler dès qu'iel fut à découvert et iel grogna en encaissant les tirs avec son bouclier, manquant de tomber à la renverse. Iel serra les dents et continua d'avancer, stabilisant son bouclier de son autre bras.

Quand iel atteignit l'ordinateur, iel mit un genou à terre, coinçant son bouclier entre le sol et la console tout en tirant sur le câble et bataillant avec le disque dur jusqu'à réussir à le ranger correctement.

Akira rugit, suffisamment près pour que Pidge l'entende à travers la masse de corps métalliques, et le déluge de lasers se calma aussitôt. Pidge invoqua son bayard, abattit son poing sur la console pour outrepasser le verrou de la porte et se jeta dans la mêlée.

Akira était comme une tornade au centre de l'action, tirant sur toutes les sentinelles qui restaient immobiles assez longtemps et repoussant les autres avec son couteau. Son armure de la Garde, d'un noir profond aux mêmes accents lumineux aigue-marine que l'armure de paladin, marquée d'un sigle orange pâle sur le torse, cachait bien les brûlures, mais il tituba quand un laser l'atteignit à l'épaule et Pidge suspectait que ce n'était pas le premier qui le touchait.

Après ça, Pidge mit son cerveau en veille. Iel n'avait pas bien compté les sentinelles qui lui bloquaient la sortie (au moins sept, peut-être douze), mais elles tombèrent une à une, saignant étincelles et quintessence synthétique. Pidge s'était frayé·e un chemin jusqu'à Akira, dont la présence solide dans son dos lui apportait un réconfort inattendu.

Il resta en alerte quelques secondes après la chute de la dernière sentinelle, son souffle lourd se répercutant contre les murs. Il expira lentement, relâchant la tension, puis rangea son couteau avant de se retourner pour serrer Pidge contre lui.

— Ça va ?

— Je viens de faire pleuvoir foudre et châtiment sur mes ennemis, dit-iel avec un sourire forcé. Bien sûr que ça va.

Akira lui fit un grand sourire, lui tapotant le casque d'une main tout en se précipitant dans la salle de contrôle. Il échangea quelques mots avec Ryner, puis réapparut avec son bras passé à l'épaule. Il avait rangé son pistolet pour la soutenir, mais Ryner avait sorti le sien. Sa prise était faible, mais c'était une ligne de défense supplémentaire si jamais ils rencontraient des ennuis en chemin.

— Prêts ? demanda Akira.

Pidge leva son bayard et son bouclier, puis fonça en avant, tous les sens à l'affût du moindre danger. Iel ne savait que trop bien que Ryner et Akira comptaient vraiment sur iel à l'instant. S'iel ratait quelque chose, s'iel se laissait distraire à nouveau…

Ils rencontrèrent deux autres vagues de sentinelles sur le chemin du retour à Green, moins conséquentes que le groupe qui les avaient pris d'assaut dans la salle de commande. Pidge élimina la première vague avant même qu'Akira et Ryner émergent dans le couloir, et Ryner n'eut à abattre qu'une sentinelle de la seconde.

Green rugit à l'approche de Pidge, l'emplissant de courage, et iel poussa un cri de joie en découvrant au prochain tournant la trappe de maintenance par laquelle ils étaient entrés. Pidge scella son casque, prenant poste à la porte tandis qu'Akira l'ouvrait d'un coup de pied et aidait Ryner à se faufiler dans l'étroite ouverture jusqu'à la gueule ouverte de Green.

Pidge les suivit, puis les dépassa sur le chemin du cockpit. Comme iel était déjà repassé·e sur la fréquence de communication principale, iel savait que la navette de la Garde venait de partir. Une demi-douzaine de chasseurs galras étaient dans les airs, parmi les modèles plus lourdement armés que la moyenne, sans pour autant pouvoir tenir la compétition face à un lion. Pidge les balaya en quelques secondes à peine, souriant tandis que des lasers s'échouaient sur les barrières de Green sans causer le moindre dégât.

— Au rapport, dit Akira, rejoignant Pidge dans le cockpit.

Il portait carrément Ryner, qui serrait les paupières en s'appuyant contre son épaule. Pidge sentit son ventre se serrer.

— Y a-t-il des pertes ?

— Juste quelques bleus et bosses, dit Ivka. Rien de plus sérieux.

Akira inspira et hocha la tête.

— Ravi de l'entendre. Pidge, si tu veux bien nous faire l'honneur ?

— Avec joie, dit-iel, faisant pivoter Green pour la déchaîner sur la prison.

Elle n'avait l'air de rien de l'extérieur, juste un petit bunker gris coincé sur un astéroïde. Elle s'écroula sous son assaut, réduite en ruines en l'espace de quelques secondes.

— Bon débarras, marmonna Jeya.

Pidge ne pouvait pas être plus d'accord.

— J'ouvre un trou de ver, dit-iel. Ramenons ces gens chez eux.


— Je t'en prie, dis-moi que je ne suis pas la seule à penser que Prorok est une sacrée fraude.

— Une quoi ?

Meri leva le nez de sa tablette holographique et découvrit Dez en train de la regarder, sourcils froncés, oreilles dressées par la confusion.

— Oh, euh. (Meri poussa un soupir et cliqua sur un autre fichier.) Pardon, c'est une expression. Euh…

Elle marqua une pause, brièvement distraite par le tremblement de ses oreilles. Elles semblaient agir de leur propre volonté, ce qui lui faisait bizarre.

Cela lui avait pris des mois, mais elle avait réussi à tendre une embuscade à la sergente Nahra alors qu'elle allait prendre poste sur le vaisseau du commandant Varroh. Là-bas, très peu de monde connaissait Nahra et encore moins l'avait déjà vue en personne, si bien que Meri avait plus ou moins pu inventer sa propre identité secrète, lui permettant d'expliquer les quelques cafouillages qu'elle pourrait faire en matière de procédure militaire, que Nahra aurait pourtant dû connaître sur le bout des doigts. (Mais voilà, elle n'était qu'une personne de modeste stature qui sortait d'un poste sans avenir et qui venait de monnayer son passage au cœur de la flotte. Forcément, elle ne pouvait pas être complètement à l'aise dans son nouveau milieu.)

Après quelques mois, Meri avait reçu une promotion et un transfert sur la Sentinelle, le vaisseau du commandant Prorok, où Dez était postée.

En tout et pour tout, Meri ne la connaissait que depuis un mois et ne lui avait révélé sa véritable identité qu'une semaine plus tôt.

Voilà qui avait été une conversation des plus amusantes. Meri avait observé et attendu quelques jours, essayant de se faire une idée de cette femme, avant de l'approcher à la cafétéria en lui montrant discrètement la dague de Thace. Dez avait écarquillé les yeux et plaqué Meri contre le mur, les lèvres retroussées dans une expression menaçante. Meri avait vraiment cru que Dez allait lui arracher la gorge l'espace d'un instant et, une fois en privé, il lui avait fallu la dague, une démonstration des cryptages de Thace et la mention du nom de Keena et de Keith avant que Dez l'accepte comme alliée.

Très honnêtement, Meri avait été à deux doigts de laisser tomber sa transformation et de demander combien d'Altéens pouvait-on trouver dans l'armée de Zarkon.

C'était certainement pour le mieux que ce n'en était pas arrivé là.

Purée, quand Meri allait enfin avoir l'occasion de retrouver son corps habituel, il allait lui falloir un peu de temps pour s'y faire. Après quelques jours, elle s'acclimatait à sa métamorphose et c'était difficile de s'en défaire. Même sur Terre, Meri avait parfois oublié ce que c'était d'être Altéenne.

— Ce que je voulais dire, c'est que je ne comprends pas comment Prorok a réussi à devenir commandant de l'armée de Zarkon, dit Meri. L'idée qu'il se fait de la sécurité, c'est de demander s'il peut te faire confiance, puis te redemander plus tard, au cas où tu aurais menti la première fois.

Dez ricana, glissant son doigt le long de son écran.

— Oh, c'est un imbécile. Mais il tombe parfois sur la bonne réponse, alors ne baisse pas ta garde. Thace t'a déjà raconté qu'il a failli être exécuté pour la trahison de quelqu'un d'autre ?

— Quoi ? fit Meri en riant. Mais non.

Dez eut un grand sourire.

— J'ai eu beaucoup de mal à l'innocenter. Rappelle-moi de te raconter toute l'histoire quand on en aura fini avec ces dossiers.

Meri plissa le nez, fermant un répertoire pour se mettre sur le suivant. Pour l'essentiel, l'espionnage ressemblait beaucoup à ce qu'elle avait fait au cours des cinq dernières années. Beaucoup de flânage, à prétendre faire partie de la foule pour surprendre des nouvelles croustillantes. De temps à autre, mettre la main sur un ordinateur et extraire autant de fichiers que possible avant de devoir partir.

Puis une longue et ennuyeuse inspection de ces fichiers en rentrant.

C'était plus agréable de pouvoir ramener ses informations à Dez, comme elle le faisait actuellement. Un autre des commandants de Prorok, un sale gosse du nom de Vit, venait de recevoir une mission spéciale et Meri (enfin, Nahra) avait repris ses fonctions, l'une d'entre elles étant de se coordonner avec Dez pour la sécurité de la station. Officiellement, elles se voyaient donc pour que Nahra apprenne les protocoles de sécurité.

En réalité, elles passaient les archives de Prorok au peigne fin à la recherche d'indices sur le projet Revendication.

C'était comme quand elle cherchait des rumeurs sur le lion bleu à la Garnison. Il y avait quelque chose, c'était certain, mais Meri n'avait jamais pu déterminer ce que savaient exactement Iverson et ses hommes. Sans ses connaissances de paladin, elle aurait été complètement perdue.

— Je ne crois pas qu'on va trouver quelque chose ici, dit Meri au bout d'un moment, faisant défiler la dernière moitié d'une note de frais sans la lire. Si c'est l'un des projets favoris d'Haggar, elle ne va pas en parler à tous les commandants de l'armée.

— C'est vrai, dit Dez. Mais à moins que tu n'aies une piste, nous n'avons pas d'autres endroits où regarder.

C'était la vérité, malheureusement, et Meri fusilla sa tablette holographique du regard un bon moment avant de céder et d'appuyer sur un autre fichier.

— Tu penses qu'il s'agit de quoi ?

— D'une arme.

— Ce n'est pas très précis.

Dez haussa les épaules.

— S'il y a bien une chose que j'ai apprise en faisant ce travail, c'est que je ne pourrais jamais inventer quelque chose d'assez cruel pour deviner pour ce qui se passe dans la tête de cette sorcière. Le fait que ce soit top secret me fait penser qu'il ne s'agit pas d'une arme énergétique lambda.

Meri émit un son pensif.

— Ça se rapprocherait plus des robeasts, alors ?

— Peut-être. Ça verse peut-être dans la magie druidique. Ou c'est un truc tellement horrible que personne ne pourrait… oh.

Meri leva la tête, les nerfs en pelote devant l'expression de malaise de Dez.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Je ne sais pas. Peut-être.

Dez tapota l'écran, puis fit glisser sa tablette vers Meri.

— Qu'est-ce que t'en penses ?

Meri lut en diagonale le fichier que Dez avait ouvert, les sourcils froncés.

— Rappel de tous les druides ? murmura-t-elle. Ça n'augure rien de bon.

— Lis la suite.

Meri s'exécuta, ses poumons se comprimant un peu plus à chaque ligne. Il semblait qu'Haggar ait récemment ordonné à plus de la moitié de ses druides de retourner au cœur de la flotte de Zarkon. Presque tous les druides en poste sur des vaisseaux de guerre avaient été rappelés, ainsi qu'environ un quart de ceux qui étaient stationnés dans des avant-postes de recherche et des usines de munitions à travers l'empire. La missive avait certainement servi à réprimer les plaintes des commandants de Zarkon.

Haggar ne donnait aucune explication à ses ordres, sauf pour une unique ligne à la fin du message.

Votre obéissance immédiate est requise, pour que le seigneur Zarkon puisse obtenir revendication et représailles sur ceux qui cherchent à le destituer. Vrepit sa.

— Revendication et représailles ? murmura Meri.

L'alphabet galran n'ayant pas de casse, Meri ne savait pas si cette phrase était purement rhétorique ou faisait référence aux noms des derniers projets d'Haggar, mais elle sentait que la prudence était de mise. D'autant plus que la missive datait de moins de deux semaines après la bataille sur Terre.

— Comme je l'ai dit, c'est peut-être rien, offrit Dez, prenant une lampée de sa gourde.

Les oreilles de Meri se plaquèrent en tremblant contre son crâne.

— Soit ça, soit on a deux nouveaux cauchemars sur les bras.

Elle posa la tablette sur le bureau et la refit glisser vers Dez.

— Finissons déjà d'inspecter le reste de ces fichiers.

Elle commencerait ses recherches sur le projet Représailles le lendemain.


Sam était déjà à moitié sorti de son corps quand il atteignit le laboratoire. Des mois sans quitter sa cellule à part par esprit, des mois sans les drogues qui lui embrouillaient le cerveau pendant des heures après les faits, sans les lumières vives, les piqûres d'aiguille, les tests sans fin.

Il avait toujours su que ça n'allait pas en rester là, mais à un certain niveau, il avait pensé que tout ça était terminé.

La table d'examen était froide dans son dos, mais Sam la sentait à peine. Il ferma les yeux face à l'éclat des plafonniers et se concentra sur sa respiration. Rolo devait être là à l'attendre, comme Sam l'avait toujours attendu, et il ne pouvait pas lui montrer à quel point il avait peur. Il fallait qu'il soit fort pour lui.

Alors il inspira et expira, laissant les gardes l'attacher et le positionner dans la machine qui le séparait de son corps. Il essaya de rester entier jusqu'à ce qu'ils démarrent leur expérience, de peur qu'ils puissent mesurer le moment où il sortait de son corps. Il ne voulait rien leur révéler, pas le moindre petit détail qu'ils ne savaient pas déjà.

La machine se mit finalement en marche et le plus petit des tiraillements arracha Sam à son corps.

— Je te tiens, murmura Rolo, le rattrapant alors qu'il allait s'éparpiller.

Les pensées de Sam refusèrent de s'aligner un long moment ; il avait oublié à quel point l'expérience était déroutante quand il n'était pas aux contrôles. Il se regarda (se sentant plus que se voyant) et remarqua qu'il était un peu flou, son image incolore et translucide. Les mains de Rolo étaient plongées dans la quintessence de Sam, le maintenant entier par la seule force de son obstination et de sa fureur.

Sam se concentra sur le souffle de Rolo, traçant le rythme de ses mots et le ton de sa voix (colère, peur et culpabilité se mélangeant dans une spirale dissonante) jusqu'à ce que le monde reprenne un sens.

— Je vais bien, dit Sam, se forçant à prendre une forme solide.

Il se redressa, prenant Rolo par le bras.

— Conneries, dit Rolo. Tu ne devrais pas– Ça devrait être moi, sur cette table.

Le regard de Rolo passa au-dessus de l'épaule de Sam, en direction de la table d'examen. Sam résista à l'envie de se retourner. Il avait déjà assisté à cette scène suffisamment de fois ; il n'avait pas besoin de la revoir.

— On s'y attendait, Rolo, dit Sam, s'efforçant de garder un ton calme. On savait qu'ils n'en avaient pas encore terminé avec moi.

Rolo tremblait, une rage impuissante fourmillant en lui, et il détacha enfin son regard du corps de Sam.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, fiston, dit Sam. C'est pour ça que nous devons profiter de cette opportunité.

Fronçant les sourcils, Rolo fit un pas en arrière.

— Opportunité ?

— Il m'a fallu des mois pour m'éloigner autant de la cellule, dit Sam. Je ne peux toujours pas aller beaucoup plus loin qu'ici et tu–

— Je ne vais certainement pas pouvoir rester encore longtemps, compléta Rolo, les lèvres plissées.

Cela devait être éprouvant pour lui d'être là ; ils attendaient en général que les druides emmènent Rolo pour aller faire un tour dans les systèmes galras, puisque rien que l'effort de venir jusqu'ici l'empêchait de faire quoi que ce soit d'autre.

— Et alors ?

Sam lui offrit un sourire en coin, faisant un geste vers le mur du laboratoire le plus éloigné.

— Il y a encore des choses que nous n'avons pas vues derrière ces murs. D'autres laboratoires, des cellules vides… Tu as dit que ça ressemblait à toute une base, même si elle n'est pas entièrement utilisée. Et maintenant qu'ils m'ont emmené ici, j'ai un nouveau point d'ancrage.

— Tu veux aller explorer.

Sam haussa les épaules.

— C'est ma première occasion depuis que je maîtrise cette capacité et on ne sait pas combien de fois elle se représentera.

Rolo hocha lentement la tête, les sourcils froncés.

— Tu as raison. Mais… sois prudent.

— Je ferai attention. Tu devrais rentrer. Pas besoin de te fatiguer pour rien.

— Pour rien ? (Rolo croisa les bras). Hé, papy. Tu as veillé sur moi un bon bout de temps quand je ne comprenais pas encore ce qui se passait. Il est temps que je te rende la pareille.

— Mais–

Rolo leva la main.

— Je ne vais rien faire. Je veux juste savoir ce qu'ils font. On ne peut pas combattre quelque chose qui nous échappe.

Une partie de Sam voulait protester, mais Rolo avait raison. Ils avaient besoin de toutes les informations qu'ils pouvaient trouver et Sam ne pouvait pas à la fois rester ici et partir explorer le laboratoire. Il se força à sourire malgré sa fatigue et tapota l'épaule de Rolo.

— D'accord. Entraîne-toi bien, alors.

— Hé, faut bien que je me pousse un peu, sinon je n'arriverai à rien.

Sam surprit son regard à dévier vers la table d'examen. Il s'arrêta, puis se retourna et traversa le mur pour rejoindre le couloir.

Se déplacer dans cet état n'était pas aussi simple que de marcher. Il pouvait en imiter le mouvement, quand il se concentrait sur une forme physique approximative et, la plupart du temps, c'était ce qu'il finissait par faire. C'était plus facile de ne pas penser au fait qu'il n'avait pas de substance et laisser son instinct prendre les devants.

Mais c'était plus rapide d'ignorer tout semblant de corps et de se laisser… dériver. Il allait là où il voulait aller, aussi vite qu'il voulait aller. C'était un mouvement à mi-chemin entre la glissade et la téléportation, limité par sa propre compréhension de l'espace qu'il occupait. Il ne pouvait pas simplement apparaître quelque part sans risquer d'arriver complètement ailleurs. Il pouvait désormais passer directement de la cellule au laboratoire et inversement, puisque leurs emplacements relatifs s'étaient gravés dans son esprit au fil des mois.

Mais là, il devait y aller doucement, en passant de pièce en pièce et en construisant une carte mentale de la base. La plupart des salles qu'il visitait étaient vides, certaines équipées de matériel que Sam ne reconnaissait pas, servant sûrement à d'autres expériences. Il trouva les quartiers des gardes, occupés pour le tiers, avec une salle commune au bout du couloir. Il trouva aussi une sorte de cafétéria, tranquille à cette heure-ci avec un unique robot, différent des sentinelles, qui récurait la vaisselle à l'arrière.

Il y avait également d'autres cellules, une grande partie d'entre elles montrant des signes d'occupation récente. Il ne saurait déterminer depuis quand exactement elles étaient vides, mais des traces de quintessence persistaient dans les murs et des traces de sang sur le sol. Il ne vit qu'une poignée de prisonniers, tous réduits à l'état de coquille vide au regard perdu dans le vague.

Sam avait-il été comme ça avant l'arrivée de Rolo ? Il avait du mal à se souvenir de ces longs mois de solitude. Il ne pensait pas qu'il avait été aussi mal en point. Apathique et malade, certes, mais ces pauvres âmes étaient différentes, comme si elles avaient déjà un pied dans la tombe et attendaient que le reste de leur corps suive le mouvement. Il aurait pu croire qu'il s'agissait d'androïdes s'il n'avait pas vu leur torse se soulever et s'abaisser légèrement.

Sam ne s'attarda pas, leurs regards vides lui nouant l'estomac. Il ne pouvait pas en être sûr, mais il avait l'impression que ces gens étaient ceux dont les âmes avaient quitté leur corps et s'étaient évaporées, tout comme Sam avait failli se perdre à de nombreuses occasions.

Des minutes s'écoulèrent durant lesquelles Sam poursuivit son exploration ; peut-être même une heure. C'était difficile de suivre le temps qui passait dans cet état, surtout sans créature vivante pour comparer sa vitesse. L'électronique des murs attirait son esprit sur son passage et il ne saurait dire s'il s'était perdu en elle ou si c'était seulement que chacune de ces rencontres semblait durer des heures.

Une chose était claire : cette base était bien trop grande pour avoir été construite seulement pour les expériences menées sur Sam et Rolo. Sam était plus persuadé que jamais qu'ils étaient les seuls sujets de cette recherche particulière (les seuls à avoir survécu, en tout cas) et il ne semblait pas y avoir beaucoup d'autres études en cours. L'espace supplémentaire suggérait que cet endroit avait connu plus d'activité à une époque ou peut-être qu'ils se préparaient à étendre leurs recherches. Voire les deux.

Sam avait commencé à croire qu'il ne trouverait rien d'utile dans le reste du laboratoire, du moins là où il pouvait aller. Il approchait des limites de sa portée, mais il avait trouvé les murs extérieurs dans une direction, ce qui confirmait au moins qu'ils se trouvaient sur une lune ou une planète quelconque, la roche stérile s'étendant à l'horizon, l'éclat des étoiles dans le ciel.

Sam continua malgré tout à chercher. Il devait bien y avoir quelque chose ici qui pourrait lui servir. D'autres prisonniers qu'il pourrait contacter. Un centre de communication où il pourrait appeler à l'aide ou un hangar où il pourrait voler un vaisseau, à condition de trouver un moyen de les faire sortir de leur cellule sans alerter les gardes.

Les couloirs changèrent. Loin de la pierre brute des cellules où lui et Rolo étaient détenus, loin du métal étroit et des lumières éblouissantes du reste du laboratoire, ici les plafonds s'élevaient et les murs s'étiraient à tel point que Sam aurait pu y conduire un camion. L'éclairage était atténué, mais à la place des lumières placées à intervalles irréguliers, il provenait de bandes le long des murs, le rendant plus uniforme.

Il n'y avait pas de portes ici : ce n'était qu'un long couloir caverneux qui s'étirait à l'infini et, quand Sam traversa un mur, il se trouva à suivre un embranchement du corps principal du laboratoire jusqu'à un dôme plus petit.

Le dôme était juste hors de portée de Sam, mais il y avait quelque chose à son sujet, quelque chose qui lui retournait l'estomac et lui picotait la peau comme si l'air était chargé d'électricité statique. Il poussa, rassemblant sa volonté dans une petite boule compacte qu'il força à avancer, centimètre par centimètre, jusqu'à atteindre le sas le plus proche du dôme. Le mur semblait plus solide que ceux du reste du laboratoire, mais Sam ne savait pas si c'était parce qu'il s'était trop éloigné de son corps ou si cet endroit était protégé contre la quintessence. Il poussa encore, serrant les dents, et le métal céda à son contact, d'abord à contrecœur, puis tout d'un coup.

Il bascula dans la zone ouverte à l'intérieur du dôme et fut aussitôt pris d'une profonde nausée. Il tituba, sa vision s'obscurcissant, et chercha à se raccrocher au mur par automatisme. Il passa à moitié à travers avant de se rattraper, puis leva les yeux vers l'imposante machine qui occupait la majeure partie de la pièce. Il n'avait jamais rien vu de tel : des centaines de mètres de métal tordu déversant des câbles, des engrenages et des veines de quintessence d'un violet maladif. Cependant, il reconnut immédiatement ce que c'était grâce aux descriptions qu'il avait vues dans les dossiers du laboratoire et aux récits de Rolo.

L'enveloppe d'un robeast.

La vision de Sam se brouilla en la regardant, la pièce caverneuse tournoyant autour de lui tandis que quelque chose à l'intérieur du robeast inachevé l'appelait, l'attirant à lui.

Ce devait être une hallucination ou les effets de l'éloignement de son corps. Ce qu'il vit sortir du robeast comme une abomination cauchemardesque avait à peine forme physique. C'était une masse de tentacules de la couleur de l'algue qui se tortillait dans sa direction, pulsant au rythme du flux de quintessence dans ses entrailles.

Quelque chose dans la masse changea de position, tournant son attention vers Sam et, l'espace d'un instant, il s'oublia. Il y avait de la colère dans cette présence et une douleur si forte qu'elle renversa Sam. Elle s'accrocha à quelque chose au fond de lui, menaçant de le consumer, jusqu'à ce que, tout à coup, ce soit trop. Quelque chose céda et Sam plongea dans les ténèbres.


Pidge était installé·e par terre dans la salle des capsules, le dos contre celle de Ryner. Son ordinateur portable était posé devant iel, affichant toutes les données extraites de l'ordinateur de la prison, mais iel n'y avait pas encore touché. Au lieu de ça, iel tenait une unité de communication portable sur ses genoux, projetant le visage de sa mère.

— Elle va s'en sortir, Pidge.

Pidge souffla, se rongeant un ongle.

— Ouais, je sais. Coran a dit la même chose. Mais il y a toujours un risque, pas vrai ? Peut-être que le laser a touché un nerf ou autre. Peut-être qu'elle aura toujours du mal à marcher, et ce sera ma faute.

— Pidge…

— Elle a essayé de me pousser à me concentrer, tu sais. Mais j'étais trop occupé·e à chercher papa, parce que dix minutes auraient fait toute la différence, pas vrai ?

Pidge émit un rire. Iel serra ses genoux contre son torse, laissant l'unité de communication pendre mollement dans sa main.

— J'aurais dû prêter attention à cette foutue mission au lieu de laisser Ryner se faire tirer dessus.

— Tu n'as rien laissé arriver, Pidge, dit Karen. Tu sais que Ryner te dira la même chose quand elle sortira. Et elle ira bien.

— Tu n'en sais rien !

Karen haussa un sourcil.

— En fait, si. Je suis votre adjuvante, tu te souviens ?

Pidge entrouvrit la bouche et rougit, se sentant soudainement stupide de l'avoir oublié. Sa mère avait non seulement senti le danger de la mission du jour, mais aussi que Ryner avait été blessée et la gravité de cette blessure.

Pidge posa son menton entre ses genoux et soupira.

— J'ai merdé aujourd'hui, Maman. C'est juste que… j'ai tellement envie de retrouver papa. Je déteste ne pas savoir ce qui lui est arrivé.

— Je sais, dit Karen.

Elle recula un peu, permettant à Pidge de voir un peu mieux où elle se trouvait. Elle travaillait quand Pidge avait appelé, certainement pour essayer de finir le traité avant le congrès dans quelques jours, mais elle avait tout mis de côté dès qu'elle avait vu l'expression de Pidge.

— Et, certes, peut-être que tu n'as pas fait tous les bons choix. Mais tu sauras pour la prochaine fois.

Pidge fit la grimace.

— C'est la mère de Keith qui t'a appris ça ?

— En fait, la philosophie de Keena est de ne pas faire d'erreur, parce qu'on ne sait pas si on aura une deuxième chance.

Avec un ricanement, Pidge s'affaissa contre la cryo-capsule. En penchant la tête en arrière, iel avait une vue déformée de Ryner. Coran avait dit qu'elle n'avait besoin que de quelques heures en capsule et Hunk avait exprimé sa hâte d'essayer un nouveau truc pour le dîner. Pidge était quasiment sûr·e qu'il avait dit ça pour qu'iel se sente coupable s'iel ne venait pas manger.

Iel y était donc allé·e et maintenant iel était de retour ici, trop agité·e pour se concentrer sur les dossiers qu'iel avait trouvés, rendu·e trop malade par la culpabilité pour oublier ce qui s'était passé.

— Est-ce que… tu as trouvé quelque chose ? demanda Karen d'un ton hésitant. Il ne devait pas être là quand tu es arrivé·e, sinon tu me l'aurais déjà dit. Mais… tu as une piste ?

Elle essayait de ne pas montrer à quel point elle voulait que Pidge dise oui. C'était évident, mais Pidge appréciait qu'elle essaie au moins de se retenir. Malheureusement, iel n'avait pas de bonnes nouvelles à lui annoncer. Du moins, pas encore.

— Je… Je n'ai pas encore regardé, admit-iel. Dès que j'essaie, ça me rappelle que c'est comme ça que Ryner a été blessée. Je pensais attendre qu'elle sorte de la capsule pour m'excuser et je commencerai à chercher ensuite.

Karen eut un sourire triste.

— Prends ton temps, mon cœur. Ces fichiers ne vont pas s'en aller.

— Ouais.

Pidge hésita, remarquant les cernes sous les yeux de sa mère. Elle travaillait d'arrache-pied sur ce traité depuis des semaines, entre, apparemment, deux séances d'entraînement avec la mère de Keith. Pidge ne pensait pas qu'elle avait eu l'intention de révéler cet état de fait et elle restait très secrète sur le comment et le pourquoi elle faisait ça, mais c'était quelque chose qu'iel avait dû accepter.

Vraiment, Karen n'avait pas besoin de perdre plus de temps avec les remords de Pidge.

— En fait, je vais essayer de m'y mettre maintenant, dit-iel, levant la tête et se forçant à sourire. Ça ne sert à rien de remettre ça à plus tard, hein ?

Le sourire de Karen fut bien plus détendu que celui de Pidge, ce qui lui fit ressentir une étincelle de culpabilité.

— Bien sûr. Ne te couche pas trop tard.

Pidge leva les yeux au ciel.

— Maman. On est dans l'espace. Le terme « tard » est assez relatif.

Karen eut un petit rire, mais lui souhaita bonne nuit avant de se déconnecter avec un dernier « je t'aime ».

Une fois la communication terminée, Pidge s'affaissa, laissant l'appareil tomber par terre. Son regard glissa jusqu'à son ordinateur et iel le rapprocha, quelque chose au fond d'iel s'opposant déjà à ce petit geste. Iel avait fait passer la recherche de son père avant la sécurité de Ryner pendant la mission, iel ne méritait donc pas d'obtenir des réponses alors qu'elle était toujours dans la capsule.

Iel parvint à se rendre jusqu'au répertoire des fichiers qu'iel avait extraits avant de bloquer à nouveau, le curseur survolant les données archivées concernant les prisonniers. Iel n'avait qu'à cliquer et lancer deux-trois recherches et iel aurait sa réponse. Si son père était passé par là ou non.

Il n'y avait qu'un seul moyen de le savoir.

Iel grogna et se laissa tomber sur le dos, son ordinateur glissant de ses jambes croisées.

— Les nouvelles n'ont pas l'air très bonnes.

Pidge leva la tête, puis la laissa retomber quand iel vit que ce n'était que Shiro.

— Non, c'est juste que je n'arrive pas à regarder.

Shiro émit un petit son pensif, s'installant à côté d'iel et s'appuyant sur ses mains.

— Te tourmenter là-dessus ne va pas aider, tu sais.

— Ce n'est pas ça, dit Pidge. C'est juste que…

— Tu te sens mal pour Ryner ?

Pidge ferma la bouche, rougissant furieusement.

— Non.

Shiro sourit, fermant les yeux face aux lumières de la salle aux capsules comme s'il prenait le soleil à la plage.

— Tant mieux. Il ne faut pas.

D'une certaine manière, Pidge sentit qu'iel était tombé·e droit dans son piège. Iel souffla, se força à se redresser et reprit son ordinateur.

— C'est juste bizarre de faire comme si rien ne s'était passé.

— Sans vouloir paraître insensible, on ne peut pas tout laisser tomber dès que quelqu'un est blessé. (Shiro posa la main sur sa tête, lui offrant un sourire.) Tu es déjà sur place, donc tu seras là quand elle sortira. Autant être productif en attendant.

— Ouais, j'imagine…

Pidge fixa l'écran, toujours sceptique, puis double-cliqua sur le dossier. Iel lança sa recherche de base, puis attendit, le cœur battant.

— Ce n'est pas comme si j'allais trouver quelque chose de toute façon. Je commence à croire qu'il n'a pas survécu assez longtemps pour atterrir en prison.

Shiro se crispa et Pidge regretta immédiatement ses paroles.

— Ton père est plus fort que tu ne le penses, Pidge.

La main de Shiro glissa de sa tête pour s'enrouler autour de ses épaules, l'attirant dans une étreinte sur le côté.

— Et il est plus intelligent que Zarkon ne peut s'y attendre. S'il n'est pas dans une de ces prisons, c'est parce qu'il s'est déjà échappé et qu'il fait vivre à l'Empire un enfer dans son coin.

Les lèvres de Pidge se tordirent d'un sourire et iel se laissa aller à l'étreinte, regardant les chiffres défiler à l'écran.

— Tout seul ? se moqua-t-iel. Je t'en prie. Il a sûrement rassemblé toute une armada pour botter le cul de Zarkon.

Shiro éclata de rire, ce qui chassa quelque peu la morosité de Pidge.

— Tu as raison. Il avait déjà adopté la moitié de la Garnison quand nous sommes partis pour Kerberos. Je ne vois pas pourquoi ce serait différent ici.

— Pas vrai ? Il a sûrement raconté toutes sortes d'histoires embarrassantes à mon sujet. Quand je le retrouverai, il sera entouré de cinq cents aliens qui me demanderont si j'essaie toujours de grimper sur le toit pour parler aux écureuils.

Shiro eut un grand sourire.

— Tu fais toujours ça ?

Iel lui enfonça le coude dans les côtes et il recula en grimaçant, les mains levées en signe de reddition.

— Pour voir le bon côté des choses, ils auront tous entendu des histoires embarrassantes sur mon frère aussi.

— J'espère que je serai là pour voir la tête de Matt quand il s'en rendra compte.

Le texte à l'écran de Pidge cessa de défiler et une boîte de dialogue apparut avec les résultats de la recherche. Iel se figea, presque effrayé·e de toucher l'ordinateur. Iel avait vu le même message tant de fois qu'iel avait remarqué que la forme du texte dans la boîte était différente avant même d'en lire le moindre mot.

— Oh mon dieu.

Iel tendit le bras, d'abord lentement, puis tira l'ordinateur vers iel. Son cœur s'était logé dans sa gorge et le son qui s'en échappa était à mi-chemin entre un rire et un sanglot.

Un (1) résultat trouvé.

Prisonnier 119-9875 : Humain, mâle. Point d'origine : 2065.234, -8246.891, -0597.206, J – Secteur Hovent.

La vision de Pidge se brouilla et iel échoua par trois fois à appuyer sur le bouton pour afficher le dossier complet avant de remarquer que sa main tremblait.

— Pidge.

Shiro avait l'air stupéfait, sa main glacée alors qu'il venait serrer celle de Pidge. Iel leva les yeux vers lui, ravalant ses larmes.

— C'est…

— C'est lui, murmura-t-iel. On l'a trouvé.