Précédemment : En sabotant une arme impériale, Nyma et Beezer ont trouvé une missive d'Haggar faisant référence à un projet intitulé « Revendication ». Ils ont fait passer le mot à Meri, qui a creusé un peu et découvert que Revendication allait de pair avec un autre projet qui a commencé à peu près au même moment, le projet Représailles.
Lors du premier jour de la réunion au sommet de la Coalition, l'Empire a trouvé le Balméra de Shay, tué sa grand-mère et capturé son frère. Hunk et Shay sont restés sur le Balméra, Shay ayant hérité de Mir le rôle de Doyenne de son cercle, et Shiro et Nyma sont retournés au sommet.
Pendant ce temps, sur la planète galra, Keith, Lance et Thace se sont rendus au Débarquement de Sorbak pour rencontrer la rébellion locale, mais ils sont tombés dans une embuscade.
Avertissement : références à de la torture et des expériences menées sur des prisonniers durant la deuxième scène de Meri, mais rien de graphique n'est décrit.
Chapitre 20
Questions d'intention
Bref, c'est là où nous en sommes. Je sais que je ne suis pas censée te donner trop de détails tant que tu es sous couverture, mais… Oriande ! J'ai du mal à y croire. Ce n'est pas un endroit pour les gens ordinaires. Quand tout sera fini, si on arrive à le trouver, on pourra y retourner ensemble.
Tu me manques. Sois prudente.
Meri relut le message d'Allura, les yeux piquants. Il n'y avait pas de signature, la transmission ayant été dépouillée des fréquences, coordonnées et tout autre élément qui aurait pu identifier l'expéditeur ou le destinataire. Les cryptages de Thace et la ligne sécurisée que Meri utilisait devraient empêcher qui que ce soit d'intercepter ses communications, mais on n'était jamais trop prudent.
Malheureusement, une autre façon d'être prudent consistait à envoyer le moins de messages possible. Cela faisait un peu plus de quatre mois qu'elle avait infiltré l'Empire et, bien qu'elle donnait des nouvelles à Coran au moins une fois par semaine (ne serait-ce que pour lui faire savoir qu'elle était toujours en vie), elle n'avait reçu qu'une douzaine de réponses : cinq de Coran, trois de Lance, une de Nyma et trois d'Allura. Meri leur avait dit elle-même de ne pas la contacter à moins d'une urgence ou d'un besoin d'informations. En fait, la moitié des messages de Coran et celui de Nyma n'étaient que ça. « Voilà un autre élément à surveiller. Tu me manques ! »
(Meri ne se plaignait pas. C'était juste que… elle avait oublié la solitude qui accompagnait les missions sous couverture.)
Le message d'Allura n'était pas vraiment porté sur les détails, bien que c'était un peu jouer avec le feu que de mentionner le nom d'Oriande, mais Meri pouvait entendre sa voix dans chacun de ses mots, ce qui lui serrait le cœur à l'idée de ne pas pouvoir rentrer au château-vaisseau de sitôt.
— Allez, mon coco, marmonna-t-elle, ravalant ses larmes et lissant ses traits d'une petite touche de quintessence. (Elle n'avait pas besoin d'avoir l'air d'un chiot abandonné.) Il est temps de s'y remettre.
Elle jeta un dernier regard au message d'Allura, tentant de formuler une réponse qui en valait le risque, puis soupira et le supprima. Elle enverrait quelque chose avec son prochain rapport à Coran et lui demanderait de le transférer.
C'était plus sûr ainsi.
Elle pivota, arrangeant ses robes, et vérifia son apparence dans le reflet d'un cylindre de quintessence avant de sortir. Sa transformation en Nahra était devenue une seconde nature depuis le temps, mais son objectif du jour était trop dangereux pour risquer cette couverture. Cette fois-ci, elle était une druide, suffisamment crainte par les gardes de la station qu'elle visitait pour être sûre de n'être défiée par personne. Sauf peut-être par d'autres druides. Elle allait devoir essayer de les éviter.
C'était un risque nécessaire. Ce laboratoire, Kreya Agra, situé sur la deuxième lune d'une planète sans nom, était lié au projet Robeast. Ce lien n'était pas flagrant, les druides étant bien trop discrets pour ça. Mais Meri était certaine de son jugement. Ils ne construisaient peut-être pas de robeasts ici, mais quoi qu'ils fassent, il y avait une connexion.
Et comme elle avait besoin d'accéder aux dossiers concernant les robeasts (et à ceux de Wyn, sur demande de Coran, ainsi que de procéder à une recherche approfondie sur Revendication et Représailles, qui, Meri en était de plus en plus persuadée, étaient des robeasts ou liés aux robeasts), il lui fallait le genre d'accès privilégié qui ne s'obtenait que dans un laboratoire.
Elle espérait seulement que les prédictions d'agonie et de mort de Dez ne se réaliseraient pas.
Ce n'était pas censé se passer ainsi.
Lance se tenait au milieu du café complètement bouclé, les yeux aveuglés par les lumières trop vives. Keith était à terre, l'énorme Galra sur lui essayant de lui arracher sa dague. Le nom de Keith monta aux lèvres de Lance et il fit pivoter son arme, mais avant de pouvoir trouver une bonne ligne de tir, une autre silhouette en armure noire et au masque sans traits ouvrit le feu sur lui, l'obligeant à se cacher derrière le comptoir sous peine de se faire exploser la cervelle.
Des jurons et des bruits de corps s'entrechoquant contre les rideaux en métal qui couvraient la porte suggéraient que Thace était occupé avec son propre adversaire, mais Lance n'osa pas détourner le regard du gars au pistolet.
— Bordel, marmonna-t-il, tirant deux fois sur son opposant.
Cependant, son angle de tir depuis sa cachette était terrible et il rata sa cible de loin.
— Vous êtes censés être de notre côté !
Il tira à nouveau, touchant un plafonnier tandis que son adversaire allait trouver refuge ailleurs. Il se cacha derrière une table et Lance s'avança pour jeter un œil à Keith et Thace, chacun pris dans un combat de lutte contre des adversaires bien plus imposants. Il devait trouver un moyen de les sortir de là. De préférence sans se mettre la résistance galra à dos. Mais il était difficile de réfléchir quand une colère sourde ne cessait de monter en lui.
Ce n'était pas seulement parce qu'ils étaient tombés dans une embuscade. Il était bien conscient des dangers de la planète mère, surtout pour un trio de révolutionnaires. Il savait qu'un bon nombre de personnes pouvaient vouloir leur mort et qu'elles feraient tout pour se débarrasser de Lance et de ses amis.
Le problème était qu'ils avaient fait croire à Lance qu'ils allaient rencontrer des alliés. Après six mois sur cette planète, il avait commencé à croire qu'ils allaient devoir lutter seuls contre les dirigeants impériaux pour toujours. Puis la note était apparue et avait joué sur son optimisme.
Et voilà où ça les avait menés.
Thace grogna et quelque chose se brisa. Lance pivota, oubliant son adversaire un court instant, et vit Thace, désormais démasqué, s'écrouler contre le mur. Un filet de sang coulait le long de son visage à partir de l'unité de contrôle mutilée de son masque et son assaillant jeta le pied qu'il avait visiblement arraché à une chaise voisine.
— Je le savais.
La voix venait de derrière le comptoir, où une quatrième personne apparut, s'avançant dans le champ de vision de Lance. Il n'avait pas d'arme, était petit et maigrichon comme nul autre Galra à part Keith, et il s'arrêta le pied posé sur la dague abandonnée de ce dernier. Le masque de Keith, tout comme celui de Thace, lui avait été arraché et il se tortilla sous son assaillant pour fusiller du regard celui qui venait de parler.
Lance fit un pas en avant, mais un laser fila devant son nez, le stoppant net. Il visa à nouveau son adversaire, toujours abrité derrière la table à le surveiller.
Du coin de l'œil, Lance vit le maigrichon désactiver son masque, qui émit une brève lueur violette avant de disparaître complètement. Un petit écran était projeté devant son œil gauche et il avait les cheveux ras, ce qui donnait l'impression que ses oreilles de chauve-souris étaient encore plus grandes qu'elles ne l'étaient déjà. Elles frémirent tandis qu'il s'accroupissait et Lance aurait plaisanté sur leurs capacités d'écholocalisation si le gosse à qui elles étaient rattachées n'avait pas l'air de rêver de cracher sur le cadavre de Keith.
— Prince Keith, dit-il, ses lèvres courbées révélant deux petites canines.
Il leva la tête pour jeter un œil à Lance, puis à Thace.
— Et un des toutous de Prorok.
— Anciennement.
La voix de Thace était basse, mais elle arrêta net le maigrichon. Il cligna des paupières tandis que Thace se redressait, essuyant calmement le filet de sang sur son front.
Les oreilles du garçon tressaillirent.
— Quoi ?
Thace fit les gros yeux à la personne masquée qui l'avait frappé avec un pied de chaise et qui semblait envisager de recommencer.
— J'ai dit anciennement. Je ne suis plus employé par l'Empire depuis un bon moment.
Le garçon plissa les yeux, puis se leva et recula tandis que Keith commençait à se débattre, espérant visiblement que celui qui le plaquait avait relâché sa vigilance. (Ce n'était pas le cas et les efforts de Keith ne lui valurent rien d'autre qu'un grognement irrité du Grand costaud.)
— Keith, gronda Thace. Arrête.
— Pas question, siffla Keith. Si tu penses que je vais rester allongé là et les laisser… les laisser…
— T'aplatir comme une crêpe violette ? suggéra Lance, vérifiant rapidement que M. la Gâchette facile ne recommençait pas à s'agiter. Parce que, euh, je crois qu'ils ont déjà réussi leur coup.
Le maigrichon ricana tandis que Keith rugissait de frustration. Il chercha à atteindre sa dague, mais le garçon l'éloigna avec son pied.
— Vous savez, vous avez failli m'avoir.
— On a failli t'avoir ? fit Lance. Dixit le gars qui nous a tendu un piège.
Les oreilles frémissantes, les yeux plissés, le garçon croisa les bras.
— Comme si vous n'étiez pas en train de faire la même chose au cours des derniers cycles. À parcourir toute la planète, à répandre des rumeurs sur toutes ces missions que vous avez effectuées à l'abri des regards, n'est-ce pas bien commode. Vous pointer à des rassemblements pour « intimider » la PI, comme s'ils n'étaient pas vos potes. Je savais que vous, les Nezai, vous ne pouviez pas être aussi spéciaux qu'on le dit, et j'en ai enfin la preuve.
— C'est quoi ton problème ? demanda Keith, jetant des coups de pied à l'aveugle. (Grand costaud frémit à peine quand le talon de Keith le toucha au mollet.) À t'entendre, on dirait qu'on a tué ton bébé yupper, vrekt.
Le petit maigrichon ricana, incrédule, puis s'accroupit à nouveau, baissant la tête jusqu'à être presque au même niveau que Keith.
— Tu ne te souviens même pas de moi, hein ?
Keith s'immobilisa.
— Certes, ça fait longtemps et je ne suis qu'un moins-que-rien pathétique, mais j'espérais que tu te souviendrais au moins des personnes que tu as piétinées pour arriver là où tu es aujourd'hui. Belle erreur de ma part.
L'expression de Keith était difficile à lire sous cet angle, mais il poussa un son confus qui donnait une idée assez claire de ce qu'il ressentait.
— Qu'est-ce que tu… ?
Le maigrichon se pencha en avant.
— Tu ne te rappelles toujours pas ? Allez, Keith. On était dans la même classe.
— Hé, dit Lance, ravalant un sourire. Ne le prends pas mal. Il a oublié pas mal de ses camarades de classe, apparemment.
— Attends… (La voix de Keith dépeignait une révélation soudaine et il releva la tête autant qu'il le pouvait.) Tu es le frère de Vit.
Le maigrichon le dévisagea un long moment, incrédule, puis poussa un rire amer. En un éclair, il s'empara de la dague de Keith et l'enfonça dans le sol à quelques millimètres du nez de ce dernier.
— Le « frère de Vit ». Bien sûr, pourquoi pas, après tout ? Ce n'est pas comme si j'avais une identité propre, hein.
Il se leva, pivota et retourna vers le comptoir. Keith s'agita, parvenant presque à se défaire du bras de Grand costaud avant que ce dernier ne le lui passe autour du cou.
— Attends ! s'écria Keith. Ce n'est pas ce que je voulais dire– seulement– vrekt.
— Je m'appelle Arel, gronda le petit maigrichon. Pas que je m'attende à ce qu'un Prince y prête attention. Je ne suis pas assez bien pour ton petit club de meurtriers, hein ?
Keith se figea, écarquillant les yeux, et Lance décida qu'il en avait assez. Il retira sa capuche, désactivant son masque au passage, et fut très satisfait d'entendre l'exclamation de surprise de M. la Gâchette facile.
— Non, non, non, non, dit Lance, baissant son fusil et traversant le café en direction d'Arel.
Thace siffla son nom et un laser éclata une tasse en argile sur le comptoir à quelques centimètres de là, mais Lance ne s'arrêta pas avant de se trouver assez près d'Arel pour enfoncer un doigt dans sa poitrine.
— Nope, désolé. Ça, c'est pas cool du tout, mec. Tu peux pas le traiter de meurtrier et tirer ta révérence comme ça. C'est quoi ton problème ?
Les yeux d'Arel étaient écarquillés, sa bouche légèrement entrouverte tandis qu'il dévisageait Lance. Il devait s'attendre à un autre Galra, mais Lance ne pouvait même pas apprécier l'humour d'être l'extraterrestre dans cette situation, compte tenu de la façon dont cette rencontre s'était déroulée jusqu'à présent.
Le choc d'Arel ne dura pas longtemps. Il se secoua, écarta la main de Lance et montra les dents. (Présentant un tableau plutôt adorable puisqu'il n'arrivait qu'au nez de Lance.)
— Il a passé son Rite de passage, non ?
Lance était perdu.
— Euh… Rite de passage ?
Il pencha la tête de côté, puis jeta un œil par-dessus son épaule. À sa surprise, Keith s'était complètement immobilisé dans les bras de Grand costaud, ne regardant pas Lance, la tête rentrée dans les épaules comme s'il cherchait à se cacher. Effaré, Lance se tourna vers Thace, qui soupira :
— Le Rite de passage est… une mise à l'épreuve, en quelque sorte.
Arel monta sur le comptoir.
— Tous les officiers doivent passer par là. Un dernier petit test pour décrocher le poste. (Il haussa les épaules, jouant avec le petit clavier à son poignet.) Tout ce qu'il faut faire, c'est de tuer un pauvre petit prisonnier de tes propres mains. Et d'après ce que m'a dit mon frère, notre cher ami Keith a réussi haut la main.
Infiltrer des laboratoires de recherche impériaux n'était jamais facile.
Meri portait ses robes et son masque volés parce qu'ils valaient autant que n'importe quelle fausse pièce d'identité de haut niveau, mais le fait était qu'elle aurait grillé sa couverture en moins de deux secondes avec n'importe quel autre déguisement. Dès l'instant où elle débarqua dans le hangar de Kreya Agra, l'aura lourde et malsaine de la quintessence synthétique la prit au nez, la ramenant à la demi-douzaine d'autres laboratoires de ce type qu'elle avait déjà visités. Quatre d'entre eux n'étaient plus utilisés à l'arrivée de Meri, mais quelques années ne suffisaient pas à effacer les horreurs qui avaient été infligées à leurs prisonniers.
Aux laboratoires toujours en activité, c'était infiniment pire.
Meri s'arma de courage et s'avança, saluant d'un signe de tête le sous-officier venu l'accueillir. Sa transformation du jour était plus reptilienne que celle de Nahra, ce qui faisait au moins un élément sur lequel Meri ne pourrait pas se trahir. Le masque couvrait son expression dégoûtée et, avec ses bras relâchés le long de son corps, ses manches volumineuses dissimulaient le tremblement de ses mains.
Tout ce qu'elle avait à faire était de poursuivre son chemin, mais rien que cela constituait un challenge, car les cris commencèrent dès que le sous-officier ouvrit la porte pour sortir du hangar.
Meri sentit son estomac se retourner, mais elle continua à marcher, faisant de son mieux pour ne rien montrer de son hésitation. Elle n'était là que pour leurs archives. Elle ne pouvait pas se laisser distraire en planifiant une évasion de prison à la volée. Même s'ils avaient l'air d'écorcher vif ce pauvre prisonnier.
Non. Elle avait du travail. Elle devait se concentrer dessus. Quand elle aurait fini, elle enverrait les coordonnées du laboratoire à Coran et demanderait aux autres paladins d'organiser le sauvetage. C'était comme ça que ça marchait. C'était ça d'être une espionne.
— Je peux vous montrer les appartements que nous vous avons préparés, madame, dit le sous-officier, le dos droit et le pas un peu trop vif pour apparaître décontracté.
C'était toujours la même chose. Même ceux qui travaillaient avec les druides avaient peur d'eux, ce que Meri avait utilisé à son avantage plus d'une fois. On ne questionnait pas quelqu'un qui pouvait vous aspirer votre force vitale ou déchirer votre esprit d'une simple pensée.
— Ce ne sera pas nécessaire, dit Meri.
Sur Terre, elle avait appris à modifier ses cordes vocales comme le reste de son corps pour moduler le timbre de sa voix. Elle ne pouvait pas imiter la voix d'une personne en particulier (du moins, pas à travers une transformation), mais elle pouvait rendre la sienne grave et rauque sans avoir à se forcer. Elle parlait doucement, mais le sous-officier frissonna quand même et ses mains, qui étaient jointes dans son dos, se crispaient en tentant de dissimuler son malaise. Meri sourit.
— Il y a tant à faire.
Le sous-officier hocha la tête et sortit une tablette holographique de son armure.
— Nous avons plein de prisonniers parmi lesquels faire votre choix. J'ai déjà complété le listing avec des informations démographiques ainsi que des notes sur les prisonniers qui font déjà partie d'un groupe expérimental.
— Excellent.
Meri prit la tablette, mais n'afficha pas la liste tout de suite. Ses mains tremblaient toujours et le sous-officier était suffisamment proche pour le remarquer. Elle croisait les doigts pour qu'il ne trouve pas ça étrange qu'elle se contente de ranger la tablette dans sa manche avant de reprendre sa marche.
— Conduisez-moi à votre salle d'archives.
— Tout de suite, madame.
Meri sourit derrière son masque et accéléra le pas, impatiente de s'enfermer quelque part où elle pourrait ignorer le reste du laboratoire un moment. La première fois qu'elle s'était fait passer pour une druide, elle avait eu la fâcheuse tendance à trop en faire, essayant de justifier ses demandes, mais il était rapidement devenu évident que les simples soldats et même la plupart des officiers n'avaient pas besoin d'explications de la part des druides et ne s'attendaient pas à en recevoir. Ils faisaient ce qu'ils voulaient et tous les autres se tenaient à l'écart.
C'est ainsi que Meri se retrouva bientôt seule dans les archives, le sous-officier se retirant avec une profonde révérence et un soupir de soulagement qu'il ne parvint pas tout à fait à étouffer.
Meri s'assit aussitôt au terminal principal, sortant une micro-puce de la fente cachée sur la dague de Thace. (Apparemment, les agents ordinaires avaient un petit espace de stockage implanté sous leur ongle, ce qui dégoûtait tellement Meri qu'elle s'était accrochée fermement au rangement sur la dague, même si ce n'était pas aussi sûr que de garder la puce littéralement sur sa personne en permanence.)
Elle procéda en vitesse, extrayant des fichiers sans s'arrêter pour en vérifier le contenu. Dez avait réussi à lui trouver des identifiants qui lui permettraient d'accéder à des dossiers confidentiels, incluant ceux stockés sur le serveur local, alors Meri commença par ceux-là avant de fouiller dans la base de données des prisonniers à la recherche d'informations sur Wyn.
C'était étonnamment difficile de le localiser dans le réseau informatique galra. Tout ce qui concernait le projet Robeast était quasiment insaisissable, bien sûr, mais Wyn encore plus. Meri ne pouvait qu'espérer que Kreya Agra, une annexe au projet Robeast, aurait les dossiers qui l'intéressaient.
Sa recherche de prisonniers altéens ne donna qu'un résultat, qu'elle copia avec tout le reste, puis récupéra sa puce de données et se dirigea vers la sortie. Un véritable agent se serait attardé dans la base quelques jours, faisant mine d'expérimenter sur les prisonniers avant d'être rappelé par une missive préparée à l'avance. Pour bien vendre l'illusion et tout.
Meri n'était pas un agent de l'Entente, cependant, et si elle restait ici un seul instant de plus que nécessaire, elle allait être malade.
Et puis, elle n'avait pas vraiment besoin de s'inquiéter de griller sa couverture.
Le sous-officier qui l'avait accueillie n'était nulle part en vue, heureusement. C'était le début de soirée sur Kreya Agra et Meri lui avait bien dit qu'elle ne voulait pas être dérangée pendant quelques heures. Il était certainement à la cafétéria, le poil ébouriffé par sa proximité prolongée avec une druide.
Meri était à mi-chemin du hangar quand une vague de quintessence la frappa de plein fouet, la glaçant jusqu'à l'os. Elle s'arrêta net, prise de vertiges et de nausée à cause de l'afflux soudain d'énergie, et se rappela qu'elle n'était pas en mission de sauvetage. Elle ne pouvait pas aider ces gens.
Cela ne l'empêcha pas de suivre le courant de quintessence jusqu'à une fenêtre d'observation donnant sur un des laboratoires. Un prisonnier olkari était attaché à une table à l'intérieur, sous sédatifs, un druide et deux membres du Corps médical impérial rassemblés autour de lui. La pièce était dépourvue d'appareils électroniques, à l'exception du scanner dans la main d'un médecin et d'une unité de communication reposant dans la paume de l'Olkari.
Étudiaient-ils les arts olkaris ? Essayaient-ils de les reproduire ? Meri frissonna à l'idée de robeasts capables de changer la forme ou de créer n'importe quelle technologie et, l'espace d'un instant, elle reconsidéra sa position à l'égard d'une mission de sauvetage.
Avant qu'elle ne puisse agir sur cette impulsion irréfléchie, une main se referma sur son épaule et la tira en arrière avant de la plaquer contre le mur.
Ça lui paraissait surnaturel de retourner au sommet moins de douze heures après la mort de la grand-mère de Shay.
D'accord, ce n'était pas Nyma qui en souffrait et elle pouvait apprécier les effets bénéfiques que ce congrès aurait à long terme. Et puis, Shay et Hunk étaient restés sur le Balméra de toute manière, pour aider à tout nettoyer, reconstruire, raffermir les défenses et prendre soin des parents de Shay. Seuls Nyma et Shiro étaient rentrés au château-vaisseau, avaient fait le point avec Coran et Akira, puis étaient restés dans un silence gênant une minute entière alors qu'ils luttaient tous pour ne pas être celui qui ferait remarquer en premier qu'il y avait encore du travail à faire.
Nyma en était donc là, assise à côté de Shiro à une petite table dans la grande salle ronde d'Eltava où se tenait le sommet. En préparant ce dernier, elle avait découvert que les paladins avaient des costumes pour aller avec leurs armures : des combinaisons altéennes ajustées et stylisées de façon à ce que les blocs de couleur de leur armure aient l'air un peu plus organiques. Un des tailleurs résidant au château avait modernisé un peu la tenue, la rendant plus facile à porter. Le résultat final était un pantalon blanc et une veste courte assortie sur une chemise noire, la couleur de leur lion marquant les épaulettes, les chaussures et le V stylisé de l'encolure.
Tout était tellement… officiel. Tout en formalités bien carrées et en discours soigneusement préparés. Nyma ne se serait pas sentie à sa place ici si elle ne venait pas de passer la majorité de la nuit à essayer maladroitement de réconforter Shay et sa famille. Et, brièvement, à se disputer avec les guérisseurs au sujet de leur technophobie et des risques que cela faisait courir à leurs patients. (Shiro avait dû l'éloigner de cette conversation à son arrivée, soulignant que les parents de Shay avaient déjà soulevé la plupart de ces arguments pour elle.)
De fait, elle n'avait pas le cœur à la fête. Elle n'avait jamais été du genre à faire des pieds et des mains pour aider des étrangers, mais cela avait commencé à changer depuis qu'elle avait rejoint les paladins. Elle avait découvert qu'une fois qu'elle avait cessé de fermer les yeux sur toutes les souffrances de l'univers, elle ne pouvait tout simplement plus revenir en arrière. Être incapable d'aider était infiniment pire que de savoir à quel point l'univers était déchiré et faire l'effort conscient de ne pas s'y intéresser de plus près.
Et puis, il y avait les diplomates. Si l'on supprimait tout l'apparat et les circonstances, Nyma aurait pu être dans son élément, avec ses sourires faussement enjoués, ses compliments détournés et ses intrigues discrètes.
Sauf que, bien sûr, Shiro comptait sur elle, en tant que seule autre paladin présente à ces négociations, pour agir avec intégrité et grâce envers leurs invités.
Dieux du cosmos, elle avait juste envie d'en poignarder certains avec sa cuichette.
Coran lisait aux dignitaires le traité rédigé par Karen, expliquant point par point les responsabilités de la Coalition envers les planètes membres, les devoirs que ces dernières devaient remplir et les autres détails du processus d'alliance intergalactique. Nyma suivit la conversation suffisamment longtemps pour comprendre que Karen avait pris soin d'exposer une variété de façons dont les alliés pouvaient contribuer à la cause, du soutien militaire à l'approvisionnement et la manufacture, en passant par l'accueil des réfugiés des planètes libérées, des prisons et des colonies de travail.
C'était très bien, surtout qu'un bon nombre de dignitaires avaient déjà suggéré à Nyma qu'ils ne pensaient pas que leur peuple pourrait contribuer à une campagne militaire prolongée après tout ce qu'ils avaient subi ; comme si l'univers entier n'avait pas souffert des mêmes horreurs, comme si ne rien faire et espérer que quelqu'un d'autre se chargerait du combat à leur place les empêcherait de se faire écraser une nouvelle fois par Zarkon.
Au bout d'un moment, Nyma cessa d'écouter Coran, laissant Karen, Shiro et les autres animateurs de ces pourparlers gérer toutes les questions qui pourraient surgir. Nyma se concentra plutôt sur les participants, observant les visages méfiants s'éclaircir, les regards enthousiastes s'assombrir et un petit groupe près du fond se faire de plus en plus maussade.
Eh bien, ils ne s'attendaient pas à ce que le traité soit ratifié par cent pour cent des délégations. Mieux valait se concentrer sur les gens qui voulaient aider et laisser les autres se débrouiller.
Quelques heures plus tard, Coran termina sa présentation et Shiro annonça une pause pour laisser tout le monde se dégourdir les jambes et réfléchir à la proposition. Le cœur de la Coalition resta dans la salle pour collecter les questions et les inquiétudes, qui seraient traitées au cours de la seconde moitié de la journée. Le lendemain commencerait le processus d'amendement du traité et, après quelques jours, chaque délégation donnerait une réponse préliminaire avant de ramener le traité chez eux pour en débattre et le ratifier.
Barbant.
Nyma sortit de la salle circulaire pour prendre l'air et se dégourdir les jambes. Elle ignora le bar à snacks dans le hall et les groupes de politiciens qui conspiraient les uns avec les autres dans des coins sombres.
Les sessions formelles remplissaient déjà bien assez ses quotas, merci beaucoup.
L'espace d'un instant, Nyma crut apercevoir Keena dans la foule, ce qui était étrange puisqu'elle n'était pas censée être là. Le hall et les jardins attenants à la salle du congrès n'étaient techniquement pas en accès restreint, mais tout le monde s'inquiétait de sa sécurité, alors ils avaient limité la participation aux dignitaires et deux auxiliaires, conseillers ou gardes chacun, tous ayant fait l'objet d'un accord préalable, pour plus de sûreté.
L'instinct de Nyma se réveilla à la vue de Keena qui se penchait pour murmurer quelque chose à un auxiliaire avant de poursuivre son chemin. Nyma changea de direction, l'irritation bourdonnant dans sa poitrine. Shiro allait vouloir savoir ce qu'elle mijotait.
Seulement, le temps que Nyma rejoigne l'endroit où se trouvait Keena, celle-ci avait disparu dans la foule de l'élite politique. Nyma se renfrogna, tournant lentement sur elle-même. Cependant, elle ne trouva rien et la pause n'allait pas durer éternellement, alors elle lâcha l'affaire et se dirigea vers les jardins d'une humeur encore plus affreuse qu'avant.
Malheureusement, elle ne put glaner que quelques minutes de tranquillité avant que la mauvaise odeur de la politique ne la rattrape, cette fois sous la forme d'um auxiliaire crispé·e qui portait un curieux accoutrement rose et vert évoquant à Nyma une fleur tropicale. De quelle planète venait-iel ? Nyral ? Korianma ? Il y avait bien trop de délégations présentes pour que Nyma les identifie toutes.
— Si vous avez une question sur le traité, vous n'êtes pas au bon endroit, dit Nyma avec irritation, s'appuyant sur le mur de pierre qui donnait sur une terrasse inférieure des jardins. Vous devriez parler à Shiro ou à Coran. Je vous promets que moi, j'en sais que dalle.
L'auxiliaire se dandina d'un pied sur l'autre, ses deux rangées de yeux battant mollement des paupières.
— Euh.
— À l'intérieur, dit Nyma avec un geste du poignet vers la porte. Ils sont dans la grande salle ronde. Je sais que c'est bondé là-dedans, mais Shiro a la patience d'un foutu Balméra. Il prendra le temps de vous parler.
Mais l'auxiliaire ne fit pas mine de bouger, une main plongée dans sa poche, parcourant le jardin du regard comme s'iel craignait une interruption. Quelques autres dignitaires étaient sortis, mais ils gardaient tous leurs distances : il était clair qu'ils avaient autant besoin d'air que Nyma et que rester groupés allait à l'encontre de cet objectif.
Plus le silence s'éternisait, plus la patience de Nyma s'amenuisait, jusqu'à ce qu'elle soit prise d'une envie irrésistible d'invoquer son bayard avant que cet·te imbécile décide de sortir une grenade ou un truc du genre.
Elle pivota, une menace sur les lèvres, mais l'auxiliaire avait enfin bougé, tirant une petite tablette holographique de sa poche et la tendant à Nyma dans une profonde révérence.
— Qu'est-ce que… ? (Elle fixa la tablette, le cœur battant à tout rompre.) C'est quoi, ça ?
— Un message du Dignitaire, murmura l'auxiliaire. Il souhaite que Voltron connaisse ses bonnes intentions.
Voilà qui ne ressemblait pas du tout à un joli petit mensonge. Nyma dévisagea l'auxiliaire et sa tablette quelques instants de plus, puis la lui prit, cherchant toujours le piège. Comme la tablette ne lui explosa pas à la figure, Nyma la tint contre elle tandis que l'auxiliaire se redressait.
— C'est tout ? demanda-t-elle. Vous ne faites que porter le message ?
L'auxiliaire ne répondit pas.
Rien à faire, supposait-elle. Surveillant l'auxiliaire du coin de l'œil, Nyma alluma la tablette et jeta un œil à son contenu. Il n'y avait qu'une note enregistrée dedans et, quand elle l'ouvrit, elle ne découvrit que quelques lignes de texte, recopiées en galran, en rylossien approximatif et dans ce qu'elle ne pouvait que supposer être la langue maternelle de celui qui les avait écrites.
Dame paladin, disait le message. J'ai entendu beaucoup de choses sur votre bravoure et votre gentillesse, ainsi que sur les questions que vous posez à chaque prisonnier que vous sauvez. Je regrette de ne pas pouvoir vous offrir davantage, mais grâce à mes contacts, je peux vous assurer que votre compagnon, le contrebandier connu sous le nom de Rolo, est en vie et détenu quelque part dans le réseau de prisons de Zarkon. Je vous transmettrai bien sûr toute information supplémentaire que je pourrais obtenir sur son état ou l'endroit où il se trouve et je vous souhaite bonne chance dans vos recherches.
Nyma fixa le message, complètement engourdie, ses yeux remontant une douzaine de fois jusqu'au nom de Rolo avant d'arriver à décrypter complètement la note.
Rolo.
En vie.
— Où est-ce que vous– ?
Nyma leva les yeux seulement pour se retrouver seule dans le jardin, l'auxiliaire ayant profité de sa distraction pour s'éclipser. La confusion, la fureur et une douleur qu'elle pensait s'être émoussée au cours des sept derniers mois atteignirent leur paroxysme et elle serra la tablette holographique si fort qu'elle en eut mal aux doigts.
Non. Non. Ces gens n'avaient pas le droit de lui balancer ça et de partir comme ça, sans un mot. Fourrant la tablette dans sa poche, elle se dirigea vers la porte, jetant tout décorum par la fenêtre. Plus d'une délégation se retourna à son approche, salutations et questions sur le traité mourant sur leurs lèvres alors qu'ils remarquaient son humeur. Elle passa en trombe devant eux, ne s'arrêtant que le temps de constater qu'aucun d'entre eux ne ressemblait au messager.
Elle finit par trouver la délégation qui l'intéressait dans la salle principale, attendant près de Shiro, plusieurs de ses membres avachis par l'ennui et la fatigue.
— Ok, c'est quoi votre délire ? voulut savoir Nyma, se précipitant vers eux et agitant la tablette sous leur nez. J'espère pour vous que ce n'est pas une mauvaise blague.
Shiro leva brusquement la tête et jeta un bref regard à Coran, Akira et Karen (répartis dans la pièce et engagés dans leurs propres conversations), avant de s'excuser auprès de ses interlocuteurs et de se diriger vers Nyma.
— Une blague ? répéta la représentante de la délégation, les yeux écarquillés. Je ne vois pas–
— Arrêtez vos conneries.
La main de Shiro se posa sur son épaule, sa voix l'incitant à une discrétion dont, franchement, Nyma se foutait éperdument pour le moment.
— Est-ce que tout va bien ?
— Non, tout ne va pas bien, fulmina Nyma, s'arrachant à la prise de Shiro et s'approchant de la représentante. Votre auxiliaire m'a apporté ce message et je veux savoir vous vous prenez pour qui, putain.
Coran s'était désengagé de son interlocuteur, l'inquiétude brillant dans son regard alors qu'il se glissait à côté de Nyma, sans la toucher, sans essayer de la tenir, attendant simplement. Ça l'aurait énervée s'il n'avait pas l'air prêt à se battre pour elle.
La représentante se tassa sur elle-même, regardant son escorte.
— Je– Je suis désolée, Dame paladin. Je ne vous ai envoyé aucun message.
Le cœur de Nyma manqua un battement et elle regarda les autres visages, cherchant l'auxiliaire qui lui avait apporté la tablette.
— Quoi ? Non. Non– iel portait vos habits. C'était l'um des vôtres !
Sauf que ce n'était pas le cas. Iel n'était pas dans le cortège et les regards incertains et perdus échangés dans celui-ci étaient trop authentiques pour être feints, à moins que la délégation dans son intégralité ne soit une gigantesque fraude.
Mais chix alors, qui avait bien pu lui envoyer ce message ?
Soudainement consciente du poids de trois douzaines de regards posés sur elle, Nyma tressaillit, s'éloignant de Shiro, de Coran et de la représentante avant de sortir en trombe.
— Qui êtes-vous ? murmura une voix à l'oreille de Meri. Et pourquoi– ?
Elle ne le laissa pas aller plus loin. Elle se laissa tomber, se retournant au passage pour déloger son emprise sur son épaule. Il l'avait plaquée contre le mur, ce dont elle se servit à son avantage en y prenant appui par le dos pour planter ses pieds sur le torse de son assaillant et le repousser. Il grogna en reculant et Meri sortit la dague de Thace en s'élançant, cherchant à l'atteindre au visage.
Son agresseur, un Galra pâle en uniforme de chirurgien, lui attrapa le poignet et brandit simultanément son arme de son autre main. La lumière aqueuse des cristaux se refléta sur sa lame.
Une lame, réalisa-t-elle alors qu'elle venait se poser contre sa gorge, qui était presque identique à la sienne, jusqu'au sigle bleu brillant sur sa garde.
Un sourire tira les lèvres du chirurgien et il lui lâcha la main, se redressant en rangeant sa lame.
— C'est bien ce que je pensais. Venez. Nous ne devrions pas parler ici.
Il pivota sans un mot et s'éloigna, ne laissant à Meri pas d'autre choix que de le suivre, assaillie par le doute. Pouvait-elle croire que le simple fait de posséder une dague en luxite faisait de lui un agent de l'Entente ? Ne pouvait-il pas l'avoir volé à un autre agent pour débusquer d'autres espions ?
Quelque part, elle ne pensait pas qu'il apprécierait qu'elle le plante là et s'il traquait bel et bien les espions de New Altéa, Meri devait au moins essayer de le neutraliser.
Elle le suivit donc, les yeux fixés sur l'arrière de sa tête. Sa fourrure lavande pâle était très fine et il n'avait qu'une petite crête de cheveux ; des cheveux blancs, avec des marques blanches qui semblaient luire sous cet éclairage. Son visage anguleux était sévère et indéchiffrable, ses yeux étrangement fins pour un Galra.
Quelque chose chez lui semblait… étrange. Elle n'arrivait pas à déterminer quoi.
Le Galra la conduisit dans une salle d'opération vide, où il appuya sa paume contre une console d'ordinateur. Un instant plus tard, le voyant des caméras aux coins de la pièce s'éteignirent et il hocha la tête d'un air satisfait.
— Nous serons tranquilles ici, du moins un moment.
— Magnifique, dit Meri, s'efforçant de rester un minimum dans son personnage jusqu'à être sûre de pouvoir faire confiance à cet homme. Maintenant, cela vous dérangerait de me dire qui vous êtes et pour qui vous vous prenez, à me malmener de la sorte ?
Il inclina la tête, manquant ou ignorant le reproche dans sa voix.
— Je suis Ulaz drul Erzok, l'un des chirurgiens en chef de Kreya Agra.
Il passa sous silence « agent de l'Entente », mais son nom était une preuve suffisante.
— Ulaz. (Meri inclina la tête en retour.) On m'a dit de vous chercher. L'homme qui m'a donné cette dague a dit que vous seriez un atout pour ma mission.
Ulaz haussa un sourcil, mais ne mordit pas à l'hameçon.
— Thace, dit-elle à voix basse. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais il a quitté son service de façon plutôt… spectaculaire. Je l'ai rencontré après coup et il m'a donné sa dague. Il m'a parlé de vous.
— Il vous a donné sa dague ? demanda Ulaz dans un grand soupir. Ça lui ressemble bien.
Meri sourit, mais reprit bien vite son sérieux.
— Ok, mais comment vous avez su que je n'étais pas à ma place, ici ? Je croyais que je m'en sortais bien.
— En effet. Mais il faut être prudent en présence de druides. Nombre d'entre eux ont du sang altéen, comme moi. S'ils savent quoi chercher, ils peuvent distinguer la quintessence altéenne de celle galra, surtout quand elle est pure.
— Ils– ?
Meri se coupa, sa bouche s'asséchant. Elle y avait pensé, bien sûr. Chaque espèce avait une signature de quintessence propre. C'était ce qui lui avait paru étrange à propos d'Ulaz, même si elle n'avait pas réussi à mettre le doigt dessus. Son héritage altéen ne se remarquait pas beaucoup dans sa quintessence, bien qu'il lui conférait visiblement d'autres caractéristiques. Les Galras n'étaient pas connus pour leur sensibilité à la quintessence.
Raison pour laquelle elle s'était crue en sécurité.
Ulaz acquiesça.
— Votre quintessence m'a fait penser que vous étiez des nôtres, mais nos agents apprennent tous ce genre de choses avant leur premier déploiement.
— Que voulez-vous ? dit Meri en haussant les épaules. Je suis autodidacte.
Ulaz se pinça l'arête du nez, les marques sur son front se plissant.
— Pourquoi êtes-vous là ?
— Je cherche des informations, dit Meri. Pourquoi ?
— Vous avez dit que Thace vous a conseillé de me chercher. Je vous aiderai si possible, par égard pour lui. Je doute qu'il apprécie que je vous laisse à la merci des druides.
Meri grimaça.
— Non, en effet. (Elle hésita.) Avez-vous déjà entendu parler de Revendication ou de Représailles ?
Ulaz écarquilla les yeux.
— Je vais prendre ça pour un oui.
— Je n'ai jamais entendu d'un projet nommé Représailles, dit-il lentement, mais le projet Revendication… Il est issu du projet Robeast, bien qu'il soit maintenant presque entièrement indépendant. Je ne connais pas les détails, mais… le commandement le désigne comme le futur de notre conflit avec Voltron.
— Bon sang, marmonna Meri. J'avais peur que vous me disiez ça.
L'ordinateur bipa et Ulaz tapa sur une touche à la hâte.
— Nous manquons de temps. Je me pencherai sur ces projets dès que j'en aurai l'occasion. Vous devriez rester à l'écart des druides.
— Je vais essayer, dit Meri.
Ils échangèrent leurs fréquences de communication, puis Ulaz s'en alla, se glissant par la porte du fond tandis que Meri rebroussait chemin, se dirigeant vers sa navette aussi vite qu'elle le pouvait sans se mettre à courir.
C'était une bonne chose qu'elle n'ait jamais eu l'intention de rester dans les parages.
Arel et son groupe firent passer Keith, Lance et Thace par une porte cachée au fond du café et les escortèrent le long d'un tunnel sans relief. La brute qui avait plaqué Keith au sol lui avait confisqué sa dague et son épée, et les autres avaient également été dépouillés de tout ce qui pourrait leur être utile. Du coup, Thace était tendu et Lance agité, et cela aurait été n'importe quel autre jour, Keith n'aurait pas hésité à se servir de ses griffes pour s'échapper, mais… Au cas présent, il ne s'en sentait tout simplement pas capable.
Meurtrier.
C'était une accusation tout à fait juste et Keith ne pouvait pas la reprocher à Arel. Il avait du mal à penser à autre chose qu'au silence horrifié de Lance quand tout lui avait été exposé. Un bloc de glace s'était formé dans ses entrailles, rendant sa respiration difficile, sans compter l'envie de se battre.
Les rebelles avaient tous les droits de se méfier de lui après ce qu'ils avaient fait. Après ce qu'il avait dû faire pour obtenir le rang de Prince, même s'il avait eu une longueur d'avance grâce à son père. Qu'Arel n'ait pas ordonné leur exécution immédiate était plus que ce que Keith était en droit d'attendre et il ne pouvait pas tirer plus sur la corde. Il ne le ferait pas. Sa simple existence avait déjà mis à mal cette alliance, il n'allait pas aggraver les choses en piquant une crise.
Lance tenta à plusieurs reprises d'engager la conversation avec les gardes, mais ils se contentèrent de le bousculer avec la crosse de leur arme sans répondre, alors il finit par se plonger dans un silence maussade.
Le temps qu'ils atteignent la salle de détention (trop spacieuse pour être qualifiée de cellule, avec une table, des chaises, deux couchettes le long du mur et une salle de bain derrière la porte du fond), Keith s'étouffait sur le silence, sa peau parcourue de frissons à l'idée des questions qu'il savait imminentes. Lance s'arrêta au seuil de la pièce, l'examinant comme s'il envisageait de la louer, et poussa un sifflement.
— Eh bah, c'est la cellule la plus sympathique que j'ai jamais vue.
Un grondement s'éleva de la gorge d'Arel.
— Je ne suis pas comme mon frère, dit-il en claquant la porte derrière lui.
Le verrou vrombit et le dernier clic résonna dans la gorge de Keith. Il jeta un regard à Lance, qui était resté à la porte, les mains sur les hanches, puis à Thace, qui s'était déjà installé sur une chaise, ayant l'air d'être là pour prendre le thé en toute amitié.
C'était trop. Revoir Arel, voir le venin dans son regard. Keith avait l'impression d'être revenu à ses quinze ans, tremblant au bord des sables de l'Arène, attendant son Rite. Comment pouvait-il s'en souvenir aussi clairement ? La trépidation et la nausée qui était venue ensuite étaient inscrites au fer rouge dans sa mémoire, mais le Rite de passage en lui-même était flou, n'ayant laissé derrière lui qu'un fort goût de terreur, de douleur et de sang dans sa bouche plusieurs jours après les faits.
Le pouls battant dans ses oreilles, Keith se retira vers les couchettes au fond, s'éloignant de Lance autant que possible dans cette cellule sans s'enfermer dans la salle de bain juste pour ne pas avoir à affronter son plus grand regret. Il s'assit et leva les pieds sur la couchette, la pièce tournoyant autour de lui. Arel aurait pu l'étriper avec sa propre dague qu'il ne se serait pas senti aussi vide.
Mais il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, pas vrai ? Si Keith avait été honnête dès le début avec Lance au sujet de son Rite de passage au lieu d'essayer de dissimuler son passé, Arel n'aurait pas pu en tirer profit. Ce n'était pas comme si Matt n'était pas déjà au courant. Keith en avait même parlé en partie à Shiro, sans entrer dans les détails. Mais c'était différent. Matt pouvait voir dans sa tête à quel point il le regrettait, à quel point il avait changé, et avec Shiro, Keith avait pu raconter sa version des faits. (Avait pu mentir, fit un coin de son esprit. Après tout, s'il n'avait rien fait de mal, pourquoi cela importait-il de savoir qui racontait l'histoire ?)
Lance soupira, puis fit volte-face, ses bottes frottant contre le carrelage à son approche. Keith se figea, espérant contre toute attente que Lance rejoindrait Thace à la table, parce que Keith n'était pas prêt pour cette conversation. N'était pas prêt à se défendre et ne savait pas comment s'excuser, pour le Rite comme pour le fait de l'avoir caché à Lance. Il n'arrivait même pas à lever les yeux, mais quelques secondes plus tard, les pieds de Lance entrèrent dans son champ de vision.
Lance hésita un instant et le cœur de Keith se mit à battre plus vite, d'autant plus quand Lance s'assit à côté de lui, son poids faisant plier la couchette.
— Alors…
Keith serra ses genoux contre lui et tourna la tête. Ne me force pas à en parler, Lance. Ne m'oblige pas à prouver les dires d'Arel.
Ces mots tourbillonnaient dans sa tête, coincés derrière ses dents sans qu'il n'arrive à les prononcer. De quel droit pouvait-il demander à Lance de ne pas lui poser de questions ? Il avait déjà caché ça assez longtemps.
Lance resta silencieux un long moment, la main posée entre eux sur la couchette comme s'il voulait défaire l'étreinte de fer de Keith et lui prendre la sienne. Il n'en fit rien, cependant, et que ce soit par considération pour Keith ou parce qu'il était lui-même incertain, Keith en était reconnaissant. Il pensait qu'il se serait peut-être effondré si Lance l'avait touché.
— Arel m'a l'air d'un sacré crétin, hein ?
Keith tendit une oreille vers Lance, surpris de ne pas déceler de dégoût dans sa voix. Il aurait pu être en train de commenter un chapeau extravagant aperçu dans un port spatial pour toute la gravité qu'il avait mise dans son ton.
— Il n'a pas tort, par contre… à mon sujet.
Lance pencha la tête de côté.
— Tu veux dire qu'il ne disait pas que du vent ? Parce que je te connais et j'ai du mal à croire qu'il dit la vérité.
Les épaules de Keith se crispèrent, peur, douleur et culpabilité formant une spirale de colère ardente.
— Ouais, ben, c'est le cas.
— De son point de vue, peut-être.
Lance sourit tandis que Keith tournait la tête pour le regarder depuis le creux de son bras, et quelque chose dans ce sourire adoucit les bords tranchants du trou dans sa poitrine.
— Écoute, dit Lance. Je ne sais pas si Arel a une dent contre toi ou l'Empire en général… ou contre son frère, apparemment ? Bref. Même s'il n'est pas en train de mentir tout simplement pour t'atteindre, il a un réservoir de rancœur plus gros qu'un lion et c'est sûr que ça affecte sa façon de voir ce « Rite de passage ». Alors, si tu es d'accord, je vais ignorer ça jusqu'à l'entendre de ta bouche. Parce que, franchement ? J'ai beaucoup plus confiance en toi qu'en lui.
L'émotion frappa Keith de plein fouet, brisant sa coquille de rage frustrée et, pendant un moment, il oublia comment respirer.
— Tu… Tu me fais toujours…
Il ne put finir sa phrase, mais Lance sourit simplement.
— Bien sûr que je te fais confiance, samurai. Allez, quoi. On a passé ce stade depuis longtemps, non ?
Un nœud se forma dans la gorge de Keith, mais il acquiesça, se détendant suffisamment pour se pencher et presser son épaule contre celle de Lance.
— Ouais.
Lance hocha la tête, comme si ça réglait tout. Comme s'il n'y avait pas de secrets, de douleur et l'écho des paroles d'Arel qui alourdissaient l'atmosphère. Comme si ce n'était pas important que le Rite de passage de Keith puisse faire toute la différence entre s'allier avec les rebelles ou s'en faire des ennemis. Lance se contenta de changer de position, passant un bras autour de Keith. Il ne cherchait pas à en savoir plus, ne semblait même pas ressentir le besoin de parler et, quelque part, ce fut ce qui donna le plus à Keith l'envie de pleurer. Il pouvait se taire et en rester là. Il n'avait pas besoin de se justifier. Il n'avait pas besoin d'avouer ce qu'il avait fait.
Mais maintenant que son Rite avait été mis sur le tapis, il pesait lourd sur son estomac. Il s'appuya sur l'épaule de Lance, l'écoutant respirer, jusqu'à finalement trouver le courage de parler.
— Rien de ce qu'Arel a dit n'est un mensonge. C'est… Le Rite de passage est une mise à l'épreuve. Le dernier test pour ceux qui veulent devenir officiers, même ceux qui sont nés dans le milieu. Tout ce qu'ils nous apprennent vise à nous préparer au Rite. « La victoire ou la mort. » « La pitié, c'est pour les faibles. » On… on ne peut pas poursuivre l'entraînement sans être prêt à tuer et, à la fin, ils t'obligent à le prouver.
— Avec le Rite de passage, dit Lance d'un ton neutre.
De l'autre côté de la pièce, Thace s'était retourné, le regard intense. Keith se replia sur lui-même, la gorge serrée de nouveau, jusqu'à ce que Lance lui frotte le bras dans un geste apaisant.
Keith ferma les yeux.
— On le fait devant toute la classe, toutes nos familles. Il n'y a que toi et un prisonnier dans l'Arène, engagés dans un combat à mort.
Lance souffla brusquement, comme s'il venait de recevoir un coup.
— C'est en gros ce qu'ils ont fait à Shiro, alors.
— Sauf que je n'étais pas obligé d'y être, dit Keith, la colère remontant par vagues. (Il voulait repousser Lance. Voulait l'attraper et ne plus jamais le lâcher.) J'aurais pu refuser de me battre. J'aurais pu laisser tomber l'entraînement.
— Ouais, mais est-ce que c'était vraiment une option, dans l'Empire ?
Keith hésita, l'amertume lui envahissant la bouche.
— Arel et Zuza l'ont choisie, dit-il. Rolo aussi. Je suis le seul qui a continué.
Lance garda le silence un long moment, puis il se tourna, posant sa main libre sur la joue de Keith jusqu'à ce qu'il ose lever les yeux. Il était prêt à affronter de la colère, de la peur, voire même du dégoût. Il ne s'attendait pas à ce que le regard de Lance soit si ferme, ni à ce que son front soit plissé comme s'il s'inquiétait, non pas de Keith, mais pour lui. Même Shiro, même Matt… l'histoire de Keith les avait secoués. Ils ne lui en voulaient pas, mais cela leur rappelait trop l'Arène pour les laisser indifférents.
— Rien de tout ça n'est ta faute, dit Lance, le ton bien trop doux après ce que Keith venait de lui dire. Tu n'étais qu'un enfant et tout le monde te poussait à te battre. Et Zuza a fini emprisonnée sur une planète où elle y serait morte un jour sans Voltron, alors ce n'est clairement pas aussi simple que de dire « Non merci » et de passer ton chemin.
Keith haussa les épaules, sa langue changée en plomb. Non, défier l'Empire n'était pas simple. Mais c'était possible. Keith l'avait bien fait, à la fin. Et il n'avait aucune excuse pour ne pas l'avoir fait plus tôt.
Soufflant, Lance passa les bras autour de Keith et le serra contre son torse.
— Merci de m'avoir raconté tout ça. Et, juste pour prévenir, je vais certainement coller mon poing à la figure d'Arel dès que j'en ai l'occasion, parce que c'est un crétin et qu'il ne sait rien de toi. Tu as fait ce que tu devais pour survivre et, dès que tu t'es libéré d'eux, tu as commencé à te battre. On ne peut rien te demander de mieux. C'est déjà plus que ce que n'importe qui a le droit d'attendre de ta part.
Les larmes brûlaient les yeux de Keith, alors il les ferma, enfouissant son visage dans le torse de Lance. Il ne trouvait pas les mots pour formuler sa gratitude ou l'affection profonde et lancinante qu'il éprouvait pour lui à cet instant, mais il se raccrocha à son armure, tremblant, jusqu'à ce que l'envie de pleurer s'estompe.
Coran trouva Nyma en train de ruminer dans le hangar du lion bleu tard dans la nuit. Les sessions du jour étaient terminées depuis longtemps, mais il semblait y avoir un flot interminable de dignitaires qui cherchaient une chance de charmer, marchander ou de simplement de croiser le fer verbalement avec les chefs de la Coalition.
Shiro, comme à son habitude, avait assuré à Coran qu'il pouvait s'en occuper seul et que Coran pouvait retourner au château plus tôt. L'Altéen avait jeté un regard à Karen, fatiguée et éprouvée mais soudain remplie de l'énergie protectrice d'une mère, et tous les deux avaient commencé sans rien dire à intervenir là où ils le pouvaient, répondant aux questions et demandes qui n'avaient pas besoin de la touche personnelle de Shiro.
Nyma n'était pas réapparue depuis qu'elle était partie en furie de la pause du milieu de l'après-midi, mais Coran ne pouvait pas lui en vouloir. Il avait senti son trouble, la douleur vive dans sa voix lui perforant la peau et y laissant une plaie suppurante. Il avait eu beaucoup de mal à se concentrer sur le sommet durant le reste de la journée.
Il la trouva sans trop de difficulté. Les nombreuses délégations s'étant retirées au château-vaisseau pour la soirée, il n'y avait qu'une poignée d'endroits où elle pouvait aller pour être seule, comme elle le voulait certainement. Dans d'autres circonstances, elle serait peut-être déjà allée se coucher ou aurait fait un tour à la salle d'entraînement pour se débarrasser de son trop-plein d'énergie. Sauf que c'était la mauvaise sorte d'énergie qui brûlait en elle actuellement : pas une envie d'agir, mais un tourbillon de pensées. Même si elle était allée à la salle d'entraînement, elle aurait sûrement constaté qu'elle n'avait pas la concentration nécessaire à un duel ou à un exercice de tir et, frustrée, elle aurait fini par revenir ici.
Ce n'était pas que Nyma avait vraiment envie de se retrouver seule, après tout. Seulement, la liste de personnes qu'elle pouvait tolérer ce soir était considérablement réduite.
Blue avait la tête baissée à l'arrivée de Coran, la gueule ouverte et la rampe sortie comme si elle attendait sa visite. Elle ne bougea pas à son approche, mais il sentit son regard et sa gratitude était palpable dans l'air.
— Ne t'en fais pas, Blue, dit-il doucement. Je n'ai jamais su ignorer la souffrance de qui que ce soit. Je ne vais certainement pas commencer maintenant.
Elle sembla satisfaite de cette promesse et Coran continua son ascension de la rampe, pas surpris par les voix douces qui parvinrent jusqu'à lui.
— C'est peut-être la vérité, dit Val. Peut-être que Rolo est toujours en vie ?
Nyma soupira et Coran sut immédiatement qu'elle était à cran, à deux doigts d'exploser. Il eut un pincement au cœur.
— Si c'est la vérité, pourquoi mentir sur son identité ? Pourquoi me faire passer un message anonyme avant de disparaître ?
— Pour des tas de raisons.
La présence de Val exprimait une bonne humeur feinte, la voix légère et les épaules droites, mais Coran sentait l'inquiétude dissimulée sous la surface. Il s'arrêta juste avant d'entrer dans le cockpit pour les observer, assises côte à côte contre le mur du fond.
Val se mit à compter sur ses doigts.
— Peut-être qu'iel est courant pour Rolo parce qu'iel a, ou avait, des liens avec ceux qui le retiennent prisonnier et qu'iel craint des représailles. Ou iel a peur de perdre sa place dans la Coalition si ces liens sont révélés au grand jour. Peut-être que la délégation voulait conserver cette information comme monnaie d'échange et qu'un de ses membres a décidé que ce n'était pas bien. Peut-être qu'iel a l'intention de t'extorquer et que ceci n'est qu'un appât. Iel n'a pas besoin d'avoir de bonnes intentions pour te dire la vérité.
Val marqua une pause, dévisageant Nyma.
— Iel n'est peut-être pas doué•e pour les interactions sociales. Va pas me dire que Pidge ne serait pas du genre à envoyer de façon anonyme une information importante à un allié potentiel parce que c'est plus facile et que ça ne nécessite pas de se sociabiliser.
Cela fit sourire Nyma, la tempête en elle s'apaisant un peu.
Coran leva la main et toqua sur le mur, attirant l'attention des deux filles. Nyma se crispa aussitôt, se repliant sur elle-même avec honte, ce qui coupa momentanément le souffle de Coran. Val, au moins, semblait contente de le voir, lui souriant tout en tapotant le bras de Nyma.
— La politique, c'est fini pour aujourd'hui ? demanda Val.
Coran acquiesça, entrant dans le cockpit.
— Oui, et il était temps. Encore un peu et je me serais peut-être transformé en verglic enragé rien que pour tous les faire sortir de là.
Il s'arrêta à quelques pas de Nyma et Val, les mains dans le dos, sur la pointe des pieds. Il soupesa ses options, puis alla s'asseoir à côté d'elles, avec quelques centimètres d'espace pour que Nyma ne se sente pas oppressée.
— Je ne viens pas te faire la morale, si c'est ce que tu penses, dit-il, croisant les jambes et joignant les mains sur ses genoux.
Nyma leva la tête, visiblement sceptique. Et dire qu'il la pensait autrefois difficile à déchiffrer. Elle était désormais comme une tablette holographique déverrouillée, chacun de ses fichiers accessibles d'un seul toucher.
— Eh bien tant mieux, dit-elle. Parce que je ne supporte pas les sermons.
— Nyma, souffla Val, lui piquant les côtes.
Nyma la fusilla du regard.
Coran se contenta de lever le nez, s'émerveillant des vibrations qu'il pouvait sentir dans le métal. Même complètement immobile dans son hangar, il était impossible d'oublier que la machine à ses pieds était vivante.
— En fait, je voulais juste te demander comment tu aimerais gérer la situation.
— Quoi. Vraiment ?
Nyma s'appuya sur ses mains, œillant Coran comme si elle s'attendait à le voir exploser de rire à tout instant.
— Où est le piège ?
Il leva les mains.
— Je veux seulement t'aider. Je sais…
Il se détourna, le chagrin de Nyma le renvoyant à ses propres démons. Après la mort de Lealle, il s'était senti comme Nyma : consumé par une douleur qu'il ne savait pas comment soulager et prêt à déchirer le tissu de la réalité elle-même s'il y avait la moindre chance que cela améliore quoi que ce soit.
— Je sais que tu souffres, dit-il enfin. Et je sais que cela te semble trop lourd à porter pour le moment. (Il pivota, rencontrant le regard de Nyma.) Je veux t'aider, de la manière que tu jugeras la plus appropriée. Je peux t'aider à chercher celui qui a écrit ce message ou analyser ce qu'ils t'ont donné. Voir si cela nous mène à Rolo. Je peux te donner des tâches pour te changer les idées ou te remplacer avec Shiro et les autres si tu n'as pas envie de faire face aux délégations demain.
Il lui serra l'épaule.
— On peut aussi commencer par un câlin, si c'est moins intimidant.
Nyma s'essuya rapidement les yeux avec un rire un peu gêné, mais elle accepta l'offre de Coran, qui referma ses bras autour d'elle, se rapprochant un peu pour plus d'aisance.
— Qu'est-ce que vous avez tous, ici ? marmonna-t-elle. Tout en amour et en soutien. On se croirait dans un holodrame, vrekt.
Val sourit et la force de sa gratitude frappa Coran en plein diaphragme, lui coupant le souffle.
Nyma recula, les sourcils froncés.
— Ça va ?
Coran secoua la tête, ses pensées se bousculant.
— Oui, dit-il, son estomac se retournant tandis que des émotions qui semblaient soudainement sortir de nulle part se disputaient son attention : inquiétude, solitude, peur, gratitude. J'aurais juré…
— Oui… ?
— Ce n'est rien.
Coran ravala sa nausée et se passa les doigts dans les cheveux avec un grand sourire.
— Je dois me faire des idées. La journée a été longue.
Val haussa un sourcil, son scepticisme s'échappant d'elle par vagues. Son scepticisme, la confusion fatiguée de Nyma… et une satisfaction sans pareille qui semblait provenir du lion bleu en personne.
— Quoi ? souffla Coran.
À l'avant du cockpit, un écran holographique s'alluma, la réponse à la question de Coran s'affichant en gros caractères gras.
Adjuvant.
Val eut une exclamation de surprise qui commença sous la forme d'un petit cri et se termina dans un rire ravi. Sa joie était comme une flamme dansante dans le torse de Coran, grossissant encore et encore jusqu'à chasser sa stupéfaction. La satisfaction de Nyma était plus discrète, mais pas moins sûre. Coran les regarda, puis l'écran, et même avec toutes les pièces du puzzle assemblées devant lui, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il devait y avoir une erreur quelque part.
— Le lien adjuvant, murmura-t-il. Tu veux de moi ?
Tu es déjà mien, écrivit Blue à l'écran. Il était temps que tu t'en rendes compte.
Ses mots le firent sourire, non seulement par leur contenu, mais aussi parce qu'il pouvait clairement entendre la voix de ses paladins. Meri, Lance, Nyma et Val. Ils étaient devenus partie intégrante de Blue, l'avaient façonnée. Les lions n'avaient jamais communiqué en dehors du lien de paladin avant et, d'après ce que Coran avait entendu, même par le biais du lien ils n'utilisaient pas de paroles.
Il lui semblait tout à fait normal que le lion qui avait appris à parler grâce à cette équipe en particulier lui réponde avec le même toupet que Meri.
Et ça, il savait gérer.
— Bah excuse-moi, hein, dit-il en gonflant le torse. Comment étais-je censé le savoir ? Ce n'est pas comme s'il existait un manuel. Le Guide des liens adjuvants pour les Altéens avisés. Ha !
Blue ronronna et ni Val ni Nyma ne purent contenir leur amusement.
Les règles et les contrats, c'est le truc de Green, dit Blue. Je m'en fiche de tout ça et, de toute façon, Meri et Lance n'auraient jamais accepté qui que ce soit d'autre comme adjuvant. Ce n'était qu'une question de temps avant que ces deux-là ressentent la même chose. Je ne voyais aucune raison de précipiter les choses.
Coran sourit, touché par ses paroles. Il sentait le contentement de Val et de Nyma dans le lien, bien sûr, comme il avait ressenti leurs émotions toute la soirée ; comme il en avait perçu des échos, maintenant qu'il y pensait, depuis un certain temps. Et s'il se concentrait, il pouvait sentir Meri et Lance quelque part dans l'univers. Ils étaient tous les deux préoccupés par leur mission, tous les deux un peu seuls, loin de leur famille.
Ou c'était peut-être son imagination. Difficile à dire.
— C'est donc différent pour chacune d'entre vous ? demanda-t-il, regardant à nouveau l'écran holographique.
Il semblerait. On va devoir attendre que Red se bouge le cul pour en être sûrs, hein ?
Coran resta bouche bée devant l'écran, incapable de décider s'il était plus scandalisé par le vocabulaire du lion bleu ou par le fait qu'il jurait comme un humain. Il lui était cependant difficile de formuler son mécontentement avec le rire de Val qui éclatait au fond de lui comme un rayon de soleil.
— Attends, dit Nyma. Red a des vues sur quelqu'un, alors ?
Blue gronda. Peut-être…
— Blue !
Je ne peux pas vous le dire. Red me l'a fait promettre. Elle ne peut rien faire depuis Daibazaal de toute façon, alors ça n'a pas d'importance.
La curiosité de Val avait été piquée et elle bombarda Blue de questions sur l'adjuvant de Red, mais Blue resta muette, sa satisfaction réchauffant le ventre de Coran comme un bon verre de nunvill. Il se pencha en arrière, laissant les émotions des autres l'envahir, et s'aperçut que pour une fois, il était plutôt content de la main qu'on lui avait distribuée.
Les soutenir… n'était-ce pas ce que Green avait demandé à Karen ? Eh bien, Coran en était certainement capable.
