Chers lecteurs, mon histoire avance à grands pas. Pas d'avertissement particulier cette fois. S'il vous plaît, laissez une review ! Merci et bonne lecture.

Lorsque Regina poussa la porte du studio, elle eut l'impression d'être assaillie par une horde de jeunes chiens, que leur côté joueur rendait agressifs. En réalité, ils n'étaient qu'une dizaine. L'émission venait de se terminer. Seuls les journalistes qui se trouvaient à proximité, et ayant compris l'enjeu avant la fin du programme, attendaient les deux femmes. Elle tenait Emma par l'épaule, la serrant contre elle dans un geste protecteur. Sydney ne s'était même pas donné la peine d'essayer de les suivre. La dernière fois qu'elle l'avait aperçu, il était au téléphone, en train de mener une conversation houleuse…avec sa direction probablement.

L'avocate se moquait des conséquences que les événements pouvaient bien avoir sur sa carrière. D'ailleurs, même s'il aurait sans doute à passer un mauvais quart d'heure, elle ne doutait pas que le scandale médiatique lui serait, à l'arrivée, favorable. C'était Emma qui l'inquiétait. Pâle comme une morte, elle s'accrochait à elle convulsivement, le visage enfoui dans son cou. Même après que le cameraman eût annoncé « coupé », la jeune fille était restée le pantalon baissé, le dos tourné, tandis qu'un chaos indescriptible régnait sur le plateau. La juriste avait dû la rhabiller elle-même. Elle avait un peu résisté mais avait fini par se laisser faire, comme une poupée de chiffon.

Les reporters se précipitèrent et tendirent leurs micros. L'ancienne détenue se recroquevilla contre sa protectrice, en gémissant.

- Maître Mills ! Aviez-vous prévu le comportement de votre cliente ?

- Mademoiselle Swan ! Regrettez-vous votre geste ?

- Êtes-vous amantes ?

- Craignez-vous des répercussions ?

- Comment allez-vous appeler votre parti ?

Regina n'avait l'intention de répondre à aucune de ces questions. L'important était de mettre Emma à l'abri. Une pluie fine s'était mise à tomber. Elles se frayèrent un chemin jusqu'à la voiture. L'avocate poussa la jeune fille à l'intérieur, lui attacha sa ceinture. Le temps qu'elle fasse le tour pour s'installer à la place du conducteur, un homme se mit à tambouriner sur la vitre, pour attirer l'attention de l'orpheline. Se penchant, la belle brune vit l'enfant martyr trembler de peur, le visage dans les mains. « Arrière ! » hurla-t-elle en se redressant, d'une voix de stentor. Surpris, le journaliste recula. Elle ne se souvenait pas avoir jamais démarré aussi vite. Bientôt, le petit groupe braillard ne fut qu'un souvenir.

Une fois sur le large boulevard qui menait à son quartier, la juriste tâcha de respirer profondément, pour se détendre. Elle ne savait plus très bien où elle en était. Consciente qu'il était risqué de conduire dans un tel état de bouleversement, elle regarda brièvement Emma, recroquevillée contre la portière. Elle chercha quelque chose à dire mais l'orpheline la prit de court. « Tu vas me mettre dehors ? » Le choc ne dura qu'un instant. Bien sûr, c'était la première idée qui devait lui traverser l'esprit… « Non ! Certainement pas ! Je comprends…Je ne dis pas que tu as eu raison mais je comprends. Je ne suis pas fâchée. Et même si je l'étais, je ne te remettrais pas à la rue pour autant… » Le joli visage, rougi et humide, se tourna vers elle. « Sérieux ? » Regina esquissa un sourire. « Sérieux ! » assura-t-elle.

La sonnerie de son téléphone les fit sursauter toutes deux. La juriste vérifia d'abord que la circulation était fluide, puis regarda le numéro qui s'affichait sur son écran de bord. Inconnu. Elle hésita mais ordonna quand même à l'ordinateur de lui passer la communication. « Maître Mills, bonjour. Je me présente : Craig Baker, journaliste au New York Times. Je souhaiterais vous interviewer. » Elle avala sa salive. Cela allait donc si vite ? Comment avait-il eu son numéro ? Oh ! Et puis, après tout…autant battre le fer pendant qu'il était chaud. « Certainement ! » répondit-elle. « Je préférerais que vous m'envoyiez un mail, si vous voulez bien. » Très vite, elle lui épela son adresse. « Je le fais immédiatement, Maître ! » assura le reporter. Sa voix tremblait presque d'excitation. « Mademoiselle Swan sera-t-elle des nôtres ? » ajouta-t-il. « Nous discuterons des détails. » Et, sans dire au revoir, elle raccrocha.

Elle n'eut que le temps d'échanger avec Emma un regard dérouté lorsqu'une nouvelle sonnerie retentit. Un numéro inconnu, encore. « Refusé ! » dit-elle d'une voix distincte. Elle ne doutait plus que le coup d'éclat de sa protégée aurait en tout cas le mérite de faire parler d'elles…et de son projet…de leur projet. C'était le but, après tout. Mais la jeune fille était absolument bouleversée et il fallait s'occuper d'elle. Avant que l'avocate ait eu le temps d'ouvrir la bouche pour s'enquérir de son état, une nouvelle sonnerie. Elle faillit la refuser aussi, et ordonner à son ordinateur de bord d'éteindre son téléphone, mais vit au dernier moment s'afficher le nom de Catherine. « Oui ! » ordonna-t-elle.

- Regina ? J'essaie de te joindre depuis dix minutes. Je n'arrête pas de tomber sur « occupé ».

- Je crois que ce sont des journalistes.

Elle vérifia d'un coup d'œil les notifications qui clignotaient sur son tableau de bord.

- Bon sang ! J'ai treize appels en absence. Ça a dû commencer avant même que nous sortions du plateau !

- Tu n'en as pris aucun ?

- Si…un type du New York Times. Un certain…euh…

Elle dut réfléchir.

- Craig Baker.

Quelques secondes de silence, durant lesquelles ce nom lui revint en mémoire.

- Craig Baker ! Tu rigoles !

- Non…sur le moment je n'ai pas réalisé mais je me souviens, maintenant.

- Je pense bien…le journaliste politique du Times ! Il n'hésite pas à donner la parole aux dissidents. Dis-moi que tu ne l'as pas envoyé sur les roses !

- Non…on va prendre rendez-vous. J'ai déjà accepté son interview.

Regina s'aperçut qu'elle était hors d'haleine. Elle prit quelques inspirations pour se calmer, jeta un œil à Emma, qui, les mains jointes dans son giron, regardait ses genoux.

- Euh…Catherine…je…suppose que tu as vu l'émission.

« Oui ! » fit la généraliste en soupirant. Sans avoir besoin de tourner la tête, la juriste sentit sa protégée se crisper. Elle suivait la conversation.

- Emma est avec toi ? Vous êtes en voiture ?

- Oui…on devrait être rentrées dans une demi-heure…peut-être un peu plus.

La voix de Catherine était étonnamment sérieuse, loin du persiflage auquel elle l'avait habituée.

- Comment va-t-elle ?

- Euh…

L'avocate la regarda quelques secondes.

- Pas très bien…

- Elle m'entend ?

- Oui.

Une fois de plus, la belle brune constata que, pour s'adresser à l'ancienne détenue, son amie adoptait un timbre d'une douceur inhabituelle.

- Emma…C'est Catherine. Je t'ai vue. Je me doute que tu dois avoir l'impression d'avoir commis une terrible erreur. Mais je comprends. Regina comprend aussi. Ce n'est pas aussi grave que tu le penses. Et je suis sûre qu'en fin de compte, les effets seront bénéfiques.

L'orpheline releva la tête, stupéfaite, et demanda, à l'adresse du tableau de bord.

- Vous…euh…tu…tu c…tu crois ?

- Oui. Essaie de te calmer, d'accord.

En changeant d'interlocutrice, le médecin modifiait son débit, son élocution, ses intonations même.

- Regina, si ça te va, je vais vous attendre chez toi. Je vais préparer un tranquillisant. Je crois que ça s'impose !

- Euh…OK…merci. Mais…et Jim ? Il doit avoir l'impression que je te monopolise, dernièrement.

- Jim a regardé l'émission avec moi. Il en a pleuré ! Il te demande de lui réserver une carte de ton parti. Il veut que tu saches qu'il est avec vous, à cent pour cent ! Il s'occupe d'enfants, Regina. Il savait que la situation était grave mais il dit qu'Emma et toi vous lui en avez fait prendre toute la mesure. Et…Emma ?

À nouveau, ce changement de registre. La jeune fille mit quelques instants à réagir.

- Ou…oui…

- Jim m'a demandé de te dire que tu étais bouleversante. Il pense que tu as bien fait ! Que parfois, il faut savoir ruer dans les brancards, et frapper où ça fait mal…sans mauvais jeu de mot. Et…il souhaiterait te rencontrer. Quand tu seras prête !

Un silence. Regina intervint.

- Catherine ! Emma a suffisamment de sujets de préoccupation pour le moment. On en reparlera, d'accord ?

- Oui…oui, bien sûr. Tu me donnes l'autorisation d'entrer chez toi en ton absence ?

- Évidemment !

- OK. On s'y retrouve, alors. Le temps de préparer ma mallette…À très vite !

Et elle raccrocha.

Lorsqu'elles entrèrent dans l'appartement, l'orpheline avait repris quelques couleurs. Elle tremblait encore, légèrement. Catherine les attendait en faisant les cent pas. Elle se dirigea sans hésiter vers la jeune fille et la prit dans ses bras. Regina put constater que celle-ci se contractait de prime abord. Mais lorsque son amie se mit à lui caresser les cheveux, tout en lui murmurant « Shhhhh…tout ira bien… », elle éclata en sanglots. L'avocate en eut elle-même les larmes aux yeux. C'était nécessaire. Une catharsis. Lorsque la crise fut passée, elle lui ôta doucement son manteau et l'encouragea à se déchausser.

Emma refusa d'aller se coucher directement. Elle voulait parler. Néanmoins, lorsque les trois femmes furent installées au salon, le médecin lui proposa de lui injecter un tranquillisant, ce qu'elle accepta. La belle brune en profita pour aller préparer du thé et sucra généreusement la tasse de sa protégée.

L'orpheline sirota longuement son breuvage. La main qui tenait l'anse de l'élégant récipient de porcelaine vacillait encore mais elle semblait s'être calmée. Assise à ses côtés, Catherine lui frottait l'épaule, dans un geste destiné à la soutenir. Regina chercha une fois de plus quelque chose à dire. Mais que voulait-elle dire au juste ? Au bout d'une minute entière d'un silence plein de réflexion, elle trouva la réponse.

- Tu dois m'en vouloir terriblement de t'avoir emmenée sur ce plateau…

L'ancienne détenue la regarda, l'air de ne pas comprendre.

- Ben…non…ça s'est passé juste comme tu m'as dit. C'est moi qu'ai tout foutu en l'air.

Et elle versa encore quelques larmes. Il était temps d'avoir recours à sa légendaire éloquence.

- Tu n'as rien gâché du tout, Emma ! Au contraire. Tu as été très claire. Tu as dit tout ce que tu avais à dire, avec beaucoup de courage. Je suis absolument certaine que ton récit aura un grand impact. La preuve : j'ai dû éteindre mon téléphone. Tous les journalistes d'Amérique sont en train d'essayer de me contacter, ce qui prouve que notre projet se réalise. Glass a été odieux. Il l'a fait exprès ! Il cherchait à te provoquer. Tu avais l'impression qu'il ne t'écoutait pas, et tu as voulu lui montrer…

En voyant le teint de l'orpheline tourner au rouge pivoine, Regina s'interrompit. La petite se cacha le visage dans les mains et demanda d'une voix étouffée.

- Est-ce que…la police va venir me chercher ? Est-ce que ça pourrait arriver ?

Au-dessus de la tête blonde, la belle brune rencontra le regard inquiet de Catherine, dans lequel elle lut que celle-ci se posait exactement la même question. Aussi s'empressa-t-elle de les rassurer.

- Non ! En aucun cas ! Théoriquement, tu pourrais, au pire, être poursuivie en justice pour attentat à la pudeur. Bien entendu, il n'est pas d'usage de montrer des corps dénudés dans des talk-shows, surtout aux heures de grande écoute. C'est évidemment pour ça que Glass a réagi comme il l'a fait. Même dans ce cas, je pense que tu risquerais seulement une amende. Mais personne n'en fera rien, tu peux me croire !

Emma releva son visage rougi par les larmes et la regarda, pleine d'espoir. « Tu es certaine ? » demanda le médecin. La juriste acquiesça vigoureusement.

- Je ne nourris absolument aucune inquiétude à ce sujet ! Les politiciens, les responsables des médias, ne sont pas totalement idiots. Ils se rendent bien compte que, même si ce serait un moyen de représailles à notre encontre, ce dont ils doivent rêver en ce moment précis, ce serait ridiculement contradictoire avec la façon dont ils gèrent l'éducation et la répression ! Voyons ! Ils exhibent les corps nus des condamnés, en place publique, sans du tout chercher à éviter que les enfants eux-mêmes n'assistent à ces spectacles désolants. Sans parler d'Emma, toi et moi, Catherine, nous avons souvent, avant notre majorité, été déculottées en public pour recevoir une correction…heureusement pour toi, ton père a fait en sorte que tu sois scolarisée dans des écoles où les châtiments corporels étaient relativement rares…Mais moi…

Regina s'interrompit à nouveau. Une bouffée de chagrin, inattendue, envahit tout son être. Elle ne se rendait pas toujours compte des traumatismes que son éducation lui avait infligés, et des angoisses la prenaient parfois par surprise lorsqu'elle évoquait son enfance ou son adolescence. Emma continuait à l'observer et elle lut dans les yeux verts que, naturellement douée d'une perspicacité exceptionnelle, la jeune fille comprenait son trouble, ainsi que son origine. Très émue, l'avocate se racla la gorge, puis poursuivit son discours.

- Bref…les postérieurs dénudés font malheureusement partie de notre quotidien, où la fessée est plus que monnaie courante. Les journaux télévisés couvrent les condamnations importantes. Parfois même celles de mineurs. Il serait d'un extrême mauvais goût et d'une hypocrisie patente, d'attaquer Emma en justice pour ce qu'elle a fait, dans ce contexte…

Les trois femmes gardèrent le silence quelques instants. Chacune paraissait réfléchir de son côté. S'apercevant que sa protégée avait terminé son thé, la juriste, prise d'une soudaine inspiration, fit une proposition.

- Je pense que nous avons toutes les trois mérité une petite douceur. Qu'en pensez-vous ?

Emma releva brusquement la tête et la regarda d'un air ébahi. Si elle avait refusé, sa bienfaitrice aurait immédiatement renoncé à l'idée de la faire manger puisque jamais encore elle n'avait décliné une quelconque offre de nourriture. Regina alla donc préparer un assortiment de biscuits et gâteaux maison, qu'elle déposa sur la table du salon, puis remplit à nouveau les tasses. La jeune fille s'empara aussitôt d'un mini-cake aux fruits confits, qu'elle enfourna. Son hôtesse constata une fois de plus qu'elle n'hésitait plus du tout à se servir. De son côté, et malgré son régime, elle prit une madeleine, bientôt imitée par Catherine, qui regardait d'un air satisfait sa patiente s'empiffrer. Cette dernière devait encore prendre du poids mais ses joues étaient déjà moins creuses.

L'ancienne enfant des rues mâcha quelques instants, avala bruyamment, puis saisit un financier auquel elle s'attaqua derechef. Cependant, elle continuait à réfléchir sombrement. Ce fut elle qui reprit la parole.

- Je…suppose que…

Redevenue pâle, elle posa son gâteau sur sa soucoupe.

- …que mon cul va être dans tous les journaux…

La généraliste et l'avocate se regardèrent d'un air navré.

- Ce…ça m'a l'air en effet plus ou moins inévitable, Emma…Mais…ce ne sera pas dans un contexte dégradant, cette fois. Cette…image…si elle devient virale, fera prendre conscience à un très grand nombre de gens…ceux qui, justement, évitent d'assister aux condamnations publiques…de la gravité de la situation.

Elle hocha doucement la tête, le rouge à nouveau aux joues. Il n'y avait aucun moyen de lui éviter cette humiliation. La seule chose à faire était de tirer le meilleur parti des circonstances. La jeune fille termina son gâteau, puis bâilla en se frottant les yeux. « Le tranquillisant fait son effet. » annonça Catherine, en lui serrant encore l'épaule. « Tu devrais aller dormir. » Regina constata avec satisfaction que son amie s'adressait directement à sa protégée, la rendant responsable de ses propres choix, au lieu de lui suggérer, à elle, de la coucher comme un enfant. Elles avaient progressé, toutes trois, sur ce point, depuis que l'orpheline avait franchi pour la première fois le seuil de son appartement.

Sans demander assistance, Emma se leva en murmurant « Bonne nuit » et se dirigea vers la salle de bain. Elle prenait de plus en plus d'autonomie. Cependant, son hôtesse craignait que les événements ne lui fassent passer une mauvaise nuit. Peut-être le tranquillisant lui épargnerait-il cauchemars et terreurs nocturnes. Catherine prit congé à son tour, non sans avoir, à la demande expresse de Regina, téléphoné à Jim pour qu'il vienne la chercher en voiture, malgré la proximité de son appartement. Le quartier était sûr mais il se faisait tard et la juriste ne se sentait pas la force, après les émotions de la journée, de s'inquiéter pour la sécurité de son amie.

La nuit se passa sans incident. L'organisme de la jeune fille, peu habitué aux médicaments, réagit bien et elle dormit profondément. De son côté, la juriste ne put pas vraiment en dire autant. Les pensées, tantôt optimistes tantôt catastrophistes, se bousculaient dans son esprit.

Le lendemain, après un petit-déjeuner revigorant, les deux femmes s'installèrent dans le bureau de Regina. L'enfant des rues s'était familiarisée avec cette pièce à l'allure très formelle, et ses immenses rayonnages de livres soigneusement classés, dont un quart seulement avaient une fonction professionnelle. Elle avait pris l'habitude d'y puiser régulièrement des ouvrages d'art, qu'elle prenait un immense plaisir à feuilleter. En ce jour très particulier, l'avocate la traita véritablement comme une associée, l'installant dans un fauteuil confortable, face à elle, lui créant une adresse e-mail et lui transférant les messages regardant ce que toutes deux s'étaient mises à appeler « le projet ».

Les yeux plissés par la concentration, Emma écoutait de toutes ses oreilles, s'efforçait de déchiffrer à travers ses épais verres de lunettes. Sa protectrice lui demandait son avis, lui venait en aide lorsqu'un mot lui échappait. Elles organisèrent leur agenda, prirent plusieurs rendez-vous pour des interviews, en sélectionnant soigneusement les journaux et même les journalistes. Bien que cela lui fût pénible, l'orpheline accepta de participer à ces rencontres. Regina avait des contacts, dans son cabinet, auxquels elle pouvait demander conseil, pour créer son parti officiellement et en toute légalité. À la fin de la journée, le camp politique « Humains » était déclaré et comptait déjà près de quatre-cents membres. Bien sûr, cela ne suffisait pas pour avoir une influence réelle mais la juriste n'en espérait pas tant, vingt-quatre heures seulement après leur coup d'éclat improvisé.

Les appels téléphoniques étaient si nombreux que la seule façon de les gérer consistait à ne pas y répondre et à laisser ses innombrables interlocuteurs se débrouiller avec son répondeur. Elle changea d'ailleurs le message, en épelant son adresse mail et en suggérant de la contacter par ce biais. Elle profita d'un moment où Emma s'était rendue aux toilettes pour faire un tour d'horizon de la presse. Comme elle le craignait, une capture d'écran, généralement la même, figurait en bonne place. La jeune fille, parfaitement reconnaissable à son épaisse chevelure blonde, exhibait ses fesses dévastées, tandis que, d'un côté, Sydney, complètement affolé, hurlait quelque chose en direction de la caméra et qu'elle-même, toujours assise, la regardait d'un air hébété.

Les titres, très évocateurs, reflétaient les positions des différents médias. « L'indécence des anarchistes » déclarait par exemple un journal conservateur. Mais Regina constata que certains quotidiens ou périodiques plus contestataires, parfois même des gazettes à tendance modérée, insistaient bien davantage sur l'état scandaleux dans lequel la justice avait mis la jeune fille, avec des titres tels que « L'incroyable cruauté de l'appareil judiciaire » ou « Les dérives de la justice des mineurs ». Des feuilles de chou, s'adressant à un public davantage en quête de frisson que d'éclairage politique, s'engageaient sur une voie plus sulfureuse, avec pour intitulés « Torturée, violée et marquée pour la vie » ou, plus sobrement « Emma Swan, martyre du système ! » En parcourant en diagonale ces articles de piètre valeur littéraire, la juriste dut au moins leur reconnaître une qualité. Ils insistaient sur les exactions dont avait parlé Emma, n'hésitant pas à évoquer la façon dont les institutions « cautionnaient » ou même « encourageaient » les pédophiles et violeurs en tous genres, tout en se targuant d'avoir complétement éradiqué la pédocriminalité.

Elle se ferait un devoir de compulser tous les articles, probablement dans son lit, le soir-même. Mais pas en présence d'Emma. Elle résolut même, lors de la petite promenade qu'elle comptait lui proposer de faire quotidiennement, dans le souci de lui faire prendre l'air, d'éviter les kiosques à journaux, afin de lui épargner l'image, cent fois répétée et bien souvent en première page, de son propre postérieur.

Les jours qui suivirent furent riches en émotion. Comme l'avait prévu Regina, aucune plainte ne fut déposée. Et l'orpheline, petit à petit, se faisait une raison, se rendant bien compte que ce qui était fait était fait, et que son « exploit », bien qu'elle se sentît mortifiée à sa simple évocation, avait engendré de nombreuses conséquences positives.

Le quartier dans lequel vivait sa bienfaitrice n'était pas de ceux où l'on prenait quiconque à partie. Aussi ne dut-elle endurer que des regards accusateurs, et à trois ou quatre occasions, des récriminations, souvent en forme de questions, murmurées sur son passage, telles que « Vous n'avez pas honte ? » Sa défenseuse lui avait suggéré de ne pas réagir. Et elle suivait à la lettre son conseil, le visage rouge, le regard baissé.

Car on la reconnaissait, ainsi que Regina. La quasi-totalité des personnes qu'elles croisaient, désormais, les identifiaient sur-le-champ, ce qui confirmait que l'émission avait si bien fait le tour du monde, grâce aux médias et aux réseaux sociaux, que même ceux qui n'y avaient pas assisté en direct, connaissaient à présent leurs visages…et dans le cas d'Emma, à sa grande confusion, pas seulement son visage.

Malgré les quelques réactions accablantes, pratiquement inévitables, beaucoup de gens qui choisissaient, en les reconnaissant, de leur adresser la parole, le faisaient de façon positive. Certains, souvent assez jeunes, les arrêtaient dans la rue, pour leur dire à quel point ils avaient été bouleversés par le témoignage de la jeune fille, ainsi que par l'argumentaire de l'avocate. Cette dernière ne manquait jamais, dans ces cas-là, de remettre solennellement sa carte à son interlocuteur, et de lui proposer de rejoindre le parti Humains.

C'était évidemment un travail à temps plein. Le raz-de-marée médiatique dispensait Regina de débuter sa carrière politique à un niveau local, et permettait au jeune parti de briguer un, voire plusieurs, sièges à la chambre des représentants, où il aurait un maximum d'influence. Il fallait commencer une campagne. La toute nouvelle notoriété des deux femmes faisait des chaînes de télévision et de radio leurs alliées. L'interview de Craig Baker ne serait que le premier d'une longue série. Le journaliste se rendit en personne chez la juriste. Répondre à une interview, sans être filmée, s'avéra nettement moins difficile pour Emma, qui en profita pour s'expliquer sur le geste qui avait tant fait scandale. Elle parla de son bouleversement, de la souffrance provoquée par l'impression de voire ses épreuves minimisées. Regrettait-elle son geste ? Oui et non…Elle éprouvait bien sûr, a posteriori, un sentiment de honte, mais gardait l'impression que seul un choc salutaire pouvait ébranler l'opinion publique. Bien que toujours très peu sûre d'elle et nourrissant un complexe profond d'infériorité, elle mettait tout son cœur dans les interviews ou autres apparitions médiatiques, s'efforçant notamment, avec un certain succès, d'améliorer son niveau de langue.

Les rendez-vous chez le Docteur Hopper se succédaient avec régularité. Il n'était plus nécessaire que la jeune fille utilise le siège destiné à épargner ses fesses, et Regina éprouvait un soulagement inexprimable à la voir s'asseoir normalement, avec la dignité qu'elle méritait. Par ailleurs, autre progrès notable : elle ne se munissait plus de son doudou, pour sortir de l'appartement, et ne retrouvait l'objet transitionnel qu'en se mettant au lit. Le psychiatre recevait les deux femmes, tantôt isolément tantôt ensemble. Il y avait tant de sujets à traiter ! Bientôt, la belle brune se mit à parler de sa propre enfance. Lorsque l'orpheline était là, elle écoutait de toutes ses oreilles, les yeux écarquillés, les lèvres tremblantes. Prudemment, elle posa, en tête à tête, quelques questions personnelles à son amie, qui lui répondit de bonne grâce.

Le temps passa très vite. Entre la gestion du parti tout neuf, la campagne politique, la nouvelle vie d'Emma, qu'il fallait inventer, aucune place n'était laissée à l'ennui. Les chaînes de télévision et de radio plus ou moins dissidentes leur proposèrent toutes de participer à des émissions. Regina les sélectionna avec soin, mettant un point d'honneur à refuser les invitations des médias qu'elle jugeait à la solde du pouvoir en place, et s'en expliquant sur les plateaux où elle acceptait de s'exprimer. Elle fut même amenée à refuser quelques propositions de la part de médias européens, tout en leur promettant de leur consacrer du temps après les prochaines élections. Le coup d'éclat d'Emma avait ébranlé le monde occidental, dans son ensemble. La jeune fille, lors de chaque apparition télévisuelle, était systématiquement à ses côtés, jouant le rôle d'ambassadrice de la cause. La juriste compensa sa désertion des médias les plus conservateurs par la fréquentation des supports Internet, où la liberté d'expression était bien supérieure.

Le parti se construisait, avec un succès exponentiel, dû principalement à la visibilité des deux femmes. La quasi-totalité des membres du cabinet King & Mills s'y inscrivirent. Eugène King en fut nommé vice-président, Graham premier secrétaire. Bien entendu, Regina, en tant que fondatrice, fut déclarée présidente, presque sans discussion. Elle s'entoura d'associés intelligents et acquis à la cause, veillant à ce que les femmes y figurent en bonne place. Après de nombreuses tergiversations, Emma accepta la fonction officielle de conseillère, que personne, lui assura son amie, ne pouvait exercer mieux qu'elle. L'ancienne détenue avait longuement argué savoir à peine lire, alors que les autres membres du cabinet étaient tous dotés, au minimum, d'un diplôme universitaire. Bien sûr, lui avait rétorqué la juriste, mais de fait, la vie et ses amères expériences avaient fait d'elle une spécialiste de tous les thèmes abordés dans la campagne.

Il fallut également que l'avocate fasse preuve de beaucoup de persuasion pour convaincre Catherine et Jim d'occuper le même poste. Leurs parcours respectifs ne pouvaient que servir la cause. Financièrement, les cotisations affluaient, et la fortune personnelle de l'avocate y pourvoyait généreusement, avec le discernement qui la caractérisait. L'orpheline, à sa grande confusion, se vit ouvrir un compte en banque, pour la première fois de sa vie, et perçut un salaire ! Bien que, étant donné la jeunesse du parti, la rémunération des conseillers fût encore modeste, il s'agissait de son tout premier revenu. Elle acheta un ordinateur, qu'elle apprit bien vite à utiliser, et dont elle se servit dans son emploi tout neuf. D'ailleurs, à force d'exercice, elle faisait des progrès fulgurants, lisait de plus en plus couramment, et, moyennant une relecture attentive de la part de sa bienfaitrice, commençait à être en mesure de répondre à des mails. Elle découvrit le bonheur de pourvoir à ses propres besoins, les deux femmes prenant l'habitude de partager les frais de leur petit ménage. Ce changement de routine fut d'ailleurs assez difficile pour Regina, qui répugnait à laisser son amie puiser dans son maigre revenu. Mais c'était lui donner plus d'autonomie, plus de dignité.

Bien vite, il fallut trouver un local suffisamment vaste pour permettre les congrès et autres tables rondes. Là encore, les innombrables relations de Graham furent d'un grand secours. En à peine une semaine, un immeuble à quatre étages, non loin de l'appartement de Regina, fut acheté au nom du parti. La première assemblée générale eut lieu dans l'immense salle de réunion. Emma, qui semblait n'en pas revenir, y occupa une place de premier plan. L'ordre du jour consistait à déterminer les points principaux de la campagne. Réforme de la justice, amélioration des conditions de vie dans les écoles, les orphelinats, les maisons de correction et les prisons, protection des enfants, recrutement sélectif des éducateurs et gardiens, respect dû aux femmes, remise en question de la société patriarcale…il y avait tant à faire… À la demande de la présidente, la conseillère Swan exprima son point de vue sur ces différents sujets, chuchotant dans son micro au début, mais s'animant graduellement. À sa stupéfaction, tout le monde l'écoutait avec une grande attention, l'air grave.

Ses discours, à la fois pleins de candeur et d'une prosaïque clairvoyance, consistaient par exemple en des réflexions telles que « Si les enfants n'ont rien pour jouer, rien pour se distraire, ils chercheront eux-mêmes…C'est normal, que les enfants jouent. Même horriblement malheureux, ils essaieront de jouer. S'ils n'ont rien, les plus forts se serviront des plus faibles, comme jouets. Et c'est comme ça qu'ils prennent l'habitude de se torturer entre eux. Et c'est comme ça que, très tôt, il y en a qui deviennent des abuseurs…des violeurs, même…Faut qu'ils jouent ensemble, pas les uns contre les autres… » Sitôt après ce discours, un point proposant l'octroi d'un budget pour les loisirs des enfants, mais aussi pour ceux des détenus, tant en ce qui concernait le matériel que l'encadrement, fut voté et ajouté au programme de campagne.

La chaîne de Sydney Glass les recontacta. Loin de s'excuser pour le comportement de sa protégée, Regina, qui se savait désormais en position de force, déclara que, si Emma et elle-même acceptaient de revenir sur leur antenne, le ton des interviews devrait être adapté. Il n'était pas question de bousculer l'orpheline en l'interrogeant directement sur le bien-fondé des tortures auxquelles on l'avait soumise. Le débat était de mise, mais à l'échelle de la société. D'emblée, son interlocuteur, qui s'avéra être le directeur de la chaîne en personne, lui proposa un autre journaliste, une femme, qui mettrait l'orpheline plus à l'aise. Lors de leur retour dans ces locaux où l'ancienne détenue avait vécu des moments difficiles, elles croisèrent Sydney, qui les salua avec une cordialité de façade, et évoqua la possibilité de retenter une nouvelle émission…Peut-être pas dans un avenir immédiat, mais à l'apogée de la campagne ? À savoir dans trois petits mois… Plus personne n'ignorait que la représentante du cabinet King & Mills, ainsi que plusieurs membres de son parti, se présentaient à la chambre. Il était évident que, si le journaliste conservait de la rancœur, il la cachait parfaitement. Et, comme la juriste l'avait anticipé, le scandale l'avait propulsé au-devant de la scène.

Deux sujets, régulièrement abordés par les organes de presse auxquels s'adressaient les deux femmes, étaient reçus avec circonspection par les intéressées. À la question réitérée : « Qu'y a-t-il entre vous ? », Regina, ainsi que, sur son instigation, l'enfant martyr, répondaient invariablement : « Nous sommes amies et vivons ensemble. » En effet, la juriste avait fait domicilier Emma à son adresse. Quant aux accusations de viol visant les gardiens de l'Institut d'Éducation et de Correction de Boston, elles répondaient invariablement que, l'affaire n'ayant pas encore pu être traitée officiellement, elles n'avaient aucun commentaire à ajouter. Toutes deux savaient pertinemment que Georges King, ainsi que Booth et Hunt, n'avaient pu qu'entendre parler de l'émission, et étaient donc au courant des révélations d'Emma. Elles n'avaient reçu aucune nouvelle. Dans quel état d'esprit pouvaient-ils se trouver ? Fomentaient-ils une contre-attaque ? Ces questions taraudaient parfois l'esprit tourmenté de Regina, jusque tard dans la nuit.

En privé, l'avocate continuait à s'occuper de sa protégée avec le même dévouement, sans que cela soit le moins du monde un fardeau. Elle lui lisait des romans, lui montrait des films, qu'elles commentaient ensemble avec passion, l'emmenait parfois au musée ou au cinéma, en choisissant toujours des lieux peu fréquentés, des heures creuses, afin d'éviter l'intérêt de la foule.

La rencontre demandée avec Jim eut lieu. Regina les invita, Catherine et lui, à un excellent dîner informel. Comme toujours très intimidée en présence d'inconnus, d'hommes en particulier, Emma passa toute la journée dans un état de nervosité qui inquiéta sa bienfaitrice, au point que celle-ci finit par téléphoner à Archie, qui recommanda un léger calmant, à base de plante. Assez curieusement, elle semblait plus effrayée de passer la soirée presque en tête à tête avec un homme qu'elle ne connaissait pas que de participer à une assemblée réunissant plusieurs centaines de personnes.

Mais tout se passa bien. Jim était charmant, et très conscient des effets que sa présence pouvait produire. Il avait été l'un des premiers à rejoindre le parti Humains et ne manquait jamais aucune apparition médiatique du duo qui avait pris, dans l'esprit du public, une place de premier plan. En tant que conseiller, il se montrait aussi régulier que son travail de professeur de sport le lui permettait. Il exprima à Emma son admiration, en toute simplicité, si bien que cette dernière finit par se détendre. Regina mesurait à quel point il était capital que la jeune fille admette qu'il existait des hommes bons et respectueux, en qui elle pouvait avoir confiance. La soirée fut agréable, et, en entendant sa protégée participer à la conversation, rire parfois de bon cœur, l'avocate sentait tout son être se gonfler d'amour. Les regards que lui lançait régulièrement l'ancienne délinquante ne trompaient pas. Ses sentiments étaient partagés.

Le jour de la visite au Dr Whale arriva…Emma était affreusement nerveuse, faisant les cent pas dans la salle d'attente, sans que les efforts de son amie pour la tranquilliser aboutissent. C'était bien entendu une clinique privée, à l'opposé du modeste cabinet d'Archie. Le luxe transpirait des murs. Les deux femmes étaient seules à attendre, dans la pièce inutilement grande.

Le spécialiste n'était pas éminemment sympathique. Il faisait certainement plus jeune que son âge et adoptait des attitudes parfois presque séductrices, ce qui était, aux yeux de Regina, ridiculement inapproprié. Il déclara avoir vu l'émission, non pas en direct mais sur Internet, leur dit qu'elles étaient toutes deux très « télégéniques », et accompagna cet étrange compliment d'un clin d'œil, adressé à l'orpheline, qui piqua un fard. L'avocate se crispa. Il s'agissait du plus grand chirurgien de Boston et des environs, en matière de traitement des cicatrices, et elle voulait que sa protégée bénéficie des meilleurs soins possibles, mais il était hors de question que le médecin qui s'occuperait d'elle lui fasse subir de nouvelles humiliations. Lorsque Whale lui proposa de passer dans la salle d'examen, afin qu'elle « lui montre de plus près ses petites fesses », la belle brune intervint.

- Docteur ! Je vous prierai de ne pas plaisanter sur l'état de Mademoiselle Swan. Et de ne faire aucun commentaire autre que médical sur son corps. Votre attitude est parfaitement inconvenante. Nous tenons à ce que vous l'opériez mais sachez que, si vos gestes ou vos paroles dépassent les bornes, non seulement nous changerons de chirurgien, mais nous intenterons un procès à votre égard. Je suis particulièrement bien placée pour savoir comment procéder, et contrairement à ce que vous pensez, vous n'êtes pas intouchable !

Ce fut au tour du médecin de rougir. Visiblement tout à fait désarçonné, il avala sa salive. Regina comprenait parfaitement la situation. Bien qu'ayant peu de chance d'aboutir, sa menace ne relevait pas totalement du bluff. La notoriété toute neuve de sa potentielle patiente rendait l'intervention extrêmement intéressante pour lui, en terme de renommée. À l'inverse, si l'avocate intentait un procès sur la façon dont il traitait ses patientes, ce qui était en relation directe avec l'un des points forts de son programme, la publicité négative serait largement défavorable au praticien. Emma, quant à elle, garda les yeux baissés sur ses genoux, durant cet échange tendu. Elles avaient parlé, la veille, de la façon dont les femmes étaient maltraitées par le corps médical. C'était une autre de ces regrettables évolutions auxquelles le droit d'importuner avait lâché la bride. La belle brune l'avait assurée de son soutien, et, au cas où le chirurgien ne se montrerait pas à la hauteur, elles étaient convenues de quitter le cabinet pour ne plus y revenir.

Finalement, Whale hocha la tête. Plus humble, sans doute, qu'il ne l'avait jamais été face à une patiente, il s'excusa, les lèvres serrées, assura que le message était passé. Tous trois se rendirent dans la pièce adjacente. Regina ne demanda même pas l'autorisation d'assister à l'examen. Il était hors de question qu'elle quitte Emma d'une semelle. La main sur son épaule tremblante, elle la guida, demanda d'un ton sans réplique au médecin de sortir pendant qu'elle revêtait la blouse médicale.

Le chirurgien se montra parfaitement respectueux, ce qui prouvait bien que son attitude inadéquate était maîtrisée d'un bout à l'autre. Il toucha à peine sa patiente. À l'issue de l'auscultation, alors que l'ancienne enfant des rues, rhabillée, s'était réinstallée, en compagnie de sa bienfaitrice, face à son bureau, il déclara d'un ton professionnel être en mesure de débarrasser définitivement Emma de toute trace de mauvais traitement. Au pire, expliqua-t-il, les cicatrices les plus profondes laisseraient-elles sur la peau une minuscule brisure blanche, d'autant plus discrète que la carnation de la jeune fille était déjà remarquablement pâle.

Emma, la main convulsivement agrippée à celle de la juriste, ne put s'empêcher de verser quelques larmes bienfaisantes pendant qu'il expliquait la technique employée (la plastie locale), et les suites opératoires, qui seraient simples et peu douloureuses (elle devrait éviter de s'asseoir durant deux petits jours). L'idée de récupérer un corps intact était presque trop belle pour être vraie. Bien entendu, lorsque le médecin annonça le fantastique coût de l'opération, elle releva brusquement la tête, et regarda sa protectrice, qui la rassura d'un sourire. Ce faisant, Regina se fit la réflexion que, moyennant une formation et un matériel adéquats, la chirurgie réparatrice des cicatrices n'aurait pas dû être coûteuse au point que presque personne ne pût se l'offrir…mais bien entendu, dans un monde acceptable, personne n'aurait dû en avoir besoin… L'intervention pouvait se faire très rapidement. On convint d'un vendredi. De cette façon, l'enfant martyre bénéficierait du week-end pour se remettre complètement, de sorte que, si nécessaire, une nouvelle interview ou apparition télévisée pourrait être programmée dès la semaine suivante. Quatre jours à attendre encore.

L'après-midi même, alors que les deux femmes, installées dans le bureau de l'avocate, aménageaient un agenda chargé, Regina reçut un coup de fil assez long. Lorsqu'elle raccrocha, son beau visage affichait une expression songeuse, que remarqua immédiatement l'orpheline. « Ça va pas? » lui demanda-t-elle d'un ton inquiet. « C'était Graham… » répondit-elle. « Angelica a été remise en liberté. » Elle s'apprêtait à rappeler à son amie de qui il s'agissait, mais sa réaction lui démontra qu'elle s'en souvenait parfaitement.

Emma porta la main à son cœur et s'écria « Y a déjà deux mois de passés ? » La belle brune hocha doucement la tête. L'expression de la jeune fille lui semblant indéchiffrable, elle jugea bon de préciser :

- C'est une bonne nouvelle, Emma…

L'intéressée se mordit les lèvres.

- Oui…oui…bien sûr…t'as raison…

Après un instant de réflexion, elle demanda :

- Elle a reçu les deux-cent coups ?

« Eh oui… » fit Regina d'un ton navré, « …mais Graham m'assure qu'elle les a supportés aussi bien que possible. Elle a retrouvé sa famille aujourd'hui. Et il a pu lui dénicher un emploi de commis, dans un petit magasin. C'est une excellente nouvelle, Emma ! » martela-t-elle.

À sa grande surprise, les yeux d'émeraude se remplirent de larmes.

- Ils vont lui flanquer une fessée !

Très surprise, l'avocate répliqua : « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »

- T'as dit que c'était sa première condamnation. C'est une famille pauvre. Ils ont beaucoup d'enfants. Dans leur tête, il faut lui faire comprendre que ça doit être la première et la dernière fois. Même s'ils l'aiment, ils vont la battre encore. J'en suis sûre.

La belle brune se sentait désolée de ne pouvoir obtenir, de la part de sa protégée, de réaction plus enthousiaste.

- Je ne sais pas quoi te répondre. Il se peut que tu aies raison, comme il se peut que tu te trompes.

- Je veux aller la voir !

Regina en resta comme deux ronds de flan.

- Hein ?

L'enfant martyre hocha vigoureusement la tête. Elle avait pris beaucoup d'assurance, et savait défendre ses idées.

- Oui…Graham peut sûrement avoir leur adresse. J'veux aller leur expliquer…qu'elle a fait ça parce qu'elle voyait que ses petits frères avaient faim…qu'il faut pas la frapper, en plus des dérouillées qu'elle a déjà reçues…

- Emma…rien ne les oblige à nous recevoir !

La jeune fille balaya l'objection d'un geste de la main.

- Fais-moi confiance. On ne s'annonce pas ! On y va, on sonne à leur porte. Je sais quoi leur dire…Elle a été la seule, dans le couloir, à me souhaiter bonne chance, quand tu m'as fait sortir de taule. Je lui dois bien ça !

Après quelques secondes de stupéfaction, Regina hocha la tête. L'agenda, sur lequel elles étaient précisément en train de travailler au moment du coup de fil de Graham, s'affichait en plein écran sur son ordinateur.

- Euh…demain, à dix heures, nous avons normalement une réunion informelle avec de nouveaux membres, qui souhaitent nous rencontrer. Mais je peux tout à fait demander à Eugène de les recevoir. Il fera ça tout aussi bien que nous.

La démarche lui semblait assez hasardeuse mais elle comprenait les motivations de son amie. Elle jeta encore un œil sur son joli visage déterminé.

- C'est un peu tôt mais on peut être là à dix heures et demi. Cela ne nous coûte rien d'essayer…

Elle eut la confirmation que c'était bien la chose à faire en voyant le sourire reconnaissant, sur la face d'ange.

- OK ! Demain matin !