Chapitre publié le 25 mai 2024

Chapitre 43 : Initiatives secrètes

Laissant le Couloir des Ténèbres se refermer derrière lui, Riku pénétra dans la petite pièce qui avait vraisemblablement été une antichambre quand le château était encore occupé. Des tapisseries fanées ornaient les murs, se détachant par endroits, et il n'y avait pour tout mobilier qu'une petite table et deux vieux fauteuils rembourrés aux pieds élaborés, vestiges d'une autre époque. En face de lui, de grandes fenêtres grises de crasse encadrées de rideaux qui avaient dû être d'un vert vif offraient une vue superbe sur le paysage que le château surplombait : une étendue de falaises bleues suivies d'une très grande ville, océan de toits violacés, et, à l'horizon, un immense lac au fond duquel on devinait des montagnes.

Riku s'approcha des fenêtres et plissa des yeux, inspectant la cité. De son point de vue, il ne distinguait pas les individus qui la peuplaient, mais il n'aperçut pas non plus de fumée ou autre trace de combat. Cela le rassura. Il semblait que l'Organisation n'était pas revenue.

La château de la Forteresse Oubliée n'était certes pas l'endroit idéal pour se dissimuler de l'Organisation – Riku était bien conscient que certains de ses membres s'y aventuraient parfois – mais les étages supérieurs ne semblaient pas les intéresser. Il n'y avait jamais vu personne, pas même les restaurateurs du château, du moins pour le moment. Aussi avait-il parfois pris l'habitude de venir y trouver refuge. Après tout, il connaissait un peu les lieux... du temps où il y résidait sous la tutelle de Maléfique.

Repoussant les pensées sombres qui risquaient une fois encore de le détourner de sa tâche actuelle, Riku se dirigea vers le couloir qui s'ouvrait sur sa droite, un large couloir haut de plafond flanqué sur la gauche d'une rangée de fenêtres et sur la droite de lourdes portes à la poignée dorée, toutes closes, donnant accès à des pièces pratiquement vides. Là-bas, au milieu du couloir, il fut soulagé d'apercevoir les deux filles. Bien, elles l'avaient écouté. Il les observa un moment sans signaler sa présence, se demandant de quoi elles pouvaient bien parler.

Xion semblait fixer l'immensité du paysage par la fenêtre et Naminé, à côté d'elle, lui parlait à voix basse.

Il annonça son arrivée en faisant un pas en avant sans chercher à en étouffer le bruit. Naminé fit immédiatement volte-face et le soulagement envahit ostensiblement ses traits.

« Riku ! »

A son tour, Xion tourna lentement la tête vers lui, le considéra d'un air inexpressif, puis retourna à fixer le paysage. Riku la dévisagea, mais fut distrait par Naminé qui se précipitait vers lui, ses sandales claquant sur les dalles décolorées du couloir.

« Ouf, je suis soulagée, dit-elle avec son sourire sincère qu'il n'avait plus vu depuis... depuis que Xion avait été celle qui habitait réellement son corps. J'avais peur que toi aussi...

-Tout s'est bien passé, la rassura Riku. Je n'ai rencontré personne sur le chemin.

-Tu as... réussi à convaincre DiZ ? » demanda Naminé d'un ton hésitant, jouant avec ses doigts.

Riku la regarda sans cacher sa surprise.

« Comment sais-tu... ?

-Je me doutais bien que DiZ ne serait pas ravi de... de la disparition de Xion. Ou du fait que tu ne nous amènes pas à lui, expliqua Naminé avec un sourire triste. Il était en colère ?

-Oui, dit lentement Riku. Il était satisfait que... » Il lança un regard rapide à Xion qui fixait toujours l'horizon. « … que notre mission se soit bien passée, mais il n'a pas apprécié que je sois revenu sans vous deux. Je lui ai expliqué que j'aurai besoin d'aide pour sauver Kairi, mais...

-Oui... DiZ n'aime pas que les choses ne se déroulent pas comme les plans qu'il a prévus, regretta Naminé. Mais... je suis contente que tu lui aies tenu tête pour nous. Merci. »

Un silence confortable s'installa entre eux et Riku réalisa qu'il ne savait pas trop quoi dire, ou par où commencer.

« Est-ce que... tout s'est bien passé ? tenta-t-il tout de même. Je parle de... ce qui t'est arrivé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, il y a des semaines... »

Elle parut comprendre ce qu'il voulait dire, hocha la tête et lui fit un grand sourire.

« Oui, merci. Je suis si heureuse de te revoir ! Ça a été déconcertant, c'est vrai, mais je n'avais pas peur. Sur l'île du Destin, la magicienne Yeul m'a tout expliqué. Alors je savais ce qui s'était passé... même si je dois dire que j'aurais préférée être avertie. C'était parfois un peu stressant, de s'habituer à ce nouvel environnement, mais j'espère que j'ai réussi à tenir mon rôle en tant que Kairi. J'ai fait de mon mieux, tu sais ! Oh, mais... » Elle lui jeta à nouveau un regard soucieux. « … j'ai essayé de t'avertir de ce qu'il m'était arrivé. Est-ce que … tu as eu mon message ? »

Riku hocha la tête en lui souriant à son tour.

« Oui, la rassura-t-il. Ton message est bien parvenu jusqu'à moi. C'est ainsi que j'ai compris que la Naminé qui était avec nous était une imposteuse et nous l'avons confrontée. »

Naminé plissa le front.

« Je vois, dit-elle à mi-voix.

-Ça expliquait bien des choses, soupira Riku. Le rétablissement de Sora n'avançait plus et tu étais devenue beaucoup plus... disons distante et mélancolique. »

Ils regardèrent Xion au fond du couloir qui regardait toujours par la fenêtre, droite comme un piquet, les lèvres serrées donnant un air sombre à son visage.

« Je me demande pourquoi elle est restée tout ce temps avec nous, continua-t-il. Pourquoi elle n'a pas essayé de retrouver l'Organisation. Quoique... elle a essayé, une fois. J'aurais dû me douter...

-Peut-être... qu'elle ne pouvait pas utiliser de Couloir des Ténèbres ? suggéra Naminé. Je n'en suis pas encore parfaitement capable.

-Peut-être... mais elle aurait pu quand même s'enfuir du manoir, surtout en sachant qu'il était le repère de ses ennemis. »

Riku se tut, considérant Xion tout en se repassant dans la tête leurs interactions des semaines précédentes.

« Elle avait l'air... très triste. Elle n'était pas comme ça quand je l'ai affrontée la première fois, quand nous nous sommes rencontrés, songea-t-il.

-Je lui ai tout raconté. »

Riku baissa les yeux vers Naminé.

« Hein ?

-Je... je lui ai tout expliqué, dit Naminé d'un air penaud en jouant avec ses mains, mais la voix ferme, comme le défiant de critiquer son choix. En attendant ton arrivée, je lui ai parlé des détails de l'échange. Après, elle avait plein de questions sur moi, sur Kairi... sur Sora. En fait, elle avait déjà compris pas mal de choses. Elle savait qu'elle avait été créée par l'Organisation comme réceptacle des souvenirs et du pouvoir de Sora. Elle se doutait qu'on tentait de sauver Sora et qu'on était ses amis. Je lui ai simplement confirmé certaines choses et... je lui ai parlé de Sora, de qui il était, de ce qui lui était arrivé. Je... je n'ai pas parlé de Roxas, ajouta-t-elle dans un murmure. Mais elle sait déjà qu'il est le Simili de Sora, et qu'elle est conçue pour absorber ses pouvoirs. Elle ne sait pas où il est en ce moment.

-Très bien, répondit Riku sur le même ton. Ne lui dis pas, pas pour le moment. »

Naminé détourna les yeux, comme peinée par tous ces secrets, et Riku ajouta :

« Et elle ? Elle a dit quelque chose de particulier ?

-Pas grand-chose d'autre, répondit Naminé de son air triste. Elle n'a pas l'air très bien. Elle a dit qu'elle avait besoin de réfléchir.

-Je vois.

-Tu... tu devrais aller lui parler, ajouta Naminé d'un ton hésitant. Peut-être que... »

Elle parut sur le point de se raviser mais Riku la rassura d'un sourire.

« Non, tu as raison. Je pense que je le lui dois bien. »

Naminé acquiesça sans vraiment le regarder et s'écarta légèrement, lui cédant implicitement le passage. Sans doute, à sa manière, lui souhaitait-elle bonne chance.

Il se dirigea vers la silhouette immobile à l'autre bout du couloir, notant au passage l'hésitation presque imperceptible dans ses mouvements. Était-il nerveux ? Après tout, il ne savait pas trop bien comment Xion allait réagir. Elle était en théorie, après tout, toujours une ennemie.

Il s'arrêta à quelques pas de la jeune fille, qui tourna légèrement la tête vers lui. Ses mains demeuraient posées sur le rebord de la fenêtre et Riku remarqua alors qu'elle ne s'y appuyait pas : elle s'y soutenait, comme si elle peinait à rester debout.

« Ton corps ne parvient plus à conserver ses forces, dit-il en fronçant les sourcils tout en la dévisageant de bas en haut. Il est en train de s'effondrer. »

La Xion qu'il connaissait, qu'il avait affrontée, aurait probablement répliqué vertement. Mais celle-ci se contenta de hocher la tête sans dire mot et Riku resta un instant interdit.

« ...Je suppose que tu comprends pourquoi.

-... Oui », dit finalement Xion d'un ton faible. Elle regarda sa main comme si elle pouvait voir à travers. « Je m'en doutais avant que Naminé me le confirme. Dès que j'ai vu Sora. »

Riku se renfrogna davantage.

« Quelque chose me perturbe. Pourquoi n'as-tu pas essayé de fuir le Manoir de la Cité du Crépuscule pendant tout ce temps ?

-J'ai essayé une fois, tu te rappelles ? Tu m'en as empêchée, rappela Xion d'une voix à peine plus acide.

-Ce que je veux dire...

-Je ne pouvais plus utiliser de Couloir des Ténèbres. Et je n'avais plus de Keyblade. J'étais devenue inutile pour l'Organisation. Je ne pouvais pas rentrer sans mes pouvoirs. Ils se seraient débarrassés de moi et je ne voulais pas mettre Roxas et Axel dans l'embarras encore une fois, ajouta-t-elle très doucement. Je pensais que peut-être je pouvais découvrir ce qui se passait ici... et puis après... j'ai trouvé Sora. »

Riku la regarda longuement.

« C'est donc comme ça chez l'Organisation ? Votre valeur ne dépend que de votre utilité ? Une fois celle-ci obsolète, vous vous retrouvez jetés du groupe, alors même que vous vous étiez rassemblés dans un but commun ? Je t'avais dit de te trouver de meilleures fréquentations. »

C'était sans doute un peu cruel de sa part et il regretta en partie son manque de tact. Xion lui jeta brièvement un regard noir mais son visage retrouva rapidement son expression peinée vaguement inexpressive.

« Notre seul but était de forger un Kingdom Hearts, dit-elle d'une voix triste. Et toute notre raison d'être venait du fait qu'on en a le pouvoir. Si on ne peut pas faire ça, alors...

-Est-ce que c'est toujours le cas ? Ton but est-il toujours d'aider l'Organisation en créant Kingdom Hearts ? » demanda-t-il d'un ton plus doux.

Elle se détourna vers la fenêtre. Les premières lueurs du soleil couchant s'affichaient dans le ciel et se reflétaient sur les eaux du lac lointain. La journée avait été longue.

« Non, dit-elle enfin. Ça fait un moment que je n'y ai plus pensé. Mais je ne sais pas... je ne sais pas quoi faire ? Que devrais-je faire ? ajouta-t-elle et Riku eut l'impression qu'elle se parlait à elle-même. Mes pouvoirs et les souvenirs que j'ai ne sont pas les miens. Je devrais les rendre ? »

Elle lui jeta brièvement un coup d'œil et Riku fut conscient que son visage fermé ne devait pas lui être d'une grande aide. Il se rendit alors compte qu'il lui serait impossible de trouver comment la réconforter.

« … La décision t'appartient, dit-il finalement.

-Vraiment ? » Elle le regardait de nouveau du coin de l'œil, une faible lueur curieuse ou dubitative dans son regard. « Tu accepterais que je refuse de rendre à Sora ce qui lui appartient ? Même si ça signifie qu'il serait condamné ? Tu ne voudrais pas sauver ton ami ? »

Riku détourna brusquement le regard.

« Peut-être que ce ne serait pas nécessaire, dit-il brusquement. Tu as pu parler à Naminé ?

-De... ?

-De ce sujet. Elle t'a dit quelque chose ?

-Elle a dit... elle a dit qu'elle travaillait pour restaurer la mémoire de Sora, mais que les progrès étaient très lents. »

Riku hésita. Il était tiraillé entre apporter de la sérénité à la jeune fille et refuser de lui donner de faux espoirs dans le cas où le plan de Naminé et les espoirs de Kairi ne se révèlent n'être qu'un idéalisme naïf.

« Naminé pense qu'il serait possible de réparer la mémoire de Sora et de le réveiller sans que tu aies à perdre quoi que ce soit. Elle y travaille depuis un moment. »

Xion ne répondit pas pendant quelques secondes. Puis, elle laissa échapper un très léger soupir qu'il ne sut comment interpréter, son mouvement de tête ayant ramené un voile de cheveux lui dissimulant son visage.

« Pourtant, vous... vous m'aviez enfermée dans ce monde virtuel, fit-elle remarquer d'une voix très basse.

-Nous nous étions rendu compte que tu étais une imposteuse et une ennemie. Nous étions obligés de te contenir dans un endroit dont tu ne pouvais t'échapper pour ne pas prendre l risque que tu révèles notre position et nos plans à nos ennemis. Mais la situation a changé.

-Vraiment, une imposteuse ? C'est drôle, venant de toi. » Les lèvres de Xion s'étaient étirées en une esquisse de sourire et Riku la regarda fixement. Venait-elle de faire un trait d'humour ? « Et en quoi la situation a changé, je peux savoir ?

-J'ai... un service à te demander. »

La tête de Xion pivota complètement pour le regarder, ne cachant pas sa surprise et la curiosité qui dissipaient en partie la mélancolie qui l'habitait.

« Un service ?

-Voilà. Comme tu le sais, mon amie a été kidnappée par l'Organisation, expliqua Riku. Ils veulent probablement faire pression sur moi. Je compte la sauver. Demain, au plus tôt, tant qu'ils ignorent encore que je suis au courant. »

Xion fronça imperceptiblement les sourcils.

« Depuis combien de temps... ?

-Je dirais... quelques heures tout au plus.

-Je vois. Cette fille, c'est Kairi ? Celle qui occupait mon corps ?

-Comment le sais-tu ?

-Naminé et toi en avez parlé, à l'Illusiopolis, expliqua Xion. J'ai compris le reste. » Elle parut un instant un peu plus déprimée. « Je ne pensais pas qu'ils... qu'ils feraient ce genre de chose.

-Si ça peut te rassurer, Kairi n'a pas trahi son identité quand elle était dans ton corps, dit Riku. Mais je dois tout de même t'informer que l'Organisation est à ta poursuite et prête à tout pour se débarrasser de toi. »

Il ne la ménageait pas, mais il était important que Xion réalise ce fait, ne serait-ce que pour son propre bien. Ainsi, de plus, elle ne serait pas tentée de les trahir pour son ancien groupe, ce qui allait être crucial pour ce qui allait suivre.

« Naminé m'a dit que Kairi s'était enfuie, ajouta Xion. Je ne pense pas qu'ils l'aient bien pris, en effet. Elle m'a aussi dit que mon corps... enfin, je n'avais pas besoin de l'entendre pour le savoir. Je le ressens très bien, à l'instant même. »

Elle paraissait si malheureuse que Riku se sentit obligé de répondre :

« On va trouver une solution pour ça. »

Elle eut un sourire discret, mais le reste de son visage criait qu'elle ne voyait sa déclaration que pour ce qu'elle était, une promesse vide née de la pitié.

« Tu veux donc mon aide pour la sauver ?

-Oui, répondit Riku, une seconde pris de court par ce changement de sujet. Personne ici ne connaît l'intérieur de la Citadelle à part toi.

-Ça pourrait être dangereux.

-Je sais. Mais avec un peu de chance, les Similis seront toujours à ta recherche dans les différents mondes. Après tout, ils ne savent pas que je suis déjà au courant de leur prise d'otage. »

Xion hocha la tête sans dire mot et Riku la dévisagea.

« Est-ce que tu vas m'aider ?

-Qu'est-ce que je viens de faire ? Oui, je vais t'aider. Je te conduirai dans la Citadelle, si tu y tiens. »

Il avait été si facile de la convaincre ?

Xion tourna de nouveau la tête vers lui, une étincelle taquine perçant l'abattement profond sur son visage.

« Dire que tu viens de m'ordonner de rester à l'écart de l'Organisation et maintenant, tu exiges que je retourne à la Citadelle. Ce n'est pas très clair.

-Hmm disons... » La gêne que Riku ressentit le surprit davantage que la piètre tentative de la jeune fille de détendre l'atmosphère. « Ce n'était pas un ordre, seulement un conseil. Je resterai avec toi et je te promets de faire en sorte qu'il ne t'arrive rien. On ne prendra pas de risque inutile. Nous partons demain pour nous laisser le temps de reprendre nos forces. »

Xion, qui entre temps avait retrouvé son sérieux morose, acquiesça en l'écoutant attentivement. Il s'éclaircit la gorge, dissipant son vacillement précédent.

« En attendant, repose-toi. Tu en as besoin. »

Xion hocha de nouveau la tête puis se retourna définitivement vers la fenêtre, laissant son regard errer sur le paysage extérieur. Riku ne put s'empêcher de se demander à quoi elle pensait.

Alors qu'il remontait le couloir, la laissant derrière lui, il l'entendit murmurer si doucement que cela aurait dû rester imperceptible :

« Je ne sais pas ce que je devrais faire. Qu'est-ce que je devrais faire ? … Je voudrais... revoir Roxas et Axel... Mais... »


Kairi fondit sur sa cible qui eut à peine le temps de redresser la tête et d'émettre un couinement aigu avant que sa Keyblade ne s'abatte sur sa tête et ne la désintègre. Sans s'accorder une seconde pour reprendre son souffle, elle se précipita vers un léger renfoncement derrière un escalier qui s'élevait vers les étages, déterminée à rester le moins longtemps possible à découvert.

Elle s'était échappée sans problème de sa cellule à l'aide de la Keyblade. Ouvrir la serrure avait été un jeu d'enfant. Elle n'avait jamais utilisé sa Keyblade autrement que comme une arme et non pour son utilité première, et s'était sentie un peu idiote quand elle avait tapoté le verrou du bout de sa lame, sentiment vite remplacé par la surprise et le soulagement quand il s'était aussitôt ouvert avec un claquement sinistre. Ça, et une indicible sensation de puissance. Aucune porte ne pourrait l'arrêter !

Elle avait cependant conscience qu'elle n'aurait qu'une seule chance. Dès que l'Organisation aurait compris le véritable danger qu'elle représentait, ils feraient bien pire que l'enfermer dans une simple cellule. Ils ne l'avaient sans doute laissée tranquille et sans surveillance que parce qu'ils la prenaient pour une fille insignifiante qui ne leur causerait aucun souci. Aussi avait-elle attendu un moment avant de tenter sa chance, vérifiant encore et encore que les parages étaient bel et bien silencieux et déserts.

Tout s'était passé avec une remarquable facilité.

Après s'être échappée de sa cellule, elle avait arpenté au hasard un dédale de couloirs inconnus avant de finalement se retrouver dans des couloirs qui lui étaient familiers. Elle avait alors pu se repérer sans aucun souci. Son séjour dans l'Organisation n'avait pas été complètement inutile, en fin de compte.

La Citadelle était complètement silencieuse. Elle n'avait croisé que quelques Similis solitaires, qu'elle avait immédiatement éliminés avant de leur laisser le temps de sonner l'alarme. Elle avait été nerveuse lors de son premier affrontement, consciente qu'elle affrontait des Similis seule pour la première fois et la capacité de ces derniers de se tordre en des angles impossibles pour échapper à ses coups avait bien failli lui être fatale. Puis, elle s'était enhardie et le reste avait été un jeu d'enfant.

Elle jeta un nouveau coup d'œil dans le couloir, ne vit pas la moindre ombre bouger et sortit de sa cachette pour s'engager dans l'étroit escalier, gardant les yeux rivés vers le sommet de crainte de voir y apparaître un autre Simili, ou pire, un membre de l'Organisation. Cela fut une erreur. Un sifflement s'éleva sur sa droite et elle se retourna, son cœur s'arrêtant presque de battre à la vue d'un Reflet qui flottait vers le plafond loin dans le couloir qu'elle était en train de quitter, ses yeux invisibles rivés sur elle.

Il siffla à nouveau de ce son presque métallique caractéristique des Similis puis fit mine de se détourner et de s'éloigner. Elle ne pouvait pas le laisser s'enfuir ! Il allait donner l'alerte !

Sans réfléchir, Kairi leva le bras et pointa sa Keyblade dans sa direction.

« Flammes ! » cria-t-elle comme si elle se trouvait de nouveau en possession de ses matérias.

A sa grande surprise, une boule de feu jaillit de sa Keyblade et fendit l'air, frappant la créature de plein fouet dans une explosion qui la fit crisser des dents mais qui désintégra l'ennemi. Quand la fumée se dissipa, il ne restait plus que quelques cendres qui voletaient dans l'air. Kairi fixa la scène, médusée. Elle avait réussi ? Elle avait réussi à utiliser la magie avec sa Keyblade ? Même sans matéria ?

Elle retint un cri de joie, mais un large sourire s'afficha sur son visage. Cependant, le vacarme avait peut-être attiré d'autres ennemis. Elle ne devait pas s'attarder. Elle gravit quatre à quatre les marches, se hâtant de fuir les lieux.

A part une poignée d'autres Similis rapidement mis hors d'état de nuire – du moins l'espérait-elle ; elle priait ardemment pour qu'aucun d'entre eux ne soit allé la dénoncer en douce – le reste de son voyage se déroula sans encombre à une exception. Elle faillit tomber nez à nez avec un membre de l'Organisation et seul le son d'une voix en aval lui évita le pire. Kairi se précipita aussitôt vers la cachette la plus proche – qui par chance existait, car l'architecture de la Citadelle avait une préférence pour les grands espaces ouverts aux murs lisses et au mobilier inexistant –, se dissimulant derrière une fine colonne blanche tout en priant pour que le propriétaire de cette voix ne s'aventure pas de ce côté.

« … m'en fiche, de toute façon j'ai fait ce que j'ai pu. Pas ma faute si l'autre était aussi fort ! » geignait une voix familière.

Ah. Ce n'était que Demyx, probablement en train de râler après s'être fait rabrouer une énième fois par Saïx. De tous les membres de l'Organisation, c'était peut-être celui que Kairi redoutait le moins... mais elle préférait éviter de se fier aux apparences.

Une porte claqua quelque part devant elle, puis le silence revint. Kairi passa avec précaution la tête de l'autre côté de la colonne. Les lieux étaient déserts. Par prudence, elle attendit encore une minute avant de reprendre sa route, mais Demyx semblait bel et bien être parti.

Après cela, elle arriva sans plus de difficulté dans la zone de la Citadelle où se trouvaient les chambres de ses occupants. La sienne – enfin, celle de Xion – était particulièrement excentrée par rapport aux autres, encore un rappel que Xion ne faisait pas vraiment partie des leurs, mais cela l'arrangea bien quand elle put s'y glisser sans faire de mauvaise rencontre.

La porte coulissa aisément et elle s'arrêta sur le seuil, trouvant la chambre comme elle l'avait laissée. Le lit défait, le placard entrouvert, laissant échapper la manche d'un de ses manteaux de rechange et le bout du carton où elle conservait potions et éthers.

« Ouf. Ils ne l'ont pas encore vidée. »

Elle avait la curieuse impression de revenir chez elle, mais également dans la scène d'une autre vie, alors qu'elle refermait la porte derrière elle et se dirigeait vers le placard. Elle s'empara du premier manteau de rechange venu et l'enfila, retrouvant la familiarité du contact de l'étrange tissu protégeant des Ténèbres. Puis, elle se hâta de fourrer dans ses poches autant de potions et d'éthers que possible. Elle sentait qu'elle allait en avoir besoin.

Avant de quitter les lieux, Kairi le balaya une dernière fois du regard, tout comme elle l'avait fait quand elle avait fui l'Organisation sous les traits de Xion et, tout comme cette fois-là, rien d'autre n'attira son regard. A part... la petite collection de coquillages de Xion, cadeau de Roxas, qui formait une tache de couleur au coin de ses yeux. Elle les ramassa et les laissa tomber dans sa poche. Xion serait probablement heureuse de les récupérer. Même si ça ne pourrait pas compenser le fait qu'elle lui ait volé son corps et lui ait rendu en aussi mauvais état.

Ceci fait, elle s'arrêta près de la fenêtre et contempla la mer d'immeubles qui s'étalait en contrebas jusqu'à l'horizon, se demandant une fois encore ce qu'il y avait au-delà de la ville. Un gouffre obscur ? Une barrière invisible ? Ou la ville s'étendait-elle à l'infini ?

« Je me demande ce qu'ils font... »

Kairi scruta le réseau de ruelles comme si elle pouvait y apercevoir les silhouettes de ses amis. Mais bon. A l'heure qu'il était, ils avaient sans doute quitté les lieux depuis longtemps. Elle se doutait que Riku ne l'abandonnerait pas, mais il était aussi réaliste et ne se risquerait pas à tenter une opération de sauvetage qui serait vouée à l'échec.

Non... mais par contre, sa capture le conduirait peut-être à prendre des mesures désespérées.

C'était pour cela qu'elle devait partir au plus vite.

Kairi se détourna une bonne fois pour toutes de la fenêtre et quitta la pièce, se jurant que ce serait la dernière fois qu'elle en franchirait le seuil.

Bon. Première étape terminée. La seconde étape serait la plus difficile.

Elle entreprit de remonter le couloir à pas de loup, redoutant à chaque mètre de voir surgir quelqu'un à l'autre bout ou par l'une des portes. Par chance, personne ne la dérangea.

Kairi atteignit enfin la porte qu'elle recherchait, prit quelques secondes pour s'assurer que c'était la bonne – les conséquences seraient désastreuses en cas de méprise – prit une profonde inspiration pour tenter de faire descendre la tension qui s'était accumulée durant toute son évasion, puis abaissa la poignée.

Les yeux d'Axel, allongé sur le lit les bras derrière la tête (visiblement en train de contempler le plafond avant son arrivée) sautèrent vers elle. La stupeur s'empara de ses traits.

« Xi... ! » s'écria-t-il avant de constater son erreur.

En une fraction de seconde, il s'était redressé et avait bondi sur ses pieds. Aucune arme n'était apparue dans ses mains mais Kairi reconnut qu'il était sur le point de passer à l'attaque – l'étincelle dangereuse qui brillait dans son regard était évidente – et se hâta de prendre les devants.

« Attends ! Je suis juste venue discuter ! » dit-elle en levant les mains devant elle comme pour calmer un animal féroce.

Axel plissa des yeux.

« Qu'est-ce que tu fais là ? dit-il d'un ton calme mais non moins menaçant. Comment tu as réussi à sortir de ta cellule ?

-Oh, ça, c'était facile », répondit Kairi en souriant. Elle fit apparaître sans le moindre effort sa Keyblade et la leva devant elle. « J'ai utilisé ceci. »

Axel écarquilla les yeux puis fléchit les genoux, adoptant une posture de combat, ses chakrams jaillissant dans ses mains en une gerbe d'étincelles. Elle regarda leurs pointes acérées qui luisaient doucement dans la lumière artificielle de la petite chambre et s'efforça de ne pas montrer de signe de peur. Elle n'avait jamais affronté que des Sans-cœur et des Similis de bas niveau. Affronter un membre de l'Organisation ? Elle ne parierait pas sur ses chances de victoire.

« A... Attends je te dis ! Je te dis que je suis venue discuter, pas me battre ! »

Pour appuyer ses propos, elle fit disparaître sa Keyblade après un instant d'hésitation. De toute façon, tenta-t-elle de se convaincre, avec ou sans Keyblade, elle n'aurait aucune chance dans un combat contre Axel, et elle avait accompli son objectif : montrer à Axel qu'elle n'était pas sans défense tout de même.

« Tu avais l'air plus impuissante sur l'Île du Destin, petite demoiselle, fit remarquer Axel avant de paraître réaliser quelque chose. Je vois. C'était donc un piège.

-Euh... » Kairi le regarda sans comprendre.

« Tu t'es laissée capturer pour pouvoir t'infiltrer chez nous. Vous en avez discuté en amont, Riku et toi, je parie ?

-Quoi ? protesta Kairi. Mais non, pas du tout, c'est ridicule. Je me serais bien passée de ce séjour en prison ! »

Axel la considéra un moment sans abaisser sa garde.

« D'un autre côté, ajouta-t-il d'un ton songeur comme si elle n'avait pas parlé, je vois mal Riku envoyer son amie proche dans le repère de leurs ennemis, surtout après ce qui est arrivé à son autre meilleur ami... Mais dans ce cas, pourquoi n'as-tu pas résisté quand je t'ai enlevée ? Tu en as la capacité visiblement et tu aurais eu beaucoup plus de chances de t'en sortir que maintenant. »

Kairi soupira.

« Écoute, c'est trop compliqué à expliquer. Je veux juste sortir d'ici. Rien de plus. »

Lors de l'élaboration de son plan dans sa cellule, elle avait pensé brièvement à lui parler de l'échange, le fait que la Xion qu'il avait fréquentée ces dernières semaines n'était pas vraiment Xion, puis en avait décidé autrement. Axel était déjà suffisamment dangereux, lui révéler qu'elle était autre chose qu'une jeune fille souhaitant s'échapper serait très risqué. Il risquait de prendre très mal le fait qu'elle l'ait dupé en se faisant passer pour son amie pendant tout ce temps et pire, elle risquerait de ne jamais pouvoir s'échapper. L'Organisation considérerait qu'elle en saurait trop.

« Non, asséna Axel d'un ton sans réplique. Je suis désolé petite, mais c'est hors de question. »

Évidemment, Kairi ne s'était pas attendue à ce qu'il accepte aussitôt de l'aider, mais elle en fut tout de même un peu désappointée.

« Attends, je n'ai pas fini...

-Désolé, petite, mais les ordres sont les ordres. Tu vas retourner attendre bien sagement dans ta cellule, ok ? Tu es notre garantie, tu comprends ? » Le ton d'Axel était un peu trop nonchalant pour quelqu'un justifiant une prise d'otage et encore plus pour quelqu'un s'en excusant. « Si jamais ton copain Riku nous cherche des noises, il y réfléchira à deux fois avant d'entreprendre des folies, tu vois. Et puis, tu pourrais nous aider à...

-A quoi ? demanda Kairi quand il s'interrompit, se souvenant visiblement qu'il n'avait pas à lui expliquer leurs plans. A quoi ? insista-t-elle quand il ne répondit pas. A obliger Riku à vous rendre Xion ? » Elle ignora son air éberlué. « Pour qu'elle redevienne votre marionnette sans âme ?

-Attends attends, comment tu sais ça, toi... ?

-C'est ça que tu veux ? Que Xion redevienne une poupée qui n'obéisse qu'aux ordres de Xemnas ?

-C'est mieux que sa destruction ! aboya Axel avant de se reprendre et de marmonner : De toute façon, Xemnas a dit que ce plan n'était plus d'actualité... Merde, je savais pas que Riku t'en avait autant dit... je pensais pas qu'il était resté à ce point en contact avec toi... c'était pas prévu, ça...

-Oui, c'est vrai, poursuivit Kairi, se délectant au fond d'elle de la confusion qu'elle provoquait chez son adversaire. Votre chef veut qu'on se débarrasse d'elle, maintenant que vous la considérez comme inutile. »

En tout cas, d'après Xaldin.

« Comment tu le...

-Ce n'est pas important, comme je le sais, l'interrompit Kairi. L'important, c'est qu'est-ce que tu vas faire, toi, de ces informations.

-Ce que je vais faire ? » répéta Axel, incrédule. Il leva les bras au ciel d'un geste féroce et Kairi eut un mouvement instinctif de recul. « Qu'est-ce que tu crois que je peux faire ? Toute cette histoire est un vrai bordel depuis le premier jour !

-Je sais ça ! Mais ce n'est pas une raison ! Tu ne veux pas essayer de les sauver, si tes amis comptent autant pour toi ?

-Ne me fais pas rire, rétorqua Axel en plissant des yeux. Tu crois que tes amis ont l'intention de les sauver, eux ? Je sais ce que vous comptez faire. C'est évident. Vous avez juste hâte de retrouver votre Héros. Si Roxas et Xion vous rejoignaient, vous ne ferez rien pour leur bien. D'ailleurs, qu'est-ce que qui me dit qu'à l'heure qu'il est, Xion existe toujours ? Que vous ne vous êtes pas débarrassés d'elle ?

-On ne ferait pas ça ! s'indigna Kairi, avant d'ajouter plus doucement quand certaines paroles de DiZ lui revinrent en mémoire : On veut... personne n'a à disparaître. On veut trouver une solution pour sauver tout le monde. Je sais que c'est possible. Je ne te laisserai pas me convaincre du contraire. »

Mais les paroles d'Axel avaient réveillé des points sensibles. Xion... elle se trouvait avec Riku depuis la fin de l'échange. Que s'était-il passé ? Il n'avait pas décidé de...

Si elle voulait les aider, elle devait partir d'ici, se rappela-t-elle, se forçant à relever la tête et à fixer Axel dans les yeux. On en revenait au même point.

« Je comprends ce que tu veux dire, dit-elle en reprenant un ton posé, mais je t'assure que je partage tes sentiments. Je ne connais pas très bien Roxas et Xion – à nouveau, elle vit le regard d'Axel se teinter de confusion – mais pour rien au monde je ne voudrais qu'ils soient sacrifiés pour mon ami ! Et comme je te le dis, nous allons tout faire pour que ce ne soit pas le cas. On... ! »

Axel lui jeta un regard blasé.

« Ne me sers pas ces salades. Je sais dans quel état se trouve votre Héros. Ne me fais pas croire que ses plus proches amis auraient des scrupules à bousiller quelques ennemis pour le sauver. Non, tu t'es peut-être convaincue du contraire, mais pas la peine de faire ta sainte. T'as pas envie de te salir les mains, c'est normal, mais en fin de compte, tes amis feront le sale boulot, alors... arrête. »

Il y avait de la réelle colère dans son ton à présent et Kairi jugea plus prudent d'abattre quelques cartes.

« Ce ne sont pas des paroles en l'air ! Oui, c'est ce qui était prévu au début, mais la situation a changé. Je... j'ai un plan. Un plan pour faire en sorte que personne n'ait besoin de se sacrifier.

-C'est ça. Ne te fiche pas de moi, dit Axel d'un ton nonchalant en préparant ses chakrams. Si tu as un plan aussi génial, alors c'est quoi ? »

Kairi hésita. Mais elle ne pourrait s'assurer le soutien d'Axel sans lui donner des raisons de lui accorder son aide.

Alors, elle le lui dit. Elle lui parla de la découverte de Naminé, de ses progrès. Elle lui parla de la raison pour laquelle elle devait vite partir d'ici. Elle lui parla de son plan.

Elle tenta de faire le plus simple possible, mais cela lui prit quand même un moment et quand elle se tut enfin, Axel plissait le front d'un air dubitatif.

« Voilà. Ne me crois pas si tu y tiens, mais je suis très sérieuse. Et si tu veux que je puisse faire quelque chose, il va falloir que je sorte d'ici, alors... »

Elle n'acheva pas sa phrase, considérant l'autre avec espoir, se demandant si son long discours avait eu l'effet désiré. Que se passerait-il s'il refusait quand même de l'aider ? Pire, s'il allait tout répéter à Xemnas ? Axel était son seul allié potentiel dans ce monde, mais elle n'était pas certaine qu'il oserait aller à l'encontre des ordres de ses supérieurs, même brièvement...

Comme s'il avait lu dans ses pensées, il dit alors :

« Et alors, je suis censé te laisser partir comme ça ? Me mettre à dos les autres pour un vague discours sans preuve ? Déjà que c'est pas la joie ici pour moi et Roxas me fait la tête, ajouta-t-il dans sa barbe.

-Roxas est parti. »

Sa tête pivota aussitôt vers elle.

« Quoi ?

-Tu ne le savais pas, hein? dit-elle, n'écoutant que son courage. Roxas est parti. Il y a pas longtemps. Parce que... il disait qu'il ne pouvait plus avoir confiance en vous. Il se sentait utilisé. Il voulait savoir ce qui était arrivé à Xion, insista Kairi. Il voulait la revoir. »

Axel la fixa pendant quelques longues secondes, puis jura dans sa barbe.

« Mais quel con. »

Il fit disparaître ses chakrams et Kairi eut un mouvement de recul quand il se précipita dans sa direction. Elle faillit faire apparaître sa Keyblade par réflexe, mais il se contenta de la repousser sèchement et de sortir à grands pas de la pièce.

Kairi demeura seule sur le seuil de la chambre, le cœur battant à tout rompre. Et maintenant ? Est-ce qu'elle devait le suivre ? Ce n'était pas très sage, elle risquait de tomber sur un autre membre de l'Organisation.

Et s'il était allé prévenir les autres ?

Axel ne tarda pas à revenir, la délivrant de l'angoisse de l'incertitude. Il était seul.

Il ne la regardait pas. Le visage fermé, il la dépassa sans un mot et alla s'appuyer à la fenêtre, lui tournant délibérément le dos. Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre qu'il venait de réaliser qu'elle disait vrai.

Kairi prit une profonde inspiration. Elle pouvait le faire.

« Rien n'est encore perdu, dit-elle en s'efforçant de maintenir un ton posé. Tu peux encore aider tes amis. Tu peux encore regagner leur confiance ! Ils te pardonneront, je le sais. »

Axel ne répondit pas pendant quelques secondes, puis finit par lâcher, la voix lasse :

« Mais comment tu sais tout ça...

-Ce... ce n'est pas important. Bref, tu réalises que Roxas et Xion ne pouvaient pas rester, hein ? S'ils reviennent à l'Organisation, Xion mourra et Roxas... Roxas aussi ? Il sera éliminé quand il ne vous sera plus utile, n'est-ce pas ? dit Kairi d'un ton accusateur.

-Ce n'est pas... pas forcément, dit Axel d'un ton chagrin. L'Organisation ne...

-Ne me dis pas que l'Organisation ne tuerait jamais l'un des leurs.

-...

-Et puis, Roxas a défié l'Organisation en s'enfuyant. Tu penses vraiment qu'ils le laisseront tranquille, maintenant ?

-Très bien, alors, qu'est-ce que tu proposes ? lança Axel, faisant volte-face. S'ils peuvent pas revenir à l'Organisation, qu'est-ce que tu essaies de me faire faire ?

-Je t'ai dit ce que je voulais faire !

-Ce plan abracadabrant ? dit Axel, incrédule. Je ne vois pas en quoi... Je peux accepter beaucoup de choses, miss, mais là, ça dépasse l'entendement.

-D'accord, tu n'es pas obligé de me croire, soupira Kairi, mais il n'empêche que Roxas et Xion sont peut-être en danger en ce moment. Tu l'as dit toi-même tout à l'heure.

-A cause de tes amis. » Axel plissa des yeux, une ombre dangereuse sur le visage.

« On peut dire ça comme ça, admit Kairi. Je... je ne sais pas ce qu'ils comptent faire. Riku m'a promis de ne pas les mettre en danger, mais il n'est pas le seul à prendre des décisions, malheureusement.

-Ah oui ? releva Axel, mine de rien. Qui sont les autres ? »

Kairi lui lança un regard soupçonneux.

« Oublie, lança Axel avec un geste négligeant de la main. Une simple petite combine pour glaner des informations. T'es même pas tombée dans le panneau.

-C'était gros comme une maison.

-Tu me blesses. Bon... » Reprenant son sérieux, il croisa les bras et la dévisagea. « Si je comprend bien, tu sais où ils sont. »

Kairi hocha la tête.

« Je peux t'y conduire.

-Tu pourrais aussi simplement me le dire.

-Tu me prends vraiment pour une idiote ? répliqua-t-elle avec impatience. Pour que tu me laisses ici parmi tes comparses ? Non, je veux m'enfuir de là, moi. Mais je ne sais pas ouvrir de Couloir des Ténèbres. Alors, je te propose un marché. Tu m'emmènes à la Cité du Crépuscule, et en retour je te conduis à Roxas et Xion.

-La Cité du Crépuscule ? s'étonna Axel, une lueur de compréhension s'allumant dans son regard. C'est donc là qu'ils se cachaient ? Dire qu'ils étaient juste sous notre nez, ajouta-t-il dans un murmure de regret.

-... Alors, tu en dis quoi ? Tu es d'accord ? »

Axel releva lentement les yeux vers elle, le visage indéchiffrable et Kairi se força à modeler ses traits en un air déterminé et inébranlable.

Pendant de (trop) longues secondes, il ne répondit pas.


La porte d'entrée, pourtant imposante, pivota sans difficulté, son mécanisme non grippé par les ans en dépit des apparences. Un rideau d'obscurité accueillit son regard et Roxas hésita.

Pour une fraction de seconde, cependant. Il poussa davantage la porte, se retourna pour regarder la forêt endormie sous le ciel crépusculaire (une dernière fois), puis s'engagea à l'intérieur.

Ses pas résonnèrent étrangement dans le grand hall sombre. Une fois qu'il se fut habitué à la pénombre, il s'aperçut qu'il se trouvait dans une vaste pièce au plafond haut complètement déserte. En face de lui, un large escalier permettait d'accéder à l'étage, ses marches couvertes d'une moquette poussiéreuse, et une baie vitrée crasseuse lui faisait deviner les formes d'un jardin arrière. Des portes se découpaient dans les murs, certaines entrouvertes. Sur quelques petites colonnes décoratives reposaient des objets d'art. L'endroit était évidemment censé être luxueux, mais après avoir connu l'abandon depuis on ne savait combien de temps, toutes ses couleurs étaient à présent étouffées sous une épaisse couche de poussière et Roxas fronça le nez quand ce dernier fut assailli par une forte odeur de renfermé.

Tout était là pour donner l'impression que ce lieu n'avait pas été foulé depuis des décennies. Il regarda en fronçant les sourcils les épaisses toiles d'araignée qui s'accumulaient dans un coin du mur puis passa distraitement sa main sur un vase ornemental posé sur la colonne à la gauche de l'entrée, son doigt creusant un épais sillon dans la poussière.

« Il y a quelqu'un ? » hasarda-t-il.

Aucune réponse. Le silence était aussi lourd que la poussière.

Roxas se dirigea vers une première porte au hasard. Ce faisant, son pied heurta un petit morceau de bois rectangulaire, le repoussant avec un son clair qui le fit sursauter. Ce n'était qu'un barreau de la rampe qui était tombé des années plus tôt.

La porte ouvrit sur ce qui semblait être une salle à manger. Les volets étaient clos ; il ne voyait guère rien à part une très longue table affaissée sur le sol – un de ses pieds était brisé – et quelques commodes et vaisseliers contre les murs. Aucun signe d'utilisation depuis belle lurette. Non, il lui semblait bien être seul dans ce manoir. Avait-il mal interprété les paroles de Riku ? Ce dernier voulait peut-être simplement qu'il se réfugie dans un lieu où l'Organisation ne penserait jamais à fouiller...

Alors qu'il se retournait pour sortir de la salle à manger, il aperçut quelque chose qui scintillait sur la porte et s'arrêta. Des mots, écrits d'une matière non reconnaissable mais qui luisait d'un doux vert dans la pénombre, se détachaient clairement sur le bois, évidemment présents pour attirer son attention. Ils n'étaient pas là quelques secondes auparavant, cela il en était certain.

Viens à l'étage.

Ok, pensa Roxas, j'ai compris, mystérieux interlocuteur. Tu aurais pu venir m'accueillir en personne, en fait.

Par défi, il prit quand même le temps d'ouvrir chaque porte du hall et d'y jeter un coup d'œil, mais ne découvrit que des salles vides ou sans intérêt. L'une d'elle refusa carrément de s'ouvrir.

Il s'engagea finalement dans le large escalier central. Ses pieds s'enfonçaient dans la moquette sans émettre le moindre son. Il eut l'impression déplaisante que toute la maison retenait son souffle.

Dans le couloir s'éloignant du palier de l'étage, il aperçut une porte entrouverte, contraste frappant avec les autres portes closes qui jalonnaient le mur. Roxas s'y dirigea sans un mot, les yeux fixés sur la lumière qui s'échappait par l'interstice sous la porte et se reflétait sur le parquet du couloir.

Quand il poussa la porte, il resta un moment pris de court par le contraste frappant entre la pièce qu'il découvrit et le reste du manoir. Il s'agissait d'une chambre, bien que le seul élément qui lui permette de le deviner soit un lit simple couvert de draps blancs poussé contre un mur. La clarté de la pièce, qui l'éblouit brièvement, ne venait pas que de la fenêtre aux fins rideaux blancs qui donnait sur la cour d'entrée, mais également de ses murs. Tout, dans la pièce, était d'un blanc pur, architecture qui jurait étrangement avec le reste du manoir : le sol, le plafond, les murs, la commode contre le mur de droite et même la grande table centrale et ses chaises.

« Woah... je me demande qui habitait ici. »

Le manoir dans la véritable Cité du Crépuscule renfermait-il lui aussi un tel secret ?

Il entra à pas lents, comme redoutant de troubler la sérénité du lieu. Deux objets traînaient, abandonnés, sur la table : un carnet à dessin et une boîte de crayons de couleurs. Chose étrange, ces objets semblaient... pratiquement neufs. Quelqu'un vivait donc bel et bien ici ?

En parlant de couleurs, il y en avait bien quelques traces sous la forme de dessins accrochés au mur près de la fenêtre. Roxas s'y dirigea machinalement – c'était la seule chose qui attirait son regard dans ce monde de blancheur - et se figea.

« Mais c'est... ! »

Certains des personnages sur les dessins qui frôlaient parfois l'abstrait étaient reconnaissables. Des bonhommes au manteau noir, l'un couronné d'une masse de cheveux roux, l'autre d'une tignasse blonde, et la troisième de fins cheveux noirs.

Roxas parcourut chaque dessin du regard, sentant son indignation croître. Qui étaient ces gens, et depuis combien de temps les observaient-ils ?

D'autres personnages étaient également représentés, mais Roxas n'eut pas le temps de s'y attarder car une voix s'éleva alors derrière lui :

« Je dois admettre que je suis surpris. Je ne t'attendais pas à te voir aussi vite. »

Sa Keyblade fut dans sa main en un éclair. Roxas fit volte-face, se mettant en garde, mais l'individu de taille imposante qui se tenait désormais près de la porte – comment était-il entré sans que Roxas ne l'entende ? – ne parut pas impressionné le moins du monde ni ne fit le moindre mouvement pour passer à l'attaque.

« Du calme, jeune garçon. Je ne fais pas partie de cette Organisation répugnante et, si je désirais ta mort, ça ferait longtemps que ce serait fait. »

Ce n'était guère rassurant et même Roxas, qu'Axel qualifiait de naïf, y saisit des menaces à peine masquées. Une lueur amusée brillait dans l'unique œil visible de l'homme, du moins l'interpréta-t-il ainsi. Difficile de lire l'expression de l'homme, avec son visage dissimulé sous ces bandages rouge sang. Il était... bizarre, pensa-t-il en fixant la longue cape rouge.

« Qui êtes-vous ? lança Roxas d'une voix forte.

-Disons que je suis... un gardien, répliqua tranquillement l'homme. Oui, je suis celui qui veille sur le Héros de la Keyblade.

-Le Héros de la Keyblade ? » répéta Roxas. Il se détendit et laissa sa Keyblade disparaître. « Il est là ? »

L'homme le fixa longuement d'un regard perçant.

« Pourquoi tiens-tu à le savoir ?

-Je suis venu voir Sora, répondit Roxas d'un ton ferme, espérant couper court à tout refus. J'ai besoin de le voir. Je dois lui demander quelque chose de très important.

-J'ai bien peur que ce ne soit pas possible, dit l'homme d'une voix tranquille. Il subit encore les séquelles des machinations et des pièges que lui a tendus ton Organisation et est plongé dans un profond coma.

-Et quand va-t-il se réveiller ? »

Le regard de l'homme se déporta légèrement sur sa droite, parcourant vraisemblablement les dessins accrochés au mur.

« Il manque au Héros de la Keyblade des fragments de sa mémoire, de ses pouvoirs... autrement dit de son âme. Ils ont été accaparés par d'autres. Il ne pourra se réveiller que lorsque ces fragments lui seront restitués.

-Je vois. » Roxas baissa les yeux. « Et je suis celui qui a récupéré ses pouvoirs, ajouta-t-il en contemplant sa main gantée comme s'il pouvait y voir encore sa Keyblade.

-En tant que son Simili, oui. C'était inévitable. »

Je me demande... quand est-ce que je – ou Sora, j'imagine – suis devenu un Sans-cœur ?

« Toi et... cette Xion. »

Roxas releva brusquement la tête.

« Quoi ? » dit-il d'un ton étranglé.

L'homme le regardait, impassible.

« Je pensais que tu étais peut-être au courant. Xion a été conçue pour être une copie du Héros de la Keyblade. Comment crois-tu qu'elle ait obtenu ses pouvoirs ?

-Elle est... elle a...

-C'était le plan de l'Organisation, continua l'homme. Comme ils ne pouvaient pas s'assurer la coopération du Héros de la Keyblade pour leur plan diabolique, ils ont décidé de lui voler ses pouvoirs et de se forger une copie de ce Héros. Des imposteurs, voilà ce qu'ils sont, au même titre que le Kingdom Hearts qu'ils façonnent, au même titre que leur véritable nature. Je suppose qu'ils sont tombés sur toi par la suite et t'ont recruté pour les mêmes raisons. Posséder deux possesseurs de la Keyblade était une aubaine, après tout, et ce ne serait pas un problème de se débarrasser de l'un d'entre eux s'il posait problème. »

Roxas fixait de nouveau le sol. Une lourdeur dérangeante lui étranglait le fond de la gorge. Il se mordit la lèvre, se sentant comme un enfant rabroué par un parent.

« Alors... alors Xion aussi... elle devra...

-Oh, ce n'est peut-être pas nécessaire. Cette fille est bien endommagée, elle n'a pas pu absorber beaucoup de souvenirs. Je ne pense pas que deux contributions soient nécessaires au réveil du Héros de la Keyblade. Une seule suffira. »

Roxas tiqua devant le choix de mot – endommagé – mais ne releva pas. Ses pensées tournaient à toute vitesse dans sa tête, comme un orage d'été. Il avait du mal à réfléchir, paradoxalement.

« Je suis donc vraiment son Simili, murmura-t-il.

-En effet. Il est rare, voire jamais vu, que l'être humain subsiste en même temps que son Simili, mais les circonstances dans lesquelles le Héros de la Keyblade a été victime des Ténèbres a permis cette étrangeté.

-Comment... comment je suis devenu un Simili ? » demanda Roxas en relevant la tête.

Il se heurta au regard froid de l'homme.

« Cela, dit-il, ne te concerne en rien. »

Roxas serra les poings.

« Dans ce cas, pourquoi je devrais me préoccuper de ce Sora ? lança-t-il, indigné devant la réponse glaciale. Si je ne peux même pas savoir qui il est...

-Sois-en assuré, ta véritable identité est Sora, l'interrompit l'homme. Même si tu n'es qu'une ombre du Héros de la Keyblade qui n'aurait jamais dû exister et qui parasite ses pouvoirs, il est celui que tu étais au début. Si tu souhaites connaître la personne qu'il était et retrouver ta véritable personnalité et les souvenirs de ta vie passée, il y a une solution très simple : il te suffit de le rejoindre et de redevenir lui. Mais tant que tu resteras un Simili, je serai forcé de te considérer comme un ennemi potentiel et je ne peux te transmettre les informations que tu demandes. »

Roxas baissa la tête, ne pouvant soutenir l'éclat froid et inflexible dans le regard de l'homme. Il peinait à déglutir : chaque mot supplémentaire de son interlocuteur était comme une gifle pour son cœur déjà tourmenté alors qu'il voyait s'écrouler les uns après les autres les rares espoirs qu'il avait eus de trouver ici quelqu'un qui lui apporterait des réponses... qui le soutiendrait un tant soit peu ou au moins le rassurerait. L'homme était loin de cet espoir et demeurait indifférent à son trouble.

« Je... je comprends », dit-il d'une voix éteinte. Après les révélations de Xion, il ne pouvait guère en être surpris, bien que les paroles assénées soient dures à avaler et qu'il devait se contrôler pour ne pas rétorquer sèchement. Il avait besoin de voir Sora. Il ne pouvait pas risquer de provoquer celui qui lui en donnerait l'accès.

« Quelle que soit la décision que tu prends, prends-la vite, continua l'homme. L'Organisation ne nous laisse aucun répit. Elle vient de prendre en otage une amie proche du Héros de la Keyblade afin de faire pression sur nous et nous obliger à cesser sa protection. »

Roxas releva vivement le menton, ses émotions houleuses disparaissant pour laisser place au choc.

« Ils ont pris quelqu'un en otage ?

-Oui. C'est ce que tes semblables font. »

Roxas demeura figé sur place, les yeux écarquillés. L'Organisation avait... Pourtant, on lui avait maintes et maintes fois répété de ne pas impliquer des civils, d'éviter même tout contact avec eux !

Il se souvint alors que juste avant sa fuite, Xemnas venait de déclarer Xion défectueuse et d'autoriser son élimination.

Il se souvint des paroles de Xion, une fois encore.

L'homme parut deviner ses pensées car il dit :

« Seuls, nous ne pouvons rien face à l'Organisation. Mais avec le pouvoir du Héros de la Keyblade, qui sait ? L'Organisation, en tout cas, le craint assez pour s'échiner à veiller à ce qu'il ne se réveille jamais.

-Le pouvoir de Sora permettra de leur faire face ? répéta Roxas.

-C'est notre meilleure atout. »

Roxas réfléchit. L'idée ébauchée juste avant de s'engouffrer dans le Couloir des Ténèbres, demeurant vague mais s'enracinant alors qu'il se dirigeait vers le manoir, prenait des contours plus distincts. Au fond de lui, il n'était pas encore certain de vouloir le faire. Non, il avait peur de le faire. Mais... l'homme avait raison. Lui seul n'était pas de taille face l'Organisation. Il ne pensait même pas pouvoir vaincre Axel et cette seule pensée, qu'il se retrouverait peut-être face à son meilleur ami, lui arracha un frisson amer.

« Alors, Roxas, quelle est ta décision ?

-Je voudrais... » Roxas inspira profondément et regarda l'homme droit dans les yeux. Ou dans l'œil. « Je voudrais qu'elle soit sauvée. Cette amie. Et Xion, aussi. J'aimerais réparer les dégâts que nous avons faits dans tous les mondes. Comment... comment est-ce que je peux y arriver ? »

Un rictus étira les lèvres de l'homme.

« Suis-moi. Je vais t'indiquer le chemin. »


La nuit tombait sur la Forteresse Oubliée, emplissant le ciel d'un vaste réseau d'étoiles. Sous cette couverture, la cité s'apaisait après les assauts qu'elle avait essuyés pendant la journée. Des lampadaires s'allumaient ainsi que des milliers de fenêtres, créant une mosaïque semblable à un reflet du ciel.

Riku déposa le petit paquet sur la minuscule table de l'antichambre. Il venait de descendre en ville chercher à manger ; cela faisait des heures qu'il n'avait rien avalé et bien qu'il n'avait plus besoin de se nourrir autant qu'avant le début de toutes ses aventures, les efforts de la journée se faisaient ressentir.

Un bruit feutré. Il releva la tête, découvrant sans surprise Naminé qui quittait la chambre par une large porte aux moulures omniprésentes qu'elle referma derrière elle. Il lui adressa un sourire en retour de son petit geste de la main.

« J'ai acheté de quoi manger, dit-il, l'invitant implicitement à venir prendre place à ses côtés.

-Ah ! Merci ! J'avais un peu faim. »

Il s'avéra que le « un peu » n'était pas un euphémisme. Riku n'avait jamais vu Naminé manger, mais elle mangeait peu : elle se contenta d'une tranche de pain et d'un bout de viande séchée et déclina poliment quand il l'invita à se resservir. Les Similis avaient-ils moins besoin de s'alimenter ?

« Comment va-t-elle ? » demanda-t-il.

Naminé jeta un bref regard en direction de la porte.

« Elle dort profondément. Son corps a beaucoup enduré, et elle est encore bouleversée par tout ce qu'elle a appris », répondit-elle avec une once de tristesse dans le regard. Elle baissa les yeux et Riku suivit son regard, découvrant un carnet à dessin clos sur ses genoux, dont la couverture vieillotte et les pages jaunies suggéraient qu'il s'agissait d'une relique trouvée sur place. « J'ai essayé de travailler sur elle. J'ai pu sonder son esprit et j'ai essayé de démêler les souvenirs qui la constituent, de faire le tri entre les siens et ceux de Sora, et de retirer ces derniers, mais c'est très difficile. Tout est étroitement emmêlé et son corps est tellement abîmé que j'ai peur de lui faire du mal.

-C'est aussi grave que ça ? demanda Riku d'un ton sombre.

-En fait, ça aurait pu être pire. L'arrivée de Kairi dans ce corps a perturbé ses fonctions ; il ne pouvait plus copier une âme puisqu'une bien ancrée dans son individualité y habitait à présent. Ce qui fait que Xion ne possède pas trop de souvenirs de Sora... mais elle en a quand même un certain nombre. Avec le temps, je devrais réussir, mais ça prendra beaucoup de temps et je ne suis pas sûre... »

Elle n'acheva pas, mais Riku n'avait que trop deviné. DiZ ne l'accepterait jamais. Et l'Organisation ne leur en laisserait pas le temps.

« Avec l'âme de Kairi qui l'habitait, le corps de Xion n'a pas pu exécuter ses fonctions de copie et s'est retrouvé plongé dans une grande confusion ces dernières semaines, reprit Naminé. Il a alors commencé, même si très lentement, le processus qu'effectue un corps quand ce dernier se retrouve privé de ce qui l'anime... Il a commencé à dériver vers la mort.

-Est-ce que... Xion pourra être soignée ? »

Naminé parut incertaine.

« Je ne sais pas. Kairi y est restée longtemps... J'ai peur que ce soit trop tard et que les dommages soient irréversibles, mais je ne suis pas sûre. Je... je le saurai les prochains jours, quand elle se sera reposée. Je verrai si le processus de dégradation a ralenti. Je vais rester près d'elle, cette nuit, au cas où.

-Très bien, mais pense à prendre du repos, toi aussi, lui rappela Riku.

-Ça ira, ne t'en fais pas.

-Je suis sincère, Naminé. »

Elle esquissa un sourire.

« Merci. »

Riku la regarda feuilleter son cahier, le regard de la jeune fille se détendant légèrement à la vue des dessins qui s'y trouvaient.

« Elle m'a parlé de ses amis. C'est moi qui le lui ai demandé, pour essayer de stabiliser et renforcer ce qui faisait son individualité et le séparer du reste. Elle les aime vraiment beaucoup, tu sais. Elle serait prête à beaucoup de sacrifices pour eux.

-Oui, songea Riku. Elle peut avoir une détermination de fer. »

Quelques minutes passèrent dans un silence confortable alors qu'ils finissaient de manger et il vint à l'esprit de Riku que Naminé lui paraissait plus assurée que quand il l'avait connue avant sa disparition.

« Comment ça s'est passé sur les Îles, au fait ? Tu as été laissée sans information pendant des semaines...

-Oh, j'ai bien joué mon rôle, ne t'en fais pas. Personne ne se doutait que je n'étais pas Kairi, dit Naminé avec un léger rire. J'ai même pu passer les examens à sa place. Elle ne devra pas redoubler à la rentrée.

-Oh. » Riku demeura un instant pris de court. « Merci, mais... qu'as-tu fait... de beau ? »

Il n'avait pas l'habitude de parler de tout et de rien et cette manière maladroite de demander des nouvelles parut laisser Naminé un brin perplexe avant qu'un éclair de compréhension ne traverse son regard.

« Hé bien... ce n'était pas mal, avoua-t-elle, un léger sourire aux lèvres. Je... Je me suis bien amusée, parfois. Tu sais... » Elle jeta un regard nerveux de côté comme si elle avait peur que quelqu'un l'entende. « … ça m'a fait du bien de me retrouver dans un nouveau cadre où je n'avais pas... où je n'avais pas la pression de sauver des gens.

-Je comprends.

-Mais je n'ai pas oublié ma promesse non plus, se hâta-t-elle d'ajouter comme si Riku venait de la traiter de glandeuse. J'ai réussi à rétablir la mémoire des amis de Sora ! Enfin, ce n'est pas encore tout à fait terminé, mais ils commencent à se rappeler de lui, maintenant. Je pensais reconstruire les chaînes des souvenirs en commençant de l'autre côté. J'espère, j'espère que... »

Elle le regardait avec inquiétude et Riku décida de mettre un terme à son incertitude.

« Ça a marché. La conscience de Sora revient peu à peu, selon DiZ.

-Oh ! » Il n'avait jamais vu Naminé aussi ravie. Elle paraissait à deux doigts de bondir de sa chaise. « J'en suis tellement heureuse. Oh, je suis tellement, tellement soulagée.

-Nous te devons beaucoup, Naminé, répliqua Riku d'un ton léger, visiblement sa joie était contagieuse. Je te remercie pour tous tes efforts. »

Naminé rosit légèrement.

« Est-ce que tu penses que Roxas et Xion n'auront pas à le rejoindre ? » ajouta-t-il dans un murmure avec un rapide coup d'œil vers la porte.

Le sourire de Naminé se figea.

« Je n'en suis pas encore sûre, déplora-t-elle. Le processus reste très lent. Je dirais que, si je continue comme ça, ce ne serait pas nécessaire que tous les deux... »

Elle n'acheva pas sa phrase, mais Riku avait parfaitement compris.

« Ah, Riku, il y a quelque chose que je dois te dire, ajouta-t-elle soudain. Quand j'étais sur l'Île du Destin, une camarade de classe de Kairi a disparu. On l'a retrouvée et elle va bien, mais elle avait été attaquée par des Sans-cœur. »

Riku se figea.

« Qu'est-ce que tu dis ?

-Il y a des Sans-cœur sur les Îles du Destin. Pour le moment, ils sont cantonnés dans la jungle de la petite île. On a pu la faire évacuer, la police a été avertie, mais...

-L'Organisation, murmura Riku et Naminé hocha la tête.

-Oui. »

Les doigts de Riku se crispèrent autour de son broc d'eau. L'Organisation, toujours elle. Le temps, toujours leur manquait. L'Organisation entretenait la création de Sans-cœur afin de dérober des cœurs pour leur projet sinistre. Seule la Keyblade permettait de s'en débarrasser... mais c'était aussi comme ça que l'Organisation, apparemment, récoltait ensuite ces cœurs.

Il ne voulait pas le montrer à Naminé, mais il ignorait toujours la stratégie à employer sur le long terme. Sauver Kairi, sauver Sora... mais ensuite ?

« Et toi, Riku ? Qu'est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ? »

Arraché à ses réflexions, Riku la dévisagea brièvement avant de comprendre de quoi elle parlait.

« Oh, euh... ça n'a pas changé. J'espionnais l'Organisation pour comprendre leurs plans, j'essayais d'approcher Xion et Roxas... J'ai réussi à vaincre Roxas, une fois, tu sais. Mais Xion est arrivée et... ah, en vérité, il s'agissait de Kairi, bien sûr. Je dois dire qu'elle m'a mis une bonne raclée. »

Naminé porta les mains à sa bouche.

« Comment ?

-Non, elle ne savait pas que c'était moi, je dissimulais mon visage. » Les lèvres de Riku s'étirèrent en un sourire sincère. « Et j'exagère un peu : j'avais le dessus, mais elle m'a retardé et l'Organisation m'est tombée dessus. J'ai pu m'en sortir, heureusement. »

Il continua d'un air songeur :

« Après ça... hé bien, il y a eu ton message, qui nous a permis de comprendre que la Naminé qui se trouvait avec nous n'était pas toi. DiZ était dans tous ses états. Ça expliquait aussi ton drôle de changement de comportement. Xion était beaucoup plus... mélancolique.

-Oui. » Naminé baissa les yeux vers ses genoux. « Ça m'attriste de lui avoir infligé cette expérience.

-Tu n'y peux rien, Naminé. Et enfin, il y a quelques jours, j'ai rencontré Kairi dans ce château. Elle venait de fuir l'Organisation. Elle était restée avec eux pendant un moment car elle était persuadée qu'ils retenaient Sora, ou du moins qu'ils savaient où il était, mais après avoir appris leurs véritables intentions, elle s'est enfuie. Je dois dire que la revoir ici, sous les traits d'un membre de l'Organisation, a été la surprise de ma vie.

-Et c'est comme ça que vous avez mis en place ce plan pour récupérer Roxas ! conclut Naminé. Merci de m'avoir fait un résumé de la situation. Kairi est courageuse, continua-t-elle d'un ton plein de regret. Beaucoup plus que je ne le serai jamais.

-Naminé, tu as défié l'Organisation pour sauver Sora.

-Je sais, mais... » Elle soupira légèrement. « Ce n'est pas pareil. Et en fin de compte, une partie de moi était heureuse de demeurer coincée loin de tout sur cette île. De pouvoir me dire que je n'y pouvais rien. De pouvoir prétendre connaître une vie normale qui ne m'appartient pas.

-Tu as aimé ta vie aux Îles du Destin ? demanda Riku, réellement curieux.

-Hé bien... » Elle ne répondit pas, mais ne le contredit pas on plus.

« Tu as réalisé ce qu'était une vraie vie.

-Oui. Oui, c'est ça.

-Est-ce que tu voudrais rejoindre Kairi ? Tu n'en as jamais parlé. »

Naminé écarquilla les yeux.

« La question ne se pose pas, dit-elle avec une tristesse un brin véhémente. Je ne suis que son ombre. Sans elle, je ne suis pas complète. Il est évident que je devrais...

-Mais le souhaites-tu toujours ? » l'interrompit Riku.

Naminé eut une très légère grimace.

« Naminé, tu disais qu'il n'était peut-être pas nécessaire que Roxas rejoigne Sora. Ça doit vouloir dire qu'il est possible pour lui de vivre de son côté, n'est-ce pas ? Que tu considérerais sa disparition comme un sacrifice.

-Ce n'est pas vraiment une disparition, mais... Écoute, je ne sais pas. Je... je n'ai pas eu trop le temps d'y réfléchir. Ce n'est pas le moment.

-Très bien, mais penses-y, d'accord ? Kairi t'a fait le cadeau de découvrir une nouvelle vie. Alors penses-y, et demande-toi si cette nouvelle vie vaut la peine d'être vécue, pour toi. »

Naminé acquiesça en silence sans le regarder. Puis, alors que Riku emballait la nourriture restante, elle reprit la parole d'une voix faible :

« Tu voudrais les sauver, n'est-ce pas ? Roxas et Xion.

-J'aimerais. »

Elle ne répondit pas immédiatement. Quand elle releva la tête, une étincelle déterminée brillait dans son regard triste.

« Je... je vais faire de mon mieux, alors. Dès l'aube, je commencerai à raccommoder les souvenirs des amis de Sora qui résident dans ce monde. »

Riku lui sourit.

« Je te le laisse entre tes mains, alors. Quant à moi, je te promets de ramener Kairi. Tu pourras alors la rencontrer et lui dire tout ce que tu souhaites lui dire. »