Epilogue : Dix-neuf ans plus tard...

Cette année, l'automne m'a semblé arriver plus brusquement que d'habitude. Tout à coup, les chaudes journées ensoleillées d'été qui me rappelaient les vacances de ma jeunesse, dans cet autre monde qui me paraît à présent si étranger, se sont rafraîchies, et les feuilles semblent avoir jauni sur leurs branches en quelques heures à peine. Alors que je suis assise à attendre le début des festivités, je dois presque me frotter les mains pour les réchauffer lorsque le vent pénètre dans la loge royale. Cependant, ce ne serait guère convenant pour la reine consorte. En outre, l'épais velours de ma cape de cérémonie bordée de fourrure m'empêche me réchauffe suffisamment pour réduire mon inconfort.

Je pousse un soupir en jetant un regard vers Grenat, qui est assise à ma droite. Je n'ai jamais vraiment pu me faire au cérémoniel et à l'apparat requis par la royauté, mais elle semble y être parfaitement à l'aise, sans doute en partie parce qu'il y a été préparée dès l'enfance. Elle est toujours aussi magnifique dans sa robe rouge délicatement rehaussée de pierres précieuses, et la majesté de son expression est soulignée par le diadème qu'elle porte. Même après toutes ces années, mon cœur bat un peu plus vite rien qu'à la regarder, et quand elle se tourne vers moi en souriant, il fait un bond dans ma poitrine. Elle me prend par la main et murmure, comme si elle lisait mon inconfort dans mes yeux :

« Au moins, tu n'as pas à faire de discours, cette fois.

- Ha, ha, grimace Djidane, qui est assis de l'autre côté de la reine, et qui aura bientôt à s'exprimer devant tout le monde. T'es hilarante, Dagga. Tu sais que je déteste toute cette... fanfreluche ! »

Il désigne ses propres vêtements d'un geste méprisant, pour résumer tout ce qu'il pense de la tenue qui lui a été imposée. Elle est pourtant bien moins riche et tape-à-l'œil que celle de la plupart des nobles de la cour (en réalité, de l'intégralité d'entre eux). Mais je sais que le roi d'Alexandrie n'a qu'une envie : se débarrasser de la fraise qui lui serre le cou, des manches bouffantes qui entravent ses mouvements, des collants qui l'empêchent de marcher librement et des bottines à talons hauts qui lui donnent l'impression d'avoir été conçues spécialement pour le faire trébucher et tomber. En temps normal, il porte des habits assez similaires à ceux qu'il avait lors de nos aventures, quoique moins sales et abimés qu'à cette époque. Mais aujourd'hui est une occasion spéciale, et même s'il est parvenu à échapper aux pires des costumes que lui ont proposé les couturiers du château, il ne pouvait guère se permettre de complètement refuser l'apparat de la cour. Après tout, c'est son anniversaire, et pour ses 35 ans, plusieurs jours de fête officielle ont été décrétés, les Tantalas ont été invités pour jouer Je veux être ton oisillon, et tout le royaume ou presque s'est réuni dans la capitale pour acclamer leur souverain bien-aimé. Je sourirais presque de la situation si je ne savais pas que mon tour viendrait dans à peine deux mois.

« Chut, papa, ça va bientôt commencer ! » s'exclame une petite voix excitée.

En effet, Sarah, qui est assise juste à côté de son père, a les plus grand difficultés à tenir en place sur son siège, tant elle attend le début de la pièce des Tantalas avec impatience. Que le temps passe vite ! J'ai l'impression que ce n'était qu'hier que je l'ai prise dans mes bras pour la première fois lorsqu'elle est née. Mais elle a désormais six ans — et demi, ajouterait-elle si j'osais l'oublier — et c'est une petite fille pleine de vie et de curiosité qui aime s'amuser et qui adore le théâtre, encore plus que sa mère si c'est possible.

La première fois que Grenat nous a dit, à Djidane et à moi, qu'elle souhaitait avoir un enfant, pour « perpétuer sa lignée », comme elle l'a formulé, je me souviens à quel point cela m'a blessée. J'ai fait de mon mieux pour le cacher, mais comment pouvais-je ne pas me sentir exclue ? Après tout, c'était une entreprise dans laquelle j'allais difficilement pouvoir être impliquée, alors que cela ne pouvait que renforcer les liens entre mes deux époux. C'est l'une des rares fois où j'ai véritablement ressenti de la jalousie au cours de notre relation, et je m'en sens encore un peu honteuse en y repensant aujourd'hui. Sur le moment, je n'ai rien dit, et je me suis contentée de dire à Dagga que j'étais heureuse pour elle. Mais elle n'a pas été dupe, et elle a passé les semaines suivantes à insister pour que je lui dise ce qui n'allait pas. Quand j'ai exprimé mes craintes, à contre-cœur, elle s'est contentée de rire :

« Ce n'est que ça, a-t-elle dit, visiblement soulagée. Excuse-moi, ma chérie, je n'avais pas réalisé... En ce qui me concerne, je veux que tu saches que cela ne change rien entre nous, absolument rien. Si j'ai un enfant, je veux que ce soit le tien, aussi bien que le mien et celui de Djidane. »

Et elle avait raison, comme toujours : même si je n'ai pas de relation biologique avec Sarah, je suis sa mère, autant que Dagga, je l'ai nourrie au biberon lorsqu'elle était bébé, l'ai élevée, lui ai raconté des histoires le soir, l'ai aidée dans ses leçons, ai joué avec elle, l'ai réconfortée lorsqu'elle était triste ou inquiète.

Quant à Djidane, eh bien... pour être tout à fait honnête, sa réaction à l'idée d'être père a été pire que la mienne. Il était d'abord tellement sous le choc qu'il lui a fallu plusieurs minutes pour être à nouveau capable de prononcer le moindre mot. Lorsqu'il a retrouvé la voix, il s'est mis à paniquer, énumérant toutes les angoisses qui traversaient visiblement son esprit sans pouvoir s'arrêter, et de manière assez peu cohérente. Néanmoins, Grenat et moi avons très vite compris qu'il se pensait incapable d'élever un enfant, vu son passé. Nous avons fait de notre mieux pour le rassurer, mais au bout du compte, c'est quelqu'un d'inattendu qui a permis à notre mari de surmonter ses inquiétudes : Kuja.

À notre retour de Terra, le mage a été jugé, et les preuves accablantes contre lui l'ont conduit à être condamné à mort pour ses crimes contre la couronne. La reine Grenat a alors, à la demande de Djidane, demandé à ce que cette peine soit commuée, sous condition que Kuja contribue à réparer les dommages qu'il avait causés. Il a donc passé les premières années de sa sentence entre sa cellule de prison, et les différents chantiers de reconstruction, où il a dû faire face à la haine et au mépris des Alexandrins. Cela n'a pas eu l'air d'avoir un fort impact sur sa perspective en revanche, voir les conséquences de ses actions, l'ampleur de la destruction et de la mort qu'il avait provoquées, a peu à peu changé sa perspective. Djidane lui rendait aussi visite très souvent, et je soupçonne que ces conversations n'ont pas été pour rien dans la transformation de Kuja. Mais lorsque les travaux furent terminés, et qu'Alexandrie était à nouveau un joyau de beauté et de richesse, le mage était un homme différent. Je ne pense pas qu'il ait jamais éprouvé de compassion pour qui que ce soit, à part peut-être Djidane, mais il faisait désormais des efforts pour se comporter un peu moins comme un psychopathe narcissique, et un peu plus comme un être humain doté de sentiments. Il lui arrivait encore parfois d'agir comme si personne d'autre au monde ne comptait, ou d'exploser de colère de manière disproportionnée lorsque ses volontés étaient contrecarrées, mais il s'en excusait toujours ensuite, et faisait en sorte de réparer ses fautes. Je n'ai jamais été capable de tout à fait lui pardonner tout le mal qu'il avait fait, pas plus que Dagga, mais au moins, notre relation était polie et respectueuse, à défaut d'être réellemment cordiale. En revanche, Kuja et Djidane semblaient avoir réussi à réparer leur propre relation, et ils se vouaient une affection fraternelle qui paraissait sincère même si j'ai toujours soupçonné le mage de feindre en partie ces sentiments, il était du moins évident qu'il y attachait une grande importance. Il est mort seulement quelques mois après la naissance de Sarah, et je sais qu'il arrive encore souvent à Djidane de pleurer lorsqu'il pense à son frère. Il s'est parfois efforcé de le cacher, car il sait que Dagga et moi n'avons guère d'affection pour Kuja, mais en dépit de cela, nous comprenons toutes les deux sa douleur, et nous avons réussi à convaincre notre mari qu'il ne devait en aucun cas avoir honte de ce qu'il ressentait pour le mage, ou le dissimuler quand il était avec nous de peur de nous blesser.

Mais surtout, c'est Kuja qui est parvenu à calmer les inquiétudes de Djidane vis-à-vis de la paternité, et rien que pour cela, il a toute ma reconnaissance. En effet, le jeune roi s'est révélé être un père formidable, présent et attentif, qui est capable d'être sévère lorsque la situation l'exige, mais qui passe surtout la majeure partie de son temps à partager son amour de la vie avec sa fille.

Cinna apparaît soudain sur la scène pour annoncer le début de la représentation. Cela fait quelques années maintenant que Bach ne peut plus participer activement aux activités, licites ou non, de la troupe : l'âge et la goutte le clouent désormais sur un fauteuil roulant, pour son plus grand malheur et celui de toute sa famille. Quant au rôle principal, il est désormais tenu par Vance, qui a été adopté par Bach une dizaine d'années après Djidane, et qui est désormais un jeune homme assez séduisant, dans le genre mauvais garçon. Je ne doute pas qu'il fasse des ravages dans le cœur des demoiselles de Lindblum.

Je ne prête qu'une attention distraite à la pièce, que j'ai déjà vue et lue mainte fois : il s'agit surtout d'un prétexte pour faire venir les Tantalas à Alexandrie. Comme toujours, je sais que Djidane va passer les jours à venir avec eux, à boire comme des trous en se racontant leurs dernières aventures.

À la place, j'observe le décor : lors de la reconstruction d'Alexandrie, nous avons fait rénover le château pour y créer une cour centrale bien plus grande qu'à l'origine, afin de pouvoir accueillir un public aussi nombreux que possible. Je ne dis pas que l'ensemble du royaume peut assister aux cérémonies que nous y tenons, mais au moins, ce ne sont plus des événements réservés aux aristocrates les plus riches, tandis que le bas peuple doit se contenter d'essayer d'en apercevoir des bribes depuis les toits de la ville. De plus, la loge dans laquelle nous nous trouvons est assez spacieuse pour accueillir non seulement la famille royale et ses proches, mais aussi un nombre limité de personnes extérieures. Habituellement, ces places sont attribuées par un tirage au sort réservé aux familles les moins fortunées, afin de garantir que tout le monde ait une chance d'être aux premières loges des différentes cérémonies.

De manière générale, nous avons fait de notre mieux pour créer le plus d'égalité possible au sein du royaume. Dès le début de son règne, Grenat s'est révélée soucieuse que la monarchie ne puisse se transformer en tyrannie, sans doute en partie à cause des actions de sa mère. Djidane, étant issu des classes populaires, était tout aussi hostile qu'elle à l'idée que l'aristocratie dispose de droits supérieurs au reste de la population, et a fait tout ce qu'il pouvait pour défendre l'égalité entre les citoyens. Quant à moi, qui venais d'un pays où il n'y avait même pas de roi, l'idée de diriger moi-même qui que ce soit me paraissait aberrante, et j'ai apporté sans une seconde d'hésitations mes propres suggestions à leur entreprise, en m'inspirant de ce dont je me souvenais de mon ancien univers.

Au fil des années, nous sommes parvenus à mettre en place une forme de monarchie parlementaire : le pouvoir législatif a été confié à une chambre de représentants élus par tous les citoyens, quel que soit leur niveau de richesse, et dont les membres appartiennent à toutes les classes sociales. De plus, sur une proposition de Djidane, qui craignait que seuls les plus riches puissent se permettre de se présenter aux élections, les échelons locaux du pouvoir sont attribués par un système de tirage au sort, qui permet à chacun de participer activement aux décisions politiques qui le concernent. Sa Majesté Grenat, outre son statut et le décorum qui va avec son rôle, a conservé un droit de veto partiel sur les décisions de l'Assemblée Législative lui permettant de faire retarder et d'amender un nombre limité de lois tous les ans. C'est aussi elle qui propose la plupart des lois qui sont soumises au vote, et elle adresse tous les ans aux Représentants un discours de politique générale, diffusé auprès de l'ensemble du royaume, pour garantir la transparence des décisions. Enfin, elle demeure le chef de l'armée et est la seule à pouvoir déclarer les guerres, à moins que plus des deux-tiers de l'Assemblée ne s'y oppose, dans un vote organisé à la demande de la majorité de l'état-major. Il a fallu encore établir de nombreux autres garde-fous pour s'assurer qu'aucun groupe ne puisse entièrement prendre le contrôle du pouvoir sans avoir à tenir compte des intérêts du reste de la population.

Un programme de réformes si ambitieux et radical ne se réalisa cependant pas sans difficulté. La plupart des nobles se sont opposés à nos tentatives d'ouverture et de libéralisation à chaque étape, parfois en nous présentant leurs objections dans le cadre de discussions et de négociations officielles, et parfois de manière moins... diplomatique. Lorsque quelques années après le début de notre règne, nous avons commencé à démanteler les privilèges, tant symboliques que fiscaux ou judiciaires, dont jouissait l'aristocratie, celle-ci est passée des protestations habituelles à un état de révolte ouverte. Bon nombre de nobles ont levé des troupes dans leurs fiefs locaux pour renverser Grenat. Heureusement pour nous, leurs soldats n'avaient pas une envie débordante de se battre pour défendre des nobles qui les avaient méprisés toute leur vie, et comme les Amazones nous sont restées fidèles, le conflit a été moins long et sanglant qu'il n'aurait pu. La plupart des aristocrates qui s'étaient révoltés ont été lourdement punis, privés de leurs terres, de leurs biens, et emprisonnés pour plusieurs années, ce qui nous a permis de redistribuer la richesse qui était concentrée entre quelques mains jusque-là. Nous avons aussi récompensé les quelques familles qui s'étaient ralliées à nous, garantissant ainsi leur loyauté pour longtemps.

En revanche, si l'aristocratie a été un obstacle presque constant à nos réformes, Dagga, Djidane et moi sommes assez largement aimés du reste du royaume. J'imagine bien que nous devons faire l'objet d'insultes bien senties lorsque par exemple nous devons augmenter une taxe temporairement pour équilibrer le budget du royaume. C'est moi qui suis habituellement chargée de ces questions (j'ai découvert que j'avais pour l'économie un certain talent et un certain goût), et j'ai toujours essayé de faire en sorte que les efforts financiers soient aussi limités que possible, et aussi bien répartis sur toute la population que je le peux, mais cela ne rend pas ce type de mesure plus plaisant pour autant. Mais dans l'ensemble, notre popularité à tous les trois a toujours été considérable : l'intelligence et le charisme de Grenat en font une souveraine impossible à haïr, d'autant qu'elle s'est toujours montrée sensible aux souffrances et au désirs de son peuple. Djidane a lui aussi tout de suite su se faire adorer de tous : il a toujours refusé de faire comme s'il était supérieur à qui que ce soit, et ce n'était pas parce qu'il était roi qu'il allait commencer. Il descend même souvent en ville pour se mêler au peuple, faire les boutiques, ou boire un coup dans une taverne, en s'arrangeant le plus souvent pour fausser compagnie à son escorte officielle, causant des soucis à n'en plus finir à Steiner, qui est resté chargé de la sécurité de la famlle royale. Mais étant donné que j'ai déjà vu le chevalier attablé avec l'ancien voleur, une chope à la main, lors d'une de ces virées, je sais qu'il n'y a désormais plus aucune animosité entre eux, à part par plaisanterie. En ce qui me concerne, je suis sans doute plus discrète que mes deux époux, et je ne déteste rien tant que d'être sur le devant de la scène. Cependant, pour avoir accompagné Djidane en ville à plusieurs reprises, je sais que je ne suis pas moins appréciée que lui : bien que je ne sois pas d'ici, je ne suis pas plus une aristocrate que mon mari, et les gens ont l'air de penser que je suis de leur côté, et que j'ai toujours fait en sorte que la politique du royaume profite au bien commun, et non à l'intérêt de quelques-uns. Je dois avouer qu'il m'a fallu plusieurs années pour accepter qu'ils avaient raison, même si je continuerai d'affirmer, sans doute jusqu'à ma mort, que je ne fais là rien de spécial, et que je serais incapable d'accomplir quoi que ce soit de positif si je n'étais pas entourée de tant de personnes bien plus exceptionnelles que moi.

Je continue de suivre le déroulement de la pièce d'un œil distrait, me contentant de crier en direction de la scène, à la fin du duel entre Frank et Markus : « La reine a beaucoup aimé ! » C'est une référence que je suis la seule à vraiment comprendre et à trouver drôle, j'en ai conscience, mais c'est devenu une tradition que je suis heureuse de respecter à chaque fois que les Tantalas jouent cette pièce. Les acteurs m'adressent un signe de la main amusé, avant de recommencer à jouer. Sarah pousse un soupir exaspéré et marmonne quelque chose qui a sans doute à voir avec le fait que je viens non seulement de me donner en spectacle, mais d'interrompre la pièce.

Enfin, la princesse Cordélia, qui est jouée par Luciella, une jeune fille au longs cheveux blonds qui doit avoir le même âge que Vance, est tuée par Marcus par accident, et il se suicide aussitôt après. Le père de la princesse, qui voulait la marier contre son gré, réalise enfin, mais trop tard, son erreur, et jure qu'il fera tout pour ne plus être le tyran qu'il a été jusque-là et pour accorder plus d'importance à la volonté et à la liberté de ses proches et de son peuple. Un tonnerre d'applaudissements éclate dans les rangs du peuple lorsque le rideau tombe, même si les nobles se montrent plus réservés (sans que je sache si c'est parce qu'ils estiment que leur rang social requiert une certaine retenue ou si c'est qu'ils goûtent moins le contenu politique de la pièce). Les acteurs reviennent tous sur le devant de la scène en s'inclinant bien bas sous les acclamations du public, tandis que je me tourne vers Sarah pour lui demander si la pièce lui a plu.

« C'est mieux quand il n'y a pas d'interruption, maman, fait-elle remarquer en me jetant ce qui est censé être un regard noir. Et je ne sais pas si j'ai aimé. Je ne voyais pas les personnages ainsi. Je veux dire, les acteurs font comme si le roi Lear et le prince Schneider étaient les méchants de l'histoire. Selon moi, ils font seulement ce qu'ils croient être bien, même s'ils se trompent. Après tout, le roi est tout de suite très triste quand sa fille meurt. Cela veut bien dire qu'il ne voulait que son bien, non ?

- Penses-tu qu'il en aille différemment dans la réalité ? demandé-je avec une certaine fierté, heureuse de constater que malgré son jeune âge, Sarah est déjà capable de réfléchir et de se faire son propre avis. Ne crois-tu pas plutôt que les gens font souvent de mauvaises actions en étant convaincus qu'elles sont justifiées ?

- Mais... fait la jeune princesse en fronçant les sourcils. Est-ce que ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas vraiment de méchants ? Si tout le monde veut faire le bien, nous devrions pouvoir discuter, et convaincre ceux qui ne sont pas d'accord avec nous qu'ils ont tort, non ?

- Hélas, les choses ne sont pas aussi aisées que cela, ma chérie, commente Dagga en serrant affectueusement sa fille contre elle alors que son regard se fait distant, comme si elle se souvenait de tous les conflits auxquels elle a été mêlée.

- Nous ne sommes pas dans une histoire, j'ajoute avec un clin d'œil destiné à mon épouse, certaine qu'elle saura à quoi je pense, même si je n'ai pas encore parlé de mon origine réelle à notre fille. C'est bien rare qu'il y ait une solution simple aux problèmes que nous rencontrons. Il faut juste essayer de faire au mieux sans jamais baisser les bras, et faire confiance à ceux que nous aimons. »

En disant ces mots, je me penche pour embrasser Grenat, qui me rend mon baiser avec passion, jusqu'à ce que nous soyons interrompues lorsque Sarah laisse échapper un « Beurk » dégoûté. Elle a récemment commencé à trouver les manifestations publiques d'affection de ses parents embarrassantes et n'hésite pas à le faire savoir. Dagga la reprend aussitôt :

« Une princesse doit davantage surveiller son langage !

- Oui, mère, soupire Sarah à regret.

- Et ne t'en fais pas, tu finiras aussi par trouver quelqu'un avec qui tu auras envie de faire des bisous ! » j'ajoute avec un clin d'œil espiègle.

La princesse attend que Dagga tourne le dos avant de décider de me tirer la langue en guise de réponse. Je ne la reprends pas : comme Djidane, j'attache une importance assez limitée à l'étiquette lorsque nous sommes seulement entre nous.

Justement, celui-ci se lève avec empressement, impatient d'aller retrouver ses amis, et de quitter ses vêtements si peu pratiques. Il ignorerait probablement le reste des occupants de la loge, si Grenat ne lui rappelait pas avec un sourire amusé qu'il doit saluer ses invités. L'ancien voleur grommelle un « oui, oui » peu enthousiaste, avant de s'éloigner pour remplir ses devoirs. Lorsqu'il passe devant Mikoto, qui est assise à quelques pas de nous, elle lui adresse un commentaire sarcastique, auquel il répond en lui tirant la langue. Elle n'a rien gardé de la froideur qu'elle avait à l'époque où nous l'avons connue, même si elle est toujours curieuse de tout habituellement, elle est surtout désireuse de s'amuser et à se moquer de ses amis, comme si elle voulait profiter en retard de l'enfance dont Garland l'a privée. Cela ne l'empêche pas d'être capable de redevenir sérieuse lorsque la situation l'exige. Après tout, elle est le porte-parole officiel du Village des Mages Noirs et des Génomes, même si elle répète toujours que cela ne fait pas d'elle leur dirigeante. J'ai l'impression que les deux peuples, désormais tout à fait unis, n'ont aucune envie d'obéir à nouveau à qui que ce soit, surtout vu les expériences qu'ils ont eues par le passé avec Kuja et Garland. Aussi, quand ils doivent prendre des décisions qui concernent l'ensemble de la communauté, ils en discutent ensemble, et tranchent par un vote s'ils ne parviennent pas à se mettre d'accord. Mais la plupart du temps, ils s'arrangent entre eux à l'amiable, de sorte que chacun puisse mener sa vie comme il l'entend. Je ne sais pas si un tel système serait transposable ailleurs, mais il semble fonctionne pour eux, et c'est le principal.

Je reconnais qu'à l'origine, je m'interrogeais sur la pérennité du village, car les Mages Noirs commençaient à cesser de fonctionner les uns après les autres, sans paraître avoir envie de créer de nouveaux individus, et les Génomes ne semblaient pas plus intéressés par la reproduction. Mais au fil des années, grâce à l'aide de Mikoto, les Génomes ont adopté de plus en plus de comportements humains, et ont appris à avoir des métiers, mais aussi à tisser des amitiés et même des relations amoureuses. Et à partir des plans laissés par Kuja, Bibi a trouvé comment développer une machine pour fabriquer de nouveaux Mages, sans avoir à utiliser la Brume, puisque celle-ci a presque entièrement disparu. Je pousse un soupir profond en pensant à mon ami. Il est mort deux ans après notre retour de Terra. Malgré tout le temps qui s'est écoulé, il me manque toujours de manière aussi douloureuse. À chaque fois que je rends visite aux Mages, je ne manque pas l'occasion d'aller me rendre sur sa tombe, mais je préfèrerais de loin qu'il soit encore avec nous...

« Arrête de ruminer, sœurette, m'interrompt Mikoto d'un ton railleur. Ça va te faire des rides et après, Djidane ne voudra plus de toi.

- S'il arrive à te supporter, je pense que j'ai encore de la marge, je réponds du tac-au-tac, car j'ai pu me rendre que ses moqueries étaient surtout une manière pour elle de manifester son affection.

- En même temps, qui ne serait pas sous le charme d'un visage aussi merveilleux que le mien ? » demande la Génome en faisant une moue qui offenserait même les dames les plus superficielles de la cour tant elle est artificielle.

Néanmoins, je ne peux pas lui donner pleinement tort : elle ressemble tellement à Djidane, après tout : ses traits sont un peu plus fins que ceux de l'homme que j'aime, et elle porte les cheveux plus court que lui, mais s'ils portaient des vêtements plus similaires, même Dagga ou moi aurions du mal à les distinguer du premier coup d'œil.

« Si tu pouvais arrêter d'essayer de séduire ma mère adoptive, je t'en serais très reconnaissante. » coupe une voix sarcastique derrière moi.

Je me retourne en la reconnaissant, et je bondis sur mes pieds pour enlacer Eiko, qui vient visiblement d'entrer dans la loge. Je me jette sur elle pour la prendre dans mes bras, et elle me rend mon étreinte sans une seconde d'hésitation. Après un long moment, je finis par m'écarter d'elle pour la regarder : sa corne me semble avoir un peu grandi, mais pour le reste, elle n'a pas changé. Elle a toujours les mêmes cheveux bleus qui lui tombent jusqu'en-dessous des épaules, et qu'elle semble refuser de coiffer, et ses vêtements sont toujours aussi peu soignés. Mais je n'en suis pas moins heureuse de la revoir.

« Désolée d'arriver en retard, explique-t-elle en se grattant le crâne dans un geste qu'elle a clairement emprunté à Djidane. C'est un peu la folie à Madahine-Salee en ce moment, et je n'ai pas pu m'éclipser avant ce matin. Je suis venue aussi vite que possible, mais... Bref, tu sais ce que c'est... »

Depuis l'an dernier, elle a décidé de retourner au village des Invokeurs pour le reconstruire et faire revivre la culture de ses ancêtres. Elle a emmené avec elle un petit groupe principalement composé de gens dotés de talents magiques, et elle fait de son mieux pour les diriger, mais je sais bien à quel point une telle tâche peut être difficile, surtout à un si jeune âge. Dagga, Djidane et moi lui rendons souvent visite avec Sarah, mais c'est la première fois qu'elle arrive à quitter le village pour venir nous voir, et cela me fait incroyablement plaisir de la voir : elle fait partie de ma famille depuis si longtemps que son absence a laissé un immense vide. Je suis heureuse qu'elle fasse sa vie, bien sûr, mais cela n'empêche pas qu'elle me manque constamment.

Sarah se jette à son tour dans la bras de sa grande sœur, qui l'attrape en riant, avant de la reposer au sol en soufflant :

« Tu ne vas plus pouvoir faire ça longtemps, crevette. Tu commences à être trop grande pour moi. Mais je suis contente de te voir aussi.

- Je ne suis pas une crevette ! proteste la princesse avant d'ajouter en se tournant vers Grenat. Mère, dis-lui qu'elle doit surveiller son langage.

- Oh oui, mère, dis-moi de surveiller mon langage, juste pour voir si je vais t'obéir cette fois-ci, commente Eiko avec impertinence.

- Loin de moi cette idée, répond la reine avec un sourire. Après tout, tu es une adulte responsable à présent, et tu diriges ton propre village. Si tu ne souhaites pas donner une image respectable de toi et de ton peuple, je ne te forcerai pas. Mais si tu penses que j'hésiterai à raconter certaines anecdotes de ton enfance...

- Bah, Sarah peut bien les entendre, rétorque Eiko avec insouciance. Ça fera son éducation !

- Je soupçonne que Dagga pensait plutôt à Hope. » j'explique sans pouvoir retenir un ricanement en voyant l'expression horrifiée de ma fille adoptive.

Hope est un jeune homme à peine plus jeune qu'elle, qu'elle a rencontré il y a trois ans dans les cours que dispensent maître Totto. Il est extrêmement sérieux et réservé, mais malgré leurs différences, ils se sont tout de suite entendus et sont vite devenus amis. Leur amitié s'est ensuite renforcée et approfondie, jusqu'à ce qu'ils commencent à sortir ensemble. Autant dire que l'idée que ses parents racontent à l'homme dont elle est amoureuse les souvenirs les plus embarrassants d'Eiko (et vu son talent pour se mettre dans les situations les plus invraisemblables, il y a des histoires particulièrement savoureuses) a quelque chose de proprement terrifiant.

Heureusement pour Eiko, Mikoto vient à sa rescousse : au fil des années, elles se sont révélées bien plus semblables que je ne l'aurais imaginé, si bien qu'elles sont devenues très proches, et le fait d'être presque voisines n'a fait que renforcer leur amitié. Parfois, je frissonne en imaginant les tours qu'elles doivent jouer à leurs compatriotes, toutes les deux.

Je les laisse discuter et ricaner entre elles, et je me lève pour me diriger vers les autres occupants de la loge, non sans avoir salué Steiner et Beate au passage. Ils se tiennent tous les deux debout à quelques pas derrière les sièges royaux, même si nous avons tenté, en vain, de les convaincre de s'asseoir avec nous. Ils sont toujours aussi fidèles au poste, même si je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer ces derniers temps qu'ils n'ont pas été entièrement épargnés par le poids des années : tous deux sont encore tout à fait capables de se battre, mais ils sont un peu moins vifs qu'ils ne l'étaient il y a vingt ans, et les rides aux coins de leurs yeux et les traces grises dans leurs cheveux et sur leurs tempes me rappellent que le temps passe.

Ils se sont mariés quelques années après Dagga, Djidane et moi, mais ont choisi de ne pas avoir d'enfants, parce qu'ils craignaient que cela n'interfère avec leurs devoirs. En tout cas, c'est l'explication que Steiner nous a donnée, même si lorsque je le vois s'occuper de Sarah, je sais qu'il aurait fait un père exemplaire. En revanche, pour avoir abordé le sujet avec Beate, j'ai pu réaliser que la générale n'avait aucune envie de s'encombrer d'un nourrisson ou d'un enfant elle est d'ailleurs bien plus distante avec la princesse, même si elle la traite bien entendu avec le plus grand respect.

Je prends le temps de serrer les mains des quelques familles nobles que nous avons invitées à nous rejoindre dans la loge royale pour les remercier de leur loyauté sans faille, et je passe un peu de temps à discuter avec les gens du peuple qui sont là aussi. Une jeune fille manque de s'évanouir lorsqu'elle s'aperçoit que la reine consorte est en train de s'adresser à elle, et je dois la rassurer et lui demander de me traiter exactement comme elle le ferait de n'importe qui d'autre. Il leur faut à tous quelques instants pour se sentir assez à l'aise, mais ils finissent par se détendre et bientôt, je ne peux plus les empêcher de s'extasier devant le luxe du château, la pièce à laquelle nous venons d'assister, les activités qu'ils anticipent le plus dans les jours à venir, et ainsi de suite.

Je finis par les quitter et rejoindre l'extrémité de la loge, où une femme-rat se lève avec un sourire en me voyant approcher, avant de me serrer dans ses bras.

« Cela me fait très plaisir de te revoir, Claire. Cela faisait trop longtemps, comme toujours.

- J'aurais aimé te rendre visite plus tôt, Freyja, comme tu peux imaginer. Mais il paraît qu'en tant que reine consorte j'ai des devoirs auxquels je ne peux pas échapper...

- Rien de grave, j'espère ? s'inquiète mon amie.

- Non, juste les histoires habituelles. Je ne veux pas t'ennuyer avec tout ça. Comment vont les affaires de Bloumécia ? »

La femme-rat grimace et pousse un soupir. Le roi Obéron est mort il y a deux ans, laissant le pouvoir à son fils Puck, qui, s'il a grandi et un peu gagné en maturité, n'a guère le caractère d'un souverain. Peu intéressé par les affaires d'Etat, il préfère passer son temps à s'amuser, et s'en remet le plus souvent à ses conseillers, qui ne sont pas exactement les personnes les plus honnêtes ni les plus bienveillantes, pour le dire de manière charitable. Le plus extrême d'entre eux est le nouveau grand prêtre, qui s'oppose de plus en plus frontalement à la coopération qui dominait jusque-là les relations entre les Etats du continent. De ce que j'ai pu comprendre, ses discours radicaux, selon lesquels les maux de Bloumécia ont été causés par l'impiété de son peuple et ne seront résolus que si l'on en chasse les païens et les êtres inférieurs (à savoir tous les étrangers), séduisent de plus en plus de monde, ce qui ne présage rien de bon.

Je sais que Freyja souffre de cette situation, mais cela fait longtemps qu'elle a renoncé à son rôle de chevalier-dragon et qu'elle s'est retirée pour mener une vie paisible en compagnie de maître Fratley, qui me salue avec chaleur. Il n'a jamais retrouvé la mémoire, mais Freyja et lui sont parvenus à reconstruire une nouvelle relation, et ils avaient l'air heureux de leur situation, en tout cas jusqu'à présent. Mais à présent, je sens qu'ils sont tiraillés entre leur loyauté envers leur patrie, et les principes d'honneur et de tolérance qu'ils veulent défendre, et je crains qu'ils n'aient à faire un choix qui sera douloureux dans tous les cas.

Juste à côté de lui est assis Tarask, qui n'a guère changé au cours des années : il commence à y avoir quelques cheveux blancs dans sa chevelure rouge, mais il n'a rien perdu de son impressionnante musculature. Tout au plus pourrait-on dire qu'il est un peu plus ouvert et bienveillant qu'il y a vingt ans, mais je soupçonne que c'est surtout parce que c'est un vieil ami et qu'il est moins agressif avec moi qu'avec la plupart des gens.

« Je suis heureuse que tu aies pu venir, et je suis certaine que cela fera plaisir à Djidane aussi, lui dis-je chaleureusement.

- Je n'avais rien de mieux à faire, répond le mercenaire avec une indifférence que dément son large sourire. Et tu diras à ton voleur de mari qu'il me doit une revanche pour la dernière fois, répond le mercenaire avec un grand sourire.

- Tu lui diras toi-même, je ne suis pas postière, que je sache, rétorqué-je, amusée. Lani n'est pas avec toi aujourd'hui ?

- Non, elle avait une prime sur le feu, et elle ne voulait pas laisser sa piste refroidir. »

J'ai beaucoup de mal à comprendre quelle relation il entretient exactement avec Lani. Ils ne sont pas officiellement en couple, et ils passent au moins autant de temps séparés qu'ensemble, mais il est clair qu'ils sont extrêmement proches, plus que ne le seraient de simples amis, ou des rivaux, comme ils prétendent l'être. J'ai souvent essayé d'aborder le sujet avec Tarask, mais celui-ci m'a toujours répondu de me mêler de mes affaires. Enfin, tant que la situation lui convient, qui suis-je pour juger ?

Grenat et moi rejoignons Djidane pour aller saluer les Tantalas, toujours aussi plein de verve, et nous passons le reste de l'après-midi à profiter des festivités ensemble, en terminant par le festin préparé par Kweena. Après nos aventures, la Kwe a continué de parcourir le monde à la recherche de nouveaux aliments, avant de revenir s'installer à Alexandrie pour devenir le cuistot officiel. Il est toujours aussi excentrique, mais son don pour la cuisine n'a fait que se renforcer avec les années et l'expérience, et je ne pense pas que quiconque puisse rivaliser avec ses plats.

La fête ne s'interrompt pas lorsque la nuit tombe, et les noctambules continuent de s'amuser à travers les rues, mais à titre personnel, je tombe de sommeil. Aussi, après avoir mis Sarah au lit en dépit de ses protestations, Djidane, Dagga et moi regagnons notre chambre. Elle n'a rien d'extraordinaire, et il y a des pièces bien plus luxueuses dans le château, mais c'est le seul lieu où nous ayons une vraie intimité. Les seules décorations sont donc les lourds rideaux qui nous dissimulent aux regards extérieurs lorsque nous le souhaitons, et un tableau représentant notre famille. Il y a aussi une série de trois bureaux, et un lit assez grand pour nous accueillir tous les trois. Nous nous allongeons en nous serrant tendrement les uns contre les autres. Je pousse un soupir de contentement :

« Je ne vous le dis pas assez, mais je vous aime, tous les deux.

- Je t'aime aussi, répond Dagga en m'embrassant, et je n'imagine pas ce que serait ma vie sans toi. Et toi aussi, Djidane, bien sûr. Tu as éclairé ma vie depuis que je t'ai rencontré, il y a tant d'années.

- Est-ce que ça veut dire qu'on ne fêtera plus ce fichu anniversaire l'an prochain ? demande le roi avec un sourire, avant de pousser un petit cri lorsque Grenat lui donne un coup de coude dans les côtes. Pardon, pardon. Et moi aussi, je suis très heureux d'avoir eu la chance que des filles aussi géniales que vous veuillent bien de moi. Tu te rappelles la première fois que je t'ai vue, Dagga ? La plus belle princesse du monde, avec une cape blanche pour couvrir son magnifique visage, qui me demande de la kidnapper, alors que c'était exactement ce que j'étais censé faire ! Tu parles d'une coïncidence !

- Je n'en éprouve aucune fierté, répond doucement la mage blanche. J'étais bien naïve, à cette époque, si convaincue que parler avec mon oncle Cid ou avec ma mère suffirait à régler tous les problèmes.

- Tu n'as jamais été naïve, proteste Djidane. Tu es une idéaliste, et tu as toujours été fidèle à tes principes. Ça fait partie des innombrables raisons qui font que je t'adore.

- Je te rejoins entièrement, ajouté-je. Je pense que tu es la seule souveraine de l'univers, et même de tous les univers que je connais, à t'être autant battue pour défendre les droits de ton peuple, y compris aux dépens de ton propre pouvoir. C'est admirable, je trouve.

- Et toi, Claire, tu te souviens de notre première rencontre ? ajoute Djidane avec tendresse.

- Quitte à choisir, je préfèrerais oublier, je rétorque en rougissant un peu. Je n'étais pas particulièrement à mon avantage.

- Tu plaisantes ? s'exclame mon mari. T'étais cette gamine, assez mignonne par ailleurs, mais clairement sans expérience du monde réel, et tu t'es pointée face à moi, en disant que tu vas m'accompagner pour sauver la princesse, et que si je refuse, tu iras toute seule de ton côté ! Rétrospectivement, je comprends mieux ta détermination, mais elle m'a fait un sacré effet, même à ce moment-là. Entre toi et Dagga, c'était la première fois que je voyais des filles si braves, si prêtes à se battre pour ce en quoi elles croient.

- Pour ma part, c'est ta gentillesse qui m'a frappée lorsque nous étions à Dali, ma chérie, ajoute Dagga en se serrant plus fort contre moi. Tu étais la première personne à me traiter comme une personne, comme une amie. Tu te moquais de moi sans te préoccuper de mon statut, mais tu étais aussi toujours prête à écouter mes soucis et à me soutenir quand j'en avais besoin.

- Je... Merci, soufflé-je, en essayant d'ignorer la gêne que m'inspirent leurs compliments, mais heureuse malgré tout. Je... n'ai pas de souvenirs aussi frappants que vous de notre rencontre, car je les ai d'abord vécus à travers un écran. Ce qui compte plus que tout pour moi, c'est plutôt tout ce que nous avons vécu depuis. Notre mariage. La naissance de Sarah. Notre vie ensemble, quoi. Je ne dis pas que tout a toujours été facile, ou même parfait, mais je suis plus heureuse avec vous que je ne l'aurais cru possible. »

Mes deux époux me serrent une nouvelle fois contre eux, et nous passons un long moment à nous embrasser avec passion.

Mon histoire n'a pas exactement commencé comme un conte de fées : je n'ai pas eu de marâtre maléfique, ni de marraine la bonne fée il n'y a pas eu de coup de foudre, ni de baiser magique pour lever une malédiction les victoires ont été remportées dans les larmes, la sueur et le sang (et parfois d'autres fluides corporels, pour ma plus grande honte). De même, je ne pense pas pouvoir dire que la fin sera « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants » d'une part parce que nous n'avons qu'une fille, et pas l'intention d'en faire d'autres, d'autre part parce qu'avec le temps, j'ai réalisé quelque chose. Dans les histoires, l'auteur doit décréter que c'est la fin, qu'il ne racontera pas de nouvelles aventures avec ses personnages mais dans la réalité, les histoires n'ont jamais réellement de fin, pas plus qu'elles n'ont de début. Mon histoire a-t-elle commencé lorsque je suis arrivée dans cet univers, ou lorsque je suis née ? Or cet événement ne fait pas seulement partie de mon histoire, mais aussi de celle de mes parents : eux aussi ont vécu leur propre aventure, se sont rencontrés, se sont quittés, et leurs parents avant eux, et ainsi de suite. Et moi-même, je ne vis pas seulement ma propre histoire, mais je fais aussi partie de celle de Dagga et de Djidane, et de Sarah, et de Freyja, et de tous ceux que j'ai jamais rencontrés. Peut-être qu'un jour viendra où il n'y aura plus aucune histoire à raconter, où Darkness aura triomphé et où il n'y aura plus rien ni personne. Mais pour l'instant, je suis là, et je sens mes époux tout chauds contre moi, et je suis certaine d'une chose : ce n'est pas la fin, et j'ai hâte de découvrir avec eux ce que l'avenir nous réserve.

N/A : Désolé pour le retard : j'ai eu les plus grandes difficultés à terminer cet épilogue, et je ne suis pas si sûr que l'attente en ait valu la peine, car il n'ajoute pas grand-chose au dernier chapitre. Mais il y avait quelques idées dedans qui me tenaient à cœur en particulier sur ce qui arrive aux différents royaumes après la fin du jeu (après tout, c'est bien beau de sauver le monde, mais ensuite, il faut encore vivre dedans).

En tout cas, merci à ceux qui ont lu cette fanfiction c'est la première que j'arrive à terminer, et que je publie, et j'espère qu'elle vous a plu. S'il y en a que ça intéresse, j'ai d'autres projets (notamment une vieille histoire dans l'univers de Harry Potter que j'aimerais reprendre), mais ce ne sera pas avant quelques mois.