Journal de la revieweuse :
Liline37 : Ce chapitre avait une double fonction : déjà donner un peu de fond à Silesta et ensuite, pour poser des bases de compréhension pour plus tard. Connaître certaines infos est primordial pour comprendre ce qui se passera dans pas longtemps.
Il y aurait de belles choses à faire avec Ulryn et Anmoira. Hélas, ce ne sont pas mes héros actuels :) J'ai déjà assez à faire avec mes deux loustics. XD Merci encore à toi pour ta fidélité, ça m'aide beaucoup.
Il est temps de commencer à mettre les pieds dans le plat !
CHAPITRE LXII – LES MASQUES TOMBENT
Silesta resta un moment dans les bras d'Anmoira et de Perzin. Son cœur se noyait. Elle n'avait peut-être entrevu que quelques souvenirs épars qui pouvaient paraître anodins mais ils lui avaient été largement suffisants pour comprendre que la Compagnie du Pas Nocturne était la plus belle chose qu'elle eût jamais connue. Après tout ce temps à espérer en vain, des connexions venaient enfin de se créer entre son esprit, son âme et quelque chose de concret : ces personnes dont l'émotion de la retrouver coulait en elle comme une cascade.
Après avoir ri et pleuré sous les regards attendris de ses alliés, la jeune femme s'apaisa pour reprendre ses esprits.
« Comment ai-je pu vous tourner le dos ? murmura-t-elle en s'essuyant les yeux. J'ai vu tant de bienveillance, tant d'entraide... Pourquoi ? »
Anmoira baissa aussitôt les yeux en se pinçant les lèvres. La peine qui venait d'éteindre son aura solaire fit l'effet d'une douche froide à Silesta qui n'osa pas relever pour l'instant car une question la pressait depuis qu'elle avait vu le souvenir d'Ulryn :
« Et Tébur ? Pourquoi est-il aussi furieux après moi ?
_ Il est celui avec lequel tu avais le lien le plus fort, même si vous ne le saviez pas ni l'un ni l'autre. »
Anmoira expliqua à son amie qu'en plus d'avoir été adoptée par Tébur, Silesta lui devait également son éducation morale et sa formation initiale d'acrobate. Le nain s'était toujours occupé de sa petite protégée au même titre qu'un père sans jamais en avoir reçu l'appellation toutefois. De toute la compagnie, il était celui qui avait le plus souffert du départ de Valyn au point de presque en dépérir.
Silesta se laissa gagner par une émotion tiède entre la joie et la souffrance. Voilà pourquoi le nain l'avait dévisagée si densément quand il l'avait vue.
« Vu comment ma douce amie a répondu à son « père » tout à l'heure, on pourrait presque croire que vous parlez de quelqu'un d'autre, se moqua Astarion qui n'avait pas oublié la splendide réplique cinglante de tout à l'heure.
_ Oh, ils ont toujours été comme ça, affirma Perzin avec nonchalance en haussant les épaules. Il la grondait tout le temps, elle le calomniait sur sa barbe toujours coquette, c'est ainsi qu'ils communiquaient. Comme un père maladroit qui ne sait pas parler avec sa fille indomptable. Mais l'affection était indéniablement là. »
La jeune femme rousse esquissa un faible sourire. Si elle se basait sur la rapidité dont avait fait preuve son inconscient face à Tébur, elle n'avait aucun mal à réaliser qu'en effet, elle devait beaucoup aimer ce nain bourru dans son ancienne vie. Après tout, c'était lui qui l'avait adoptée, même si Ulryn avait eu le dernier mot. En plus de lui avoir épargné une mort certaine dans la neige, Tébur lui avait offert une nouvelle famille. Et quelle famille...
Un faible mouvement en arrière plan lui fit lever les yeux. C'était justement Tébur qui revenait. Lui et Silesta se dévisagèrent en silence. Un fin voile de reproche obombrait encore son expression qui avait toutefois pris une forme d'hésitation. Il pinça ses lèvres plusieurs fois et alla rejoindre la jeune femme à qui il présenta une paire de bolas soigneusement entretenus. On voyait bien que ceux-là n'avaient pas connu la rudesse des combats comme ceux que Silesta portait à sa ceinture ; le fer était encore lisse et légèrement brillant au contraire des lanières de cuir des dragonnes qui avaient pris un reflet mat sous l'usure.
« Je te les ai gardés, dit-il simplement en les lui donnant. Au cas où si, un jour, tu revenais. »
Silesta les prit et le poids qui imprégna ses paumes la traversa de bas en haut. Oui. Elle avait manipulé ces objets plus que tout le reste. Après avoir glissé ses mains dans les bracelets de cuir, la saltimbanque eut la surprise de voir des flammes turquoise embraser ses bolas.
« Ulryn te les avait enchantés. Pour que les flammes s'adaptent à la couleur de tes tenues de scène. »
Le bleu-vert du feu seyait en effet parfaitement à celui de la tunique qu'elle portait.
L'humaine ne savait comment réagir. Tébur restait encore pour elle un quasi-inconnu à ses yeux mais ce qui étreignait son cœur en silence la mettait à genoux. Elle se débarrassa de ses bolas actuels pour équiper ceux de son passé.
Elle eut un sourire plus ému qu'elle ne l'aurait cru.
« Merci. C'est bon de rentrer chez soi. »
La moustache chocolat du nain frémit légèrement et il s'ébroua un peu sous un raclement de gorge nerveux. Mal à l'aise de tous ces regards tournés dans sa direction, Tébur préféra reporter son attention vers cet elfe pâle aux cheveux de neige qui se tenait non loin de Silesta.
Se créa alors un étrange mais très intense lien visuel entre les deux hommes. Prestance oblige, Astarion ne se démonta pas et soutint cette inspection méfiante sans faillir mais il n'en comprenait pas la raison. Le roublard aurait-il déjà menacé cet homme auparavant ? Si c'était le cas, il n'en avait pas souvenir.
« C'est lui, ton compagnon ? » finit par demander Tébur sans lâcher le vampire des yeux.
Silesta papillonna de surprise face à cette subite question qui sentait bon l'accusation. Elle eut un rapide regard vers Astarion qui toisait toujours Tébur de toute sa superbe. Son sourire sardonique à l'insolence outrageante voulait-il dire « En effet, voyez comme elle a du goût »... ou plutôt « Et pas qu'un peu. Si vous saviez ce que je fais avec votre fille, vous en auriez la barbe qui frise. » ?
La saltimbanque n'était pas certaine de vouloir laisser son amant répondre et prit les devants :
« Oui. Et je l'aime », avoua-t-elle avec un sourire discret au concerné qui le lui rendit.
Nouveau silence où Tébur plissa encore plus les yeux sur Astarion avant de se tourner vers Silesta.
« Tu prends bien garde de boire des décoctions contraceptives, hein ?
_ Et toi, tu prends soin de nettoyer ton peigne à barbe entre chaque utilisation ? »
Père et fille venaient de se retrouver.
Silesta aurait pu passer la nuit à discuter avec ses anciens camarades à propos d'eux et de leurs voyages ensemble mais le concret du réel se rappela à son bon souvenir sous la forme d'un énorme bâillement à lui en décrocher la mâchoire. Avec toutes ces émotions, elle en avait oublié qu'elle et ses alliés venaient de se frotter au terrible culte de Bhaal et sa leader dérangée. Ils étaient tous bien las, et elle encore plus. Le coup de massue émotionnel pesait de plus en plus lourd sur sa tête.
Quand Anmoira demanda à Silesta si elle souhaitait rester avec la compagnie pour la nuit, l'humaine se retrouva prise entre deux feux. Rien ne lui aurait fait plus plaisir que de continuer à écouter des histoires de sa vie passée auprès de sa famille adoptive mais elle gardait en tête que sa situation particulière ne lui autorisait guère l'insouciance.
Ulryn lut sans peine le dilemme qui tiraillait sa camarade. Il lui conseilla de se tranquilliser et de faire ce qu'elle avait à faire avec ses alliés. De toute manière, le Pas Nocturne resterait encore à la Porte de Baldur pour plusieurs jours.
« Et nous resterons tout le temps qu'il faudra, conclut-il. Si tu veux revenir après. »
Silesta cilla. Revenir ? La perspective soudaine de revivre ce qu'elle n'avait qu'entrevu en souvenirs lui donna le vertige. Incapable de répondre, elle acquiesça en silence et alla serrer une dernière fois les mains d'Anmoira dans les siennes.
« Vous comprendrez que pour l'instant, je suis un peu prise, lui dit-elle avec un regard à Tébur et Perzin. Quand tout sera fini, je vous promets de vous revoir. Et nous essayerons de découvrir ce que j'ai fait de mon absence pendant ces quatre ans loin de vous. »
Elle salua une dernière fois la compagnie avant de s'en retourner avec ses alliés pour la taverne du Chant de l'Elfe. Jamais il ne fut aussi dur pour la saltimbanque de franchir le détour d'une ruelle.
Cette nuit-là, Silesta aurait donné tout ce qu'elle avait pour devenir une elfe comme Astarion et pouvoir jouir d'un faux sommeil pour ressasser toute la joie qui l'habitait sans avoir à dormir.
Lovée contre Astarion qui se laissait contaminer par son énergie heureuse, la jeune femme se refusait exprès au sommeil, préférant imaginer la multitude de souvenirs qui l'attendait plus tard.
« Au final, comment devrons-nous vous nommer ? s'enquit le roublard en levant les yeux au plafond. Silesta ? Valyn ? On peut aussi faire un mélange. Valesta ou Silestyn, ça sonne joliment. Quoiqu'un peu ronflant. »
Elle souffla du nez, amusée de sa proposition incongrue, avant de se perdre entre ses pensées. Elle avait beau avoir retrouvé son véritable prénom, elle ne parvenait pas à se défaire de Silesta et de l'interrogation de savoir qui l'avait baptisée ainsi.
« Est-ce important ? demanda-t-elle dans l'espoir que le vampire lui apporte son avis.
_ Bien sûr, affirma-t-il sans détour, sourire charmeur en coin. Que je sache quel prénom vous murmurer au creux de l'oreille pendant nos ébats pour vous faire rougir. »
En guise de réponse, la jeune femme se redressa et rabattit ce grand caquet insolent par un baiser d'une intensité rarement atteinte. Sans vouloir quémander une étreinte passionnée, cette caresse amoureuse exprimait quelque chose d'aussi fort que deux corps enlacés dans un brasier de désir.
Loin de rechigner ce geste, Astarion l'apprécia entre deux pensées confuses et cligna des yeux dans une douce rêverie quand sa compagne lui rendit enfin son souffle.
« Silesta... », siffla-t-il, charmé.
Celle-ci lui rendit un sourire canaille.
« Eh bien, on dirait que vous avez votre réponse, se satisfit-elle en retournant contre lui. Merci, Astarion. Gayle a fait le principal mais l'idée venait de vous.
_ J'ose espérer que vous ne remercierez pas Gayle de la même façon.
_ Jaloux ?
Silence.
« De quoi ? De Gayle ? Je vous en prie... »
Silesta rêva encore et encore des souvenirs qu'elle avait entrevus, bercée en écho par les voix chantantes de Perzin et d'Anmoira, surveillée de loin par Ulryn et Tébur. Pour la première fois depuis qu'elle s'était éveillée à bord du nautiloïde, ses songes furent chaleureux et colorés. Elle serait prête à tout renverser pour continuer à ressentir tout cela.
Au petit matin, les deux amants furent réveillés de bonne heure par un toc-toc à leur porte. C'était Ombrecoeur qui annonça à Silesta qu'elle avait de la visite.
Après avoir bondi hors du lit et s'être rapidement arrangé les cheveux, la saltimbanque se dépêcha de descendre au rez-de-chaussée, anticipant avec plaisir l'identité de son visiteur. À son agréable demi-surprise, ce fut toute la Compagnie du Pas Nocturne qu'elle trouva attablée avec ses alliés autour d'une collation.
Pendant que Silesta les rejoignait en saluant les siens, Astarion entra à son tour dans la salle, non sans rendre à Tébur le lourd regard avec lequel il l'accueillit.
« Que venez-vous tous faire ici ? s'enquit la jeune femme rousse en attrapant une grappe de raisin à égrener.
_ C'est à propos de ton départ, il y a quatre ans. Nous avons enquêté », commença Ulryn.
Le drow expliqua que la troupe s'était réunie après le départ des aventuriers pour reparler entre eux de cet événement. À l'époque, ils avaient mis cet abandon sur la dispute qui les avait méchamment brouillés sans chercher à mieux comprendre.
« Une dispute ? À quel propos ? »
Ulryn ne répondit pas, le regard centré sur la couleur amarante de son verre de vin. Silesta remarqua la même expression terne chez Anmoira et dans une moindre mesure, chez Tébur et Perzin.
« Je pense que cette dispute n'est pas la cause profonde de ton départ, reprit l'elfe noir après un temps. Nous avons donc repris ensemble le détail de ce qui s'était produit avant ça et nous avons tous pointé une chose : tu te comportais étrangement depuis que nous avions accepté une représentation privée à la Porte de Baldur. Après ce spectacle, nous nous sommes disputés et le lendemain matin, nous recevions ta missive.
_ Quoi ? Tu veux dire que nous étions à la Porte de Baldur quand j'ai décidé de vous quitter ? »
Ulryn confirma d'un signe de tête. Il connaissait bien sa cadette. Comme dans tous les groupes, le Pas Nocturne avait déjà traversé des bisbilles et aussi virulente avait été cette dernière algarade, jamais Valyn n'aurait ainsi claqué la porte et quand bien même elle avait dû vraiment le faire, elle ne serait pas partie comme une voleuse sans dire au revoir.
Silesta regarda ses alliés, bouche bée. Ainsi donc, elle n'avait pas rêvé cette impression familière qu'elle avait eue en entrant dans la ville. Il s'était bel et bien passé quelque chose. Mais quoi ?
« Que savez-vous au juste ? interrogea Gayle qui, comme son amie, avait flairé quelque chose d'étrange.
_ Tout ce qu'il faut savoir et plus encore, exposa Ulryn avec un léger sourire satisfait. Notre dernier spectacle commun avait été commandé par un marchand nommé Iwen Calis. Sa demeure se trouve plus à l'ouest dans la ville basse et il organise cet après-midi une réception en l'honneur de sa dernière acquisition navale. »
Un silence flotta entre les aventuriers qui s'épièrent jusqu'à ce que l'humaine rousse ne rende son sourire à son ancien chef.
« J'ai comme une envie de faire la fête. »
Silesta n'eut aucun besoin de batailler auprès de ses alliés : il était hors de question de passer à côté de la chance qui se présentait à elle pour espérer enfin comprendre ce qui s'était passé entre son départ du Pas Nocturne et ces quatre années sans souvenirs. Son amnésie était survenue durant cette période blanche et cet Iwen Calis possédait peut-être une partie de la réponse. Le plan était limpide : approcher cet homme et obtenir des informations.
Ancienne maîtresse de l'infiltration, Ombrecoeur proposa naturellement de se mêler à la réception pour enquêter en toute discrétion. Elle envoya alors Astarion à la recherche de costumes chez le généreux tailleur Figaro Lacouture précédemment secouru. C'était le bon moment pour profiter de sa ristourne.
D'après les informations découvertes par Ulryn, la fête se présentait comme un bal masqué ; cela représenterait un avantage supplémentaire car peut-être valait-il mieux pour Silesta d'approcher leur ancien commanditaire sans être reconnue. Hélas pour notre amie, elle ne pourrait compter que sur ses alliés actuels dans cette entreprise, la Compagnie du Pas Nocturne n'ayant pas été sollicitée cette fois-ci pour divertir l'hôte de la réception.
« Je t'ai aussi rapporté tes anciennes affaires, au cas où. Reste prudente », avait prié Anmoira avant de repartir avec les siens.
Au retour d'Astarion, c'était à se demander si le roublard n'avait pas menacé Figaro d'un sort funeste tant ses bras étaient chargés de paquets. Bizarrement, le gredin ne réfuta rien quand on pointa cette débauche de générosité en demandant si elle avait été acquise de façon honnête. Quant à elle, Lae'zel ne s'offusqua pas de ne pas trouver un habit pour elle car elle n'avait pas du tout l'intention de participer à la fête. Elle préférait rester dehors à surveiller.
« Oui, approuva le vampire. Surtout que même un déguisement ne suffirait pas à... à cacher que vous... enfin... que... » Court silence empêtré sous un regard meurtrier. « Les fanfreluches ne vous iraient pas de toute manière. »
Quand Silesta se regarda encore dans le miroir après avoir difficilement enfilé sa tenue, elle se demanda quel sentiment avait animé Astarion quand il avait choisi.
C'était une élégante robe noire moirée de riches motifs dorés composés d'arabesques, fleurs, feuillages et autres entrelacs dont le décolleté très osé n'était assagi que par une pièce de tissu carmin en sous-couche. Si sa pudeur frontale était préservée, pouvait-elle en dire autant de celle de son dos découvert ?
Elle réajusta la ceinture qui scellait sa taille et sa respiration. Les belles dames avaient la chance de jouir de magnifiques toilettes mais pour ce qui était du confort, c'était autre chose... Sans parler de la légère traîne qui caressait le sol et ces manches évasées jusqu'aux genoux. Elle devrait prier pour que son manque d'aisance à se déplacer dans une tenue si serrée ne trahisse pas son statut de fille du peuple.
On toqua à la porte et Gayle demanda s'il pouvait entrer. Silesta s'autorisa une dernière prise d'inspiration pas élégante pour deux sous et accorda au magicien le droit de la rejoindre.
Un pas après avoir franchi le seuil de la chambre, Gayle marqua un temps d'arrêt pour admirer l'élégance nouvelle de son alliée anoblie.
« Ce n'était plus à démontrer mais Astarion a du goût. Vous êtes époustouflante, la complimenta-t-il en entrant. Même si j'imagine que vous devez vous sentir engoncée. »
La jeune femme lui rendit une grimace éloquente qui ne put que lui donner raison. Il l'approcha et déplia devant Silesta ce qu'elle prit d'abord pour un simple ruban de satin noir.
« La petite touche finale. »
Il passa les mains de part et d'autre du cou de sa cadette et s'attela à attacher ce qui était en fait un ras-de-cou orné d'une petite pierre rouge en forme de goutte.
« Il serait regrettable d'attirer l'attention sur autre chose que votre élégance », expliqua Gayle avec son habituel ton plaisantin en achevant de cacher les stigmates des morsures d'Astarion et la marque de bleu qui commençait à s'estomper.
En temps normal, Silesta aurait plaisanté ou ri avec lui mais, cette fois, elle ne le put pas. Elle resta immobile à l'observer, lui et ce constat qu'elle avait si souvent fait mais jamais verbalisé.
« Vous êtes toujours là quand il faut. »
Elle s'entendit à peine murmurer ces mots et pourtant, ils résonnaient si fort dans sa mémoire et en elle.
Si elle déroulait le fil de son histoire depuis qu'elle l'avait rencontré, Silesta revoyait cette infinité de petits riens discrets et pertinents que Gayle avait faits pour elle ; du simple soutien jusqu'à lui sauver la vie. Ses bolas magiques, ce pan de tunique auquel elle s'était accrochée tant de fois quand elle était effrayée ou perdait pied, sa tenue de scène chez les druides, des mots plein de sagesse et de bienveillance, cette protection en retrait, ses souvenirs du Pas Nocturne. Et puis...
« C'était bien vous qui m'aviez trouvée en premier après le rituel de Séluné, n'est-ce pas ? »
Il lui semblait avoir entendu dans un écho lointain la voix de son allié mage peu après avoir fait refermer son sceau, quand elle errait encore dans les limbes de souffrance qui l'avaient emportée.
Le silence face à elle fut une réponse éloquente. Encore maintenant, Gayle s'effaçait comme il s'était effacé au profit d'Astarion.
Le cœur de Silesta se serra quand les prunelles brunes de l'homme se reflétèrent tristement dans les siennes. Elle-même ressentit une subite mélancolie. Son esprit poussait un mot à sa bouche et elle le laissa fuir :
« Pourquoi ? »
Gayle mêla un soupir à son sourire.
« Je pense que vous connaissez la réponse. Mais il est plus sage de la laisser muette. »
Elle comprit et une part d'elle se fana malgré elle. Le magicien se rendit compte qu'il avait jeté un froid et se reprit.
« S'il vous rend heureuse, je le suis. S'il vous rend triste... » Il réfléchit un instant puis allégea sa voix de nonchalance. « Je connais de bons sorts de lumière avec la pleine puissance du soleil. »
Elle se pinça les lèvres.
« Gayle...
_ Et s'il venait à vous briser le cœur, je vous abandonnerais le mien en échange. Mais je serais indigne de votre amitié si je souhaitais cela. »
Cette voix profonde aux puissants échos acheva de la mettre à quia. Silesta était au supplice tant elle avait mal. Elle était née pour faire sourire les gens et le sourire qui lui faisait face ne respirait aucune joie. Juste une résignation douce-amère. Et elle ne pouvait rien faire pour changer cela ; d'autant plus qu'il s'agissait d'une personne qui avait toute son estime, son respect, son admiration et sa reconnaissance.
La jeune femme prit les mains de Gayle dans les siennes. Stupide réflexe de refuser d'abandonner.
« Gayle, ne vous avisez jamais de croire ce que Mystra a sournoisement induit dans votre esprit quand elle vous a renié. Vous êtes bien plus précieux et avez bien plus de valeur que certains dieux et j'ai croisé dernièrement assez de divinités pour le savoir. » Elle ne sut si son ton plaisantin avait été audible, elle avait la gorge trop serrée. « Je sais que vous dire ça maintenant ne vous offrira sans doute aucun réconfort mais je veux que vous sachiez que... »
Elle s'interrompit en le voyant secouer faiblement la tête. Il comprenait son intention et il en était quelque part touché mais ce qui avait été écrit devait être respecté. Il s'en tiendrait à ce que la destinée avait tissé pour elle et lui et il ne pourrait que continuer à s'assurer que Silesta aille jusqu'au bout du chemin qui les réunissait pour l'instant.
Oui, il pensait et voulait sincèrement cela. Il demeurait néanmoins un mortel pétri de faiblesses et il se tenait devant l'une d'elles, peut-être l'une des plus grandes qu'il eut après sa propre arrogance. Le ciel de ses yeux était le même qui habitait son cœur.
« Haïssez-moi pour ce que je vais faire mais ne haïssez pas la raison qui me pousse à le faire. »
Gayle retint les mains dans les siennes et se pencha. Ses lèvres enlevèrent celles de la jeune femme, le temps d'un baiser chaste, testament des sentiments qu'il devait mettre sous clé dans un coin de son cœur. Puis le magicien se sépara de Silesta, reprit ses esprits dans une dernière inspiration et s'en retourna. Quand la saltimbanque rouvrit ses yeux embués d'émotions confuses, la porte se refermait sur des pas dans le couloir.
Astarion achevait de lustrer le brillant des sautoirs d'argent fermant la veste de son splendide costume bleu nuit lorsqu'il vit Gayle descendre les marches menant à l'étage. Il eut un regard de biais au magicien quand il passa à sa hauteur.
« Magnifique, n'est-ce pas ? »
L'homme s'arrêta et se tourna vers le roublard qui le scrutait d'un œil incisif, ses yeux rubis se promenant entre les traits fermés du magicien et sa belle tenue violine brodée de bronze qui aurait l'occasion de servir au moins une fois avant une mort potentielle.
« Les belles pièces sont rares », continua Astarion dans une étrange tranquillité.
Gayle le considéra avec la même attention qui lui était soumise.
« En effet, finit-il par répondre sur le même ton. L'important est d'en avoir conscience et d'en prendre grand soin. »
Astarion le laissa repartir sans rien dire car un froissement de tissu accompagnait des pas dans les marches. Il se retourna et laissa l'apparition devant lui envahir ses sens.
« Par les dieux, vous êtes divine, se ravit-il en offrant sa main à Silesta pour lui assurer les dernières marches sans risque de tomber. Une vraie rose noire. Si j'étais devenu seigneur vampire ascendant, je vous aurais interdit de porter autre chose. Ou porter quoi que ce soit, en fait.
_ Alors cela aurait voulu dire que vous ne m'aimiez pas vraiment, grimaça la jeune beauté à l'étroit en s'assurant que son chignon tenait bien.
_ Mon affection pour vous aurait sans doute été altérée mais elle aurait été toujours présente, assura la vampire avant de contempler de haut en bas sa compagne d'un air très ennuyé. Dites-moi que vous apprêter de la sorte a été éprouvant et une torture pour vous.
_ Vous plaisantez ? N'est-ce pas assez évident ? s'insurgea-t-elle en manquant de s'étrangler. Pourquoi ?
_ J'ai besoin d'une bonne raison pour ne pas vous remonter dans cette chambre et vous déshabiller. »
Malheureusement pour Astarion, le timing ne lui permit pas de mettre son projet à exécution.
Grâce aux indications laissées par Ulryn, le groupe se rendit en début d'après-midi devant une belle propriété de laquelle s'échappait des notes de musique suaves et un brouhaha continu de voix qui riaient ou parlaient avec légèreté. La demeure était plutôt coquette même si tout faisait pâle figure à côté du riche palais Szarr. Leur hôte était loin d'être pauvre.
« Comment voulez-vous procéder ? glissa Ombrecoeur à Silesta en surveillant son port de tête. Discrétion ou approche directe ? »
Le passage de la lourde armure à l'élégante robe cintrée seyait autant à la cléresse qu'il était violent. Ce qui était encore plus troublant quoique pas étonnant – merci la formation sharéenne - était la facilité avec laquelle Ombrecoeur s'était glissée dans la peau d'une belle dame qui se faisait passer pour l'épouse de Gayle. Sa posture, ses expressions faciales, sa démarche, tout était parfaitement adapté. Si Silesta ne connaissait pas ses alliés, elle aurait trouvé qu'ils formaient un couple charmant.
D'ailleurs, la jeune femme était touchée de voir que son ami magicien avait revêtu son cadeau. Non content de jouir déjà d'un beau visage, Gayle était fort séduisant dans cette tenue. Silesta avait hésité à complimenter son allié mais elle avait jugé ne pas avoir le droit de le faire. Elle ne savait plus comment se comporter avec lui jusqu'au moment où il lui offrit le sourire qu'elle connaissait le mieux, celui qu'elle espérait : celui de son ami à la fidélité indéfectible. Elle sut alors que rien n'avait été brisé entre eux.
« Je n'ai pas de plan, avoua-t-elle en se parant du loup qui voilerait son visage. J'ignore ce qui m'attend. Dispersons-nous et nous verrons. »
Ses alliés mirent leurs masques à leur tour, les demoiselles prirent le bras de leur accompagnateur puis ils s'engouffrèrent dans la belle allée bordée de rosiers menant à l'entrée.
Après s'être séparés de Gayle et d'Ombrecoeur partis de leur côté, Astarion et Silesta se glissèrent dans la foule en gardant l'œil alerte et l'oreille tendue. D'ailleurs, une rumeur s'éleva parmi plusieurs conversations cueillies ici et là : si la réception se faisait masquée, ce serait parce que le maître des lieux était lui-même obligé d'en porter un en permanence suite à un terrible accident dont on ne connaissait pas la nature. Pour éviter le malaise de toute l'attention portée sur lui, il aurait ainsi préféré imposer le déguisement à tous ses convives. Ce choix n'en était que bénéfique pour les espions infiltrés.
Maintenant qu'elle jaugeait de plus près la faune qui assistait à la fête, Silesta ne regretta pas le choix d'Astarion quand il était allé chez Figaro. Les invités étaient parés de leur plus beaux atours jusqu'à leurs masques qui brillaient de perles ou de fils d'or. La jeune femme savait très bien que sa tenue faisait illusion et la mettait au même niveau que ces beautés bourgeoises mais sa conscience d'appartenir à une caste inférieure lui donnait la sensation d'être insignifiante et sans grâce, contrairement à son compagnon qu'elle se surprenait à admirer du coin de l'œil.
Posture droite, port de tête impeccable et grâce aérienne dans sa démarche, Astarion était éblouissant d'aisance. Même à demi-caché par son masque, son profil parfait respirait le panache qui devait être le sien du temps où il était magistrat. Sa position sociale de l'époque l'avait-elle mené dans ce genre de mondanités ? L'humaine imaginait sans mal un élégant jeune homme elfe, une coupe de vin à la main, en train de parler de droit et de loi avec d'autres hauts dignitaires au milieu d'une réception dont il serait le séduisant épicentre comme c'était le cas à présent. Silesta ne ratait aucun des regards furtifs des femmes qui se tournaient en leur direction quand Astarion passait près d'elles.
« Je sais que je suis à tomber, glissa-t-il discrètement à son accompagnatrice sans prêter aucune attention à ses groupies en pâmoison. Mais vous devriez plutôt vous concentrer sur lui. »
Il s'arrêta dans un coin de la petite salle de bal et laissa Silesta suivre son regard. À l'autre bout de la pièce, entouré de dandys qui plaisantaient par quelques bons mots, un homme au costume grège légèrement satiné écoutait la conversation avec des hochements de tête polis. Le seul trait physique reconnaissable que laissait voir le masque intégral qu'il portait était ses cheveux châtains aux reflets caramel rejetés en arrière. Tout son visage demeurait caché par un faux visage de porcelaine lisse décoré de délicats ornements au pinceau. Même la couleur de sa peau était indéfinissable à cause des gants satinés qu'il portait et le col à jabot qui montait haut à son cou.
« Je suis sûre que c'est notre homme, souffla Silesta qui plissa les yeux malgré elle pour espérer en voir plus, en vain. Vu comment il se cache... »
Ses tentatives d'élaboration de plan s'évanouirent au son des musiciens qui venaient de s'emparer de leurs instruments pour se lancer dans une mélodie entraînante. Cela donna une idée à Astarion. Quoi de mieux que la danse pour s'approcher sans éveiller les soupçons ?
« La tarentelle, vous connaissez ? »
La jeune femme eut un blanc. L'association du regard malicieux d'Astarion derrière un masque et son sourire était presque trop pour elle.
« Je... Non ? lâcha-t-elle, prise d'un début de peur. Je ne...
_ Alors laissez vos talents naturels vous guider et suivez mes pas. »
Avant même d'avoir pu dire « ouf », la saltimbanque se retrouva emportée par son compagnon vers l'espace où virevoltaient déjà quelques danseurs. Elle salua comme un robot la révérence qu'il lui fit et n'eut d'autre choix que laisser son inconscient de danseuse prendre les commandes. Son regard vissé dans celui de son partenaire pour ne pas céder au stress, la jeune femme se perdit dans les mouvements élégants mais assurés en face d'elle pour en reproduire l'effet miroir.
Petit à petit, l'aisance d'Astarion alla se calquer sur elle et le plaisir qu'il montrait à danser avec elle – feint pour le besoin du rôle ou pas – l'aida à se détendre et à s'harmoniser.
Si elle s'était retrouvée dans cette même situation dans une vie parallèle, Silesta n'aurait pas été différente des autres femmes autour d'elle ; elle se serait laissé envoûter par son cavalier. En fait, elle l'était déjà. Ou encore une fois.
Elle dansa encore, oubliant le décor, le temps, la raison de sa présence ici. Elle voulait se perdre dans cet élégant échange avec Astarion jusqu'à ce que ses pieds saignent et hurlent d'agonie. Ce moment entre eux faisait partie de ceux qui lui rappelaient pourquoi elle s'était éprise de lui.
Après un nouveau tour sur elle-même et comme l'exigeait la danse, la jeune femme s'attendait à danser avec un autre cavalier mais elle n'aurait pas pensé se retrouver face à un masque blanc finement peint. Iwen Calis. Son cœur se suspendit un instant, le temps de retrouver le regard d'Astarion qui avait aussi changé de partenaire. Après un discret geste du menton à l'adresse de Silesta pour lui dire de poursuivre, le vampire se réarma de sa belle prestance et continua de danser.
La saltimbanque se trouva tout à coup bien gauche maintenant qu'elle n'avait plus que cette figure factice avec qui échanger. Lui aussi doué et gracieux dans ses pas, Iwen ne lâcha pas sa nouvelle partenaire du regard. Celle-ci devina de jolis yeux bleus clairs assombris par le masque ; des yeux presque aussi pénétrants que ceux d'Astarion. Le genre de ceux qui lisaient directement dans votre âme. Elle était un livre ouvert dont l'histoire devait être bien captivante pour son lecteur affamé.
Silesta soutint la pression visuelle le plus dignement possible. Outre le malaise qui la gagnait, une autre certitude se reflétait dans cette fixation quasi-obsessionnelle : cet homme ne l'avait pas choisie au hasard. Hormis la profondeur du bleu céruléen de son regard sur elle, l'homme ne laissa rien paraître. Il ne parla pas, pas plus que les quelques effleurements de main que requérait la danse ne trahirent un quelconque trouble.
La danse s'arrêta enfin et ils se saluèrent avant de s'applaudir. Après un regard entendu, Iwen adressa un signe de tête à Silesta et tourna les talons pour s'en aller vers un autre coin de la maison. Le cœur prêt à sortir de sa poitrine, elle se retourna pour récupérer Astarion. Hélas, le vampire avait été alpagué par un groupuscule de femmes conquises par ses talents de danseur. Tant pis, elle devrait faire sans lui. Elle se saisit d'un pan de robe et traversa la salle à la suite de son hôte.
Elle arpenta la maison tout en suivant de loin la silhouette d'Iwen qui finit par disparaître au détour d'un couloir. Silesta ne manqua pas de remarquer que les invités se faisaient plus rares dans cette partie de la maison mais elle n'avait pas le choix.
Ses pas la conduisirent jusqu'à la porte ouverte d'un beau bureau au bout duquel la porte-fenêtre donnant sur un balcon avec vue sur les jardins avait été ouverte. Tranquillement installée au balcon, la silhouette de l'homme lui tournait le dos.
« Puis-je vous convier à partager un verre avec moi ? La tarentelle est plus physique qu'on ne le penserait. »
Sa voix était jeune - trente ans environ - polie et douce. Elle était agréable à l'oreille.
Après un silence, la visiteuse avança lentement dans le bureau et alla se poster non loin derrière Iwen. Celui-ci délaissa un instant la contemplation du délicat mouvement des feuillages d'un saule pleureur pour se tourner vers la petite table qui se trouvait près de lui. Deux carafes et deux verres en cristal y étaient posés.
« Vin ? Cidre ? proposa-t-il, toujours aussi affable.
_ Cidre. Je vous remercie. »
Elle préférait jouer le jeu. Elle ne savait pas du tout à quoi s'attendre avec cet homme, bien qu'il lui faisait montre de beaucoup de courtoisie.
Il lui servit un verre qu'elle prit avant d'hésiter à le porter à ses lèvres. La dernière fois qu'elle avait accepté un verre amical, Silesta s'était retrouvée avec une obligation à la vérité. Son hôte avait eu largement le temps de droguer sa boisson.
« Vous ne buvez pas ? » tenta-t-elle aussi légèrement que possible.
Elle devina qu'il étira un sourire amusé sous le masque au faible mouvement de tête qu'il eut. Iwen sortit de la poche de sa veste une petite paille taillée dans un joli bois brillant et grâce à la petite ouverture au niveau de la bouche de son masque, il alla siroter une gorgée du verre de son invitée qui ne cacha pas sa surprise face à ce geste.
« Je reconnais que c'est peu conventionnel, s'excusa-t-il en lui montrant sa paille. Délicieux, ce cidre. »
Le sang de Silesta galopa de plus belle dans ses veines. Au vu de son éducation, un homme tel qu'Iwen ne se serait jamais permis telle familiarité face à une inconnue. Il savait qu'elle avait pensé à mal de sa boisson.
Nouveau silence entre deux ciels aussi infinis l'un que l'autre. À son grand étonnement, Silesta lisait dans le bleu des yeux de son interlocuteur que lui aussi faisait face à une sorte de curiosité presque ébahie. Qu'est-ce qui était en train de traverser son esprit ?
Elle ôta subitement son masque pour qu'Iwen la regarde dans son entièreté, le regard enflammé.
« Mon visage vous dit quelque chose ? Pourquoi me fixez-vous ainsi ? » somma-t-elle plus qu'elle ne demanda.
Une franche surprise passa sous le masque avant qu'Iwen ne se remette à sourire. Elle l'entendait presque. Un sourire cruel.
« Allons, Valyn... »
Il porta lentement la main à son visage de porcelaine et l'abaissa devant son interlocutrice blanche comme la cire et clouée sur place.
« Tu ne te souviens plus de ton mécène adoré ? »
J'aime mes fins de chapitre T.T
Gayle... ç_ç My hopeless romantic sweetheart... Je voulais qu'il ait son moment à lui. Il l'a mérité. Bon, c'était un one-shot mais il fallait bien qu'il fasse quelque chose de ses sentiments. Et puis, sa « rivalité » avec Astarion servira plus tard.
Ne mentez pas, je sais que vous avez TOUS imaginé Astarion dans cette très jolie tenue élégante que l'on trouve dans l'acte 3 et dont tout le monde l'habille (après l'avoir teinte en noir ou rouge le plus souvent) XD En même temps, il est celui qui la porte le mieux.
