Si un regard pouvait tuer, Isaac serait déjà mort depuis une bonne heure. Le fait est que, manque de chance pour Stiles, le loup-garou résistait fort bien à sa mitrailleuse whisky. Disons qu'il avait l'habitude et que, n'en déplaise à son meilleur ami, mais il ne lui faisait pas peur. Pas du tout. Dans le fond, il était trop gentil et n'était pas capable de grand-chose, si ce n'est l'empoisonner à l'aconit – de façon légère bien sûr. De quoi le garder au lit quelques heures, pas plus une journée, malade comme un chien. Stiles pensa d'ailleurs que c'était tout ce qu'Isaac méritait pour lui avoir si généreusement offert ce merveilleux réveil doux et… Progressif.

Que nenni. Entendre sa voix criarde s'extasier faussement sur le temps qu'il faisait au dehors. Ainsi, et ce malgré son mal de crâne carabiné, Stiles planifia sa vengeance. Elle serait rapide à mettre en place – simple, aussi. L'humain avait l'habitude d'aller droit au but, inutile donc pour lui d'emprunter mille et un chemins tarabiscotés pour faire payer à Isaac sa si délicate attention. Car si son ami était un loup-garou aux sens surdéveloppés, on ne pouvait pas dire qu'il faisait preuve d'une extrême prudence lorsque la chose pouvait le concerner. C'était ça, de se reposer sur ses acquis : on en oubliait la méfiance, le danger que pouvait représenter un ami.

Un danger fort gentil, dans le cas de Stiles. Il était juste… Grognon, souvent. De mauvaise humeur la plupart du temps, en particulier lorsqu'il avait droit à un réveil aussi agréable. Autant dire qu'Isaac était d'avis que le mot « grumpy » lui allait comme un gant.

Même s'il ne le devrait pas.

- Le petit-déjeuner sied-il à la belle au bois dormant ? S'enquit le loup-garou d'un air guilleret.

- Ta gueule, rétorqua tout naturellement Stiles sans faire l'effort d'articuler correctement.

Mais puisqu'il goba – mollement, certes – la tartine de Nocciolata qui siégeait devant lui l'instant d'avant, Isaac jugea sa réponse comme positive. Il sourit.

- Ton ventre et ton foie apprécieront plus ça que tout l'alcool que tu t'es enfilé hier.

Si son regard à lui s'était légèrement terni à ce souvenir, Isaac restait tout de même de bonne humeur. Il avait parlé l'air de rien, tout en usant de mots bien précis – tout autant que la formulation. D'une manière ou d'une autre, Stiles devait prendre conscience de son abus de la veille sans attendre. Isaac scruta alors attentivement son visage encore un peu pâle, qui ne faisait rien de plus que révéler son état physique actuel. Stiles haussa simplement les épaules… Mais le loup-garou nota dans son odeur un changement qui, bien que discret de prime abord, était net dans l'interprétation qu'il fallait lui donner.

- J'aime pas l'alcool, maugréa l'hyperactif en baissant les yeux.

Et même sans cela, Isaac devina aisément cette honte étouffée, cet inconfort certain. Stiles était assez intelligent pour ne pas chercher à nier, au moins. Ainsi, il leur faisait gagner du temps à tous les deux.

- J'aime pas les soirées, continua-t-il.

Isaac comprit tout de suite où il voulait en venir et s'il ne l'empêcha pas de continuer, il ne se laissa pas avoir par la dérivation lente et discrète.

- J'aime pas les gens.

Isaac faillit lever les yeux au ciel : s'il ne savait pas cela, après tout ce temps… C'est qu'il ne connaissait pas son meilleur ami. Enfin, ce Stiles-là détestait les autres, effectivement – pas parce qu'ils lui avaient fait quelque chose de spécifique, simplement parce qu'il préférait la solitude à tout. Isaac était la seule présence qu'il acceptait auprès de lui de façon ponctuelle – même si le loup-garou lui tenait compagnie de façon un peu plus régulière que l'humain ne le désirait. Le Stiles d'avant, c'était autre chose.

Il avait toujours eu ce côté un peu incisif qui marquait les gens : ce regard toujours clair dans ses intentions, facile à déchiffrer, cette absence complète d'hésitation lorsqu'il disait ou faisait quelque chose. Ce qui avait longtemps marqué Isaac, c'était son charisme… Très souvent couplé à cette énergie qui semblait déborder de lui tant elle était grande – trop pour son corps humain. Et cette petite étincelle de malice dans son regard whisky… Elle avait beau ne pas avoir complètement disparu, elle faisait tout de même pâle figure.

Mais Isaac sourit. Il était optimiste. Ainsi, il le retrouverait, le Stiles originel – parole de loup-garou.

- J'imagine que tu n'aimes pas non plus t'endormir dans les toilettes, fit-il, l'air de rien.

Stiles se raidit légèrement, cependant… Le jeune homme à la crinière bouclée ne manqua pas la confusion qui imprégna son odeur… Ni la grimace qui apparut sur le visage parsemé de grains de beauté. Il ne se souvient de rien, devina Isaac. Pas étonnant avec tout ce qu'il s'était enfilé en termes de boisson. Enfin, il avait le temps de retrouver la mémoire.

- Qui aimerait ? C'est trop dégueu, répliqua l'hyperactif d'un ton qui montrait l'ampleur de son dégoût quant à ce fait. T'imagines le nombre de bactéries, de microbes, de… Enfin, il n'y a que de gros dégueulasses pour faire ça sciemment.

Isaac souffla du nez. Stiles avait compris sans vouloir se l'avouer tout en se dédouanant par avance quant à tout ce qu'il s'était passé et dont il ne se souvenait pas encore. Du Stilinski tout craché. Toujours à planifier les réactions d'autrui et à imaginer ce qu'il aurait pu faire, histoire de montrer qu'il n'avait rien fait de conscient. Comment l'aurait-il pu, de toute façon ? Avec le nombre incalculable de grammes qu'il avait eu dans le sang… D'ailleurs, il faudrait qu'Isaac le surveille un peu mieux la prochaine fois car il fallait avouer qu'il ne l'avait pas vu se resservir à chaque fois. Stiles l'avait donc fait de façon discrète – il était doué pour ça. Car lorsqu'il voulait quelque chose, il se débrouillait toujours pour l'avoir, quitte à tromper volontairement la vigilance d'autrui – non, Isaac n'avouerait pas complètement sa cécité partielle ce soir-là. Et puis merde, il n'était pas son père ! Il faisait attention à Stiles parce qu'il s'agissait de son meilleur ami, mais celui-ci n'était pas non plus sous sa responsabilité.

Isaac laissa un temps incalculable s'écouler. Il choisit de ne rien dire, d'attende que Stiles, en plus d'avoir sous-entendu l'hypothèse d'un abus de sa part, comprenne qu'il n'y avait rien de plus vrai que ce fait. Il savoura alors malgré lui la façon dont le visage déjà bien pâle de l'hyperactif perde le peu de couleurs qu'il lui restait. Bizarrement, tu ne me fais plus la gueule, se retint-il de lui dire. Ah, l'envie de se moquer gentiment de lui ne manquait pas, mais Isaac savait se tenir – un peu.

- Eh, entre nous, j'ai pas fait ça ? Finit par s'élever la voix un peu trop rauque de l'humain. J'ai pas… Je me suis pas endormi, enfin… C'est pas mon genre.

- C'est même un peu plus gênant que ça, fit Isaac en haussant les épaules, sans se départir de cet air à la fois moqueur et guilleret. Tu veux savoir pourquoi ?

Ma vengeance sera vraiment terrible, grogna intérieurement Stiles, que la gêne la plus complète avait conquis.

- Pas vraiment, maugréa-t-il en détournant les yeux.

Moins il en saurait, mieux il se porterait. Stiles marchait au déni : s'il en oubliait qu'il avait fait quelque chose… Eh bien à ses yeux, cela voudrait dire que cette chose-là n'existait pas. Il s'agissait là d'une technique fort pratique lorsque l'on n'était pas prêt à assumer ses actes, ou que l'on ne le désirait tout simplement pas. C'était d'autant plus vrai que Stiles était rarement fier de ce qu'il faisait et que l'alcool… Il se détestait d'en boire parfois. Il n'en avait même pas envie, en plus – il détestait le goût.

Mais tout était bon pour supporter les gens, une ambiance dont il ne savait profiter. Le fun ? Il s'agissait là d'un concept qui lui était devenu étranger. Alors parfois, il arrivait effectivement à Stiles d'outrepasser ses principes et d'avaler ce genre de boisson qui le dégoûtait pourtant plus qu'autre chose.

Néanmoins, jamais il ne dépassait les limites, jamais il ne s'était retrouvé à faire un blackout.

- Tu n'étais pas seul, Stiles.

L'information ne lui fit pas le moindre effet – pour le moment. L'humain s'attarda surtout à détester la façon dont Isaac souriait, comme s'il jubilait de la situation. Un semblant de colère traversa ses iris lorsqu'il vit son ami se frotter les mains d'un air… Victorieux.

Et alors qu'il allait maugréer une petite insulte délicate et fort sympathique, la sonnerie qui provint de l'entrée lui vrilla les oreilles et augmenta d'un cran l'intensité de son mal de crâne. Il se perdit en noms d'oiseaux et enjoignit à Isaac de faire taire « cette merde infâme ».

Le loup-garou partit s'exécuter… Sans se départir de son sourire désormais plus que jubilatoire.