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~Interlude~

Acte 3 : Isolement.

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Plusieurs jours s'écoulèrent paisiblement. La patte de singe trônait fièrement sur le bureau du Major, et bien qu'il ait convié plusieurs de ses amis à venir l'admirer, aucun ne lui accorda autant d'attention que lui-même. Peu à peu, il délaissa ses responsabilités professionnelles pour passer des journées entières à contempler son acquisition.

Sa femme exprima plusieurs fois son inquiétude, mais il la renvoya chaque fois un peu plus agacé. Elle finit par ne plus se présenter. Dès lors, Nigel ordonna que ses repas lui soient livrés directement dans son bureau, qu'il ne quitta alors quasiment plus.

C'était devenu son obsession.

Il se plongea dans des recherches acharnées pour percer le mystère de cet objet qui s'insinuait insidieusement dans son esprit, jusqu'à envahir ses rêves.

Il acquit d'anciens manuscrits traitant de l'histoire de l'Inde, de ses pratiques religieuses, de ses rites et de ses coutumes, y investissant plus de la moitié de sa fortune personnelle. Il consulta une multitude de spécialistes, convoqua même des voyants et des receleurs, mais personne ne put lui fournir la moindre information sur la patte de singe.

Plus le temps passait, plus son moral déclinait : les échecs successifs minaient son mental pourtant si résistant. Il perdit du poids, sombra dans une aigreur excessive et devint exécrable envers quiconque avait le malheur de croiser son chemin.

Et de malheur, il allait y en avoir.

Cela débuta doucement : un beau matin, excédée par cet homme qu'elle ne reconnaissait plus, Ebony Carver prit ses deux enfants sous le bras et quitta définitivement la maison, laissant son major de mari seul, plongé dans son marasme. Quand les employés partirent à leur tour, tous les volets furent tirés et un voile de ténèbres s'abattit sur chacune des pièces du domaine.

De l'extérieur, tous pensaient que plus personne n'habitait la demeure. On la croyait abandonnée, le théâtre d'un drame ou d'une autre tragédie. Pourtant, Nigel Carver était toujours là, en vie (si l'on puit dire ainsi), coincé dans son bureau par une irrépressible soif de connaissances et un désespoir naissant. Il refusait d'abandonner, mais se trouvait néanmoins bloqué dans ses recherches, ayant épuisé toutes les ressources à sa disposition.

Ce jour si particulier, il s'empara de la patte et y pressa son front brulant, couvert d'une fine pellicule de sueur : « Si seulement... - maugréa-t-il dans une demi-fièvre - si seulement j'avais le savoir de ce vieil indien à qui j'ai acheté cet objet... Je souhaiterais... je souhaiterais tellement connaitre le secret de cette main de singe !»

À peine eut-il prononcé ces mots qu'un sinistre craquement retentit. Terrifié à l'idée d'avoir trop enserré son précieux trésor et d'en avoir brisé une partie, Nigel l'éloigna vivement de lui et l'observa sous toutes les coutures. Avec horreur, il remarqua qu'il avait effectivement brisé l'un des doigts ; au lieu des trois habituellement dressés vers le ciel, il n'en restait plus que deux. Dévasté par sa propre indélicatesse, le Major reposa avec précaution la patte sur son bureau, n'osant plus rien toucher de peur d'abîmer encore plus son inestimable artefact.

Il couvrit son visage de ses mains et éclata en sanglot : cette petite erreur lui fit l'effet d'un véritable traumatisme et il est aisé de dire que cela lui fit cent fois plus mal que le départ de sa propre famille.

Cette nuit-là, alors qu'il s'endormait, rompu, exténué, un étrange rêve vint le cueillir.

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Harry secoua la tête, désabusé : « Ça me dépasse vraiment. Comment peut-on réellement tout abandonner pour un objet ou pour une idée fixe ? Enfin, je veux dire : le Major avait des personnes autour de lui qui l'aimaient et il... - il jeta un regard appuyé à Tom qui le fixait en silence - on dirait qu'il ne se rendait pas compte que tous ces gens tenaient à lui. J'ai l'impression qu'en cherchant sa propre satisfaction, plutôt égoïstement, il est passé à côté de son bonheur. »

La jolie blonde poussa légèrement Harry du plat de la main : « Allons ! Ce n'est qu'une histoire pour enfant. Juste un simple conte de fée. N'est-ce pas, Tom ?»

Mais Billy ne partageait pas du tout cet avis. Le long regard sombre que Gaunt lança à la ronde sembla appuyer ses pensées.

Harry s'offusqua : « Madelyn, sauf votre respect, je ne pense pas que le Maître connaisse beaucoup d'histoires pour enfants. Je suis certain que cette horrible histoire va mal finir !»

Billy acquiesça en déglutissant difficilement. Il glissa par réflexe sa main dans sa poche et sentit un petit objet rugueux glisser entre ses doigts. Putain. Il ne savait même pas pourquoi il était parti avec ce matin ! À cette étape de l'histoire, il en savait probablement plus que le Major sur la main de singe, même s'ils avaient tous deux fait leur premier vœu. Ce qui intéressait Billy, c'était de savoir ce qui allait se passer après.

Madelyn éclata d'un joli rire cristallin : « Non ! Thomas essaye juste de nous effrayer un peu ! N'est-ce pas, chéri ?»

Gaunt lui adressa un horrible sourire sinistre : « Si vous pensez tous que cette histoire est effrayante, attendez d'en connaître la suite.»

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