Chapitre Quatorze
Elle vint s'asseoir sur son fauteuil, la sensation de fatigue la saisissant de part en part.
Ramsay était parti chercher à manger, Sansa n'ayant plus la force de prendre le repas dans le grand salon. Elle était épuisée de la balade à cheval et plus encore des émotions de la journée. Elle ne rêvait que d'une chose : dormir.
Et tandis que Lómion venait réclamer des caresses en frottant sa tête dans le creux de sa main, elle sentit soudainement quelque chose la blesser au niveau du sein droit. Enfouissant sa main dans son corset, elle en tira une boite de velours blanc. Immédiatement, la Lady se souvint de la lettre que renfermait ce trésor et ouvrir la boite avant de soulever le mouchoir en satin qui maintenait la broche. Et effectivement, derrière celui-ci se tenait une lettre encore scellée de l'emblème des Tyrell.
« Margaery… »
Sans attendre, elle décacheta la lettre et y découvrit une écriture fine et délicate noircissant le papier.
« Sansa ;
Ma douce Sansa. Je tenais à te faire parvenir cette lettre, car il était important pour moi que tu saches la vérité. Tout d'abord, saches que je suis réellement heureuse de t'avoir rencontré. Tu as été pour moi, une véritable amie à la capitale. Une amie sincère, désintéressée par ma richesse ou mon statut.
Ô Sansa, je suis si désolée… Et à la fois heureuse d'avoir pu te sortir de l'enfer de Port-Réal. L'empoisonnement de Joffrey était l'œuvre de Grand-Maman. Je te confie ce secret, car je sais que tu ne me trahiras pas. Et il faut que je t'ôte les doutes qui doivent sûrement te ronger l'âme. Tyrion Lannister n'y était absolument pour rien.
J'aurai tant aimé te connaître mieux Sansa. Je suis sûre que nous aurions pus devenir les meilleures amies du monde, toi et moi. Nous ne nous sommes pas rencontrées au bon moment, malheureusement. J'ai toujours été admirative de ta candeur et quelque peu jalouse de ton innocence. Tu ne rêvais que d'amour…
J'espère sincèrement que tu trouveras un jour ce que tu recherches, Sansa. Tous nos rêves se retrouvent un jour sur le chemin qu'on a tracé. Mais… Ne baisse jamais ta garde. Même face au meilleur des hommes. Sois vigilante. Surtout avec Lord Baelish. Je ne te le répéterai jamais assez, cet homme n'est pas sûr.
Cette lettre est un adieu ma douce Sansa.
J'espère me tromper, mais mes jours sont désormais comptés. Je ne sais pas encore comment, mais Cersei m'aura. Je l'ai sous-estimé. Mais ne pleure pas ma mort Sansa, je suis sûre qu'elle sera aussi spectaculaire que le reste de ma vie.
Prends cette broche comme un souvenir que je te laisse.
Merci d'avoir été ma première véritable amie.
Avec tout mon Amour ;
Margaery. »
Les larmes roulaient sur son visage sans qu'elle ne puisse réellement les arrêter. Margaery avait toujours été trop intelligente pour son propre bien. Repliant la lettre, elle vint la glisser dans la boite soigneusement avant de remettre le mouchoir et la broche dans celle-ci.
Margaery était morte. Et l'on entendrait parler de la tragédie du Grand Septuaire de Baelor durant de longues années encore. Elle avait raison, sa mort fut aussi spectaculaire et éblouissante que toute sa vie.
Ramsay rentra au même moment dans la chambre et fut étonné de voir son épouse en larmes, même s'il comprit vite la raison de celles-ci en voyant la broche. La colère monta légèrement en lui, mais il ne le montra pas. Il voulait être le seul à la faire pleurer. Le seul et l'unique.
Les représentant des Maisons Nordiennes s'accumulaient en Winterfell. Un immense banquet allait être donné en ce soir. La raison donnée était la grossesse de la jeune Stark même si en réalité, Ramsay avait prévu une nouvelle bien plus importante que la naissance prochaine de son héritier : l'indépendance du Nord.
Sansa avait déjà pu voir passer les Karstark, Omble ou encore Cley de la Maison Cerwyn. Mais depuis quelques heures déjà, les étendards se succédaient plus encore et la jeune femme sentait son ventre se tordre. La dernière fois qu'autant de bannerets s'étaient retrouvés à Winterfell devait dater du soulèvement de Robb Stark. Ils étaient tous là pour elle, pour son bébé, pour l'héritier des Stark.
Un soupir traversa ses lèvres tandis qu'elle se tournait vers Yvana. Celle-ci lui avait déjà préparé une somptueuse robe pour l'occasion. D'un vert sapin et aux fleurs roses ornant le bustier, la robe était incroyablement belle. Mais Sansa n'avait aucunement le cœur à rire. Que s'apprêtait-elle à faire ?
Soutenir un bâtard… Qui plus est de la Maison Bolton… À diriger le Nord… En tant que Roi.
Un frisson parcouru son échine tandis qu'elle enfilait une robe de dessous blanche.
Quel allait-être la réaction des autres Maisons ? Peut-être allaient-ils rire au nez du Lord ? Ou peut-être l'acclameraient-ils tous sans hésiter…
Sansa soupira alors qu'Yvana l'aidait à revêtir la robe.
Même les Corbois étaient présents. Cela ne laissait nul doute à la pression qu'avait dû mettre Ramsay pour que toutes les maisons du Nord soient présentes en ce soir. Et tous avaient répondu présent pour le bébé qui se trouvait dans son ventre. Personne ne se doutait que l'avenir du Nord allait basculer ce soir.
Ses cheveux furent coiffés à la mode Nordienne dans une multitude de tresses fines, se rejoignant à l'arrière de son crâne en un chignon dense et épais.
Sa gorge se nouait au fil du temps qui avançait. Le dernier banquet donné fut en l'honneur du fils de Lord Roose Bolton. Il était risible de se dire que depuis celui-ci, le Lord était mort et son fils disparu. Où était donc Walda Frey ? Ramsay avait toujours nié savoir où elle se trouvait, mais Sansa savait qu'il en était pour quelque chose.
La jeune femme vint revêtir une cape de fourrure grise et au même moment où son époux se décida à rentrer dans la pièce. À peine la vit-il qu'il esquissa un sourire tendre avant de la complimenter. Ils quittèrent ainsi la chambre, Sansa tenant son bras telle une bouée de sauvetage. Elle était morte de peur.
Lorsqu'ils rentrèrent dans la salle de banquet, déjà tous étaient présents et tous se levèrent. Elle croisa des sourires, des regards plus sombres… Des visages connus et inconnus. Tout lui parut aller si lentement et à la fois si vite. Elle avait la sensation d'étouffer.
Depuis quand le monde lui inspirait-il une si grande peur ?
Et tandis qu'elle prenait place aux côtés de son époux à table, le bruit ambiant reprit.
Cley Cerwyn était au côté de la maison Ryswell et Corbois, tous semblaient mal à l'aise et discutaient sobrement. Les Karstark, Manderly et Omble quant à eux se tenaient ensemble et festoyaient sans se poser de question.
« Lady Mormont ne nous a pas fait l'honneur de venir.
- Effectivement. »
Lady Mormont avait envoyé un représentant. Un homme bien représentatif de sa maison : grand, trapu, le regard noir et l'air bestial. Celui-ci se tenait à la même table que les Reed et les Mollen.
« Je vois au loin vos fidèles alliés.
- Pardon ?
- Lord Ludd Whitehill. »
Ramsay tourna son regard vers la table que lui indiquait son épouse et effectivement le Seigneur de Whitehill semblait en pleine dispute avec celui de la Maison Forrester.
« Quelle idée de s'être assis côte à côte.
- Je ne sais pas qui est le plus têtu entre ce vieux Lord Ludd ou bien le Lord Tyrek Tallhart. »
Ramsay ria légèrement à la remarque désinvolte de son épouse tandis que celle-ci avait déjà reporté son regard sur l'assemblée. Les Glover venaient de prendre place avec les Omble et une jeune femme à la chevelure brune qui étreignait Cley attira son attention.
« Serait-ce… »
Sansa écarquilla les yeux tandis que l'inconnue venait de tourner également son regard vers elle.
« Jane… »
Ramsay fixa sa jeune épouse qui venait de se lever précipitamment et descendait déjà de l'estrade. Une jeune femme brune, à laquelle il n'avait prêté aucune attention, se leva également et se dirigea vers son épouse.
Tout semblait hors du temps, irréel.
« Jane Poole ! »
La brunette ria, un rire sincère et vint enlacer Sansa avec force sous le regard curieux de l'assemblé.
« Sansa ! »
Les deux femmes, enlacées dans les bras l'une de l'autre se mirent soudainement à pleurer. Combien de temps cela faisait-il ? Combien d'années s'étaient-ils écoulé depuis le banquet en l'honneur du Roi Robert puis du départ de Sansa pour Port-Réal…
Combien de temps ?
« Par les Dieux Jane ! Tu es en vie. »
La rousse s'éloigna de son amie et la contempla un instant. Jane portait une robe rouge et noire, ses cheveux bruns étaient noués en un chignon haut et son visage était plus fin qu'avant. Elle avait mûri et était plus belle encore que dans leur adolescence. Même si, quelque chose dérangeait Sansa, son regard brun, si pétillant était devenu d'un terne presque mortuaire.
Qu'était-il arrivé à l'espiègle Jane ?
« C'est moi qui devrais tenir de tels propos mon amie. Tu as traversé les Enfers pour revenir dans le Nord. »
Sansa esquissa un sourire triste devant les propos de son ami, mais les éluda d'un geste ample de la main.
« Je vais bien désormais. Et toi ? Comment te portes-tu ? »
Les rires, la musique… Tout était semblable à des années auparavant. Et pourtant… Toutes deux savaient que rien n'était plus pareil.
« Je suis fiancée.
- Quelle merveilleuse nouvelle !
- Ma plus vieille sœur s'est mariée à un homme de la maison Forrester et elle a réussi à m'arranger un mariage avec un membre de la maison Ryswell. Il se trouve là-bas. »
Jane pointa un homme grand et mince, un sourire charmeur, des boucles d'un blonds vénitien magnifique et un regard bleu des plus sombre. Il était charmant.
« Il est bel homme.
- Harold1 est très doux avec moi. Il sera un merveilleux époux.
- Je n'en doute pas. »
Les deux jeunes femmes s'étaient éloignées de la foule, désormais dans un coin de la salle du banquet, assise sur un banc, elle discutait du monde, du Nord, de leurs vies désormais si différentes. L'espace d'un instant, Sansa eut la sensation d'avoir à nouveau dix ans et que d'une minute à l'autre, Robb viendrait lui dire qu'il était l'heure d'aller dormir.
« Comment était-ce... dans le Sud ? »
La question de Jane lui hérissa le poil et Sansa sembla se perdre dans ses pensées.
« Horrible. »
La main pâle de la fille Poole vint se poser sur celle de sa meilleure amie.
« Les rumeurs ont vite envahi le Nord, Sansa. Ils t'ont obligé à épouser le gnome…
- Tyrion était un homme bon. Loin du portrait d'homme idiot et coureur de jupons que s'en font les gens. Il m'a énormément aidé à Port-Réal. Sans lui... Sans lui, je serais probablement morte.
- Et ton nouvel époux ? »
Les deux femmes se fixèrent longuement, et Jane connaissait assez sa douce amie pour reconnaître la souffrance dans son regard, même dix ans après.
« Ô ma pauvre Sansa.
- Ramsay est dur à comprendre. Mais je suis sûre que nous accomplirons de grandes choses ensemble, lui et moi. »
La jeune femme tourna son regard vers son époux et croisa ses grands yeux gris. Lui-même était en grande discussion avec les Omble et Karstark et tous deux se sourirent avant de donner à nouveau toute leur attention à leur interlocuteur.
Ce simple geste n'échappa pas à la plus jeune des Poole. Un simple geste empli d'une complicité et d'une tendresse qu'elle ne pensait pas capable le Bolton.
Sa réputation, était-elle plus effroyable que l'homme ?
Retrouver Jane était comme retrouver un nouvel élément de son passé, une nouvelle partie d'elle-même qu'elle avait perdu sur la route qui la menait à Port-Réal… Mais ce sentiment allait-elle être de courte durée, bientôt la jeune femme retournerait avec son fiancé dans les terres des Ryswell, et elle ne la reverrait plus avant un long moment.
Le banquet était grandiose. La jeune femme compta bon nombre de compliments pour son ventre arrondi. Tous lui souhaitèrent d'avoir un fils en bonne santé et cela crispait Sansa. Qu'adviendrait-il d'elle si elle venait à avoir une fille ?
Et tandis que les rires emplissaient la salle, Ramsay caressa avec tendresse le ventre de son épouse. Tous deux se fixèrent avec intensité. C'était le moment. Alors, lentement, il se leva et fixa l'assemblé. À peine eut-il fait ce geste que peu à peu, le bruit cessa, tous fixèrent le Gouverneur du Nord, attendant que celui-ci daigne parler. Ce qui ne tarda pas.
« Peuple Nordien. »
Sansa sentit l'angoisse lui lécher la langue tandis qu'elle fixait, assise, son époux. Ramsay se lançait dans un exercice des plus complexe sans une once de peur. Mais la jeune femme savait que celui-ci maîtrisait bien mieux les mots que les armes. Ce discours n'était en rien une difficulté pour lui. Elle était à ses côtés, il n'avait pas à avoir peur.
« Ce soir, je ne vois pas simplement des visages rassemblés pour célébrer l'arrivée d'un futur enfant. Non, je perçois une assemblée d'hommes et de femmes que l'on retient prisonniers, des âmes que l'on soumet à la tyrannie impitoyable de la Reine mère Cersei. »
Tous fronçaient les sourcils. Sansa pu voir du coin de l'œil les Corbois et Cerwyn chuchoter. Il était certes quelque peu risible de voir Ramsay parler de tyrannie, mais quelque chose de fascinant se produisait sous ses yeux.
« Regardez autour de vous, mes frères et sœurs Nordiens. Nous sommes enfermés, enchaînés par les décisions tyranniques qui nous sont imposées. Mais je vous parle ce soir en tant que gardien, en tant que protecteur du Nord. Il faut que nous voyions au-delà des barreaux qui nous retiennent captifs. »
Sansa observait, analysait, son époux magnait les mots avec une telle habilitée qu'elle en restait complètement hébétée. Où avait-il appris cet art du discours ? Pourtant, tous les hommes présents semblaient mitigés face au discours de leur hôte. Ramsay n'allait avoir aucun soutien.
« N'avons-nous pas dans nos veines le sang des hommes libres du Nord ? Nos ancêtres ont foulé cette terre avec fierté, et il est de notre devoir sacré de raviver la flamme de leur héritage. La puissance du Sud ne peut égaler la force qui réside dans nos cœurs Nordiens.
- La mort du Jeune Loup ne t'a pas suffi ! C'est pourtant ton propre père qui l'a tué ! »
Sansa ne sut d'où venait ce cri, mais son instinct la persuadait qu'il venait des Manderly au vu des sourires qui fendaient le visage des hommes de ce côté de l'assemblée.
« Oui, mon père a commis des erreurs, des fautes que le temps ne peut effacer. Mais nous ne sommes pas condamnés à porter le fardeau de ses égarements. Au contraire, nous devons nous lever, forts et déterminés, pour restaurer l'honneur et la liberté du Nord. Robb Stark a montré au monde que le Nord est puissant, que le Nord est indomptable. A nous de conclure ce qu'il a commencé ! »
Personne ne souffla, n'acclama ou ne fit le moindre bruit. Personne. Alors, Sansa se leva, venant se placer à ses côtés. Sa main se lia à la sienne tandis que l'autre vint se placer avec douceur sur son ventre. D'un regard tendre, elle l'encouragea, ce qui sembla balayer le doute de ses yeux acier. Alors, il continua, plus fort, plus violemment encore.
« Cersei Lannister peut penser qu'elle a assujetti le Nord, mais je le dis, ce n'est qu'une illusion. Les fers qui nous entravent aujourd'hui peuvent être brisés. La liberté est à portée de main, à condition que nous soyons prêts à nous battre ! »
Cette fois, des hommes du côté des Ombles et des Karstark se levèrent, d'autre du côté des Forester et Whitehill également. Il commençait à convaincre. Ses mots franchissaient les barrières des Nordiens.
« Ne craignez pas de suivre cette voie, car un jour, que vous le vouliez ou non, Cersei tentera d'écraser notre fierté Nordienne. Elle cherchera à nous arracher notre liberté, mais nous ne la laisserons pas faire. Nous brandirons nos épées, nous lèverons nos boucliers, et nous proclamerons notre indépendance avec une force telle que tout Westeros en tremblera. »
Son regard vint percuter le sien avec force, une fierté impensable y régnait, tandis qu'il prononçait ses derniers mots, tout en la fixant, elle.
« Peuple du Nord, le temps est venu de relever le défi, de nous élever contre la tyrannie qui nous opprime. Ensemble, nous restaurerons la grandeur du Nord, et notre indépendance brillera comme les flammes dans la nuit sombre de la domination. Suivez-moi, et ensemble, nous deviendrons les maîtres de notre destinée ! »
Elle lui esquissa un doux sourire avant de proclamer haut et fort, de sa voix froide et pourtant pleine de conviction :
« Vive le Roi du Nord ! »
Jane se leva à son tour.
« Vive le Roi du Nord ! »
Suivi bien vite de son fiancé, puis des Karstark et des Omble. Peu à peu, tous se levèrent, et tous l'acclamèrent d'une seule et unique voix faisant renaître dans la mémoire des plus anciens, le souvenir d'un Jeune Loup ayant été à cette même place des années auparavant.
« Vive le Roi du Nord ! »
Sansa, elle, contempla son époux avec douceur, une main sur son ventre, l'autre liée à la sienne, elle vit apparaître une lueur qu'elle ne connaissait pas dans ce regard gelé. Une lueur pleine de chaleur.
« Vive le Roi du Nord ! »
1 Harold Ryswell est directement inspiré de Harrold Hardyng du roman de G.R.R Martin.
