Chapitre Vingt-et-Un

Ramsay planta une nouvelle fois son couteau dans la table de bois, la rage envahissant son cœur et son esprit. Il ne faisait plus réellement partie du monde des vivants, laissant éclater sa rage à chaque fois qu'il le pouvait.

Comment pouvait-elle être parti ?

La vie n'avait plus aucun sens, plus aucune saveur. Dans des accès de rages, il se mordait parfois la main si fortement qu'une traînée de sang s'écoulait ensuite le long de sa paume. Il haïssait tout ce qui se trouvait autour de lui, il détruisait tout ce qui était à sa portée.

Comment avait-elle osé le trahir ?!

Sa mâchoire se contractait en spasmes réguliers et douloureux. Il haïssait de tout son être cette chambre qu'ils avaient partagée. Il haïssait son odeur qui avait imprégné les draps. Il haïssait son souvenir qui ne le quittait pas.

Et cela faisait trois jours.

Trois jours

Trois jours qu'il s'enfermait dans sa folie dévastatrice.

Trois jours qu'il n'avait pas quitté sa chambre.

Trois jours qu'il n'avait pas mangé.

Trois jours qu'elle était partie…

Trois jours… qu'il était seul sans elle.

Son poing vint s'abattre dans le miroir de la coiffeuse, brisant celui-ci en morceaux. Sa main, désormais entaillée et sanguinolente lui sembla pourtant insensible. Même la souffrance ne lui donnait plus aucunement l'impression d'être en vie.

Il se recula lentement, constatant de son propre reflet dans le miroir désormais brisé.

Simple reflet de son âme elle-même qui était, sans nul doute, dans le même état.

Avec désespoir, il se laissa tomber au sol, assis, son dos heurtant le mur. Ses mains tremblantes vinrent enserrer son visage, laissant alors une traînée ensanglantée sur ses tempes et ses joues. Il sentit ses yeux le brûler. Et alors que son regard s'embuait, de l'eau se mit à couler sur ses doigts, sur ses joues. Une eau salée qui vint cueillir ses lèvres.

Il pleurait.

Pas une larme passagère, non. Mais des larmes par dizaines dévalèrent ses joues et vinrent s'écraser dans sa barbe, sur ses mains et son menton. Puis, de lourd sanglot secouèrent peu à peu son corps. Tel un enfant, il pleurait.

Et Ramsay pleurait, pour une femme.

Qu'était-il donc advenu de lui ?

D'elles trois, Yvana était la moins chanceuse. Elle le savait, car depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait cessé de perdre aux jeux de chance. Alors quand Marie proposa de faire le jeu de la courte paille, Yvana sut d'avance qu'elle allait perdre. Et sans surprise, cette fois-ci ne dérogea pas à la règle. Annette avait eu la plus longue. Marie la moyenne… Et de toute évidence, Yvana la plus courte. De ce fait, elle était donc celle qui porterait son repas à Lord Bolton.

Ramsay…

Personne ne l'avait, ne serait-ce qu'aperçu ces trois derniers jours et cela était devenu des plus inquiétants. Non pas que le peuple de Winterfell portait le « Roi du Nord » dans son cœur, mais ne pas apercevoir l'Écorché durant trois jours prouvait qu'il était plus touché qu'il ne voulait le dire par la disparition de son épouse. Mais ce qui paniquait réellement Yvana était le fait que Ramsay était incapable de réagir normalement à un événement aussi banal soit-il.

Alors quelles seraient réellement ses réactions face à la trahison de Sansa et la mort de son amante ?

Ces questions hantaient son esprit depuis qu'elle avait tiré cette maudite paille.

Elle avait préparé un panier repas dans lequel elle avait glissé pain, fromage, fruits et terrine. Marie lui avait répété cent fois de déposer le panier sur le secrétaire et fuir sans même se retourner. Annette lui avait proposé avec gentillesse de venir avec elle et le fils du forgeron lui avait même proposé d'y aller à sa place. Mais Yvana n'avait qu'une parole, la paille avec choisit alors, elle accomplirait son destin.

Arrivant devant la porte de la chambre, elle toqua d'abord, mais ne recevant pas de réponse, elle ouvrit celle-ci avec lenteur, angoissant par avance du spectacle qui se trouverait derrière.

La chambre était plongée dans une pénombre totale, le lit était visiblement défait, les draps jonchaient sur le sol et étaient tâchés de sang. Une odeur atroce régnait dans la pièce, mélange de sang, de vin et de transpiration. Seulement des braises brillaient dans la cheminée offrant une lumière faible dans la noirceur de la pièce. Certains meubles tel un tabouret et une petite table étaient cassés en plusieurs morceaux, les chandeliers étaient renversés au sol et tandis qu'elle avançait un peu plus dans la pièce, elle remarqua que le miroir de la coiffeuse était lui aussi brisé en mille morceaux. Ce fut à cet instant qu'elle le vit, dans le reflet du peu de miroirs qu'il restait.

Il était là, recroquevillé sur lui-même, tel un enfant qui voulait disparaître aux yeux de tous. Il tremblait de part en part et elle pouvait clairement l'entendre renifler et sangloter.

Elle ne sut si c'était l'ambiance pittoresque qui régnait dans la pièce bercée par les sanglots de cet homme, ou si c'était le fait qu'elle eut connut Ramsay comme un homme doux et tendre avec son épouse, mais son cœur s'emplit de pitié. Lentement, elle vint poser le panier sur le lit et s'avança dans les ténèbres de la chambre jusqu'à atteindre la masse qui sanglotait.

Ses pieds écrasèrent des morceaux de miroir et tandis que le bruit montrait à Ramsay qu'il n'était désormais plus seul, son corps se tendit et ses sanglots cessèrent. Le silence tomba sur la pièce telle la mort elle-même. Yvana ne recula pas pour autant, arrivant enfin à hauteur du Lord, elle plia ses genoux, dans une position maladroite et peu stable qu'elle voulait maternante. Avec pitié, elle posa l'une de ses mains fines et usées sur l'épaule du Lord et sa voix douce s'éleva dans l'air lourd.

« Lord Bolton, je vous ai amené votre repas… »

Aucune réponse ne se fit entendre, si ce n'était le bruit d'un reniflement.

« … Il faut que vous mangiez, que vous repreniez des forces… »

Elle le sentit légèrement bouger sous sa main légère.

Yvana avait toujours porté Sansa dans son cœur, elle avait été témoin de l'amour naissant entre elle et le Lord, car oui. Elle était de celles qui étaient persuadées que Ramsay aimait Sansa. Et au fond d'elle, la servante espérait que la Lady reviendrait. Elle savait comme sa maîtresse était malheureuse, mais égoïstement, elle espérait qu'elle reviendrait, pour mettre un terme à la folie de son époux.

De toute façon, où pouvait-elle aller ? Elle était seule désormais.

Et tandis que l'espoir et une confiance peut-être trop hâtive vinrent cueillir son cœur, Yvana continua :

« Sansa reviendra bientôt, Lord Bolton. J'en suis certaine. »

Cette fois, le Lord redressa son visage vers elle dans un mouvement si rapide que la servante sursauta. Elle était foudroyée par un regard d'acier, glacial, un regard fou. Ses prunelles étaient si dilatées et ses yeux si rouges, qu'elle crut d'abord qu'il était mort. Mais lorsqu'un sourire malsain étira ses lèvres, plus glaciales encore que le sourire goguenard qu'il esquissait si souvent par le passé, Yvana tenta de reculer, mais sa position instable eut raison d'elle et elle tomba en arrière. Ses paumes de mains se plantant dans les morceaux de miroir, lui arrachant un cri de douleur et d'horreur mélangés.

Ramsay, quant à lui, se leva, la dominant ainsi de toute sa hauteur.

« Qui t'a donné la permission de prononcer son nom ? »

Elle ne répondit rien, marchant à quatre pattes vers la sortie, gémissant à chaque pas, sentant le verre plonger un peu plus dans sa chaire.

« Non… Non… Reviens ici. »

Agrippant sa chevelure blonde, il tira la jeune servante en arrière avant de se diriger vers la porte qu'il ferma à double tour.

« Commençons un nouveau jeu, Yvana. Veux-tu ? »

Les hurlements stridents de la servante emplirent Winterfell, des hurlements glaçants qui firent immédiatement pleurer Annette et glacèrent le sang de Marie.

Édric, quant à lui, cessa son entraînement et tourna son visage vers la fenêtre de la chambre du Lord. Ce hurlement… La nausée s'empara de sa gorge.

Il haïssait cet homme qui était son Roi, et il haïssait chaque instant depuis que Sansa avait quitté Winterfell. Il rêvait de revenir en arrière, de l'empêcher de partir, de la forcer à revenir… Car une fois que l'on croisait le chemin de la fille Stark, on ne voulait plus se séparer d'elle.

Ils avaient rejoint la Baie des Glaces pour brouiller les pistes. Maintenant, qu'ils étaient le plus au Nord possible, ils allaient pouvoir prendre le chemin de l'Est désormais, et avancer ainsi jusqu'à Châteaunoir. Mais alors qu'ils longeaient les plages de glaces, Theon stoppa son cheval, fixant les bateaux de pêcheur qui partait au loin vers les îles aux Ours. Sansa se stoppa alors à son tour, fixant son ami et sauveur.

« Theon ? »

Celui-ci se retourna immédiatement vers la jeune femme, et Sansa comprit à son regard ce que le jeune Greyjoy s'apprêtait à faire. Le cœur gros, elle descendit alors de sa jument, suivit de soin ami. Brienne et Podrick les observèrent sans intervenir pour autant, laissant l'intimité qu'il fallait aux deux jeunes fugitifs.

« Alors, c'est ici que nos chemins se séparent ?

- Sansa…

- Merci. »

D'un geste vif, elle enserra le Greyjoy dans ses bras avec force, respirant à pleins poumons son odeur. Ses yeux s'humidifièrent et une larme vint finalement rouler sur sa joue tandis que son compagnon d'infortune venait enserrer sa taille, plongeant à son tour son visage dans son cou.

« Ne me remercie pas, Sansa.

- Tu m'as sauvé.

- Tu nous as sauvés. »

La jeune femme s'écarta, plantant son regard azure dans ceux grisâtre de Theon.

« Je…

- Sans toi, je serais encore dans le Chenil à subir les pires tortures qui soient. Je ne t'ai pas aidé, alors que j'ai eu mille occasions de le faire. Et je m'en sentirai à jamais coupable.

- Tu ne pouvais rien faire.

- Tu m'as rendu mon humanité. »

Il caressa avec tendresse sa joue, ses doigts meurtris s'imprégnant de la douceur de sa peau.

« Va à Châteaunoir, retrouve Jon. Reprenez Winterfell.

- Et toi ?

- J'ai encore des choses à régler aux îles de fer. Mais je suis certain que nous nous retrouverons.

- Promets-le-moi. »

Tous deux se fixèrent, comme si cette séparation leur arracherait encore un morceau de leur âme déjà brisé.

Comment pouvait-on dire adieu à la seule personne qui avait connu l'enfer avec nous ?

« Je te le promets, Sansa. »

Ils s'étreignirent encore une fois, avant que Theon ne recule et prenne la direction du port, mais la voix de la jeune Lady le stoppa dans sa descente.

« Theon ! Theon attend ! »

Celui-ci se retourna vers elle et s'étonna qu'elle fût déjà à cheval, le fixant avec un sourire des plus doux.

« N'oublie jamais qui tu es, Theon Greyjoy, pupille de Lord Eddard Stark. »

Les larmes lui montèrent aux yeux, et il ne vit pas celles qui roulaient sur les joues de son amie.

« Alors reviens-moi en vie, mon frère. »

Sans un mot de plus, elle fit pivoter Isil et rejoignit Brienne et Podrick sous le regard empli de larmes de Theon.

Il reviendrait vers elle et il la protégerait.

Le froid rongeait sa peau, son corps, son cœur. Enfant du Nord, elle était incapable de résister au froid de celui-ci. Elle sentait le bout de ses doigts gelés tandis que son nez était déjà devenu insensible. L'espace d'un instant, elle ferma les yeux, le sommeil la gagnant peu à peu.

Le froid, allait-il avoir raison d'elle ?

Son front la faisait toujours souffrir ainsi que sa lèvre fendue, et ce, malgré l'onguent que lui avait posé Podrick.

Depuis le départ de Theon, ils avaient cavalé durant trois jours durant à travers les collines du Nord. Theon… Il avait décidé de rejoindre sa maison à lui, de rejoindre les îles de Fer. Et Sansa ne l'en avait pas empêché, comprenant mieux que quiconque cette envie de retrouver sa famille. Mais à quel prix ?

Trois jours qu'elle somnolait sur sa jument, trois jours qu'elle n'avait pas réellement mangé ou bu. Trois jours où le fantôme de Ramsay hantait son esprit. Winterfell était-il à feu et à sang ? Ou bien était-il plongé dans un désespoir assommant ?

Non, Ramsay ne connaissait pas le poids de la peine. Il ne vivait que pour la souffrance.

Sansa soupira, passant maladroitement une main dans ses cheveux. Ses cheveux gras et sales. Elle ne ressemblait plus à une Lady… Sa peau était brunie par la poussière et rougie par le froid. Ses yeux, gonflés par les larmes et asséchés par le vent la brûlait un peu plus chaque jour et tandis que le sommeil gagnait du terrain au fur et à mesure des heures, une silhouette se dessina à l'horizon. Une silhouette grande et majestueuse que Sansa reconnut immédiatement comme un château.

« Châteaunoir… »

Le murmure de Podrick lui donna du baume au cœur, l'espoir réchauffa son corps et tandis qu'ils se rapprochaient de Jon, elle sentit un soulagement immense emplir ses poumons. Le feu regagnait son corps gelé. Ils y étaient, au Nord de Westeros. Au Mur. Ils y étaient, elle avait réussi. Elle était en vie.

« Qui êtes-vous ? »

Deux hommes se tenaient là, en haut de la lourde porte. Ils avaient la voix grave, l'air fatigué et la tête rentrée dans leurs capes d'un noir de jais. Sansa se fit alors la plus droite qu'elle put, se redressant de toute sa hauteur et levant le menton d'un air dédaigneux.

« Je suis Sansa Stark, de Winterfell. Et je viens demander l'aide de mon frère, le Lord Commandant Jon Snow. »

Le rire qui s'échappa de la gorge de l'un d'entre eux la fit frémir de peur. C'était l'un de ces rires gutturaux dont seuls les hommes alcoolisés et aux idées lubriques avaient le secret.

« Sansa Stark est mariée au Bâtard des Bolton ! Le Roi du Nord ! Ça m'étonnerait qu'il ait laissé filer sa femme c'lui là. »

Aussi douloureuses que véridiques, les paroles de l'homme blessèrent Sansa dans son ego. Elle avait fui son époux. Elle avait fui celui qui la malmenait et ces deux idiots se moquaient d'elle.

« Si vous n'ouvrez pas cette porte et que mon frère apprend que vous m'avez laissé mourir de froid, je ne donne pas cher de votre tête à tous les deux. »

Ces paroles étaient aussi froides et tranchantes que des lames de rasoir. L'énervement et l'exaspération teintaient ses paroles et sa voix sonnait étrangement grave, conséquence du manque de communication de ces trois derniers jours. Et tandis que les deux hommes se concertaient à voix basse tout en la fixant, elle continua :

« Croyez-vous votre Lord Commandant incapable de reconnaître sa propre sœur ?! »

Ce fut la phrase qui acheva les deux gardes. L'un souffla dans la corne de brume, l'autre fit basculer le levier. Les portes de Châteaunoir s'ouvrirent, laissant ainsi passer les trois compères.

« Ouvrez les portes ! »

À peine les grands panneaux de bois furent-ils ouverts que Sansa se sentit trembler. Hésiter. Était-il encore temps de revenir en arrière ? Était-elle réellement prête à condamner son époux ? Elle le devait.

Brienne ouvrit la marche, suivit de ses deux compagnons de route. La misère à l'intérieur du fort enserra immédiatement le cœur de Sansa qui fixait chaque gens qu'elle rencontrait. Elle savait que son frère avait fait passer les sauvageons de l'autre côté du mur, elle avait assez entendu Lord Omble ou encore Karstark en parler et s'en plaindre à Ramsay. Mais celui-ci avait toujours balayé ce fait d'un revers de main, plus contrarié par ce qu'il se passait dans le Sud quand dans le Nord.

Et tandis qu'elle contemplait ces hommes et ces femmes habillés de peaux de bêtes, les cheveux sales et l'air miséreux, elle ne ressentit aucune peur. Simplement de la pitié pour ces pauvres gens.

Un homme aux cheveux roux et à la barbe dense les fixa longuement, suivant leurs mouvements des yeux sans pouvoir les lâcher du regard. Sansa sentit son cœur tambouriner plus fort encore dans sa poitrine, l'angoisse venant s'emparer de sa gorge. Que faisait-elle ici ?

Où était Jon ? Pourquoi n'était-il pas encore là ?

Qui était cet homme roux ? Et pourquoi la fixait-il ainsi ?

Allait-elle s'en sortir ? Allait-il la violer ?

Avait-elle simplement fait le bon choix ?

Ses yeux erraient avec affolement autour d'elle à la recherche de son frère. Imitant tout de même ses deux alliés, elle descendit d'Isil, mettant ainsi pied à terre, elle garda tout de même une main posée sur l'encolure de l'animal, comme si ce dernier pouvait le protéger de quiconque tenterait de lui faire du mal. Elle tourna ensuite son regard une nouvelle fois vers le monde qui l'entourait. Tout était sale, miséreux. Elle balaya le paysage de son regard gelé par les épreuves. Et alors qu'elle tournait son visage vers les maisons à sa droite, leurs regards se croisèrent enfin.

Il était là. Appuyé à la balustrade. La contemplant de bas en haut avec incompréhension. Ses cheveux d'ébène étaient attachés en un catogan, son regard, marqué d'une cicatrice traversant son œil droit, s'était également durci... Il semblait sous le choc.

Si le temps pouvait s'arrêter, Sansa était convaincue qu'il l'aurait fait en cet instant. Tout semblait en suspens. Seuls leurs regards, qui s'accrochaient et s'entremêlaient, comptaient réellement.

Combien de fois avait-elle rêvé de ce moment ?

Depuis son départ de Winterfell pour Port-Réal, depuis l'instant même où l'épée, c'était abattu sur la nuque de Ned Stark, elle avait rêvé de cet instant où elle retrouverait un membre de sa famille. Et il était là. Jon était là.

Ils restèrent tous deux paralysés, se fixant tels deux animaux terrorisés. L'avait-il lui-même attendu ? Elle en doutait. Elle n'avait jamais été tendre avec cet enfant illégitime. Et pourtant, en cet instant, elle ne ressentait qu'amour pour celui qui partageait le même sang, mais non son nom. Ce fut Jon qui fit le premier pas, descendant les escaliers de bois sous le regard de ses hommes et des sauvageons, silencieux. Tous regardaient ce spectacle mélancolique d'un frère et d'une sœur se retrouvant, mettant un point final à leur calvaire respectif.

Le loup solitaire meurt, mais la meute survit.

Il s'avança vers elle, d'un pas pressé et sûr de lui. Tel un rêve, tout deux se fixaient, redoutant le moment où ils se réveilleraient seuls, sans l'autre. Chacun dans son enfer respectif où les remords liés à leurs choix viendraient leur arracher des sanglots.

Et tandis que Sansa était toujours incapable de faire le moindre geste, Jon se stoppa, la fixant toujours, le choc, la surprise, l'incompréhension, tout s'entremêlait sur son visage aux traits si doux.

Était-elle si laide à voir ?

Et alors que l'incompréhension régnait toujours dans le regard de Jon, elle brisa la distance restante entre eux. Abandonnant toute contenance, toute bienséance, réalisant enfin où elle se trouvait, qui était devant elle, elle se jeta dans ses bras.

Elle avait réussi. Jon était là. Ils étaient tous deux en vie.

Ses bras saisirent son frère, les larmes roulèrent sur son visage sale et trop pâle. Elle enserrait si fort sa nuque que la souffle de Jon en était devenu plus court, mais la force avec laquelle lui-même l'étreignait lui fit comprendre qu'il n'en avait que faire.

Enserrant sa taille et plongeant son visage dans sa chevelure rousse, Jon perdit pied, se montrant faible devant ses hommes. Il venait de retrouver sa sœur.

Elle décolla du sol, s'abandonnant à de lourds sanglots de soulagement tandis que Jon murmurait à son oreille dans un souffle :

« Je suis là maintenant. »

Alors, calmement, elle s'apaisa. Jon était là, plus rien ne pourrait lui arriver. Elle avait quitté l'enfer.

« Rentrons au chaud, Sansa. Je pense que tu as énormément de choses à me raconter. »

Elle ne répondit rien, se laissant simplement guider par son frère. Ils restèrent ainsi, encore enlacer quelques instants, chacun tiraillé par la peur de se réveiller sans l'autre à ses côtés. Puis, toujours avec une lenteur guidée par l'angoisse que tout ceci soit irréel, ils se dirigèrent en silence dans les appartements du Lord Commandant Snow.

Le monde parut soudainement retrouver un éclat oublié aux yeux de Sansa. La vie s'insuffla à nouveau dans ses poumons et un lourd poids quitta ses épaules. Elle avait la sensation que des chaînes horriblement lourdes venaient de quitter ses épaules et de s'écraser au sol, la laissant libre de monter les marches de bois jusqu'à la chambre de son frère. Et tout en passant la porte, un sourire vint étirer lentement ses lèvres : elle était libre.

Jon ouvrit la porte en bois et tous rentrèrent en silence. La chambre était petite, un lit trônait là, décoré d'ours sculptés. Les murs de pierres laissaient passer le froid et sur ceux-ci trônaient des boucliers ornés des maisons des précédents Lord Commandant. Au pied du lit, se trouvait un coffre duquel dépassait des vêtements de fourrure. Et vers une cheminée crépitante se trouvait deux fauteuils usés.

Sansa se laissa tomber dans l'un d'eux. Le regard perdu dans le vide, elle resta muette tandis que Jon prenait place en face d'elle après avoir échangé avec un homme plus grand et blond qui venait de quitter la pièce.

« Borcas va s'occuper de te trouver une chambre à toi et tes deux amis.

- Je t'en remercie.

- Sansa… »

Elle releva son regard vers lui, elle semblait lasse et épuisée. Non. Elle ne semblait pas. Elle l'était.

« J'ai entendu tant de choses.

- Et tu aimerais savoir si elles sont vraies. »

Jon semblait gêné, mal à l'aise. Et la Lady esquissa un sourire teinté d'aucune émotion. Elle était vide. Malgré ce soulagement qui s'insinuait dans ses veines au fur et à mesure, la joie ne semblait pas revenir. Elle avait trop subi. Alors, elle se releva du fauteuil, marchant quelques pas jusqu'à la fenêtre d'où elle contempla la neige tomber. Comment pouvait-elle raconter ce qui lui était arrivé ? Elle en était incapable. Elle avait la sensation que ne serait qu'avouer la moitié la briserait pour toujours.

« Tu n'es pas obligée.

- Tout ce que tu as pu entendre n'est rien comparé à ce que j'ai subi. »

Jon fronça les sourcils, la douleur se vit dans son regard.

« J'ai été humilié, manipulée, torturée à Port-Réal. Ils m'ont tout pris. Absolument tout. Mon honneur, ma dignité… Ma famille. »

Ses yeux étaient emplis de larmes, et Jon, sans la voir, le sut.

« Et à Winterfell… Ram… Ramsay m'a pris plus encore. Le peu que Joffrey n'avait pas brisé, Ramsay l'a détruit, broyé…

- Sansa…

- Même mon fils… Il me l'a pris. »

Jon avait su pour sa grossesse, il l'avait entendu au détour d'une conversation de ses hommes. Il avait également appris pour sa fausse-couche. Et il ne pouvait nier avoir eu mal pour sa sœur.

« Je te protégerai. »

Les mains de Jon se posèrent sur les épaules de la jeune femme. Elle ne l'avait pas entendu se lever, ni se rapprocher, mais ce simple contact l'aida à se détendre.

« Je vous ai ramené de la soupe ! »

Ser Davos ? Elle ne se souvenait déjà plus du nom de cet homme aux allures d'homme expérimenté…. Mais celui-ci venait de rentrer dans la chambre, deux bols fumants dans les mains.

« Merci, Davos. »

L'homme esquissa un simple sourire à Jon avant de se tourner vers Sansa.

« Je me suis arrangée avec Borcas, je vous ai cédé ma chambre, je dormirai avec les hommes aux dortoirs.

- Il ne fallait pas…

- Je pense qu'il sera plus agréable pour vous de dormir dans la chambre à côté de celle-ci. Et ne vous en fait pas pour moi. »

Ser Davos quitta les lieux sans attendre les remerciements de Sansa. Elle resta encore un instant bouche bée avant de retourner prendre place dans le fauteuil, défaisant sa tresse d'un geste las. Jon lui tendit alors un bol de soupe, remis une bûche dans la cheminée, avant de lui-même prendre place dans un fauteuil, son propre bol dans les mains.

Durant un long moment, un silence, presque gênant, s'installa. Ce fut Sansa qui le brisa d'une voix presque rieuse :

« C'est une bonne soupe ! »

Jon esquissa aussitôt un sourire, presque paternel, tandis que Sansa continuait :

« Tu te souviens des tourtes de Vieille Nan ? »

Il ria aussitôt. Un rire léger qui fit frémir Sansa de bien-être. Depuis quand n'avait-elle pas entendu un rire aussi bienveillant ?

« Aux pois et aux oignons ? »

Elle acquiesça tout en riant à son tour, comme si le simple fait de se souvenir du passé avec son frère et des plats dégoûtant de la vieille Nan, lui ferait oublier le présent atroce dans lequel tous deux se trouvaient. Puis, leurs regards se perdirent peu à peu dans la danse des flammes. Chacun étant gagné peu à peu par la nostalgie d'une enfance perdue il y a de cela bien trop longtemps.

« On n'aurait jamais dû quitter Winterfell. »

La voix de Jon était devenue rauque, la peine gravant ses traits et se reflétant dans son regard sombre. Sansa, quant à elle, vint se perdre dans ses propres souvenirs, ses regrets… Ses remords.

« N'aimerais-tu pas retourner à ce jour-là ? Je voudrais me crier : « Ne pars pas, idiote ! »

- On ne pouvait pas savoir. »

Elle ne répondit rien, elle but deux gorgées de soupe avant de fixer à nouveau les flammes quelques instants. Son esprit était définitivement ailleurs. Puis, soudain, sa voix s'éleva à nouveau dans l'air de la pièce, elle était plus froide, plus triste.

« J'ai passé du temps à penser à mon attitude détestable envers toi. J'aimerais pouvoir tout changer. »

Jon fronça les sourcils d'incompréhension avant de balayer les paroles de sa petite sœur d'un revers de main.

« Nous étions des enfants.

- J'étais horrible avec toi. »

Son regard azur s'était planté dans le sien si sombre. Tous deux se fixèrent longuement de manière solennelle, puis, Jon se mit à rire. Un rire qui voulait dire « J'accepte tes excuses Sansa. ». Un rire qu'elle comprit.

« Tu étais parfois horrible ! J'étais pourtant si plaisant à bouder dans mon coin pendant vos jeux. »

Le souvenir du petit garçon qu'était Jon, assis dans un coin de la pièce, boudant, car Robb ne l'avait pas laissé jouer le chevalier revint en mémoire à Sansa.

« Me pardonnes-tu ? »

Sa voix n'était qu'un murmure, un souffle dans la nuit. Jon posa son regard sombre sur elle, l'espace d'un instant, elle crut revoir son père. Ses traits étaient si proches de ceux d'Eddard, durs, grossiers, mais si beaux à la fois. Il esquissa un sourire tendre tout en secouant la tête.

« Inutile.

- Pardonne-moi ! »

Elle se montra plaintive, elle avait besoin de son pardon, elle avait besoin de cela pour reconstruire une relation saine avec Jon, une relation nouvelle.

« Entendu. Je te pardonne. »

Cette fois, ce fut Sansa qui ria. Un rire clair, mais sans joie.

À quel moment la joie l'eut-elle quittée ?

Elle avait la sensation de porter un masque de gentillesse et de joie. Mais elle n'arrivait pas à le garder. Il se brisait de plus en plus. Au fur et à mesure que son frère se rapprochait d'elle, elle sentait la peine la gagner. Elle voulait pleurer. Pleurer sur son passé, pleurer sur son présent. Pleurer sur son futur proche qui allait s'avérer dévastateur, elle en était certaine.

Qui échappait à Ramsay Bolton ?

Elle esquissa un geste vers Jon, tendant sa main gauche vers lui, et comme s'il lisait dans son esprit, le Lord Commandant lui tendit sa chope que Sansa prit avec un sourire amer, l'amenant directement à sa bouche. Malheureusement pour la jeune femme, l'alcool de la Garde de Nuit ressemblait plus à une mixture qui vous brûlait le palais que ce qu'il le délectait. Elle s'étouffa à moitié avant de grimacer, ce qui provoqua le rire moqueur de Jon.

« Au bout de milliers d'années, la garde devrait savoir brasser de la bière ! »

Elle esquissa un sourire doux, tout en acquiesçant, avant de reprendre un air sérieux. Jon avait quitté son rôle de Lord Commandant, le laissant à un certain Eddison Tallett. Un homme bien, elle en était certaine. Mais où allait-il aller désormais ? Ils n'avaient plus de maison…

« Où iras-tu ? »

Jon la fixa et répondit tout aussitôt.

« Où irons-nous ? »

Ils plantèrent leurs regards l'un dans l'autre. Le cœur de Sansa s'emballa devant l'aveu que s'apprêtait à lui faire Jon Snow.

« Je dois veiller sur toi, Sansa, ou le fantôme de père me tuera. »

Ils esquissèrent chacun un sourire ému et triste au souvenir de leur défunt père. Un instant de silence s'écoula, avant que Sansa ne reprenne, d'une voix douce.

« Où irons-nous ?

- Je ne peux pas rester ici après tout ce qu'il s'est passé. »

Trahi, poignardé, ramené à la vie… Jon avait vécu des événements atroces aussi. Les enfants Stark avaient tous connu un destin tragique. La plupart furent pris par l'Étranger. Sauf eux deux. Ils devaient venger leur famille. Sansa en avait la conviction.

« Un seul endroit est possible, Winterfell. »

Elle venait de prononcer ces mots, dans un murmure pensif. Jon resta d'abord interloqué, avant de répondre à sa sœur avec sarcasme :

« On dit à Ramsay de plier bagage ?

- On le leur reprend. »

Tous deux se fixèrent, Jon pouvait voir dans les yeux de sa sœur un feu brûlant. Elle ressemblait à une louve sur le point d'attaquer. Il considéra alors un instant les paroles de sa sœur, la fixant de toute sa hauteur avant de reprendre :

« Je n'ai pas d'armée.

- Et les sauvageons ? »

Jon secoua la tête.

« Ils ne me servent pas.

- Ils te doivent la vie ! Ils ne seront pas en sécurité si Ramsay garde le Nord !

- Sansa…

- … Winterfell est notre foyer ! Il est à nous. À Arya, à Bran et à Rickon ! Où qu'ils soient si les Dieux seuls savent s'ils sont en vie… Winterfell est à notre famille. On doit se battre pour lui, Jon.

- Je suis fatigué de me battre ! »

Tous deux étaient désormais debout, l'atmosphère qui était teintée de nostalgie jusqu'alors devint soudainement électrique et tendue. Jon fixait sa sœur avec tristesse tandis que celle-ci semblait possédée par la haine.

« Je n'ai fait que cela depuis que je suis parti. J'ai tué des frères de la Garde, des sauvageons, des hommes que j'admirais. J'ai pendu un enfant plus jeune que Bran. Je me suis battu, et j'ai perdu. »

La détresse teinta le regard sombre de Jon, une détresse qu'elle connaissait mieux que quiconque. L'impression d'être un animal sans défense prit au collet, et que peu importe les mouvements qu'il esquissera, il finira par mourir étouffé par cette corde. Cette détresse… Elle l'avait vécu chaque jour de sa vie depuis le décès d'Eddard Stark. Cinq longues années à se débattre. Peut-être plus ?

Combien de temps cela faisait-il maintenant ? Elle n'en savait plus rien. Le temps défilait, le temps était assassin. Et désormais… Ils n'avaient plus de temps. La mort était à leur porte, par sa faute.

Son regard azur était perdu dans les flammes, un air grave rongeait ses traits et Jon fut frappé de plein fouet. Sansa ressemblait tant à Robb. Un tempérament de feu et un esprit digne d'un grand tacticien. Elle semblait refaire le monde dans les flammes, tandis que lui ne rêvait que de paix. Et lorsque la voix de sa sœur trancha l'air, il comprit que la paix n'était pas pour aujourd'hui.

« Si on ne reprend pas le Nord, on ne sera jamais à l'abri, Jon. Je veux que tu m'aides. Mais je le ferai seule, s'il le faut. »

Elle se l'était promis. Plus jamais elle ne laisserait quiconque lui marcher sur les pieds, plus jamais quiconque ne lui dirait quoi faire et comment. Elle reprendrait le Nord, elle reprendrait Winterfell. Quoi qu'il lui en coûte, elle reviendrait chez elle.

Lentement, elle se détourna du feu, et tournant les talons, elle disparut des appartements du Lord Commandant, gagnant les présumés siens.

La porte n'était pas verrouillée, mais la clé était posée sur la table à côté de la porte. Fermant la chambre, elle ne tourna pas la clé, trop distraite par le décor l'entourant. Son regard balaya ensuite la pièce : une cheminée trônait à trois pas du lit. Un tableau représentant les forêts enneigées au-delà du mur trônait au-dessus de celle-ci. Un fauteuil était placé devant la fenêtre, à côté du feu crépitant. Le lit semblait peu confortable et était recouvert de plusieurs peaux de bêtes. Une peau d'ours trônait à ses pieds et une baignoire en bois avait été installé à la hâte dans un coin de la pièce. Elle le voyait, car celle-ci prenait bien trop de place et les meubles semblaient avoir été bougés de manière hâtive et peu réfléchie. Mais l'eau fumante qui se dégageait de celle-ci eut fini de la convaincre. Tirant les rideaux, elle se dirigea ensuite vers la baignoire. D'un geste las, elle laissa tomber la cape blanche qui eut appartenu un jour au limier et défit sa robe, laissant tomber celle-ci sur le sol. Seuls vêtements qu'elle avait emportés, elle avait demandé à Jon de lui trouver des morceaux de tissus, de fourrures, pour pouvoir se confectionner une nouvelle garde-robe temporaire. Et ces hommes avaient déjà accompli ce petit miracle, car du coin de l'œil, la jeune Stark avait remarqué un coffret de bois empli de tissu aux couleurs fades et quelques fourrures propres.

Elle entra dans l'eau brûlante et poussa un râle de douleur tandis que la chaleur agressait les parties de son cops déjà bien gelées. Elle tenta alors de se détendre, mais son cœur se serra peu à peu, tambourinant avec violence dans sa poitrine tandis que deux prunelles acier hantait son souvenir. Sa respiration s'affola, devenant presque ingérable, et une odeur musquée qu'elle ne connaissait que trop bien vint hanter son esprit. Fermant les yeux avec violence, elle se laissa tomber entière dans l'eau brûlante.

Le silence de l'eau l'apaisa peu à peu.

Sous l'eau, elle oubliait. Elle oubliait les coups, les insultes, les viols, les moments malheureux, les moments heureux. Les nuits fiévreuses… Les nuits à s'occuper de Lómion, les nuits à parler de tout… De rien. De leur enfance, de leur souvenir. Ces nuits où ils s'étaient apprivoisés. Elle oubliait chaque instant qu'elle avait vécu avec lui, ou peut-être les revivait-elle tous.

Ses poumons devinrent douloureux, tel un feu se répandant en son être, elle ignora pourtant ces douleurs, agonisant sous l'eau à bout de souffle. Mais elle ne voulait pas remonter, elle ne voulait pas affronter la réalité. La réalité qu'elle ne connaîtrait plus sa voix, son odeur, ses caresses. Elle ne connaîtrait plus jamais rien de lui. Ni le mauvais… Ni le bon. Et malgré le soulagement que cette pensée lui procurait, une part d'elle luttait, réclamant le retour de cet amour malsain.

Quelque part, au fond d'elle, elle souhaitait mourir.

Deux mains vinrent saisir ses épaules et la remontèrent à la surface avec violence, l'air brûla ses poumons, provoquant une douleur effroyable dans sa poitrine. Elle l'apprécia autant qu'elle la détestât. Des sanglots lourds vinrent secouer son corps tandis qu'elle gémissait sans relâche le prénom de celui qu'elle avait épousé. Deux bras vinrent l'enserrer et la sortir de l'eau, l'enveloppant dans un drap sec. Les sanglots redoublèrent plus encore tandis qu'elle s'accrochait avec force aux bras qui la serraient.

Il s'était imprégné d'elle, l'avait marqué au fer rouge. Et tandis qu'elle touchait la liberté du bout des doigts, elle était incapable de la savourée. Ramsay avait marqué sa chaire, son âme, son cœur, et son manque la faisait souffrir avec force.

Jon la souleva et vint la déposer sur le lit, s'allongeant à côté d'elle, il la berça longuement. Sa sœur était brisée, et celui qui avait fait cela paierait. Il en faisait la promesse.

Ramsay prit place sur son trône. La cheminée crépitait, Annette lui servit une coupe de vin d'une main tremblante et en face de lui prit place Lord Omble.

L'enfant qui se tenait à sa droite était venu le prévenir à l'aube que Lord Omble et Karstark étaient arrivés et qu'ils demandaient une audience incessamment.

Le Roi du Nord avait alors pris le temps de se laver et de se raser, reprenant ainsi une certaine contenance. Il ne voulait pas paraître faible, surtout devant ses deux seuls véritables alliés dans le Nord.

Le masque de jovialité qu'il avait revêtit et qui lui collais désormais au visage était presque malaisant. Il semblait redevenu, aussi impassible qu'avant le départ de Sansa. Seuls les cernes qui soulignaient son regard acier trahissaient sa douleur.

Son regard impassible vint se poser sur le chef de la maison Omble face à lui, puis, élevant sa voix rieuse dans la pièce, il entama :

« Les Omble sont connus pour leur loyauté.

- Pour leur loyauté envers les Stark. »

Harald Karstark, homme à la gauche de Ramsay, venait de prendre la parole sans y être invité et venait de cracher son venin telle une vipère du Sud.

« Et vous, Lord Karstark ? Votre famille est parente aux Stark, non ? Mais nous voici, les temps changent. »

Ramsay aimait le répondant de Jon Omble. Et il aimait la rivalité qui régnait entre les deux maisons qui étaient devenues ses plus grandes alliées. Mais il devait les faire taire avant que l'un des deux ne saute à la gorge de l'autre.

Mais plus encore, il avait envie de voir jusqu'où l'homme que l'on surnommait « P'tit-Jon » était prêt à aller pour lui. Il savait que Lord Harald Karstark, qu'il avait choisi comme conseillé, lui était fidèle, quoi qu'en aurait dit Sansa. Mais qu'en était-il de cet homme aussi dangereux que vulgaire ?

« Quand mon père est devenu gouverneur, votre maison l'a rejeté.

- C'était un con. »

Ramsay se tendit légèrement.

« Mon Cher Père…

- … C'était un con, et je ne sais pas pour quelle raison vous l'avez tué. »

Ramsay resta un instant hébété devant la vivacité d'esprit de l'homme en face de lui. Un instant, Sansa effleura son esprit, sa voix de cristal résonnant dans sa tête avec douceur. Comme si, en cet instant, elle s'était penchée pour lui susurrer à l'oreille comme elle l'avait toujours fait :

« Tu es trop fier de toi, tu sous-estimes tes interlocuteurs, tes ennemies. Cela te perdra. »

Encore une fois, elle avait raison. Derrière son air d'idiot bourru, Lord Omble était un homme sournois et intelligent. Et ce fut cette même voix bourrue qui le sorti de sa torpeur, effaçant avec douleur le souvenir de son épouse.

« J'aurais bien aimé tuer le mien, s'il ne s'était pas décidé à mourir seul…

- … Mon père a été tué par nos ennemies. »

Lord Omble se tus, et Ramsay revit l'espace d'un instant le corps de Sansa, tremblant. Elle était la raison du meurtre de Roose Bolton. La haine avait pris le dessus, l'envie de la protéger avait animé sa lame. Tout ça pour qu'elle le trahisse ensuite.

« Que faites-vous à Winterfell, Lord Omble ? »

Il fallait qu'il cesse de penser à elle, elle et sa chevelure rousse, elle et son regard azur. Il fallait qu'il cesse de se torturer l'esprit ou bien, il deviendrait officiellement fou.

« Le bâtard. Jon Snow. Il a laissé de nouveaux sauvageons franchir le Mur. On est plus au Nord que vous autres. On est en première ligne face aux sauvageons. J'aime les affronter, je le fais depuis toujours. Mais on ne peut plus les repousser seuls. »

Le bâtard Jon Snow… Le frère de Sansa. Ramsay savait qu'elle était là-bas, qu'elle était allée le rejoindre. Il l'écorchait lui aussi. Sous ses yeux à elle.

« Vous venez demander notre aide ? »

Son sang bouillonnait au creux de ses veines, il battait dans ses tempes tandis qu'il fixait l'homme en face de lui.

« On doit s'entraider, pour fuir le froid. Ces baiseurs de chèvres iront au Sud. Ils arriveront vite ici. »

P'tit-Jon était convaincant. Mais Ramsay n'eut le temps de répondre, pas même de réfléchir, que déjà, Herald Karstark prit la parole.

« Winterfell peut résister aux sauvageons.

- Mais pas à Jon Snow. Il connaît ce château par cœur. »

Les paroles de Jon Omble frappèrent Ramsay de plein fouet. Il avait raison. Snow avait grandi ici, entre ses murs. Mais plus encore, Sansa était à ses côtés. Elle connaissait chaque recoin du château, chaque défense que Ramsay avait mis en place.

C'est elle qui les avait ordonnées...

Le Lord tourna alors un regard attentif vers l'Omble. Ce qui n'échappa pas à P'tit-Jon. Il avait toute l'attention du Roi du Nord. Et tandis qu'ils se fixaient tous deux dans les yeux, Sansa se pencha à nouveau à son oreille, son spectre caressant du bout des doigts sa joue.

« L'avantage du terrain est non-négligeable. Si tu connais aussi bien ses faiblesses que ses avantages, tu anéantiras n'importe quelles armées. »

Il chassa à nouveau son épouse de son esprit. Jon ne pouvait réduire à néant une armée Nordienne avec des sauvages, c'était impossible. Il anéantirait cet idiot et son armée insignifiante et il torturait Sansa jusqu'à ce qu'elle devienne aussi vide que Schlingue.

« Faites allégeance à ma maison, Lord Omble. Jurez fidélité au Roi du Nord. Et ensemble, nous écraserons le bâtard et ses amis sauvageons. »

- Je ne vous baiserai pas la main.

- Un banneret est censé s'agenouiller.

- Je ne le ferai pas non plus. »

Ramsay ne comprenait plus.

Où voulait donc en venir le Lord de la maison Omble ?

« Comment vous croire si vous refusez la tradition ?

- Votre père respectait la tradition. Il a servi Robb Stark, il l'a appelé « Roi du Nord ». Le jeune loup lui faisait confiance. »

Et son père l'avait trahi et poignardé en plein cœur sans une once de remords.

« Nous sommes donc dans l'impasse.

- Je ne ploierai pas le genou, j'emmerde les serments. Mais j'ai un cadeau. »

Lord Omble se retourna et fit un signe de tête à ses hommes qui rentrèrent avec le cadeau. Dans une parole d'humour, Ramsay intervint :

« C'est une fille ? J'aime les rousses. »

L'espace d'un instant, il se surprit à espérer que ce serait son épouse et Schlingue. Que tous deux avaient été arrêtés par Lord Omble. Si c'était Sansa, il la baiserait, mordrait, fouetterait et mutilerait jusqu'à ce que la jeune femme lui soit si soumise qu'elle ne l'appelle plus que « Maître ».

« Une fille, c'est ça. »

Le rire de Jon Omble était menaçant et sadique à la fois. Et Ramsay aimait ça. Mais tandis que les deux silhouettes apparaissaient devant lui, l'Écorché sut immédiatement qu'il ne s'agissait aucunement des deux fugitifs qu'il recherchait.

« Une fille sauvage… »

Lord Omble enleva le sac de toile sur la tête de la femme qui paraissait complètement désorientée, même si, étrangement, elle semblait reconnaître l'endroit.

« Je les aime sauvage. »

Il aimait les dompter, les détruire.

Sa chevelure brune hirsute, ses sourcils épais et son visage ingrat répugnèrent tout de suite Ramsay qui fixa la deuxième silhouette sans même s'attarder sur la sauvageonne. Il se leva, s'avançant vers les deux prisonniers. La voix de l'Omble s'éleva alors une nouvelle fois dans l'air.

« Et un garçon, bien jeune. Comme Karstark les aimes ! »

Devant l'affront, Harald se leva, mais Jon n'en fit rien. Préférant lever le sac en toile de jute du visage du garçon. Chevelure brune et bouclée, et deux grands yeux bleu saphir qui tranchaient avec sa peau blanche et laiteuse. Ce physique si particulier et à la fois à la limite de la banalité titillait la curiosité de Ramsay. Ses yeux bleus… Il aurait pu les reconnaître entre tous. Mais il devait être sûr.

« Qui est-ce ?

- Rickon Stark. »

Ramsay s'approcha de lui, un air rieur et malsain collé au visage. Même si cette nouvelle le réjouissait au plus haut point, le doute persistait.

« Qu'est-ce qui me le prouve ? »

Lord Omble partit en arrière sous le regard interrogateur de Ramsay. Avait-il déjà prévu cette question ? Certainement.

Un instant passa, où le jeune garçon, affolé, planta son regard inquiet dans les yeux de la sauvageonne qui le regardait avec tendresse. Une tendresse maternelle qui écœura Ramsay. Il avait tant entendu parler de ce petit garçon de cinq ans, à peine, adoré par sa grande sœur qui avait pris plaisir à le materner. À une autre époque, leur rencontre aurait pu être totalement différente. Lord Omble revint vers son Roi, et d'un geste brutal jeta à terre une tête de loup géant, noir, suspendu à un crochet. Le garçon détourna un regard empli de larme tandis que Ramsay la fixait, fasciné.

Il savait, Sansa lui avait raconté.

Un loup pour chaque enfant Stark. Même pour le bâtard.

Vent Gris, Fantôme, Lady, Nymeria, Été et enfin…

« Broussaille. »

Rickon fixa le Roi du Nord avec un regard empli d'incompréhension et de peur. Un sourire presque effrayant étirait les lèvres du Lord Bolton. La roue tournait en sa faveur, il allait la faire payer. Il allait tous les faire payer. Et tandis que son propre regard de glace rencontrait les prunelles apeurées du jeune garçon, sa voix rieuse s'éleva dans l'air glacial de la pièce.

« Bienvenue chez vous, Lord Stark. »