Aomine est satisfait de la petite démonstration qu'il vient de donner avec Kise. Il aime montrer son style et ce qu'il vaut, surtout devant des Américains qui doivent penser que des Japonais comme eux n'ont pas le basket dans le sang. Et puis… Il avait hâte de montrer à Kagami ce dont il est capable. Lui prouver qu'il a encore évolué, qu'il n'avait pas besoin d'un stage spécial pour briller, qu'en restant au Japon il ne s'est pas reposé sur ses acquis. Il a évolué sur ce terrain avec une sorte de rage, une rancœur chevillée à l'estomac parce que…
Parce que Kagami est parti.
Voilà, il a finalement mis le doigt sur ce qui le dérange depuis qu'il a revu son rival. Quand le rouge a quitté le Japon, il ne lui en a pas voulu, il comprenait, il l'a même encouragé. Et pourtant aujourd'hui, il s'aperçoit qu'il n'a pas digéré malgré tout. Il se traite d'idiot, cette réaction lui semble d'une immaturité flagrante, et puis ce n'est pas comme si Kagami lui devait quoi que ce soit, et il n'a rien non plus à lui prouver. Et pourtant, les émotions sont bien là, désagréablement entêtées malgré son désir de les balayer. Heureusement, il n'a pas besoin de s'y attarder puisque l'entraînement reprend, mais Aomine reste pensif, sourcils froncés, agacé que tout le monde semble enthousiaste, comme si sa mauvaise humeur devait déterminer l'ambiance générale.
Il est presque soulagé quand le coup de sifflet signale la fin de l'entraînement. Kise a l'air ravi, et le voilà d'ailleurs qui vient vers lui. Sa main s'abat sur son épaule en une claque amicale qui le fait tressaillir.
« Alors Minecchi, t'en tires une tête… Les entraînements par un ancien de la NBA sont pas à la hauteur des attentes ? » demande-t-il avec un sourire moqueur.
Il grogne, peu disposé à répondre aux provocations du blond, et s'apprête à dégager sa main lorsqu'il croise le regard de Kagami qui attend près de la porte, apparemment dans l'expectative comme s'il voulait lui dire quelque chose. Et le voilà maintenant qui s'avance vers lui… Son cœur s'accélère dans un début de panique totalement inapproprié. Depuis quand il réagit comme ça devant Kagami ?
Sans doute depuis qu'il a découvert qu'il n'a pas été honnête avec lui… et qu'en plus il se sent coupable de ça.
Kise semble percevoir la tension soudaine et libère son épaule, lançant un commentaire approbateur à Kagami sur l'entraînement avant de quitter le gymnase. Qui semble soudain étrangement vide et silencieux, rendant désagréable le crissement des baskets du rouge sur le parquet.
« You're okay ? » demande Kagami, qui a en plus le culot de paraître sincère.
Aomine marque un temps d'arrêt, puis hoche la tête.
« Ouais… Pourquoi ? »
Kagami hésite, dansant d'un pied sur l'autre.
« Eh ben, je sais que… l'anglais c'est pas ton fort. Je me suis dit que t'étais peut-être un peu perdu. »
Aomine ouvre de grands yeux ronds, cette pensée étant à des lieux de ses préoccupations. Et puis, pour qui il se prend Bakagami à supposer qu'il est nul en anglais ?! Certes, il l'est, mais il a quand même bossé cette année !
Kagami fronce les sourcils, sentant sans doute que sa question est mal tombée. Aomine fait un effort :
« Nan… Ça va. Je comprends ce qu'on me dit. Suffisamment en tout cas. »
Les traits du rouge se détendent, mais il continue à le scruter comme s'il cherchait à lire à travers lui. Et soudain, il rougit et cherche ses mots maladroitement :
« Yeah… Sorry. Je voulais juste… Enfin… T'avais pas l'air dans ton assiette. »
Une fois de plus, ça agace Aomine. De quoi il se mêle ? Cependant, il prend sur lui et secoue la tête.
« Ça va. Allez viens, restons pas plantés là. »
Kagami acquiesce et ils s'éloignent en silence. Le rouge est perplexe. Aomine s'est toujours montré plus ou moins agressif, mais il croyait que ça avait changé, que les choses s'étaient calmées entre eux. Qu'il avait peut-être, d'une certaine manière, gagné sa confiance. On dirait pourtant que le brun lui en veut, en tout cas il semble vouloir dresser un mur entre eux. Et même s'il a postulé pour venir ici, et travaillé pour, ça n'a pas l'air de le mettre de bonne humeur. Kagami n'aime pas ça, il a l'impression que c'est sa faute d'une manière ou d'une autre. Mais si Aomine ne veut pas lui parler, il ne va pas l'y forcer. Il a toujours eu horreur de s'imposer aux autres ailleurs que sur un terrain de basket. Alors il se renferme aussi sur lui-même et une fois aux vestiaires, part de son côté pour prendre sa douche.
Kise, qui a observé ce petit manège, arrête la panthère en la prenant par le bras.
« T'as déjà fâché Kagachi ? interroge-t-il en fronçant les sourcils.
— Hein ? J'ai rien fait ! » proteste le brun.
Le blond le scrute d'un air désapprobateur. Il sait comme son ami peut se montrer buté.
« L'ambiance entre vous est si glaciale que j'en ai la chair de poule », insiste Kise, puis il ajoute d'un air de reproche : « C'est pas comme ça que tu traites tes amis d'habitude. »
Aomine sent la moutarde lui monter au nez :
« Et qui te dit que c'est pas lui qui me traite mal ? »
Kise se contente de croiser les bras sur sa poitrine, le regardant droit dans les yeux, et le brun cède du terrain.
« Écoute, je sais pas comment lui parler. C'est bizarre après un an, avoue-t-il finalement.
— Ça a rien de bizarre. C'est toi qui rends les choses bizarres », affirme Kise, inébranlable.
Aomine le fusille du regard, il a l'impression de se faire sermonner et il a horreur de ça. Surtout quand il sait qu'il a tort.
« Et qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? aboie-t-il.
— J'en sais rien, je suis pas ta mère.
— Ah bon ? J'avais l'impression que t'avais oublié ! »
Kise lève les yeux au ciel mais décide d'arrêter les frais et laisse partir la panthère mal léchée. Il ne doute pas qu'Aomine finira par se calmer et alors il ne pourra pas s'empêcher de lui demander conseil l'air de rien. S'il se sent d'humeur charitable, le blond fera même comme s'il n'avait pas parfaitement percé à jour son colocataire, et il ne se moquera pas de lui. Mais seulement s'il est d'humeur charitable.
Quand ils se sont rencontrés, Kise était assez intimidé par Aomine. Disons qu'il l'impressionnait énormément. Mais comme ils n'en étaient qu'aux prémisses des affres de la puberté, les choses étaient plus simples. Ils étaient des gamins enthousiastes qui riaient facilement et enchaînaient les bêtises, sûrs d'eux et de leur avenir. C'est plus tard qu'Aomine av commencé à devenir cette grande gueule arrogante que Kagami a connue. À cette époque, tout avait éclaté dans leur petit groupe. Au lycée, Kise s'était concentré sur sa nouvelle équipe, essayant d'oublier le passé. Mais il avait des regrets, et ça avait été bon de retrouver ses vieux potes dans une atmosphère plus apaisée. Ça avait vraiment été une période heureuse de sa vie, comme s'il avait retrouvé l'insouciance de l'époque du collège. En tout cas, il peut se vanter aujourd'hui de bien connaître Aomine, et ses sautes d'humeur ne l'impressionnent pas. Et comme c'est son ami, même quand il s'obstine comme aujourd'hui, il n'arrive pas vraiment à lui en vouloir. D'autant qu'il est persuadé que ça lui passera. Alors il balaie rapidement l'incident de sa mémoire, et lorsqu'ils prennent le chemin du retour, il bavarde comme d'habitude, ses propos tombant dans l'oreille plus ou moins sourde de la panthère. Mais en rentrant, le blond envoie tout de même un petit message à Kagami :
Kise - 19h21
Excuse Aho, il a toujours été un peu réticent au changement. Laisse-lui le temps de trouver ses repères.
Étonnamment, la réponse ne tarde pas :
Kagami – 19h23
J'ai fait un truc de travers ?
Kise soupire.
Kise – 19h23
Non, t'inquiète.
Kagami range son téléphone dans sa poche, mais ne reprend pas sa manette et contemple son écran de télé qui affiche le menu pause de son jeu. Il ne sait pas si les mots de Kise doivent le rassurer. Il a tout de même l'impression qu'Aomine lui en veut. Et le blond a dû le sentir s'il lui a envoyé ce message. À cette pensée, il sourit un peu. Kise est juste… vraiment gentil. Ce n'est pourtant pas l'impression qu'il lui a fait la première fois qu'il l'a rencontré. Il l'a trouvé imbu de lui-même, comme tous ceux de Teiko d'ailleurs, mais le masque est vite tombé. Kise jouait pour son équipe et prenait cette responsabilité au sérieux, quelque chose que Kagami pouvait comprendre et respecter. Et rapidement, il est tombé sous le charme de ce jeune homme dont les facultés et le physique avantageux en font enrager plus d'un. Mais Kise porte ses atouts avec un naturel désarmant, et Kagami le trouve juste cool.
En tout cas, ce qui est certain, c'est qu'il est plus facile de s'entendre avec lui qu'avec Aomine… Il pousse un soupir résigné et relance son jeu. Kise a raison, il va laisser un peu de temps en brun. Même si le comportement de ce dernier le met définitivement en boule.
Le lendemain, Kagami traverse à grands pas les couloirs de l'université. Il a eu un contretemps ce matin, découvrant avec horreur qu'il avait oublié de lancer sa machine la veille, et il est maintenant pratiquement en retard, ce qui ne manque pas de lui provoquer une poussée d'adrénaline. Alors qu'il évite les étudiants avec souplesse comme s'il jouait des coudes sur un terrain de basket, le casque vissé sur les oreilles diffusant une musique agressive, il repère soudain la silhouette familière d'Aomine plantée au beau milieu d'une intersection aussi bondée qu'un embranchement à Sunset Boulevard. Le brun tourne sur lui-même en regardant alternativement les panneaux d'indication, la mine perplexe. Kagami hausse les sourcils, amusé de voir la panthère en difficulté, il ôte son casque et s'approche.
« Besoin d'un coup de main ? »
Le regard bleu se pose sur lui avec surprise.
« Euh… »
Puis, Aomine semble se rappeler d'avoir l'air à la fois détaché et agacé, et balance avec une moue dégoûtée :
« Tu peux m'expliquer pourquoi on a d'un côté l'amphi A et B et de l'autre le D et le E, et pas le C ?!
— Tu vas au cours de M. Aldritch ? Moi aussi. Suis-moi. »
La panthère grogne son assentiment et lui emboîte le pas à travers la foule.
« Si tu t'étais pas perdu, t'aurais été en avance au cours, remarque Kagami, ne résistant pas à la tentation de le chambrer un peu. T'es malade ?
— Très marrant, Bakagami. C'est juste… je sais jamais combien ça va me mettre de temps d'aller à un endroit à un autre, ici. »
Kagami tourne la tête, et quelque chose dans l'expression déroutée et vaguement inquiète du brun lui rappelle sa propre sensation de désorientation quand il est arrivé au Japon. Il sait ce que c'est de débarquer dans un environnement où tout vous paraît exotique et où l'on doit naviguer sans repère.
« C'est vrai que le campus est immense, mais tu verras, on s'habitue vite. »
Aomine acquiesce en grognant, apparemment pas très convaincu.
Peu de temps après, ils arrivent à l'amphi C, où les derniers étudiants sont en train de s'installer. Ils s'assoient au fond et sortent leurs affaires. Kagami s'embrouille et fait tomber sa trousse, désarçonné par la présence du brun. C'est juste étrange, presque surréaliste, d'être en cours avec Aomine. Il ne s'imaginait pas que ça arriverait un jour, et il réalise que depuis deux jours, tout lui paraît un peu déroutant. Ce n'est pas exactement pour lui déplaire, mais si seulement il pouvait savoir ce que la panthère a en tête… Il lui jette un coup d'œil furtif, et Aomine sort une feuille et un stylo en soupirant, examinant le prof aux cheveux blancs hirsutes avec méfiance.
« Il a une gueule de savant fou, le gars », déclara-t-il, sourcils froncés, comme s'il faisait davantage une constatation qu'une boutade.
Kagami ne peut s'empêcher de rigoler.
« Ouais, un peu… »
Aomine se tourne vers lui et pose son regard opaque, son éclat cobalt luisant sourdement, et Kagami détourne les yeux, gêné sans savoir pourquoi.
« Je savais pas que tu t'intéressais aux poissons », dit le brun.
Kagami ouvre la bouche sans comprendre, puis se rappelle qu'ils suivent un cours de biologie marine. Plus embarrassé encore, il se frotte l'arrière du crâne.
« Oh, bah… Tu sais, fallait choisir des trucs. Comme j'aime la mer… j'me suis dit pourquoi pas.
— Pour que tu puisses reconnaître l'espèce de requin qui va te croquer la jambe quand tu vas faire du surf ? » interroge Aomine, haussant un sourcil.
Kagami cligne des yeux, décontenancé par la question et surtout surpris qu'Aomine se souvienne de son loisir préféré. Devant son silence, les sourcils du brun se lèvent un peu plus.
« Tu sais, les attaques de requin, ça arrive pas si souvent que ça, dit finalement le rouge.
— Hm… De toute façon, ce sera probablement un requin bouledogue, un requin tigre ou un grand blanc, analyse le brun sans le lâcher du regard.
— Euh… ah bon ? hésite Kagami.
— Ouais, après évidemment ça dépend d'où tu vas surfer. J'avoue qu'ici en Californie, j'suis pas sûr. »
Kagami hoche la tête, impressionné.
« Tu t'y connais.
— Les requins, c'est cool », réplique Aomine en haussant les épaules.
Ne sachant pas trop quoi faire de cette déclaration, mais heureux que le brun ne semble plus remonté contre lui, Kagami acquiesce avec un sourire en coin.
« T'es la première personne à me dire ça. »
La remarque semble faire plaisir à Aomine, qui se redresse d'un air satisfait. À cet instant, le prof demande le silence, et les deux jeunes hommes reportent leur attention sur lui, stylo levé, pratiquement studieux.
Kagami n'était pas trop sûr de son choix de cours, mais il est content d'y aller avec Aomine – qui, bien qu'il n'ait rien d'un bon élève, semble pour une fois intéressé par le sujet. Et ça lui fait plaisir, car il éprouve toujours cette impression bizarre d'être un peu responsable de la venue du brun ici, et par extension de son appréciation des cours qu'il suit à l'université. Il se rend compte que c'est ridicule, et pourtant il ne parvient pas tout à fait à se détacher de cette sensation. Au fond, pense-t-il alors que son attention dérive déjà du savant fou pour se centrer sur ses préoccupations du moment, peut-être qu'il se sent un peu coupable d'avoir tissé des liens au Japon pour repartir aussi vite suivre ses propres rêves. Il ne peut pas faire comme si cette période n'avait été qu'un passage dans sa vie, juste une transition. Il était réticent à passer cette année à Tokyo, mais il en est reparti profondément marqué, avec des souvenirs inoubliables, et surtout, regonflé à bloc pour poursuivre son aventure dans le basket. S'il n'avait pas rencontré ces gars, et surtout Aomine, peut-être que sa volonté n'aurait pas été aussi forte. Aomine aimait le basket presque encore plus que lui, et souffrait de son désamour pour ce sport d'une façon qui a fini par le toucher, alors qu'au début, il ne voyait en lui qu'un adversaire à vaincre. Il l'a vu se battre, il a vu son visage changer. Son regard ébahi et étrangement soulagé le jour où il a perdu son match… La douceur qui est venue nuancer la dureté minérale qu'il oppose toujours au reste du monde.
Il sursaute alors que le prof hausse la voix et il cligne des yeux, tiré brusquement de sa rêverie. Il souffle et cherche à reprendre le fil, sous le regard goguenard de son voisin. Il lâche un petit rire nerveux et revient au moment présent. Et heureusement, il se trouve que le cours est plutôt intéressant, Aomine consent même à faire autre chose que de sa vautrer sur sa chaise d'un air cool en attendant que la sonnerie retentisse, et il prend quelques notes. Oubliant son agacement avec lequel il s'est réveillé ce matin, Kagami se détend et l'heure passe rapidement.
Tandis qu'il ramasse ses affaires à la fin du cours, il fait tomber sa trousse une deuxième fois lorsqu'Aomine s'adresse à lui en des mots que son corps comprend apparemment plus vite que son cerveau :
« Tu veux qu'on se retrouve pour déjeuner ? »
Il marque un temps d'arrêt, ramasse sa trousse, puis se tourne vers Aomine, balbutiant quelque chose comme « euh oui d'accord ». La panthère ne semble pas se formaliser de son attitude, après tout, il n'est pas « Bakagami » pour rien, et quitte l'amphi majestueusement, le laissant ramasser le reste de sa dignité avec ses stylos éparpillés.
La matinée est enfin terminée et Aomine s'étire de tout son long, bâillant à s'en décrocher la mâchoire. La vie d'étudiant, c'est définitivement plus fatiguant que la vie de lycéen. Ou alors, c'est parce qu'il est à l'autre bout du monde et que tout semble nouveau ? En tout cas, il est épuisé, et se dit qu'il va falloir se traîner à l'entraînement ce soir.
En sortant de l'amphi, il déambule dans les couloirs et il peine de nouveau à trouver son chemin. Et une nouvelle fois, il repère au loin dans la marée humaine une silhouette familière. Il se sert de la chevelure rougeoyante comme de phare jusqu'à ce qu'il rejoigne l'entrée que le tigre a déjà franchie. Kagami l'attend au pied d'un séquoia qui veille sur la pelouse du haut de son millénaire, indifférent aux drames des vies étudiantes qui se jouent à ses pieds. Ses écouteurs sur les oreilles, le nez levé, il observe les branches du séquoia osciller dans la brise chaude, et Aomine s'en veut presque d'interrompre sa rêverie. Il a soudain l'impression étrange de ne jamais l'avoir vu sous cet angle, posé, plongé dans ses pensées, et c'est un peu comme s'il le surprenait dans un moment intime.
Il laisse tomber son sac, puis sa propre personne, sur l'herbe à côté de Kagami et pour dissiper son malaise, il ôte sans ménagement les écouteurs de son voisin.
« Salut. »
Kagami grogne à cette entrée en matière, puis met sa musique en pause.
« Hey. T'as faim ?
— Ouais… Mais j'adorerais faire une sieste. »
Comme pour appuyer son propos, il s'étend sur l'herbe avec une plainte abattue.
Kagami rigole doucement :
« Tu pourras toujours en faire une après manger. On dort mieux l'estomac plein. »
Aomine ne peut qu'approuver cette déclaration pleine de sagesse, et consent à se relever pour emboîter le pas au tigre dans leur quête de nourriture. Après un bain de foule au self qui n'est pas sans lui rappeler les batailles quotidiennes à la cantine du lycée, ils retournent au calme sous le séquoia pour savourer leurs sandwichs.
Tandis qu'ils se sustentent, ils ne parlent pas, mais cette fois le silence n'est pas gênant, ou « glacial », comme le disait cet abruti de Ryota. De toute façon, ils ont trop faim pour discuter.
Une fois son estomac bien rempli, Aomine se rallonge sur l'herbe, observant les branches se découper sur le ciel bleu. Leurs oscillations hypnotiques ont quelque chose d'apaisant et il se détend, le soleil mouchetant son corps le réchauffe sans que la température soit étouffante. Ses pensées dérivent et il se rappelle sa 'révélation' de la veille, quand il a compris qu'il nourrit encore presque malgré lui une certaine rancœur envers son ancien rival. Il jette un coup d'œil au rouge, qui s'est adossé au tronc, les jambes étendues dans l'herbe, et il s'en veut encore plus, car il a l'intuition que le tigre n'a pas conscience qu'il éprouve quelque chose comme ça. Il fronce les sourcils. Il n'a toujours pas envie d'expliquer. Et puis, de toute façon, ça passera tout seul. Pas vrai ? Ce n'est pas si important que ça, après tout.
Un peu plus loin, Kise traverse le campus en direction de la bibliothèque et aperçoit ses deux amis posés sous le séquoia. Il sourit, content de constater qu'Aomine n'a pas décidé d'ignorer Kagami et passe spontanément du temps avec lui. Cependant, en les observant, tous les deux apparemment plongés chacun dans ses pensées, il a une drôle d'impression. C'est comme regarder deux photos différentes qu'on aurait fusionnées, rapprochant des réalités qui demeurent pourtant des dimensions parallèles. Il n'a jamais vu des personnes aussi proches lutter autant avec le concept d'intimité émotionnelle, et il se dit qu'ils ont peut-être besoin d'un petit coup de pouce du destin. Un rôle qu'il aime incarner de temps à autre, même si Midorima crierait au blasphème. Kise, les horoscopes, il préfère les créer que les lire, de toute façon. Aujourd'hui, par exemple, il s'est prédit une super journée. Et il avait raison ! La preuve, il est de bonne humeur. Se félicitant pour ses prophéties autoréalisatrices, il laisse les fauves à leur méditation et rejoint la bibliothèque d'un bon pas.
