Il y a plus bas un dialogue que j'hésitais beaucoup à mettre puisqu'il apparait pratiquement tel quel ailleurs, mais je l'ai finalement laissé parce qu'il transmet le point de vue d'un autre personnage et qu'il y avait quelques passages que je tenais à garder.

Je poste ceci sous un nouveau titre parce que j'envisage de poursuivre l'histoire de cette OC beaucoup plus loin que je ne le pensais dans l'autre fanfiction où elle apparait.

-Je ne veux pas repartir sans toi.

Ce sourire de Sasha, quand elle la regarde.

-Mais si, lui dit-elle, presque trop heureuse.

-Non, arrête.

-Si! Je vais apprendre à connaitre ma famille, réitère Sasha - est-ce la bonne phrase? Toi, tu rentres chez toi.

-Pas sans toi, répond Essun.

Pas sans toi, elle le dit et elle le pense, et ce n'est pas à prendre à la légère. Mais l'air de sa cousine, sa Sasha, est distant. Est-elle toujours sa Sasha? Elle a les cheveux courts, maintenant, et Essun ne l'a que rarement vue sourire comme ça. Quand elle a appris le nom de son père. Quand elle a vu la Terre pour la première fois. Quand elle a rencontré son oncle et sa fille puis son parrain. Quand elle se retourne pour jeter un regard à l'espace, à ce monde tout bleu au dessus d'elles. Il n'est pas difficile de comprendre ce que choisit Sasha.

-As-tu seulement envisagé de rentrer? lui demande Essun, refusant de reconnaitre la brûlure qui menace de se transformer en larmes d'un moment à l'autre.

-Bien sûr que si, argue Sasha avec une rare absence de conviction qu'elle ne laisse pas transparaitre bien longtemps. Je ne les connaissais même pas, reprend-elle aussitôt, plus fermement, et Essun pourrait la croire. J'espérais juste que…

Que ça fonctionne. Que Kodai père et fille puissent l'aimer, que Sanada accepte même de l'accueillir chez elle. Qu'elle apprécie autant la Terre. Qu'elle s'aperçoive à quel point elle rêvait de cette normalité.

-Je peux rester aussi, offre spontanément Essun.

Ah, voilà donc qui fait vaciller le sourire de Sasha.

-Non, refuse-t-elle en secouant la tête. Il faut qu'au moins une de nous deux rentre à la maison.

-Tu as dit "la maison".

Sasha jette un nouveau regard vers la Terre.

-Tu sais que ce serait plus facile.

-Non. Si je repars, je ne reviendrai jamais et j'ai pris ma décision. Je veux cette vie-là, ajoute Sasha avec un geste de la main vers le haut. Je veux vivre avec la famille de Mamoru, avoir une vie normale et rencontrer des gens qui me regarderont comme une personne normale.

Essun voudrait hurler. Elle voudrait attraper Sasha et pleurer dans ses bras tout ce qu'elle ressent, toute sa colère jusqu'à son amour pour elle, la trainer jusqu'à chez elles de force s'il le faillait et lui prouver que c'est déjà le cas. Mais elle n'en fera rien, elle le sait. Sasha se retourne vers elle pour lui sourire.

-Toi, tu rentres. C'est suffisant.

On dirait un ordre. Alors Essun sourit simplement, sans dire un mot de plus.

Son trajet de retour est très simple. C'est aussi très simple d'en prendre un autre.

C'est sa décision à elle. Elle ne retournera pas sur Gamilas sans Sasha.


Quatre ans pour qu'elle infléchisse. C'est long, quatre ans.

Le code de la porte est le même; elle l'a si souvent fait qu'elle peut entrer même dans l'obscurité.

La chambre de Sasha est toujours pareille, telle qu'elle l'a laissée. Le lit mal fait, la brosse à cheveux oubliée sur la table de chevet. Les livres qu'elle lisait. Les jeux auxquelles elles jouaient. Et la lumière qui s'allume tout d'un coup. Pendant une seconde, autant Yurisha qu'Essun a l'air d'un animal pris devant des phares, puis Yurisha rit.

-Tu avais besoin de rentrer à cette heure?

Puis, plus doucement encore:

-Tu aurais pu demander, tu sais.

-Je ne voulais pas déranger, fait Essun avant de s'excuser.

-Es-tu sérieuse ou te moques-tu de moi? Sais-tu combien de fois tu es venue ici?

-Je dois compter? Ça risque d'être long.

Yurisha sourit en hochant la tête.

-Tu veux venir boire du jus pendant que tu m'expliques pourquoi tu tenais tant à entrer par effraction sans prévenir personne?

-Ce n'était pas… tente Essun, puis elle change d'approche dès qu'elle voit le sourire de Yurisha. Du sucre au milieu de la nuit? Ça n'a pas l'air d'une bonne idée.

-Tu fais bien. Il est imbuvable, il a trop été dilué. Bon, on y va?

C'est tellement bizarre de se retrouver à nouveau ici. Essun jette un coup d'œil par la fenêtre quand Yurisha allume la lampe, vers la noirceur extérieure. Elle n'a jamais été ici à cette heure.

-Alors? fait Yurisha en lui offrant quand même du jus. Avais-tu caché ton journal sous la quatrième latte en entrant du plancher? Elle se détache.

-Je ne tiens pas de journal.

-Pas du tout? C'est dommage.

-J'aurais trop peur que vous tombiez dessus.

-C'est dommage, répète Yurisha avec un grand sourire. Tu aurais pu nous faire confiance. Je peux te jurer que personnellement, j'aurais très soigneusement sélectionné les personnes à qui j'aurais tout raconté.

Essun sourit, un brin trop fatiguée pour rire.

-Je suis sérieuse! J'aurais commencé avec Melda.

-Pourquoi vous n'avez jamais nettoyé sa chambre?

-Au cas où elle revienne, répond spontanément Yurisha.

-Oh, elle n'en a pas l'intention! Elle a été très claire.

-Je sais, admet Yurisha en inclinant la tête. Mais je n'en suis pas encore capable. Ce serait admettre que c'est définitif, et ce n'est pas arrivé.

-Vous pensez que ça arrivera?

-Non.

Essun relève la tête pour la dévisager, surprise, et Yurisha sourit, remuant une cuillère de sirop dans son verre.

-Vous le saviez? Qu'elle partirait?

-Je l'envisageais, reconnaît Yurisha. Je me doutais qu'elle en serait capable. J'espérais qu'elle ne le fasse pas… mais oui, on peut dire que je le savais.

Un silence, pendant lequel Yurisha continue à faire tinter la cuillère contre le rebord du verre.

-Tu ne vas pas aimer ce que je vais dire, reprend-elle, souriant sans vraiment regarder Essun. Je me dis que j'aurais dû le comprendre. Elle était tellement curieuse, tellement avide de tout savoir à propos de sa mère puis de son père. Il n'y a jamais rien eu qui pouvait l'arrêter. Mais… je vous ai regardées grandir, toutes les deux. Et… j'aurais dû m'en douter, oui, mais de vous deux j'ai toujours pensé que c'était toi qui s'échapperait en premier. Que tu choisirais de ne pas revenir de ton service et que tu t'engagerais à la seconde où tu aurais dix-huit ans.

Un dernier tintement.

-J'ai été surprise de te revoir revenir, lui avoue sa tante - sa belle-sœur, il faudra bien un jour qu'elle se rentre dans la tête que Yurisha n'est ni sa mère ni sa tante - avec un sourire légèrement amer, en la regardant enfin. Tout comme j'ai été surprise de voir que vous l'aviez fait toutes les deux en même temps mais pas au même endroit.

-Vous m'en voulez?

-Non, répond Yurisha presque trop nonchalamment. Ni toi ni Sasha n'étiez vraiment mes filles. J'ai toujours eu conscience que je ne pourrais pas retenir aucune de vous deux.

Ça fait bizarrement mal.

-N'empêche… elle a sacrément dû te briser le cœur pour que tu agisses ainsi.

Le changement d'attitude de Yurisha est si brusque qu'Essun ne peut qu'en rire.

-Me briser le cœur? C'est assez vrai. Mais on dirait que vous attendez des aveux, fait-elle observer. Et je n'ai rien à dire.

-Laisse un peu d'espoir à une vieille femme.

-Vous avez quarante-quatre ans. Je sais que c'est triste mais il vous reste encore quelques belles années. Une cinquantaine, environ.

-J'espérais quand même. Ça me plaisait, de vous voir toujours ensemble. Sasha n'a jamais été aussi proche de personne d'autre et de ce que je savais, toi non plus. Ça m'aurait plu.

-De nous voir ensemble?

-Je ne l'ai jamais vue s'intéresser à personne d'autre de son âge que toi et je ne t'ai jamais vue aussi près de personne de ton âge. Et j'ai toujours rêvé de voir l'une de vous quatre mariée ou en couple heureux avec des petits enfants qui courraient partout. …Je vais trop loin? tente Yurisha en voyant son visage. Je me trompe?

-Un peu. Je ne suis pas si éperdument romantique pour ça, de toute manière.

Yurisha feint de rouler des yeux.

-Peu importe le romantisme. Si Sasha aurait dû se marier un jour, tu aurais été une bonne candidate. Ne serait-ce que parce que personne n'aurait pu te remplacer dans sa vie.

-Sauf que ce n'était pas ce qu'elle pensait.

-Tu es soudainement en train de m'expliquer que toi, tu le pensais?

-Non! (La réponse trop brusque fait sourire Yurisha.) J'ai l'impression que je suis en train de rêver. Je ne vois pas d'autre explication à ce qui est en train d'arriver. Est-ce que je me suis endormie dans sa chambre et vous allez me réveiller d'un instant à l'autre?

-Tu es bien là. Coincée dans cette cuisine avec moi.

Elle y prend décidément beaucoup trop de plaisir.

-Tu ne m'as jamais dit, au fait, comment c'était, là-bas.

-Où ça? Sur Galman?

-J'aillais dire peu importe, mais comme c'est ton premier choix, je serais ravie de t'entendre.

Essun hésite.

-C'est différent. Pas autant que Terron, mais différent quand même. Mais je… je m'y sentais bien.

-Comme à la maison? complète Yurisha sans la moindre amertume.

-C'est… c'est tellement semblable, se justifie Essun. La couleur de la lumière est pareille, le ciel a la même teinte. L'air est plus frais… comme sur Terron mais sans qu'il te colle à la peau… et leur langue ressemble tellement à la nôtre.

Yurisha ne cesse de hocher la tête sans l'interrompre et sans jamais cesser de sourire.

-Maintenant que tu m'as dit tout ce que je pouvais vouloir entendre, pouvons-nous passer au moment intéressant, maintenant? Celui où tu rencontres le jeune homme.

Par tous les dieux. Essun aimerait tellement, en ce moment, se réveiller.

-Elisa vous a parlé de ça.

Ou s'être assommée contre un mur. Le mal de tête serait tellement plus agréable que ça.

-Belle-maman a certainement beaucoup parlé de lui.

Il y a du sérieux dans le regard de Yurisha, derrière son ton amusé.

-C'est un futur qui te plairait? Être avec lui? Tu pourrais repartir dès maintenant, si tu voulais. Je n'ai aucun mal à t'imaginer faire ta vie ailleurs sans difficulté.

-Et si je désirais rester? Ça aussi, c'est une option.

Yurisha rit doucement.

-Parce que tu cherches encore ce que tu veux et je sais que tu ne le trouveras pas ici, et que tu le trouveras encore moins dans cette chambre. Mais je ne suis pas là pour te dire ce que tu dois faire. Je dis juste que… Tu peux rester avec le reste de la famille aussi longtemps que tu le pourras si tu penses que ça te rendra heureuse. Tu peux repartir sur Terre et demander à Sasha si elle veut toujours te revoir, si tu penses qu'elle te rendra heureuse.

-Mais vous pensez que je ne serai pas heureuse.

-Oh, non! Je me suis mal exprimée. Je ne peux pas prédire la manière dont tu vivras ni comment tu le vivras. Je peux juste te donner des conseils.

-Alors, quel est ce conseil?

-Fais ce que tu voudras. Fais ce que tu veux vraiment. Tu ne veux pas avoir de regrets.


Faire ce qu'elle veut. Elle veut rester sur Galman, sur ces terres tellement plus vertes, et y installer toute sa famille. Elle veut cette vie-là avec Ablen et avoir une fille, elle aussi. Elle veut y vivre avec Sasha. Elle veut y voir vieillir ses parents et grandir ses nièces.

Elle ne veut pas qu'ils se séparent.

Autant dire qu'elle ne peut pas choisir, comme d'habitude.

-Et toi? demande à tout hasard Essun à la chose en peluche que Sasha lui a offert quand elle avait neuf ans et elle-même huit et qu'elles se sont échangé en garde partagée jusqu'à ce qu'elles grandissent trop pour ça.

C'est un ourson, il parait. Essun n'a aucune idée de qui a bien pu créer des oursons comme jouets pour enfants: elle a brièvement mis les pieds dans la réserve de Kyoto, le temps d'un après-midi, et grâce au guide qui a fait une drôle de tête en l'apercevant elle sait à quelle point les ours sont territoriaux. Il y a une histoire, à propos de celui-là, comme quoi ce serait Starsha qui se le serait procuré au tout début des transactions avec Terron, pour l'offrir à sa fille. Yurisha le prétend, en tout cas, puisque Starsha elle-même n'est pas là pour confirmer l'histoire. Sasha ne l'a pas emporté, donc Essun imagine que sa garde lui revient, maintenant.

-Tu penses que cet ourson va te répondre? demande très sérieusement Melda en surgissant dans le cadre de porte.

Essun ravale de justesse l'horrible "oh non, pas toi" qui lui vient spontanément. Ça ne lui donne pas plus envie de confronter sa sœur, qui balaie la pièce du regard.

-Tu as dormi ici? Personne ne t'a entendue rentrer.

-Je ne voulais pas déranger.

Ça semble tellement absurde, maintenant qu'il fait jour.

-Je peux rester déjeuner avec vous?

Melda étouffe un rire.

-Gul sait que tu es ici…?

-Oui.

C'est un demi-mensonge, Gul lui a posé la question et Essun a prétendu aller chez une amie.

-Elisa, précise-t-elle très vite en voyant l'air renfrogné de Melda, puis: Je leur ai juste dit que je sortais.

-Viens déjeuner, répond Melda sans jamais tout à fait perdre ce sourire-là. Mais il n'y a que des céréales.

Essun se relève du lit, son ourson maintenant au fond de son sac, toujours dans ses vêtements de la veille. Que pourrait-elle dire? S'il te plait, aide-moi, il y a des jours où papa me regarde comme une étrangère? Ma meilleure amie m'a plaquée et il y a cet homme que j'aime beaucoup mais qui vit à l'autre bout du monde qui me demande de le reprendre, est-ce une bonne idée?

Elles sont là toutes les trois, toutes en pyjama, à manger des céréales. Yurisha feint même la surprise en la voyant arriver, mais elle sourit.

-Essun? Bien dormi?

Melda leur jette un regard interrogateur auquel Yurisha répond par un sourire, alors sa sœur hoche la tête une fois et sourit à son tour, et Essun s'invite à leur table sans plus de cérémonie, entre une Aeilia toute heureuse de la voir et une Liria qui l'est aussi, mais plus surprise. Elle mange ses céréales. C'est bon aussi, les céréales.

-Tu es arrivée ce matin? finit par la questionner Aeilia, au détour de la conversation, avec innocence.

-Oui, répond Essun en lui flattant les cheveux.

Très, très tôt ce matin. Mais la réaction d'Aeilia change au moins le mal de place, en riant et en lui tapant la main. Petite choupinette, elle lui avait tellement manqué - elles lui avaient tellement manqué, et Essun ne peut que comprendre qu'elles lui manqueront encore.


Le plus bizarre dans cette journée n'est cependant pas sa discussion/rêve avec Yurisha. C'est quand, après qu'Essun soit sortie, l'ourson bien caché dans son sac et qu'elle se demande où aller maintenant, Abelt Dessler lui-même l'attrape.

-Miss Dietz, la salue-t-il d'un air neutre, le regard légèrement surpris.

-Domel, rectifie-t-elle par réflexe.

-Domel, reprend-il aussitôt avec un intérêt non dissimulé.

-Les deux! Domel-Dietz.

C'est tellement absurde. Essun jette un coup d'œil à Delay, derrière lui. Elle lui adresse un pâle sourire. Essun ne saurait dire si elle s'amuse de la situation ou si elle est juste gênée de la revoir. Elles se sont toutes un peu comportées comme ça en la revoyant, alors qu'avant elle avait l'habitude d'aller s'assoir avec elles et de discuter pendant des heures. Parfois, elles aillaient jusqu'à lui montrer comment lever les poings en protégeant au mieux ses côtes ou à mettre un adversaire au tapis, comme si Essun aurait un jour la chance ou même la capacité de mettre au tapis quelqu'un qui ne se laisserait pas faire en riant.

-Yurisha est partie tout à l'heure, lui apprend-elle, mais je peux la prévenir que vous êtes là.

Ce qui reviendrait à admettre qu'elle tourne en rond depuis une demi-heure dans les environs, mais tant pis. Il fait signe que non, ça va. Puis vient la première demande bizarre.

-Je peux m'assoir?

Elle est littéralement assise par terre. D'accord, il y a deux marches en guise de palier, mais ce n'est pas un banc, il ne manque pas d'espace et ce n'est pas comme s'il avait besoin de son approbation.

-Si vous en êtes capable, tente-t-elle de plaisanter.

Et il le fait vraiment. À juste quelques pas d'elle, sans vraiment la regarder.

Eh bien, s'il est pour l'ignorer, tant mieux. Essun pianote un court instant sur son téléphone tandis que Delay s'éloigne, faisant très mal semblant de s'intéresser au paysage en contrebas. On dirait qu'elle veut leur laisser de l'espace. Essun brûle d'envie de l'attraper par le poignet et de la ramener. Ce serait toujours moins pire.

-Que voulez-vous? demande-t-elle soudain.

Il lui fait face avec un sourire.

-J'espérais avoir le courage de frapper, ou de l'appeler.

-Je peux vous ouvrir, si vous préférez. Ou le faire pour vous.

-Je ne sais pas si ça aiderait. J'ai besoin de parler à Yurisha.

Un silence.

-Je te mets si mal à l'aise que ça?

-Non! C'est juste bizarre de vous voir comme ça.

-Comme ça? relève-t-il avec un sourire.

-Quelqu'un de normal.

Puisqu'il ne parait pas décidé à bouger, Essun se réinstalle plus confortablement, enlevant le sac entre eux, croisant les jambes.

-Et toi, que faisais-tu ici?

-Je venais voir ma famille, répond-elle comme un défi.

Il acquiesce.

-Vous avez l'air proches.

-Autant que possible.

-Pourtant, vous en avez l'air.

Essun tourne très vite la tête vers lui.

-Vous pouvez dire ça si vite?

Ça ne sonne pas autant comme une plaisanterie qu'elle l'espérait.

-C'est un sujet sensible? tente-t-il, probablement en voyant son visage.

-Qu'est-ce que vous faites vraiment ici?

-J'ai rencontré ma fille récemment. ...C'est le moment d'avoir l'air surprise.

Ah, Midelia ou Jakob avait dû le laisser échapper. Essun rit malgré elle. Ce serait tellement le genre de Jakob.

-Et ça a un lien avec Yurisha?

-Pas vraiment, mais je me suis dit que tu aimerais le savoir.

Il laisse passer un instant, les yeux dans le vague.

-Elle m'a toujours dit explicitement que si j'avais besoin d'elle, elle serait là.

-Dame Celestella?

-Non, reprend-il avec une moue qui n'est pas tout à fait un sourire. Je voulais dire Yurisha.

Il détourne brièvement la tête, toujours ce sourire en coin.

-J'ai l'impression d'être le dernier à la connaitre. Celes… Midelia. Je réalise ce qu'elle a construit et je comprends que j'y suis étranger.

-Et vous pensez que Yurisha pourrait y faire quelque chose?

Elle l'a clairement vexé. Juste à voir la manière dont il se redresse, même s'il n'ose toujours pas la regarder.

-Elle m'a promis son aide. Et ce n'est pas quelqu'un à qui je veux tourner le dos.

Il s'arrête. Il n'a jamais eu l'air… aussi fatigué.

-Je serai vieux bientôt. J'ai beaucoup de pots cassés à réparer. Avec Midelia. Avec Yurisha. …Aurais-tu des ciseaux sur toi, par hasard?

Il a besoin de couper un fil. Après un instant de perplexité, Essun lui tend un coupe-ongles qui traine dans le fond de son sac. C'est ridicule mais ça semble vraiment lui faire plaisir.

-Merci, dit-il en lui rendant.

-Vous n'avez pas l'air bien.

Ça lui a échappé, et la fatigue s'accentue sur les traits de Dessler.

-Vous ne voulez vraiment pas aller parler à Yurisha maintenant? Parce que je peux ouvrir. Ou je peux l'appeler.

Il rit simplement. Il pouvait lui aussi.

-Tu es déjà prête à te débarrasser de moi?

C'était dit sur le ton de la plaisanterie, Essun ne put retenir son rire.

-Oui, admit-elle. Honnêtement, oui. Vous n'étiez pas venu pour me voir… si? Et ça fait dix minutes que vous êtes assis sur le palier, c'est déjà la deuxième fois que je propose de vous ouvrir et que vous dites non.

-J'ai saisi l'occasion, répond-il sans plus, le visage affreusement neutre.

-Vous vouliez parler avec moi? s'étonne-t-elle, réellement incrédule.

-Je ne sais pas, mais je pouvais.

-Pourquoi?

Il lui retourne son regard sans détourner la tête, pas même une fois. Il a l'air perplexe, comme si c'était elle qui ne faisait aucun sens.

-Pourquoi pas?

Pourquoi pas, après tout. Ça reste tout de même tellement bizarre.

-Vous vous connaissez depuis longtemps, Celestella et toi? demande-t-il subitement.

C'est encore pire, mais au moins ça ne ressemble pas à un piège. Non, il a l'air vraiment curieux.

-Juste depuis quelques mois, lui apprend-elle. Quand je rentrais de… peu importe.

-Quand tu étais hors de Gamilas.

-Est-ce que Yurisha vous a raconté toute ma vie?

-Je suis capable de comprendre par moi-même.

-Je ne l'ai rencontrée qu'une seule fois, par pur hasard. Ça aurait dû s'arrêter là si son fils n'était pas aussi collant.

-Il est adorable, dit Dessler sur un ton un peu plus pesant.

Et collant, et surexcité comme s'il vivait en permanence sur son nuage de bonheur rose vif shooté au sucre - le nuage et le garçon. Mais adorable va très bien aussi.

-Comme tous les enfants. Si vous cherchez à mieux la connaître, je ne suis pas la mieux placée.

Il penche légèrement la tête vers l'arrière, laissant échapper un soupir très bas.

-Je ne te le demandais pas non plus. Il n'y a qu'elle qui peut le décider.

Et il ne se lève toujours pas. C'est probablement le moment de s'excuser et de s'enfuir, mais trop engagée dans cette discussion surréaliste, Essun ne prend pas la décision raisonnable.

-Vous n'êtes pas vraiment quelqu'un de commun, fait-elle remarquer.

Un sourire légèrement moins fatigué apparaît spontanément sur son visage.

-C'est toujours mieux que ce qu'on a pu me dire mais ça reste un joli euphémisme pour me prendre pour un fou.

Ce n'est pas ce que je voulais dire, s'apprête-t-elle à protester par réflexe mais il l'interrompt en levant la main.

-Ne t'en fais pas, ajouta-t-il avec un sourire, comme si c'était l'évidence même. Tu ne seras pas la dernière et ce n'est même pas comme si tu avais tort.

Il a tout de même l'air… tellement humain, comme ça, à essayer de donner du sens à des banalités, et son air épuisé, presque… fragile. Essun ne sait toujours pas si elle devrait avoir pitié de lui ou pas. S'il mérite même de la compassion. Si elle parle à… à un ancien dictateur qui n'a pas hésité une seconde à essayer d'oblitérer la ville dans laquelle elle se tient ou à un homme qui voit approcher la vieillesse en se rendant compte de tout ce qu'il a perdu.

-Gamilas vous a déjà manqué?

Il penche la tête.

-Ce n'est qu'une planète.

C'est très froid. Et très juste. Il la dévisage un instant, l'air plutôt songeur.

-Peut-être que j'ai des regrets, avance-t-il soudain, comme si "j'ai des regrets" tout court était trop difficile à prononcer. Jamais à propos de Gamilas, cependant, mais à propos de ce que j'ai fait. Mais ce n'est toujours qu'une planète.

Il n'y a pas vraiment d'amertume dans sa voix. De vieilles blessures si Essun y fait attention, mais elles sont toutes fermées maintenant.

-Merci, murmure-t-elle.

Il lui adresse un regard qui se veut agacé mais qui n'y arrive pas.

-Ne me remercie pas. Je ne suis pas un exemple.

Ça marcherait mieux s'il ne riait pas.

-Merci, fait-il quand même.

Et il lui sourit toujours quand elle se lève, décidée à mettre fin à ça. Il y a une curieuse note de respect dans sa manière de la saluer pour lui dire au revoir.

En quelque part, Essun espère quand même que ça aussi, c'était un rêve.