Pour le mariage plus bas, j'ai cherché beaucoup de coutumes dans le monde qui me paraissaient inhabituelles… et apparemment, beaucoup de traditions diverses impliquent de faire des blagues aux mariés.

Ablen l'accueille avec un bouquet de fleurs et un sourire si grand qu'il éclipse tout le reste.

C'est exactement comme si elle n'était jamais partie.


Elle n'escomptait pas vraiment avoir d'enfants. Pas tout de suite, du moins. Mais elle est là, à moitié allongée sur ce fauteuil, avec Ablen à la regarder et la médecin qui lui demande ce qu'elle veut.

-Est-ce un garçon ou une fille? ose demander Essun.

Il y a un instant de flottement, la médecin les observe à tour de rôle, ne sachant trop à qui s'adresser, elle est censée s'adresser directement à la femme et pas au conjoint mais cette femme est gamilon. Essun en rirait. Ça se voit à son accent à la seconde où elle parle, quand elle n'est pas trahie par sa manière de se vêtir ou de se comporter. Ablen dit qu'elle parle comme une très vieille personne, et ce n'est même pas une blague, il lui a montré de très vieux textes miraculeusement préservés du massacre commis par Bolar et Essun n'a eu aucun mal à les lire.

-C'est une fille, admet-elle.

Et soudain Essun n'est plus sûre de rien.


Ça ne plaît pas vraiment. Essun a rencontré sa famille à quelques reprises, elle sait qu'ils la voient comme une étrangère avec qui Ablen perd son temps, au mieux. La promesse d'une fille, c'est différent. Un garçon, ça n'aurait rien changé. Mais une fille, la fille d'Ablen, héritera du nom d'Essun, et savoir que les enfants de leur unique fils auront le nom d'une femme gamilon crée autour de la table des sourires forcés quand Ablen annonce la nouvelle.

Au moins ne disent-ils rien. C'est déjà ça.


Leur bébé naît exactement onze mois après son retour. C'est une fille et ce n'était pas une erreur. Essun préfèrerait se dire que ça n'aurait pas eu d'importance mais si. Les fillettes, du moins les fillettes gamilons, sont plus susceptibles de s'en tirer.

-Survivre à quoi? s'étonne Ablen, tout occupé à bercer la petite.

Il n'a que vingt-deux ans, elle vingt-cinq.

-Il y a beaucoup de maladies qui affectent plus les jeunes enfants que les adultes.

Ablen embrasse le front de la petite.

-Ça n'arrivera pas, prédit-il avec l'assurance de quelqu'un sorti de l'adolescence encore plus récemment qu'elle.

Essun ne fait que sourire.

La lettre qu'elle devait adresser à sa propre famille ne part finalement pas. Elle peine à trouver les mots. Vous avez une petite-fille, tu as une nièce, une cousine? Je viens d'avoir un enfant?

Ils la baptisent officiellement Edith Domel Dietz à son quatrième jour de vie. Essun envoie une lettre aussi brève que possible avant de refermer l'ordinateur.


Il y a une chambre pour le bébé dans leur petit appartement et elle a une fille. Essun a parfois cette drôle de réalisation. Ça reste la vie qu'elle avait imaginée en revenant ici. Juste un peu plus tôt qu'elle ne le croyait.

-Tu as eu des nouvelles de ta famille? lui demande Ablen.

Normalement, c'est à lui de s'installer près de sa famille à elle, ne serait-ce que par souci de simplicité. Même si ça ne fait pas de sens parce qu'il n'en rencontrera probablement jamais, il aime beaucoup s'intéresser à eux.

-De temps à autre, admet-elle.

La dernière ligne l'a rendue perplexe, Liria serait allée vivre sur Terre. Pourquoi faire? Retrouver Sasha? Essun envoie elle-même des messages et des photos dès qu'elle le peut. Des vidéos, parfois, mais seulement par l'intermédiaire de ceux qui rentrent à la maison en en profitant pour se faire un peu d'argent, monnayant la course à ceux qui restent, parce que c'est toujours moins coûteux en énergie que de transférer la vidéo à quelqu'un qui s'engage à l'offrir à la famille que de l'envoyer par le réseau.

-J'aimerais bien les rencontrer, murmure Ablen, comme si ça lui était interdit.

C'est comme ça qu'ils en viennent à prendre la décision de se marier. Edith a deux ans, maintenant. Ma petite fille, se rappelle Essun à chaque fois que la fillette l'appelle maman ou rit de ce rire-là. Elle est blonde, elle aussi, Essun n'y croyait pas trop parce qu'Ablen est très brun mais c'est ainsi. Tout au long de la cérémonie elle est tenue par leur témoin, une cousine d'Ablen qui essaie de ne pas rire à chaque fois qu'Edith donne son avis sans le moindre filtre. Du côté d'Essun il n'y a que des amis. Des collègues, surtout.

-C'est une enfant adorable, affirme Lahina en la rejoignant dans l'autre pièce où Essun s'est brièvement réfugiée pour avoir un peu de calme.

C'est le plus proche qu'Ablen et elle ont pu trouver d'une sœur. L'écrasante majorité des prêtres sont des hommes pour une raison qu'Essun ne s'explique pas tout à fait mais ce sont systématiquement les femmes de la famille qui sont invitées à participer aux cérémonies. Les pères et les frères ne font qu'assister au spectacle. Au moins ne parle-t-elle pas trop en venant s'asseoir. Edith, elle, dort dans les bras de sa tante.

-Je t'ai pris une assiette, dit-elle en déposant un plat sur la table. Ablen est encore à faire des accolades, il devrait arriver à s'enfuir d'une minute à l'autre.

En attendant, Essun profite du silence assourdi en mangeant. Il y a du pain moelleux et des légumes dans de la sauce salée, Essun est presque certaine d'y reconnaître le goût du vin. Elle fait de son mieux pour ne rien laisser échapper sur sa robe. C'est une robe violette à la jupe ample, Essun l'aurait préférée rouge mais elle a déjà suffisamment dû se battre pour qu'elle ne soit pas beige ou jaune. Ablen arrive finalement. Détail curieux, il lui manque sa veste et un de ses souliers.

-Oli s'est enfuie avec la veste, se justifie-t-il, plus à Lahina qu'à Essun. Puis Nima m'a tordu le pied quand je parlais avec mon père. Tu as toujours tes souliers, toi?

Essun relève le bas de sa jupe. Elle a des bottes lacées jusqu'au bas des genoux. Bonne chance à ses nièces pour partir avec.

-J'aurais dû faire ça, regrette Ablen.

Il s'assoit et Lahina lui tend aussitôt Edith, qu'il accepte avec soulagement. Lui aussi a l'air tellement mieux ici, avec leur petite fille, que dehors avec la famille éloignée et les amis des amis.

-Je vous laisse, fait Lahina en se levant.

Elle vole quand même un baiser à la mariée avant de disparaître derrière le rideau, sous le rire d'Ablen. Ça doit être normal. Ça parait tellement normal. Comme si chaque petit geste devait être festif.

-Ce n'est pas comme ça, sur Gamilas? demande Ablen en berçant leur fille.

-Parfois si… mais jamais autant.

Ablen lui adresse un sourire, esquissant un geste pour dégager une de ses mains et la poser sur son bras.

-Tu es ici, maintenant. Tu es de la famille.


Sauf que non, pas vraiment. Pour la famille d'Ablen, elle reste la gamilon. L'étrangère, celle qui a fait l'affront de partir avec leur fils, comme s'il ne vivait pas toujours près d'eux. Celle à cause de qui leur petite-fille parle avec un horrible accent et rêve d'une autre planète.

-Et c'est une erreur? demande Essun en osant confronter ses beaux-parents.

Au moins n'osent-ils pas le lui dire en face.

-C'en était probablement une, affirme plus tard Irnstred, un de ses collègues.

Bien parti pour donner son avis, il ne s'arrête pas à son regard mauvais. Il y a sa fille qui joue dans un coin à une petite table avec une poupée qui monte sur un dinosaure et elle ne se sent vraiment pas de prendre une leçon de morale devant sa petite fille à moitié galman alors qu'elle allait rentrer chez elle et encore moins par un homme qui recommande de ne pas fréquenter les natifs de cette manière-là parce qu'il s'est fait éconduire par trop de femmes galmans.

-Ça ne finira pas bien. Quand ils finiront par nous jeter dehors, tu feras quoi?

Essun s'arrête à contrecœur, agacée de lui donner du crédit.

-De quoi tu parles?

-Oh, arrête. (Il désigne le mur le plus proche.) Ça fait huit ans qu'on est ici et ça fait huit ans qu'ils refusent de laisser le moindre gamilon s'installer en dehors de ces murs.

-J'ai une maison tout à fait normale, l'interrompt Essun.

-Parce que ton mari a signé.

C'est tristement vrai.

-Ils auraient pu nous laisser faire il y a des années. Ils savent autant que nous ce qui se passe sur Gamilas. Mais ils ne le feront jamais, tout simplement parce qu'ils ont la même fierté que nous. Ils pensent que leur race est meilleure.

-Parle pour toi, répond Essun alors qu'elle a envie de hurler "arrête" ou de lui faire avaler le dinosaure qu'Edith a maintenant délaissé juste pour le faire taire.

Il lui adresse un sourire moqueur.

-Pardon de t'avoir dérangé dans ta vie parfaite.

Il s'apprête à la saluer, Essun attrape sa main.

-Si tu dis encore de telles choses devant ma fille, je m'assurerai que tu n'aies jamais d'enfants.

Ça ne l'impressionne pas, mais au moins finit-il enfin par sortir.

Après ça, Essun reste un long moment à serrer sa petite fille dans ses bras.


Ça va. Ça va pour un très long moment. Edith grandit, elle parle bien, maintenant, même si Essun trouve qu'elle parle vraiment comme une galman alors qu'Ablen pense l'inverse. Elle a cinq ans, elle est inscrite à l'école la plus près parce que ses parents espèrent vraiment que ça fonctionnera, pour ne pas la stigmatiser encore plus.

Ça ne fonctionne pas. Essun finit par envoyer Edith à l'école sur place, avec un enseignant gamilon qui a exactement huit enfants à gérer. Edith est la neuvième.

-Ce n'est pas comme ça qu'elle se fera des amis.

-Mais si, tempère Ablen. Elle est plus heureuse là.

Et Ablen a raison, évidemment. Edith n'a peut-être pas d'amie proche, mais ces huit connaissances lui suffisent.

Essun a trente ans, cette année-là. C'est un anniversaire que bizarrement elle n'a pas envie de célébrer.


Elle a un fils, alors qu'Edith a déjà sept ans. Ablen et elle évoquent tout juste la possibilité d'avoir un deuxième enfant et de laisser tomber la contraception pour essayer qu'un matin Essun réalise que ses règles sont en retard depuis presque une semaine. Elle en touche un mot à Ablen qui se propose aussitôt pour tout mettre de côté et s'en occuper. Il n'envisage même pas une seconde que ça puisse ne pas arriver.

-Tu... hésite-t-il soudain, voyant son visage. Tu es d'accord?

-Si, dit-elle, et elle ne sait pas clairement si c'est vrai ou pas.

Ç'aurait dû être une deuxième fille mais ce n'est pas le cas, et quand elle réalise ce qu'elle vient de penser Essun s'en veut.

-Arrête, dit Ablen, très doucement, récupérant un mouchoir pour lui donner avant de venir la serrer dans ses bras. C'est de l'épuisement, tu n'as pas à te reprocher quoi que ce soit.

Il ne s'inquiète même pas pour elle. Essun essaie de se souvenir si elle avait aussi vécu ce post-partum, après Edith. C'est flou. Ça fait déjà… déjà sept ans, dis donc.

-Bordel, murmure Essun.

Ablen ne la regarde même pas de cet air agacé qu'il emploie chaque fois qu'il l'entend jurer - quand il s'en rend compte, c'est à dire une fois sur deux. C'est un homme exceptionnellement calme. Non, il lui adresse un sourire.

-Elle a tellement grandi.

Il jette un regard sur le berceau du tout petit garçon. Edith est gardé par ses grands-parents jusqu'à ce que ses parents demandent à la récupérer, elle n'est venue voir son petit frère qu'une seule fois. Leur fils dort, Essun ne l'a pas encore beaucoup entendu pleurer.

-Comment voudrais-tu l'appeler?

Il hésite un instant.

-J'avais pensé à Weren.

-On dirait un prénom féminin.

-Mais non! Ça lui portera chance.

-Tu l'as décidé, donc.

Ablen prend un air coupable.

-Ça me plairait, admet-il en tendant un doigt vers le bébé.

Weren. Weren Domel-Dietz.

Ça lui portera chance, tiens.

Il y a des photos de Weren et d'Edith qui partent avec le prochain à retourner sur Gamilas.


Le message arrive quand Weren a huit mois et Edith huit ans, maintenant. Sur Galman ils sont au deuxième siècle du douzième millénaire; sur Gamilas, ils sont en 1148; sur Terre, ils sont en 2232. À Kyoto, dans son petit appartement, Kodai Sasha reçoit l'annonce en pleine journée; alors qu'elle s'apprête à aller se coucher dans la maison qu'elle s'est achetée deux ans plus tôt à Reykjavik, Liria de Gamilas est réveillée par une alarme sur son ordinateur et par les appels paniqués de sa cousine. Au sein de la dernière ville encore debout d'Iscandar, Aeilia de Gamilas observe avec ses mères le monde où elle a grandi terminer sa vie dans un éclat de lumière dans le ciel. À Seredit, là où vit Essun, c'est encore le matin. Seule Edith est réveillée, elle se décide à se lever en entendant la sonnerie. On dirait un message automatique, une voix d'homme qui s'exprime en gamilon, un peu hachée de parasites vu tous les satellites par lesquels il a passé. À tous les gamilons dans l'univers… La planète Gamilas est partie. Je répète… Notre maison… Gamilas est partie. Une minute plus tard, Edith entre dans la chambre de ses parents, le téléphone d'Essun dans la main, pour tapoter sur l'épaule de maman.

-Maman, dit-elle en insistant un peu.

Encore ignorante, Essun aurait préféré rester cinq minutes de plus dans les bras d'Ablen. Elle a dû se lever une fois cette nuit pour Weren parce qu'Ablen était trop mort et il ne lui reste qu'une demi-heure avant d'aller travailler.

-Mmm... Edi, que fais-tu déjà debout?

-C'est pour toi, insiste sa fille.

Essun se retourne pour la regarder, à peine réveillée. Edith a l'air fébrile, toujours en pyjama, aussi bien coiffée que si elle avait couru toute la nuit. Elle a le visage mince, tout comme elle, et les cheveux à peine plus foncés, mais la ressemblance n'est pas énorme. Elle ressemble à une petite Ablen, parait-il, avec ses yeux verts et son teint plus sombre que celui de sa mère. Essun se reconnait tout de même en elle, parfois.

-C'est important?

Edith se mordille la lèvre, le regard pensif, et merde, je ne suis quand même pas si sévère?

-Je pense.

Essun se lève, attrape le téléphone et sa fille de l'autre bras, assoyant Edith sur ses genoux.

Dix minutes et tout autant de réécoutes désespérées plus tard, elle a le visage tout blanc.


Elle débarque à l'ambassade en panique, traînant Edith par la main. Ablen est avec Weren, il a ordre de n'ouvrir à personne, et tant pis si Essun semble avoir passé la nuit accrochée à une corde à linge, tout le monde est dans le même état. Le nœud d'anxiété dans la poitrine d'Essun s'accentue. Elle interpelle le premier venu.

-C'est vrai?

Ce serait l'erreur la plus déplorable qui soit mais ça pourrait toujours être un scénario catastrophe simulé par erreur. Mais l'homme lui adresse un regard peiné et horrifié à la fois avant de faire non de la tête.

Il faut une demi-journée avant que la seconde nouvelle ne tombe. Une demi-journée de réactions paniquées et désespérées, une vague réalisation du statu quo parce qu'ils sont en vie mais pas forcément leurs familles. La liste des survivants recensés est encore si courte. Essun passe l'avant-midi dans son bureau avec Edith à la consulter en permanence, Ablen au téléphone. Elles dinent d'un repas horrible trouvé dans une distributrice qu'Edith mange quand même mais qu'Essun finit par jeter parce qu'elle n'a pas vraiment faim. Essun a honte de se l'avouer, aussi, à contrario, mais sur le coup elle n'a aucun remords à envoyer message après message sur la ligne la plus rapide avec le prix qui va avec. Quand Elisa répond que Gul et elle vont bien, Essun se surprend à respirer à nouveau.

Melda et Yurisha vont bien, ajoute sa mère. Elles sont sur Iscandar avec Aeilia. Essun soupire et se renverse sur le dossier de sa chaise.

-Ça va, dit-elle à sa fille, littéralement comme si elle sortait la tête de l'eau, un rire perçant sa voix, et elle attire Edith contre elle. Ça ira.

Puis arrive la convocation d'urgence, celle qui annonce que toutes leurs installations sur place ferment. Essun écoute, Edith serrée contre elle, sans vraiment comprendre tout de suite.

-Pour aller où? demande quelqu'un, et il y a un grand silence embarrassé, parce qu'il n'y a pas vraiment de réponse à cette question.

Galman ne leur propose pas de terre d'accueil pour la même raison qu'il les chasse, officiellement pour ne pas voir débarquer ici des vagues de réfugiés sans la moindre préparation, et leur tenir tête reviendrait probablement à déclencher une guerre, ce qui est hors de question - que Galman finisse par changer d'avis est toujours possible mais pas après un conflit armé. Les autres options sont limitées mais il y en a. Il y a la possibilité d'aller voir sur Iscandar où il y a la présence confirmée de survivants s'il y a assez de terres émergées, contre l'avis de la reine Starsha mais avec l'appui de la reine Yurisha. Ou de tenter leur chance avec des mondes comme Delheid ou Yagil souvent déjà bien suffisamment peuplés. Ou d'essayer de mendier à Terron de l'espace dans leur système solaire. Essun comprend que toutes ces solutions ont déjà été envisagées par le gouvernement et qu'il n'y en a pas une qui soit meilleure que les autres.

Ça y est, ils sont tous sans maison, maintenant.

-Comment cela a-t-il pu arriver? veut savoir quelqu'un.

-Oui! Il nous restait des dizaines d'années! Au moins vingt ou trente ans.

Mais il n'y a pas de réponse à ça non plus, pas encore. Les informations qu'ils possèdent sont tellement fragmentaires. Tous ceux ici n'apprendront que plus tard ce qu'est Dezarium, comment Gamilas est finalement tombée en moins de deux heures et pas en deux décennies d'une manière à laquelle personne n'a pu s'attendre. De son côté, Essun ne pense pas encore à ça. Elle serre la main d'Edith dans la sienne, c'est tout ce qui la rattache à la réalité, ça et le petit message d'Elisa nous allons bien, et soudain elle croise dans la foule le regard d'un ami d'une connaissance d'un ami et ça lui revient, il vit en couple avec une galman depuis plusieurs années, ils ont eux aussi un enfant ensemble. Quand elle se prend à lever la main pour rappeler ce fait, la pauvre officier qui essaie de calmer tout le monde a un regard dépité,

il y a un silence, le temps de vérifier,

et puis elle s'excuse.


L'idée de partir sans Ablen oblige Essun à ravaler un hurlement. N'est-ce pas pour ça qu'elle a accepté de l'épouser? Qu'elle s'est pliée à cette cérémonie qui a fait bien plus plaisir à Ablen qu'à elle, qu'elle a accepté le contrat? Pour que rien ni personne ne puisse jamais nier leur relation?

Elle relativise comme elle peut, juste après. Leur séparation maintenant ne veut pas dire qu'ils seront séparés pour toujours. Tous les temps de crise ont une fin. Et puis elle se rend compte qu'elle tient toujours la main d'Edith.

-Viens, lui glisse-t-elle à l'oreille. Allons rejoindre papa.

C'est toujours main dans la main qu'elles sortent de la salle bondée. L'avouer à Ablen, même avec toutes les pincettes possibles, reste horrible. Pas foncièrement parce qu'il le prend mal - il sort aussitôt de sous le lit la valise qu'elle avait en arrivant et la sienne, celle qu'il a acheté pour partir en vacances quand Edith avait tout juste trois ans. Parce que ça ressemble à un adieu, d'une manière ou d'une autre, parce qu'Essun réalise bien que s'il part avec elle, c'est dans l'illégalité et qu'il abandonnerait tout, ses parents, sa cousine qu'il voit comme une sœur, ses amis, sans même savoir s'il pourra revenir un jour.

-Arrête, dit-elle donc en retenant sa main. Ce n'est même pas définitif.

Il lui jette un regard dubitatif.

-Tu n'en sais rien.

-Nous ne sommes même pas en guerre, Ablen…

Pas avec vous! Essun lui reprend la valise et il cède, visiblement à contrecœur.

-Je ne veux pas que tu fasses ça.

-Moi, je veux le faire.

-Tu vas te créer des problèmes.

-Je sais. Mais si tu pars je pars avec toi.

Il n'y a pas l'ombre d'un sourire sur son visage, pas la moindre plaisanterie. Pas le moindre regret non plus. Essun en pleure. Elle est certaine que c'est stupide, qu'Ablen le paiera forcément plus tard, mais pour l'instant il est là, tellement sérieux, à essuyer ses larmes et à la réconforter comme si c'était elle qui s'apprêtait à faire la plus grande bêtise de sa vie. Il y croit vraiment. Et c'est assez pour l'instant, tandis qu'ils doivent faire des choix, empaqueter une partie de leur vie ici dans le délai qu'il leur reste, laisser le reste ici en essayant de ne pas le regretter.

Ablen y croit toujours, même au dernier regard qu'il porte sur la terre au loin. C'est mieux que ce qu'Essun aurait pu espérer.