Bonjour !
Je reviens aujourd'hui avec un petit OS écrit en deux jours à peine qui porte sur le manga l'Ère des cristaux ! Oui, bon désolé, ce n'est pas l'OS ski Haikyuu— bien qu'il soit terminé, mais il faut que je le corrige et j'en ai pour un petit moment je pense, c'est un OS assez long, oups. Pour donner un peu de contexte à ce qui va suivre, j'ai un partiel demain et pendant ma semaine de révision, j'ai profité de mon temps libre pour regarder l'animé l'Ère des cristaux. Je l'ai binge-watch en une journée et j'ai tellement accroché avec l'histoire que je suis allé dévorer le manga en deux jours. J'aurais beaucoup de mal à décrire les sentiments que m'a procuré la lecture de l'Ère des cristaux — je n'en sors clairement pas indemne, ça c'est certain. C'est une oeuvre d'une grande profondeur et d'une très grande finesse, je trouve. La fin m'a beaucoup touché et je pense sincèrement que je ne l'oublierai pas de si peu.
Enfin bref, cet OS est donc clairement un coping mechanism de ma part, comme à chaque fois que je termine une histoire qui me touche. C'est très Phos-centered et globalement très narratif. Peu de dialogues, néanmoins beaucoup d'angst. Si jamais vous voulez quelques musiques pour accompagner votre lecture, je vous partage quelques sons que j'ai beaucoup écoutés en écrivant cet OS : Busy de Sharktank, Am I Even Real de Leyya, Gun to my head de LEILA, Ikarus (I Feel a Change) de Hearts Hearts, Judas Effect de Vestron Vulture et enfin, Queen of the Waves de Little Element (j'aime trop trop ce son purée). Ah et aussi, énormément de Mitski !
Also, gros spoiler warning manga et animé confondus. Je fais carrément référence à la fin, donc si vous n'avez pas lu le manga, je vous déconseille cet OS.
Bonne lecture !
Lorsqu'il était petit, Phos s'était cassé le bras. Une brisure nette contre laquelle le soleil à son zénith était venu se blottir. Ses rayons avaient ricoché avec force, projetant sur le sable blanc des éclats vert et turquoise. Il ne se souvenait plus très bien de la douleur. En revanche, il pouvait encore apercevoir sous ses paupières les couleurs de son corps étalées là, au beau milieu de la plage. Le souffle court, la tête disloquée, il s'était accroupi pour ramasser les cristaux éparpillés. Alors qu'il avait entamé ce geste, les lueurs de sa blessure avaient ondulé autour de lui. La lumière venait se heurter sous un autre angle et les formes, projetées sur la dune, se métamorphosaient à chacun de ses mouvements. Bien vite, il oublia son avant-bras fiché dans le sable humide, recevant les baisers de l'écume. Il se mit à danser sous l'astre brûlant, les yeux braqués sur la moindre matière qui se trouvait teintée de ses couleurs.
— Phos !
Il ne se rappelait plus qui l'avait appelé ce jour-là. Il aimait se dire que c'était Cinabre, mais il n'en était plus si sûr. Une main délicate avait ramassé ses doigts dispersés et le reste de ce qui avait été brisé. Tout ce bric-à-brac épars avait manqué de se faire emporter par une vague. Lorsque Phos avait entendu les reproches, il avait tout de suite mimé la peur et la confusion.
Mais la vérité, c'est qu'il s'était lui-même tranché le bras. Si Cinabre, Jade ou Rutile, peu importe qui était-ce au fond, avait été plus attentif, il aurait remarqué les pierres précieuses minuscules incrustées dans la roche.
De toute façon, il ne s'en souciait plus. C'était tellement loin que Phos était bien incapable de s'imaginer le bruit qu'avait fait son corps lorsqu'il s'était fracassé contre la pierre. Aujourd'hui, il ne pouvait que faire fondre l'or entre ses doigts et cela n'avait rien d'une métaphore.
Durant son premier hiver, Phos avait été déçu de n'avoir que ses jambes brisées — il aurait voulu que ce soit son corps tout entier que l'on éparpille, que ses cristaux deviennent robustes et que jamais ils ne se rompent. Être de l'ivoire, voilà ce qu'il aurait souhaité. Pour peu que cela ait du sens pour lui — il ignorait quel était ce mot qui venait de naître contre ses lèvres, il lui semblait que c'était un savoir d'un autre temps, si éloigné de lui qu'il en devenait archaïque.
Il n'aimait pas se souvenir de tout cela. S'il y pensait trop, il était obligé de délier le fil, d'aller en avant, suivre le cours logique du temps. Et alors Antar se brisait en mille morceaux, sourire aux lèvres et pluie d'argent. Pendant un instant, Phos avait cru que des poussières d'étoiles étaient venues embrasser son visage. Il n'était resté que quelques cristaux d'Antar coincés dans ses cheveux ; la cage dorée, sa cage, comme une frontière infranchissable, un rempart aussi haut que le ciel qui transperçait les lunes.
Plutôt que d'aller trop loin, d'accélérer si vite la cadence de sa vie, Phos préférait ralentir le rythme. Il étreignait chaque seconde pendant des heures, comptait ses souffles enfin apaisés jusqu'à deux-mille-huit-cents et une fois cela fait, il appréciait la seconde suivante.
Ce jour-là, il enchaîne plusieurs images. Il déroge à sa règle, mais il repasse les mêmes moments encore et encore jusqu'à ce que le jour tombe. Il a décidé d'arrêter ce manège dans six aurores.
Phos s'allonge dans l'herbe, observe le ciel bleu sans crainte. Il n'y aura plus jamais d'assauts sous le soleil. Les Séléniens étaient partis, retournés au néant comme tous ceux qu'il avait connus. Plus aucun de ses amis ne mourra, leurs joyaux transformés en cendre grisâtre — l'âme des lunes. Il n'y avait plus personne ; la Terre silencieuse. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas entendu un rire ou un éclat de voix. Phos commençait à oublier le son de ceux qu'il avait aimés. Il ne se rappelait plus les octaves et les mélodies qu'ils chantaient tandis qu'il observait les méduses dériver sous l'eau.
Quelques nuages passent au-dessus de lui. L'azur et la mer se ressemblent, la barcarolle des vagues monte à ses oreilles. Sa conscience cesse de rêvasser, il attrape à pleine main ses pensées. Un papillon jaune vient se poser dans sa paume, les hautes herbes dansent au rythme du vent. Il ferme les yeux.
C'est à nouveau l'hiver. Phos n'a pas tout à fait terminé sa métamorphose — à vrai dire, il n'est qu'au début du chemin, le sentier demeure familier. Tout avait filé si vite. Il y avait eu un temple, mais il l'avait détruit. Parfois, il arrivait que les raisons de son acte s'évaporent dans l'air.
Il est encore jeune. Ses jambes trépignent et l'empêchent de trouver le sommeil. Antar dort, ou plutôt, somnole. Il est avachi contre une colonne de l'école, la tête penchée en avant — elle rebondit de temps à autre. Phos contemple les paysages et le drap blanc qui a recouvert la terre. C'est son premier hiver et le dernier, même s'il y en aura d'autres, tout ne sera plus jamais pareil, quelque chose avait été brisé cette année-là, un talisman que le temps ne pourra reconstruire. La neige s'écoule doucement depuis le ciel, des flocons ronds et massifs. Il est assis sur un banc en pierre, à peine protégé par la lourde bâtisse dans laquelle il est né. Phos tend sa main vers l'extérieur. Le froid lui semble plus dur, mais cela est absurde : il n'y a jamais eu de fenêtres à l'école. Les courants d'air glacés s'y engouffraient tout autant que la chaleur de l'été.
Pendant un instant, il a peur que la température le brise, fende ses os trop tendres. Les phalanges hésitantes, il laisse malgré tout sa paume tournée vers les lunes, dissimulées sous d'épais nuages. Rien ne se passe. Il n'éclate pas en millier de morceaux, et la neige finit par fondre entre ses doigts.
Il lâche un soupir avant de croiser ses jambes. Phos attendait que le sommeil vienne, mais au fond de lui, il savait que cela n'arriverait pas. Une partie de lui s'en réjouissait, et une autre, informe, déstabilisait sa conscience, l'emplissait de doutes et de craintes. Phos voulait changer : il souhaitait devenir fort, protéger les siens, arrêter la tristesse et leurs os broyés, à jamais perdus. Enfin, ça, c'était ce qu'il racontait. Il y avait autre chose, un secret de son être que lui-même ne percevait pas. Un sentiment indescriptible qui le consumait de l'intérieur, une fougue née d'une intuition vitale : il sentait les regards sur lui et ça lui faisait tout drôle, ses jambes rapides, encore plus fulgurantes que celles de Jaune, la vitesse le prend de court et voilà qu'il entend ses compagnons s'exclamer. Leurs grands yeux et leurs gestes confus traduisent quelque chose, un étonnement qui retourne le cœur de Phos, le plaisir ardent. La joie d'être reconnu, de se savoir plus fort. L'orgueil d'un cristal si fragile enfin contenté.
La neige a arrêté de fondre dans sa paume, si bien qu'elle s'amoncelle juste là, au creux de sa main. Phos avait fait une promesse à Cinabre, puis l'avait oubliée. C'était ce qu'il aurait voulu se dire, avoir la mémoire qui se perd, un peu comme celle de Jaune, le visage des siens qui se dissipent dans le blizzard.
L'eau du bassin est gelée. Au fond, les méduses luisent dans la pénombre.
Oui, Phos aurait aimé ne plus se rappeler Cinabre. Mais dès que ses paupières se fermaient, c'était ses cheveux rouges et son air dur qui se dessinaient. C'était ses jambes élancées et son visage ovale, ses mains qui venaient agripper ses bras, les joues roses et le regard fuyant quand la vérité s'échappait de ses lèvres. C'était l'envie de le toucher, de sentir ses-
— Tu devrais essayer de dormir un peu, tu sais.
Phos lâche un cri avant de se retourner brusquement vers son ami.
— Antar, ne fais plus jamais ça ! le réprimande-t-il à voix basse. Tu veux que je réveille tout le monde ou quoi ?
Ce dernier hausse les épaules, indifférent.
— Bah, ils hibernent. Je doute que ta voix fluette puisse les sortir de leurs rêves.
Phos ne peut retenir une moue boudeuse. Antar a un sourire très léger, presque imperceptible, mais Phos le connaissait assez pour savoir ce que voulait dire les fossettes qui venaient creuser son cristal. Il attend que son ami ajoute quelque chose, mais il ne dit rien. À la place, il s'installe à côté de lui, laisse son regard voguer sur l'eau gelée du bassin.
— Je t'ai réveillé ? finit par lui demande Phos, incapable de supporter le silence.
Antar secoue la tête.
— Du tout.
Phos sent que quelque chose ne va pas. Il scrute un peu plus le visage d'Antar, plonge dans ses yeux à la recherche de réponses. Son ami ne détourne pas le regard. Il y a une forme indicible qui danse dans ses pupilles. Phos est bien incapable de dire si c'est de la peur ou de l'acharnement, un peu des deux sans doute, il croit y voir de l'amour aussi, mais il passe à côté de l'essentiel, il le sent. Il s'entête dans son observation, Antar frotte ses paupières encore lourdes, son corps a la langueur du sommeil. Et puis, il lance un regard discret à Phos, tandis que ses doigts tapotent la pierre. Le rythme est capricieux, il en change sans cesse la vitesse, très lent et soudain trop rapide, sa main droite est désordonnée, brusque alors que celle de gauche s'agite à peine. Phos voudrait se glisser dans les silences de cette mélodie, mais il ne peut qu'observer ce spectacle dans l'espoir que les angles morts lui permettent de découvrir la vérité. Puis tout à coup, il la trouve. Ça devient tellement évident qu'il ne voit plus que ça, même lorsqu'Antar interrompt sa symphonie pour ajuster sa cravate noire et lisser les plis de chemise.
— Tu t'inquiètes, non ? lance Phos.
Antar semble décontenancé par sa question.
— Pourquoi est-ce que je le serais ?
— Je ne sais pas, lui avoue Phos. En tout cas, quelque chose a l'air de te tracasser.
Phos triture ses mains puis ajoute :
— Tu peux m'en parler, si tu veux.
Antar lui jette un regard étonné. Son trouble s'efface brusquement dans un éclat de rire. Phos le dévisage sans comprendre.
— Je- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? bredouille-t-il.
— Non, non ! continue de rire Antar. Seulement, je ne m'attendais pas à ce que tu puisses être si perspicace.
— Hé ! Ce n'est pas gentil ça !
Antar vient essuyer le coin de ses yeux comme s'il en était sorti quelque chose. Mais alors que son doigt effleure sa paupière, il n'y a rien. Doucement, son visage cesse de s'étirer sous le coup de la malice, il retrouve petit à petit son air sérieux et finalement, la joie véloce s'en va. Il semble s'égarer dans des réflexions mouvementées, la mine soucieuse. Le silence s'étend un peu, mais cette fois-ci il n'y a aucune gêne ; comme si le rire d'Antar avait suffi à dissiper l'embarras et l'étouffement de Phos. Une bourrasque brutale amène de la neige sur leurs jambes nues. Aucun d'eux n'y prête attention. Le vent met les nuages en branle, fait apparaître deux lunes pleines dans le ciel. Antar relève la tête vers les astres. Il les contemple longtemps, si bien qu'ils ne restent plus que deux pupilles noires dans ses orbites, aussi rondes que les satellites.
— Tu n'es pas las parfois ? lui demande finalement son ami.
— De quoi ?
Antar lève les bras dans un geste brouillon avant de les laisser retomber mollement contre son corps. Ce n'est pas le bruit de la chair, mais un son sec, presque coupant, qui résonne contre ses cuisses.
— De tout ça.
Il marque une pause, cherche ses mots avant de reprendre :
— De te battre et puis de voir tes compagnons emmenés loin de toi. De perdre ceux que tu aimes. De pourfendre l'air, et de ne jamais vraiment tuer les Séléniens.
— Tu trouves tout cela vain ? l'interroge Phos à la place.
— Je ne sais pas, soupire Antar. Il fut un temps où j'ai cru que cela avait du sens. Mais… Aujourd'hui, je n'en suis plus certain. Chaque hiver, j'apprends que l'un de nous a disparu. La banquise revient tous les ans et de mon côté, je ne cesse de perdre les miens. Les saisons ne me les ramèneront jamais.
— Mais ils vivent en toi, argue Phos. Ils ne sont pas tout à fait égarés. Il y a mille esquilles qui furent les leurs un jour et qui aujourd'hui orientent chacun de tes gestes, forment tes mots. C'est toi qui leur donnes du sens. C'est parce que tu respires encore que ce n'est pas dérisoire.
Son ami plante son regard dans le sien. L'hiver était rude pour Antar, mais pas pour les mêmes raisons que lui. Ce n'était pas l'absence du soleil qui le touchait comme ça. Le froid ne faisait rien à ses cristaux, si ce n'est les rendre tangibles. La glace lui permettait d'aimer.
Phos lui lance un sourire avant de venir poser sa main par-dessus la sienne. Antar baisse les yeux, surpris. Phos croit voir ses joues se teinter de rouges, mais ce n'est pas possible, ce doit être la fatigue qui lui joue des tours. Antar ne rougissait pas — la solitude l'avait rendu indifférent aux jugements et aux œillades. Sûr de lui, il n'hésitait jamais, ne cherchait pas à ménager Phos. Il se fichait de sa fragilité, ce n'était pas la question avec l'hiver. Le froid ne brisait pas leurs os, il forgeait leurs puissances. Il avait promis à Phos qu'il l'aiderait à vaincre la banquise et puis lui-même s'était juré de se surpasser. Il voulait montrer à Antar qu'il était capable, qu'il était bien moins délicat que du verre.
Phos deviendrait aussi solide qu'un diamant, il serait puissant comme la Terre, plus robuste que les racines des arbres. Il existerait au-delà de l'éternel.
— Crois-tu qu'ils sont encore vivants ? lui demande finalement Antar, la gorge serrée.
— Je l'ignore. Mais s'ils le sont, je suis sûr qu'ils rêvent de l'automne et de nos contrées. Je suis certain qu'ils pensent à toi.
— Tu n'as pas besoin de mentir, Phos. Je sais bien que je ne manque à personne.
— Ce n'est pas vrai, murmure Phos. Chaque été, j'ai la même pensée : je ne peux m'empêcher de me dire que tu adorerais l'odeur de la mer contre le sable chaud.
Il serre sa main un peu plus fort. Délicatement, Phos s'approche d'Antar. Leurs épaules se frôlent.
— L'océan me briserait en millier de morceaux, raille son ami.
— Je sais. Pourtant, j'ai souvent ce rêve ces derniers temps — les rares fois où je parviens à trouver le repos. L'on est sur la plage, l'écume vient lécher nos pieds et la chaleur du soleil s'enroule sur nos corps. Tu as un livre posé sur tes genoux. Je suis à côté de toi, ma tête contre ton épaule. Je m'amuse à faire courir mes doigts aux creux de tes paumes et toi, tu me lis une histoire. C'est un conte étrange, celle des hommes, espèce oubliée, qui, il y a de ça une éternité, se séparèrent. Âme, os et chair. Ta voix continue de psalmodier ce mythe et je ne comprends plus grand-chose, mais cela importe peu. Il n'y a que la mélodie de tes lèvres.
Antar le dévisage si longtemps que Phos se demande s'il a vraiment écouté ce qu'il vient de dire. Finalement, il se décide à esquisser un geste, pose sa main contre sa joue.
— Âme, os et chair ?
— Tu ne trouves pas que ces mots ressemblent aux plaintes de la banquise ? songe Phos.
— Cela me semble être des termes bien plus anciens que la Terre, avoue Antar.
Un sourire étire les lèvres de Phos. Du bout de son index, il trace les contours du visage de son ami. Il ne sait pas trop ce qui lui prend. Peut-être est-ce l'heure tardive, les lunes hautes dans le ciel lui font tourner la tête, la nuit n'est pas un lieu pour être lucide ; toute pensée se dissout et devient nébuleuse.
Phos commence par son front. Il dégage quelques mèches grises, vertes ou bleues, presque nacrées, au fond, Phos n'a jamais vraiment su si c'était le blanc des nuages et de la terre qui venait ricocher là, et puis la pénombre ne l'aide pas à y voir clair, alors il se contente de laisser cette question idiote lui glisser dessus et continue son périple.
Ses doigts ébauchent le pourtour de ses sourcils et de ses yeux, effleurent ses cernes violines avant de s'attarder sur ses pommettes saillantes — Phos a l'impression que quelque chose va venir percer la surface, mais alors qu'il laisse son index contre sa peau, rien ne se passe. Antar rougit un peu plus. Les paupières closes, il lâche un soupir, l'air serein et indécis. Finalement, Phos arrive à sa bouche, en dessine les lignes. Il aime la sentir frissonner, la voir s'entrouvrir légèrement ; elle oscillait comme les ondes à la surface des lacs.
Dans un mouvement d'une infinie tendresse, Phos pose ses lèvres contre les siennes. Antar a un sursaut, mais il ne le repousse pas. Bien au contraire, il presse son corps contre le sien, cherche son étreinte, enroule ses bras autour de sa taille, effleure le creux de ses reins. Une drôle de chaleur se répand dans la poitrine de Phos. Il ne sait pas ce qu'ils sont en train de faire, si cela a un nom, quel est le sens de tous leurs gestes pressés, de cette envie irrépressible et brusque qu'il a de sentir le corps d'Antar se mêler au sien.
Son ami s'écarte un bref instant. Ils se dévisagent, le souffle court, les cheveux ébouriffés et la peau à la fois gelée et brûlante. Phos fait courir ses doigts sur le ventre d'Antar, remonte doucement jusqu'à son cou. Antar laisse échapper quelques soupirs, les yeux étrangement houleux, gorgés d'un sentiment innommable. Un plaisir inconnu les saisit lorsqu'ils s'embrassent à nouveau, se jetant presque sur les lèvres de l'autre. Antar sent l'écorce des arbres morts de la forêt et la mer. Une odeur qui déstabilise Phos, le provoque presque. Cela lui donne envie de ne jamais arrêter ce qu'ils sont en train de faire, de goûter chacun de leurs baisers encore et encore, jusqu'à ce qu'il perce les mystères du corps d'Antar — si frêle et vif.
Phos comprendra bien plus tard tout le sens de leurs gestes. Il se rappellera leur amour quand Morion embrassera à son tour Enma ; puis les souvenirs éclateront si fort qu'ils lui fendront les côtes. Ils deviendront de plus en plus vigoureux lorsqu'il reverra Cinabre et qu'il brisera son ami, écrasera chacun de ses cristaux. L'amour se fera emporter par la colère et l'amertume ; il ne restera de lui que des images, des feuilles mortes de ceux qu'il aura aimés.
À la fin, il n'y aura plus que Cinabre et le mirage de leurs baisers.
Phos et Antar s'étaient embrassés plusieurs fois après ça. Ils n'en parlaient pas. Seulement, leurs doigts finissaient toujours par se frôler et à ce moment-là, tous deux savaient que la distance était fichue, que leurs limites n'avaient aucun sens ; ils échangeaient des baisers des heures durant sur la banquise ou sous la lune, à la bibliothèque et parfois même sous le nez du maître qui somnolait.
C'était une idylle si brève que Phos se demandait souvent comment tous ces instants avaient pu devenir si précieux. Comment la perte d'Antar avait pu le mener jusqu'ici, sous le soleil ?
Il avait cessé d'y chercher du sens. Être humain, c'était exister sans raison, c'était agir selon le cœur, c'était la colère et la jalousie. Mais c'était aussi aimer et vouloir l'être en retour, c'était le désir dévorant de la chair et l'esprit tordu par la peine. Phos avait toujours été humain, au fond. Dès sa naissance, ses cristaux avaient formé des épines tournées contre lui-même.
Le soleil a disparu. Première nuit et le souvenir s'étire encore. Mais voilà qu'il trébuche et soudain, les images changent. C'est bien plus tard. Phos a égaré sa première tête, celle de Lapis-Lazuli a perdu ses cheveux. Les mèches sont éparpillées au sol et il se dit que toute cette histoire ne fait pas honneur à Antar. Il ne sait plus comment ils en sont arrivés là, la banquise le dévore, et quelques jours plus tard Antar s'en va ; Phos garde espoir, mais alors qu'il découvre la Lune et les Séléniens, l'idée que son ami soit mort, un mot dont la signification lui échappait encore aujourd'hui, lui traverse l'esprit. Avec l'or et la platine de ses bras, il façonne le corps d'Antar, essaie de se souvenir de son allure et de son sourire. Ça ne marche pas, il manque quelque chose. Et sans prévenir, Antar disparaît et c'est le visage de Cinabre qui se dessine. Quelques larmes dorées s'échappent, elles tâchent ses joues, y déposent une traînée épaisse qu'il étale sur sa peau.
Il laisse ses bras se durcir à nouveau. Seul dans sa chambre, à des milliers de kilomètres de chez lui, sur une lune, il ne se rappelle plus laquelle, la mélancolie serre sa gorge, broie son corps tout entier.
Est-ce que les émotions avaient déjà brisé un cristal ?
Il est assis au pied d'une immense baie vitrée. Il tourne le dos à son lit couvert de draps blancs et satinés. Phos est déstabilisé par la légèreté de tous les objets qui se trouvent ici. La petite lampe corail à son chevet est aussi lourde qu'une feuille de papier. Tout était trop carré et rectangulaire chez les Séléniens. Leur architecture manquait de rondeur et de pierre, les traits voluptueux donnaient la nausée à Phos.
Dans un soupir, il approche ses genoux de sa poitrine, enserre ses bras autour de ses jambes. La tête posée sur ses avant-bras, il contemple l'espace. Les larmes qui avaient arrêté de couler reviennent avec force. Elles creusent le sillon de ses joues ; peut-être que Phos deviendra une rivière, il accueillera sur la Terre ses frères transformés en poussières. Il les emmènera voguer sur les mers, entamer l'épopée qu'ils n'auront jamais pu vivre.
Finalement, Phos finit par s'endormir là, l'échine courbée et le dos tordu.
Phos a du mal à s'habituer à son nouveau visage. Enfin, la plupart du temps, cela ne le gêne pas trop. Mais lorsqu'il croisait des miroirs, il ne pouvait s'empêcher de sursauter. Pourtant, il s'était coupé les cheveux — cela n'avait rien changé.
Ce jour-là, il scrute son reflet dans la mer. Il ignore comment il est arrivé sur Terre, mais le voilà sur une plage. L'aube embrasse l'horizon et lui ne peut se détacher de la contemplation de ses traits tirés, devenus si durs, l'innocence de sa jeunesse oubliée, les mains meurtries et l'œil brisé.
Phos avait emmené certains des siens sur la Lune. Une trahison pour les autres, restés sur Terre. Il ne leur en voulait pas — ses amis ne pouvaient pas comprendre. Lui-même qui savait tout, ou presque, avait parfois l'impression que la situation lui échappait.
Des vagues viennent s'enrouler autour de ses poignets. Il aurait rêvé de courir jusqu'à l'école, d'enlacer ses compagnons un par un, se rappeler leurs odeurs et leurs regards, l'orage de Bort, les ondes d'Euclase, l'averse de Rutile. Il aurait aimé leur expliquer, qu'ils réalisent la grandeur de ses actes ; c'était son but à lui, la tâche que l'univers lui avait assignée et qu'il devait à tout prix accomplir, peu importe les pertes et la peine — comme une malédiction.
Il ne peut rien faire de tout cela. En revanche, il y a quelqu'un qui ne dira rien. Quelqu'un qui ne sonnera pas l'alerte. Quelqu'un qu'il n'avait pas encore compris tout à fait et dont il rêvait de percer les mystères.
Alors que le soleil se lève doucement, il jette un dernier regard à son reflet ondoyant que l'écume vient balayer. Le col de sa chemise serre un peu trop son cou, son œil droit ne cesse de briller malgré le ciel entre chien et loup ; le jour étire sa lumière avec paresse. Il se redresse et part en direction d'un refuge qui ne fut jamais le sien. Si Phos avait essayé de se convaincre qu'un chez-soi n'avait pas de sens, il n'était pas parvenu à abandonner l'idée que les autres pouvaient être un sanctuaire, un abri où se recueillir.
Lorsque Phos se faufile dans la cavité de la falaise, le bruit des vagues aux creux de ses reins et l'air marin qui siffle à ses oreilles, il ne s'attend pas à trouver l'endroit désert. Il y a la trace d'une vie éparpillée, des livres aux pages jaunies et tordues par l'humidité s'amoncèlent sur une pierre qui fait office d'étagère. Une couverture bleu nuit parfaitement pliée est posée au sol. Quelques feuilles vierges sont coincées sous un vase fissuré. Il en saisit une et la tend vers la lumière du soleil dont les rayons rouges et oranges pénètrent dans la grotte. Les couleurs embrasent le papier et le transforment en une toile peinte.
— Tu ne devrais pas être ici.
Phos n'a pas entendu Cinabre arriver. Et pourtant son ami est là, sa silhouette élancée scintillant dans la lumière. Le poison de Mercure danse autour de lui. Il n'a pas changé. Ses cheveux rouges se mélangent à son visage et ses yeux de la couleur du rubis. Ses gestes précis, mais si incertains. Phos ignore quoi dire. Il dépose la feuille par terre, la regarde s'envoler dans la mer. Aucun d'eux n'essaie de la rattraper. Cinabre s'avance et se place face à lui. Ils n'ont jamais été si proches — enfin, c'est ce que croit Phos parce qu'à ce moment-là, passé et avenir s'entremêlent, il oublie pourquoi il est ici et ce qu'il cherche. Il se perd dans la contemplation des lèvres pleines et roses de son compagnon, cet autre qui un jour s'était tenu du même côté de la frontière, sur un territoire verdoyant.
Phos lui avait fait une promesse. Mais n'était-ce pas pour lui qu'il avait agi ? Pour qui avait-il juré de venir en aide à Cinabre ?
Son ami le contourne dans un soupir avant de déplier la couverture sur laquelle il s'assoit. D'un geste timide, il tapote sur la place à côté de lui. Phos accepte cette invitation muette et rejoint le garçon.
— Pourquoi es-tu venu ?
— J'avais envie de te voir, lui confie Phos.
Le regard de Cinabre est insondable. Il ne semble pas en colère. Pourtant, le silence est trop lourd pour qu'il ne soit pas empli de reproches.
— Je pourrais aller avertir les autres, lâche Cinabre. Bort, Jade et Euclase te briseraient en mille morceaux, ils iraient enterrer ton corps, le disperseraient aux quatre coins de la terre, dans la forêt et sous le sable, même au fond de la mer. Chacun de nous le ferait. Tous ceux restés ici savent que c'est la seule solution.
Une flaque de poison coule sur la couverture. Elle y fait un trou qui arrête de grandir au bout de quelques secondes. Phos lève sa main au niveau de son visage, étire ses doigts dorés.
— Tu ne le feras pas, murmure Phos. Du moins, pas aujourd'hui. Dans quelques siècles, mon tour viendra. Mais il n'est pas encore l'heure, tu ne crois pas ?
Il tourne la tête vers Cinabre qui n'a cessé de le fixer.
— Comment en est-on arrivé là ?
— Je l'ignore, souffle Phos. Mais tu n'y es pour rien. Cette histoire est la mienne, celle d'un enfant que l'on ne regardait pas assez. Celle d'un cœur qui rêvait d'être entendu.
— Tu racontes cela comme si tu avais grandi sans amour, mais ce n'est qu'un tissu de mensonges, se crispe Cinabre.
Sa voix devient brusquement tranchante. Ses traits se tordent sous l'effet de la colère.
— Tu oses venir ici et étaler ta peine, crache-t-il. Tu oses me dire ça à moi ? Phos, tu n'as pas manqué d'affection, tu as été choyé. On t'a trop nourri et voilà où cela nous a menés.
— Nous sommes différents, toi et moi, répond Phos, insensible à son courroux. Tu es sage, Cinabre. Tu as toujours su quoi faire, tu n'as jamais eu besoin des conseils des autres. Tu n'es pas égoïste, comme si tes cristaux avaient été façonnés par le sacrifice.
Phos marque une pause, abaisse sa main qu'il pose sur celle de Cinabre. Ce dernier a un mouvement de recul pour fuir le contact, mais Phos l'en empêche. Il enserre son poignet, un peu trop fort sans doute puisqu'il y a un bruit de verre brisé. Une fêlure se dessine sur le bras de Cinabre, remonte jusqu'à son épaule. Phos ne le lâche pas pour autant.
— J'ai besoin que quelqu'un me dise quoi faire, reprend Phos. Quels vêtements je dois porter, quels ouvrages je dois lire, à qui parler, quel sens ont mes gestes, quel est mon rôle ici bas et tout là-haut. Qu'on me montre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. J'ai besoin qu'on me dise qui aimer ; je suis incapable d'exister sans les autres. Je suis trop égoïste pour ne pas écouter mes désirs, ma curiosité me pousse à être imprudent. Je suis idiot, Cinabre. Je suis mon cœur plutôt que ma tête. Je ne sais pas faire autrement.
Phos ne cherche pas à retenir les larmes qui perlent au coin de ses yeux. Sa vue se brouille et il sent la main de Cinabre se détendre sous son étreinte.
— Je n'ai pas changé. J'ai perdu mes bras et mes jambes, on m'a offert la tête de Lapis-Lazuli, et pourtant, je suis toujours aussi stupide. Je ne pense qu'à moi.
Il ne laisse pas le temps à Cinabre de protester.
— Tu sais pourquoi je suis venu ici ?
Son ami ne répond rien.
— J'ai rêvé qu'on s'embrassait. La voilà ma vérité.
Ses sanglots redoublent de plus belle, si bien qu'il est incapable d'ajouter quoi que ce soit. La colère s'est volatilisée du visage de Cinabre. Il n'y a que de l'inquiétude au fond de son regard. Phos ignore s'il sait ce que sont les baisers, si lui aussi a ressenti cette chaleur le jour de leur rencontre, sur cette falaise, il y a des siècles.
De sa main libre, Cinabre vient poser sa paume contre la joue de Phos.
— Je craignais de te faire du mal, se confie-t-il. J'étais terrifié à l'idée de te blesser, que mon poison te fasse fondre et qu'on ne puisse jamais recoller tes morceaux. J'ai toujours eu peur de te perdre depuis ce jour.
— Tu crois que tout finira par aller mieux ? lui demande Phos, la voix enrouée.
— Je l'ignore. Mais je pense qu'il faut que tu laisses tomber, Phos. Ne t'entête pas à essayer de faire prier le Maître. Si tu fais ça, je n'aurais pas d'autre choix que de me mettre en travers de ta route.
Phos a un sourire triste. Tous deux savent que cette voie est inéluctable.
— Je suis trop têtu pour revenir sur ma décision.
— Je sais. Je le sais mieux que quiconque, avoue tout bas Cinabre.
— Alors il n'y a pas d'autre issue que celle-ci.
Phos passe ses doigts sur les lèvres de Cinabre. Elles sont différentes de celles d'Antar. Plus voluptueuses, moins gelées aussi. Cinabre reste immobile. Il ne s'enfuit pas, même lorsque Phos l'embrasse ; il n'y a que le soleil qui les observe de toute façon. C'est un baiser d'une grande légèreté. Il s'étire dans le matin, transcende l'hiver. Et lorsque Phos s'éloigne enfin, Cinabre ne dit rien.
Le néant, c'est une affaire qui ne concerne que l'esprit. Une croyance tissée des doigts noueux d'une civilisation immémoriale. Il ne restait que Phos pour se souvenir de toutes ces vies. Il n'y avait plus que lui pour chanter chaque existence, les métamorphoser en églogue.
Il y a des millénaires, la falaise s'était effondrée. Phos était venu en voir les vestiges. Dans l'océan flottait un calepin avec une feuille déchirée. Il s'était penché dans l'eau pour attraper l'objet. Et bien qu'il n'ait plus d'yeux pour pleurer, plus de corps, plus de peau, plus de paupières ou de lèvres, il avait vu le poison de Cinabre se mélanger avec l'eau, la trace de ses propres doigts sur le papier grisâtre.
Et puis la mer avait tout emporté.
Les os des poètes morts gisaient là, dans les paumes de Phos. Mais Cinabre était conteur et écrivain, il tordait le réel en secret, lorsque personne ne regardait. Phos avait voulu trouver du sens à ces histoires, il avait imaginé que ses songes finiraient par façonner le monde. Cependant, ce n'était pas dans l'ordre des choses. Les mots se racontaient d'eux-mêmes, ils venaient se graver sur les stèles et au bout du compte, plus personne ne parvenait à saisir ce que cela voulait vraiment dire.
De toute façon, cela n'avait guère d'importance. Les vers naissaient des cœurs et s'épanouissaient dans le vent. Ils n'avaient de sens que s'ils ricochaient aux oreilles des musiciens. Or, Phos n'avait jamais su chanter. Il n'était même plus certain de pouvoir écrire.
Il connaissait des milliers d'histoires. Mais que faire de tous ces récits, si Phos n'avait personne à qui les confier ?
Sachez que je suis trop triste, Phos méritait le monde et purée :((( Also, je ne me suis remis d'absolument rien de ce qui se passe dans ce manga.
Anyway, j'espère que ça vous a plu et si jamais vous avez envie, n'hésitez pas à me laisser une review!
On se revoit vite, j'espère !
