~Interlude~
Acte 3 : Aux origines.
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C'était une histoire somme toute très récente, puisque tout avait commencé sur un petit marché miteux de Nako, en Inde, à la frontière tibétaine, dans les années 1850.
Le Major Carver s'y était retrouvé par le plus pur des hasards et, charmé par le petit lac aux eaux claires et les montagnes environnantes, il avait été saisi par la tranquillité paisible de ce coin reculé. Ces paysages, si éloignés du tumulte de Londres moderne qu'il connaissait, avaient capturé son cœur par leur beauté mystérieuse et envoûtante.
Il avait déambulé pendant un long moment dans les étroites ruelles du village, s'imprégnant de l'atmosphère singulière qui y régnait, avant de découvrir les stands un peu décrépits d'un marché hétéroclite, où les fruits juteux et les légumes colorés côtoyaient des curiosités étranges de toutes sortes.
Il s'était laissé séduire par quelques mangues mûres au parfum sucré, puis s'était approché, par curiosité, d'un petit attroupement rassemblé autour d'un vendeur à la longue barbe blanche.
Une forte odeur d'encens l'avait submergé et sa tête avait légèrement tournée, si bien qu'il s'était demandé un instant si une drogue quelconque n'avait pas été ajoutée aux fumées. Les harangues des vendeurs, les effluves du poulet en train de griller, le crépitement de la graisse sur le feu, toutes ses sensations semblaient décuplées.
Là, sur la petite table du stand, au milieu d'amulettes de toutes sortes, reposait une étrange petite main d'enfant desséchée dont trois des doigts pointaient vers le ciel. Quand Nigel Carver tenta de s'en saisir, le vieil homme à la longue barbe blanche la lui arracha des mains en hurlant. Mais Nigel n'était pas homme à se laissé traiter de la sorte. Cet interdit, cet objet qu'on lui refusait, était passé, en quelques seconde d'un simple élan de curiosité, à une obsession plutôt malsaine.
Il fixait l'objet convoité coincé dans la main du vendeur, et une pulsion incontrôlable le saisit : dégainer son sabre et sectionner un à un les doigts du vieil homme. Si possible, commencer par l'annulaire pour finir par le pouce, histoire de récupérer ce qui lui appartenait et, par la même occasion, infliger une torture méritée cet homme si grossier.
Il était convaincu que cette chose lui était destinée. Il la voulait.
Peu importait le prix à payer.
Si Nigel s'effraya un instant de son accès de colère soudain et de ses envies de sang, après tout il avait toujours été un homme doux et sans histoire, il changea vite d'idée quand l'indien, dans un anglais plus qu'approximatif, lui lança un avertissement au nez : « Interdit. Dangeoureux. Interdit. Pas doutou pour toi.»
Jugeant cette imperfection langagière offensante pour la Reine Victoria, du moins ce fut l'excuse qu'il se donna, Nigel Carver sortit son révolver et le pointa sur le front de l'homme tremblant. Quand il récupéra la petite main, une vague de soulagement le submergea.
Il lança quelques roupies au visage du vieux (après tout, il n'était pas un voleur) et ne reçut de ce dernier, en retour, qu'un long marmonnement indistinct qui ressemblait fort à une malédiction.
Quand le Major rentra chez lui, en Angleterre, il emporta la main avec lui, incapable de s'en séparer. Un ami, expert en sciences naturelles, lui révéla que ce qu'il avait pris pour une main d'enfant était en réalité une patte de singe momifiée, de facture plutôt grossière et qui ne valait probablement pas un tiers de ce qu'il en avait payé. Mais cette révélation ne fit que renforcer l'intérêt de Nigel pour sa trouvaille. Pourquoi quelqu'un aurait-il pris la peine de momifier et de conserver une patte de singe ? Le mystère ne faisait que s'épaissir.
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Thomas Gaunt s'arrêta un instant pour porter son verre de whisky à ses lèvres. Les trois autres le fixaient, les yeux grands ouverts, comme s'ils craignaient de manquer le moindre détail. Aucun d'entre eux n'avait touché aux petits accompagnements que le serveur leur avait apportés, tous suspendus aux mots du conteur improvisé. Tom était exceptionnellement doué pour raconter des histoires, c'était peu dire. Même à travers les plus infimes détails, il parvenait à donner à son récit une atmosphère pesante et sombre.
Harry le pressa : « Et alors ? »
Tom lui jeta un coup d'œil amusé mais il ne reprit pas immédiatement la parole, se délectant de l'attente insupportable qu'il avait instauré. Billy se tortilla sur son siège : il avait le présentiment que cette histoire n'allait pas bien se finir. Il voulait aussi que Gaunt reprenne, mais il n'osait pas faire de commentaire, de peur d'être exclu du groupe. Enfin, après quelques secondes qui leur parurent à tous interminables, Thomas Gaunt ouvrit la bouche.
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