ARROGANCE
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Octobre 2007
Quand Harry avait recueilli le corps froid entre ses bras, il avait cru mourir à son tour ; il avait été l'instrument de sa fin. C'était lui qui avait… plongé l'épée dans ses chairs, extirpant dans la douleur les dernières gouttes de vie qui coulaient en lui.
Il n'avait rien dit. Il s'était contenté de grimacer, un peu étonné, et il avait glissé au sol lentement, comme une ombre.
Il n'avait rien dit.
Pas un mot.
Pourquoi n'avait-il rien dit ?
Il voulait entendre sa voix traînante lui répéter que tout irait bien. Que tout allait bien se passer. Il ne pouvait pas… il n'avait pas le droit de le laisser ainsi, noyé dans le silence.
C'était… injuste.
Ses yeux ouverts, gris, presque métalliques, fixaient le ciel couvert de lourds nuages noirs et le sang… le sang… oh Merlin, tout ce sang coulait en une rivière pourpre qui nourrissait la terre !
Il avait essayé de fermer ses yeux, mais il ne pouvait pas s'y résoudre. Il voulait encore pouvoir y plonger son regard, y voir son reflet y briller, savoir que l'orage y grondait toujours.
Et il voulait hurler, oh qu'il voulait hurler à quel point il les haïssait tous, eux qui criaient leur joie, chantaient leur liesse. Tout était fini ! Plus de guerre, plus de mort, plus de souffrance.
Sauf pour ceux qui restaient, évidemment.
Il était resté longtemps, prostré dans la poussière et le sang, à bercer délicatement le corps sans vie. C'était Severus qui l'y avait arraché de force : « Ça suffit, Monsieur Potter. Vous ne pouvez pas… continuer ainsi. »
Mais Harry s'était accroché encore plus fermement et le professeur avait dû capituler.
Drago Malfoy n'avait jamais été quelqu'un de bien, il avait commis… les pires exactions. Harry soupçonnait de n'en connaitre pas même un centième, mais il lui avait… pardonné car aucun d'entre eux n'était digne de louange. La lumière, les ténèbres… ils n'étaient tous que les fidèles chiens de la guerre.
Il sentait encore les mains brutales de Drago le parcourir, sa langue forcer ses lèvres dans un désir désespéré. Un souhait pitoyable de tout oublier, de n'être, pour quelques minutes, qu'un simple être humain. C'était un souvenir si amère. Plus jamais désormais il ne… pourrait ressentir cela.
Il éloigna d'une main distraite une mèche de cheveux blond qui tombait sur le visage pâle de l'homme entre ses bras et se pencha sur son oreille : « Si tu crois pouvoir me laisser comme ça, tu te fourres le doigt dans l'œil, Malfoy. Je vais te ramener, je te le jure. Que tu le veuilles ou non, je vais te ramener. »
Quand le regard de Severus Snape se tourna à nouveau vers eux, il ne trouva que le vide. C'était comme s'ils avaient tout simplement disparu, volatilisés sans un bruit, ailleurs.
Et un frisson d'appréhension le parcouru.
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Décembre 2007
Et il l'avait ramené.
Harry Potter était un grand sorcier : il avait vaincu la Mort plusieurs fois déjà, avait survécu, s'était relevé. Il connaissait… certaines choses que personne n'aurait dû connaître et qu'il gardait, secrètement, profondément enfuies en lui. À 26 ans, beaucoup l'auraient considéré comme un petit génie de la magie.
Il lui arrivait de penser, parfois, qu'il pourrait arriver à tout, avec un peu de volonté. Et c'était souvent le cas.
Souvent, mais pas cette fois.
Enfin, pas comme il l'aurait voulu.
Il jeta en soupirant ses clefs dans le vide poche posé sur la petite console en bois du hall de son petit appartement.
Il aimait bien être ici, en plein quartier moldu. C'était une banlieue peu recommandable, désolée et décrépie. Personne de sensé ne se serait attendu à le trouver ici : on l'aurait imaginé dans un petit pavillon bourgeois, en train d'entretenir son jardin.
Pourtant il avait choisi ce coin négligé comme refuge. Le logement était petit, mais c'était suffisant pour lui. Il pouvait… naviguer plus librement.
Un bruit de vaisselle brisée attira son attention et il se précipita dans la cuisine : « Drago, attention ! Ne marche pas ici, tu pourrais te blesser. »
Drago avança d'un pas incertain, droit devant lui, jusqu'à ce que son corps butte sur le mur et il continua à marcher, sans s'apercevoir qu'un obstacle lui barrait la route.
Harry se précipita pour ramasser les fragments de porcelaine qui jonchaient le sol. Ça commençait à puer sérieusement et il se demandait combien de temps il avait encore devant lui avant qu'on ne le signale au syndic de l'immeuble.
Mais il ne pouvait pas abandonner maintenant ! Il était allé trop loin déjà et il était trop tard pour faire marche arrière. Et puis… il était certain de voir des éclats furtifs de conscience, parfois, en Drago.
N'est-ce pas ?
« Drago, viens voir… »
Aucune réaction.
« Drago… s'il te plait… »
Harry avança pour lui prendre délicatement la main. Il ne devait pas tirer trop fort car la chair avait désormais la fâcheuse tendance à se détacher sous la pression. Il l'avait appris à ses dépens et ça avait été une expérience qu'il ne voulait pas réitérer.
« Drago… »
Harry essaya de se placer face au blond, d'accrocher son regard, de capter ne serait-ce qu'une lueur de… de n'importe quoi. Mais les yeux vitreux ne renvoyaient que le vide.
Il eut une soudaine envie de pleurer.
La première fois, quand Drago avait enfin bougé, il avait pensé qu'il avait gagné, qu'il portait décidemment bien son titre de 'Sauveur' et qu'il lui suffirait de réapprendre au blond à… à vivre. Mais il devait se rendre à l'évidence : s'il avait bien ramené Drago, il ne pouvait pas dire que c'était à la vie.
Ce n'était plus qu'un corps mort qui gesticulait avec difficulté. Il marchait encore, mais il ne faudrait plus longtemps pour que les muscles se nécrosent et que les tendons et les ligaments cèdent. Il fallait se rendre à l'évidence : le corps s'abimait lentement et aucun sort n'arrivait à freiner le pourrissement des matières organiques.
Au début, il arrivait à Harry de laver Drago. Il frottait doucement son corps nu et gelé pour en retirer les fluides indésirables, contournait avec soin la plaie béante dans sa poitrine et tentait de le rendre un peu plus présentable.
Mais c'était un geste inutile ; cela n'avait fait qu'accélérer la détérioration des tissus et accentuer la culpabilité d'Harry.
« Il doit bien y avoir un moyen… » murmura Harry pour lui-même alors que Drago reprenait d'un pas lent sa marche sans but.
Après tout, Voldemort l'avait bien fait, non ? Bon, il avait en premier lieu scindé son âme pour garantir sa survie et… et Harry ne pouvait plus vraiment compter là-dessus. Mais il y avait forcément un moyen.
Il ne pouvait pas ne pas y avoir de solution.
Il devait y en avoir une. Peu importe laquelle. De toute façon, il avait déjà transgressé toutes les lois de la nature, alors un peu plus ou un peu moins…
Il observa Drago qui venait de butter dans une chaise et l'entrainait désormais plus loin, hors de la cuisine. Il avait essayé de… rééduquer cet homme : de lui apprendre à s'asseoir, à tenir un objet, à former des mots… mais sans succès. La seule chose que ce corps semblait savoir faire, était de se déplacer au hasard des couloirs de l'appartement. Puis, il finissait inexorablement par rencontrer un obstacle et continuait d'avancer sans relâche jusqu'à ce que Harry vienne le débloquer.
Quand ce dernier s'emparait de ses mains ou touchait son bras pour le replacer dans la bonne direction, Drago s'arrêtait, étonnement conciliant, et attendait qu'Harry ait finit ses manœuvres pour reprendre son chemin.
C'était… désolant à regarder.
Harry avait parfois envie d'ouvrir grand la porte de l'appartement pour voir jusqu'où irait Drago, s'il n'était par restreint par quatre murs. Et il avait aussi parfois envie de mettre un terme à tout ça, de manière définitive et ces pensées le brisaient chaque jour un peu plus.
Il savait qu'il ne trouverait pas ce qu'il cherchait à Poudlard ou dans une bibliothèque classique. C'était la toute première chose qu'il avait tenté, évidemment. Il s'était même faufilé dans la réserve mais les livres qui y étaient conservés ne parlaient que sorts mineurs. C'était… ennuyeux. Ennuyeux et agaçant.
Plus jeune, il avait pensé, vu toute l'attention avec laquelle les ouvrages y étaient gardés, que la bibliothèque du château cacherait des trésors inavouables. Mais il ne s'était jamais autant fourvoyé : tout y était d'une navrante… simplicité.
Demander à Hermione était hors de question : de toute façon, jamais elle n'aurait accepté d'aider Harry avec ce qu'il avait entrepris, c'était trop… immoral pour elle. Et puis ils avaient rompu le contact, après la guerre. Cela aurait été trop étrange de la contacter pour ça : « Salut Herm, dis-moi, tu ne connaitrais pas un sort pour ressusciter les morts ? » Il entendait déjà ses hurlements indignés.
Non, ce qu'il lui fallait c'était une bibliothèque… interdite. Il pensa à Barjow et Beurk mais la boutique avait été incendiée peu après la guerre.
Des collections plus personnelles peut-être ? Oui… comme celles de… de Tom par exemple. Il réfléchit rapidement : tous ses biens avaient été confisqués par le ministère.
Alors il ne restait qu'une seule solution.
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