QUI LAISSE UNE TRACE, LAISSE UNE PLAIE
(avril 845)
Steffen Wenzel

Nous voilà repartis, encore moins nombreux... Tous les blessés graves du dernier tronçon sont restés en arrière. A présent, c'est l'inconnu, toutes les expéditions précédentes ont fait demi-tour à partir d'ici.

Le chef est fébrile, ça se sent d'ici. Il galope vite, à côté du major, et il prendrait la tête s'il le pouvait. Nous arpentons depuis un moment un vaste plateau vide, sans relief particulier. Le cartographe, à côté de moi, mémorise les lieux et prend même le temps de tracer quelques lignes tant que les titans ne nous ennuient pas. Ca risque de ne pas durer, j'en aperçois au loin. Pour l'instant, nous les évitons volontairement. Mais j'ai quand même le cul serré.

Livaï a été envoyé à l'arrière avec l'escouade d'Hanji qui escorte le chariot. Greta et Mike ont aussi été dispersés, l'escouade de recrues est en arrière garde et l'équipe de Gelgar accompagne les lignes avant, devant moi. Je suis au centre, ce qui me donne la possibilité de d'avoir presque tout le monde à l'oeil.

Les jeunes sont pas rassurés, mais nous le sommes tous en vérité. C'est toujours un grand moment quand on dévoile une nouvelle zone. La première chose à faire c'est de repérer les bois, forêts et arbres isolés en cas d'escarmouche, ça nous permet d'y attirer les titans et de pouvoir nous battre plus efficacement. Ca manque, par ici... Les terrains plats, je déteste ça... On peut y galoper mais les titans y sont avantagés et peuvent nous voir plus facilement. Ils doivent aussi nous sentir car ils déboulent souvent de nulle part. Pourvu que cette fois...

La colonne s'engage dans une petite pente menant à un autre plateau semblable au précédent. J'ai l'impression que nous descendons de façon régulière... Même le parfum de l'air a changé ; il pique un peu le nez... Je me demande ce que ça veut dire... Et si il y avait une ville dans le coin ? Des humains comme nous qui auraient échappé au titans ? Non, impossible, les monstres sont bien trop près... Aucun humain ne peut survivre ici. Bon sang, je crois qu'ils se rapprochent.

Shadis fait un geste de la main et ordonne un arrêt dans un bosquet d'arbres. Une fois à terre, il nous dit qu'il n'y a sans doute rien d'intéressant par là. Erwin serre les lèvres, dans l'attente de la suite. Le major nous refait le topo : le but du bataillon est de trouver l'origine des titans, et ce n'est pas en nous en écartant que nous y arriverons, qu'il dit. Hanji s'apprête à s'exclamer de joie, mais Livaï l'arrête d'un petit coup de pied dans la jambe. Shadis continue en disant que nous allons nous rapprocher des lignes ennemies afin de découvrir quelque chose qui peut nous faire avancer. Nous n'avons jamais été si loin au sud et il est probable que notre objectif ne soit plus très éloigné.

Ouais, admettons. Mais on est peu nombreux, se jeter dans leur bras comme ça... Je le sens pas. Erwin demande pourquoi ne pas continuer encore ainsi sur quelques kilomètres ? Il sera toujours temps de bifurquer. Mais le major reste ferme ; nous avons une vue plongeante sur le plateau et aucun avant-poste ne se dessine à l'horizon. Nous n'avons rien pour voyager de nuit et nos réserves s'épuisent. Il faut vite en terminer sinon nous nous retrouverons sans ressource dans ces terres. On a même pas de quoi chasser, et nos réserves d'eau diminuent, c'est la merde...

Je trace des ronds dans la terre près de mes pieds en écoutant le chef et le major négocier notre avenir. Erwin soutient que tant que nous allons au sud, il n'est pas nécessaire de se diriger vers les titans, nous atteindrons bien quelque chose ; Shadis affirme que si nous n'allons pas au-devant de nos ennemis, tout ceci n'aura servi à rien et nous ne découvrirons rien de nouveau. Erwin essaie de rester calme. Nous, les soldats, on a pas notre mot à dire, mais je vois que Livaï est prêt à bondir et à gueuler si nécessaire. Chef Hanji danse d'un pied sur l'autre, n'osant pas prendre parti pour l'un ou l'autre. Greta boit les dernières gouttes de sa gourde - je la vois la pencher vers le sol et plus rien n'en tombe. La matinée est déjà terminée et si on doit prendre une décision, c'est maintenant ou jamais.

Soit on continue vers le sud-ouest comme on le fait depuis un moment, loin des titans, en prenant le risque de ne pas trouver d'abri, ce qui nous obligera à monter un campement ; soit on remonte vers le sud-est, en direction des titans, et on essaie de trouver d'où ils viennent. Mais si ça se trouve, on a tout faux, et cette étendue continue encore sur des kilomètres, avec des titans à perte de vue ! On peut pas le savoir avant d'avoir vérifié, que le major nous répond. Mais on a plus de vivres dans le chariot qu'on trimballe, et la réappro ne suffira pas si on doit livrer une bataille.

Faut bien se rendre à l'évidence, on est coincés. Mais le plan d'Erwin est plus sûr : si au bout de quelques heures, on ne trouve rien d'intéressant, on peut toujours revenir au dernier avant-poste, en espérant que la voie sera toujours libre. Shadis, lui, nous précipite dans un dangereux inconnu, avec l'assurance de combats à la clef.

Je me sens bizarrement anesthésié. Comme si je me préparais mentalement et physiquement à y rester cette fois. Nous nous préparons à remonter en selle, mais même nos chevaux semblent inquiets. Ils doivent eux aussi sentir des odeurs étranges...

C'est le major qui décide en dernier ressort. Et je ne suis même pas étonné quand nous commençons à tourner vers l'est, et nous dirigeons vers les silhouettes massives de nos ennemis. Ils ne se doutent pas du festin qui s'apprête à fondre sur eux... Non, Steff, ne soit pas défaitiste. Mike et Livaï sont là, avec eux, ça peut pas mal tourner. Je reste fixé sur Erwin, qui chevauche à côté du major, sûrement à contrecoeur mais assez diplomate pour ne pas le montrer.

Mais je ne m'y trompe pas : si ça barde trop, il fera ce qu'il peut pour nous tirer de là.