Chapitre 19: "Plein la coupe !"

Alors qu'il faisait encore nuit, Lyna fut tirée du sommeil par une femme de chambre du prince Faramir. Elle avait terriblement mal dormi malgré le lit douillet et le bain chaud qui lui avaient été accordés. C'est finalement au petit matin qu'elle avait fini par trouver le repos, malheureusement, elle en fut sortie aussitôt. Elle se dirigea vers la salle d'eau en traînant les pieds et plongea les mains dans le baquet d'ivoire qui servait de lavabo. Elle s'aspergea le visage d'eau froide, ce qui ne fut d'ailleurs pas assez pour la tirer de sa léthargie. Elle récupéra ensuite ses sous-vêtements qu'elle avait lavés la veille au soir et les enfila, ceux-ci n'étaient pas tout à fait secs et elle se mit à claquer des dents. Elle revêtit à tâtons le reste des ses vêtements et ne tenta même pas de se coiffer ni même de se regarder dans le miroir, contrairement à ses habitudes.

C'est en marchant sur ses propres cernes et en traînant son sac au sol derrière elle, qu'elle déboucha dans la salle à manger où l'attendaient déjà Gimli et Legolas, en train de prendre leur petit déjeuner. Le nain en avait plein la barbe comme à son habitude et l'elfe paraissait frais comme un gardon. La jeune femme atterri lourdement sur le siège à côté d'eux et laissa sa tête tomber sur la table, bras le long du corps.

– Muerffflfblble... grommela-t-elle.

Elle lorgna ensuite l'elfe du coin de l'œil. Comment faisait-il pour avoir l'air de sortir d'une séance de sport suivie d'une douche fraiche et d'un brushing? Elle porta ensuite son regard sur les aliments disposés sous ses yeux: de la viande, des œufs et encore de la viande. Elle eut un haut le cœur et crut qu'elle allait vomir.

– Vous n'auriez pas un verre de lait ? demanda-t-elle à une servante qui s'affairait dans un coin de la pièce.

Gimli faillit recracher le morceau de viande presque cru qu'il mâchait fermement.

– Ma parole, cette gamine n'a donc pas encore toutes ses dents ? Il te faut de la viande pour avoir des forces ! Comme moi ! fit-il à son adresse en exhibant ses biceps.

Lyna tourna la tête vers lui avec la fougue d'un mort vivant. Elle le dévisagea pendant plusieurs secondes, paupières semi ouvertes puis fixa son regard sur le mur derrière le nain. Si la domestique n'était pas revenue à cet instant avec une coupe de lait frais, nul doute qu'elle se serait endormie ainsi, en fixant le mur.
Le petit déjeuner se termina sans que la rouquine ait pu avaler quoique ce soit. Le trio se dirigea vers l'entrée du château, sacs sur les épaules. Faramir les y attendait.
Après de multiples accolades, il leur adressa ses adieux et leur souhaita bon voyage.

– N'hésitez pas à revenir quand vous le souhaitez, leur fit-il du haut des escaliers. Qui sait ? Ma femme et moi pourrions bien vous recevoir avec un membre de la famille supplémentaire !
– Nous n'y manquerons pas, lui répondit Legolas en retour. Merci pour tout !

Les deux montures avaient été préparées par les écuyers et attendaient paisiblement leurs cavaliers. Gimli sauta sur patte d'Ours. Lyna se laissa hisser sur Niphredil alors que Legolas prenait place au devant.

– Au fait, chouette coiffure ! lui lança le nain, moqueur.

En effet la chevelure en désordre de la jeune femme ressemblait plus à un nid d'oiseau qu'à des cheveux. Lyna grommela quelque chose d'incompréhensible.

– Et ton pantalon est à l'envers, rajouta Gimli qui venait tout juste de s'en rendre compte.

La jeune femme le considéra avec des yeux éteint, sans prendre la peine de lui répondre. Elle rectifierait ce problème plus tard, pour le moment il lui fallait dormir.
Alors qu'ils quittaient Emyn Arnen par le pont levis, Lyna s'était déjà affalée contre le dos de Legolas, bercée par le trot du cheval. Sa tête ballotta plusieurs fois avant de terminer coincée entre le carquois et l'épaule de l'elfe, la bouche grande ouverte.

Elle eut une dernière pensée avant de sombrer dans le sommeil.

– Pourvu que je ne lui bave pas dessus.

Oh puis après tout, ça pourrait être drôle.

...

Le voyage jusqu'à la forêt de Mirkwood parût prendre à Lyna plus d'un mois entier. Lors d'un après-midi, pendant la chevauchée, Gimli remarqua que la jeune femme se tenait bien silencieuse, elle qui semblait ne jamais vouloir s'arrêter de bavasser. Il aligna son cheval à la hauteur de celui de son ami pour observer la jeune femme. Celle-ci était encore plus pâle qu'à l'accoutumée. Elle se tenait légèrement recroquevillée sur elle-même.

– Lyna ? Est-ce que ça va ? demanda-t-il.

La jeune fille hocha la tête mais la douleur se lisait dans ses yeux.

– Legolas, je crois que notre petite amie humaine est malade, intervint le nain.

La jeune femme pâlit encore plus.

– Non, non ça va, fit-elle.
– Elle n'est pas malade, répondit l'elfe sans porter aucune attention à la jeune femme, elle est humaine, elle est jeune, elle est simplement indisposée, je peux le sentir.

Les joues de Lyna s'empourprèrent.

– Mais c'est dégoûtant ! s'écria-t-elle.

Elle aurait voulu plonger la tête dans le sol et ne plus l'en ressortir. Gimli ne saisit pas tout de suite le sens des mots de son compagnon et soudain, il s'écarta comme si Lyna portait la peste en elle. Celle-ci sentit l'énervement la gagner. Son bas-ventre l'élançait terriblement et cet abruti moyenâgeux la dévisageait comme un monstre.

– C'est bon ! s'emporta-t-elle, je suis une fille ! Et alors ?! Comment crois-tu être venu au monde ? Dans un chou ?
– Cela les rend tellement agressives, on pourrait réellement croire que le démon s'empare d'elles à chaque fois que cela arrive, grommela le petit homme.

La jeune femme lui lança un regard sombre.

– Quand nous nous arrêterons à la prochaine auberge, fit Legolas en tournant légèrement la tête en arrière pour s'adresser à elle, j'irai chercher les plantes nécessaires pour ta douleur et ton inconfort. En attendant, il te faudra faire le plein de tissus propres.

Lyna, honteuse, en colère et se sentant sale, fixa le sol sans répondre. Ce n'est qu'une fois arrivés à l'auberge qu'elle put se débarbouiller comme elle le put et coincer une pile de linges dans son pantalon. L'elfe arriva avec une chope bouillante emplie d'une décoction de plantes.

– Bois ceci et tu iras vite mieux. Il te faudra ingérer ce mélange régulièrement pour éviter ce genre de désagrément. J'ai cueilli de quoi tenir plusieurs semaines.

Puis il la laissa seule avec sa chope. Deux jours plus tard, douleurs et tout le reste s'étaient arrêtés. Lyna constata avec stupéfaction le pouvoir des plantes et les connaissances que le monde moderne semblait avoir complètement oubliées au cours des siècles.

...

Les jours qui suivirent furent plus difficiles pour la jeune femme. Le soir, ils campaient sous les rocailles, dans les terres sauvages. Parfois ils trouvaient un toit où se loger pour la nuit. Un soir, alors qu'ils avaient enfin atteint le sud de Mirkwood et qu'ils avaient installé leur campement, tandis que Gimli s'occupait du feu et que Legolas était parti chasser le gibier, Lyna s'était vue donner la tache de rapporter du bois sec.

La jeune femme slalomait péniblement entre les racines tordues, les enchevêtrements de buissons d'orties et les flaques de boue. Elle jurait à haute voix dans des termes que ses compagnons n'auraient pas saisis.
Alors qu'elle revenait en direction du camp, les bras chargés de branches mortes, sa botte se coinça dans une grosse racine qui dépassait de terre. Lyna s'étala de tout son long dans l'humus froid et humide de la forêt. Elle se redressa péniblement, trempée, et demeura assise un instant à contempler les égratignures qui couvraient ses mains et ses genoux malgré le tissus épais du pantalon. Elle était sale de la tête aux pieds, seule au milieu de cette forêt lugubre et inaccueillante, le plus léger hululement d'oiseau nocturne la faisait sursauter. Elle se mit soudain à sangloter.
Elle pensa à Keren, à son confort et à sa vie finalement pas si compliquée que ça à Star City, elle qui se plaignait tout le temps d'une vie oppressante où la nature disparaissait peu à peu. Voilà que cette même nature ne se montrait absolument pas clémente avec elle. Elle sanglota de plus belle. Avec toute cette pression accumulée, se victimiser un instant, cachée de tous, la détendit quelque peu.

Un craquement se fit brusquement entendre dans son dos. La jeune femme sursauta et scruta les ténèbres de la forêt. Elle crut discerner une silhouette. Apeurée, elle se redressa d'un bond, récupéra le plus de branches possible et regagna au pas de course le campement dont elle apercevait la lumière chaleureuse au loin. Elle ne se retourna pas, trop effrayée par ce qui semblait la suivre dans l'ombre. Elle déboula comme une furie devant le feu qu'entretenait Gimli. Celui-ci la dévisagea, surpris par son apparence.

– Que t'est-il donc arrivé ? Tu es souillée comme si tu avais rampé sous terre !

La jeune femme lâcha le bois mort et frappa férocement du pied dans les branches qui l'entouraient.

– Que t'arrive-t-il ? s'écria le nain, as-tu perdu l'esprit ?
– J'en ai assez ! se plaignit la jeune femme. Assez de vous, assez de toi, assez de ce monde puant et arriéré ! J'en ai marre, marre, marre !

Elle se rendit compte qu'elle venait de crier. Gimli la dévisageait bouche ouverte. c'était la première fois qu'il voyait la jeune femme s'emporter ainsi. Elle avait les yeux rouges et bouffis comme si elle avait pleuré.

– Je suis fatiguée et j'ai peur, reprit la jeune fille sur un ton plus calme en s'asseyant au sol.

Gimli se leva et vint s'installer à ses côtés. Ils restèrent ainsi de longues minutes sans parler. Gimli ne sachant que dire pour apaiser la jeune femme.

– Merci, finit-elle par dire.
– Merci pourquoi ? demanda le petit homme.
– D'être là simplement, lui répondit la jeune femme avec un sourire timide.

Le nain sentit le rouge lui monter aux oreilles. À cet instant, Legolas sortit de la forêt avec trois lièvres à la main, affichant un sourire victorieux qui s'effaça rapidement devant la figure décomposée de la jeune humaine. Il déposa ses prises près du feu, Gimli se releva pour l'y rejoindre et Lyna l'imita.

– Remercions les esprits de la nature pour ce repas, fit solennellement Legolas.

Lyna fixa le sol, elle n'avait pas le cœur aux envolées lyriques de l'elfe. Une fois la viande rôtie, Lyna y toucha à peine, tandis que Gimli entamait déjà son deuxième lièvre entier. La jeune femme frissonnait dans ses vêtements humides. Legolas se leva.

– Enlève tes vêtements, dit-il à son adresse.
– Pardon ?
– Tu trembles de froid, tu risques d'attraper le mal en restant trempée ainsi.

Il ôta sa cape et dissimula la jeune femme derrière, tournant son visage vers le feu. La jeune femme retira rapidement ses frusques pleines de boue et quand elle eut terminé, l'elfe l'enveloppa avec précaution dans sa cape.

– C'est un manteau elfique, avec ceci et en te tenant près du feu, tu te réchaufferas très rapidement.

Il la soutint par le bras et l'entraîna vers le foyer brûlant. Lyna eut de nouveau envie de pleurer et se mordit la lèvre.

– Tu es une enfant courageuse, fit le jeune homme en ôtant les mèches boueuses qui recouvraient le visage de la jeune femme.
– Je viens vraiment du futur tu sais, lui confia Lyna.
– Je sais, répondit l'elfe, Gimli m'a conté les prodiges de ce petit objet que tu caches dans ton sac et qui est capable de capturer ce qu'il voit tout en le laissant à sa place.
– Ça s'appelle une caméra, fit la rouquine en redressant la tête. Je te montrerai si tu veux.
– Volontiers, répondit l'elfe, mais quand tu auras dormi et que tes forces te seront revenues !

Il sortit quelques plantes de sa besace qu'il fit bouillir sur le feu avec un peu d'eau de pluie. Il tendit ensuite le récipient à Lyna et attrapa la selle à l'arrière de Niphredil . Il la roula entre ses mains et la déposa au sol.

– Bois ceci et allonge toi, tu ne devrais pas tarder à trouver le sommeil.

La jeune femme but le breuvage puis s'étendit, posant sa tête sur l'oreiller improvisé. L'elfe retira le dessus de sa tunique et le plaça par dessus la cape qui enveloppait Lyna.

– Mais ? Et toi ? demanda-t-elle.
– Ne t'en fais pas, je ne crains pas le froid.

La cape sentait bon comme l'herbe fraîchement coupée. le nom de l'elfe prenait vraiment tout son sens: Greenleaf/Vertefeuille. Alors que les paupières de Lyna se faisaient de plus en plus lourdes, la jeune femme tourna la tête vers Legolas qui s'était assis silencieusement à ses côtés.

–Je crois qu'on nous suit, fit-elle sur un ton vaporeux.

Puis elle glissa dans le sommeil. L'elfe releva la tête et observa le feu qui signalait leur position à toutes les créatures aux alentours. Il les savait déjà suivis, mais que Lyna l'ait remarqué elle aussi l'inquiéta plus profondément. Il avait à maintes reprises sentit leur odeur nauséabonde et quels qu'ils fussent, ceux qui les guettaient s'enhardissaient.


à suivre…