Chapitre 27: "Dévasté"

– Lâchez-moi bande de brutes épaisses ! S'évertuait à crier Lyna en frappant de ses petits poings le monstre qui la transportait.

Pendant que le chaos faisait rage dans la clairière et dans la demeure de Radagast, une des horribles créatures gluantes et malodorantes l'avait sortie de son trou par les pieds et l'avait juchée sur son épaule tel un sac de patates.
Elle s'était mise à hurler très fort sachant que les elfes avaient l'ouïe très fine mais le monstre l'avait secouée si fortement que son cri s'était achevé en une plainte gémissante. Tandis que l'uruk hai s'enfonçait dans la forêt avec elle, la jeune femme avait vu ses amis s'éloigner sans remarquer sa disparition, trop occupés à se battre. Un des monstres qui se cachait dans l'obscurité attendait impatiemment. Quand il les aperçut, il ordonna quelque chose dans une langue étrange mêlée de sons gutturaux et de grognements que la jeune fille n'avait jamais entendus de sa vie. L'instant d'après, elle recevait un coup sur la nuque et s'évanouissait.

– Pas parler ! ordonna la créature qui la portait.

Les uruk hai et leur butin filèrent discrètement sans que personne ne les remarque, si ce n'est un soldat d'Aragorn qui les avait suivit. Avant même qu'il ait pu donner l'alerte, il se retrouva raccourci d'une tête. La troupe de monstres semblait se diriger vers l'ouest de la forêt noire, vers la sortie de Mirkwood, en direction des Monts Brumeux. Les créatures bifurquèrent brusquement et empruntèrent un tunnel entièrement dissimulé par la végétation. Elles s'engouffrèrent à l'intérieur et s'évanouirent du paysage comme si leur apparition n'avait été qu'un simple cauchemar.

Lyna semi-consciente se sentie ballottée sur l'épaule dure et inconfortable du monstre qui l'avait kidnappée. Dans un brouillard épais, elle put discerner les parois d'un sombre tunnel uniquement éclairé par les torches des créatures. Sa tête heurta brusquement la roche étroite et elle perdit de nouveau connaissance.

Quand elle émergea de nouveau, elle eut la sensation qu'un foret lui transperçait le crâne. Il faisait jour et la jungle avait disparu pour laisser place à une immense pleine qui se terminait par une barrière de montagnes rocheuses d'une taille impressionnante. Elle était solidement arrimée sur le ventre, mains liées dans le dos et jambes ligotées sur une nouvelle créature qui lui fit tellement peur que son cœur faillit arrêter de battre. Le monstre ressemblait à un énorme loup préhistorique et sentait la chair en décomposition, bien que Lyna n'ait jamais eut l'occasion de sentir cette odeur, c'est tout du moins l'idée qu'elle s'en faisait. Le monstre canidé galopait à en perdre haleine, à ses côtés les créatures horrifiantes qui l'avaient enlevée chevauchaient les même bestioles. L'inconfort de sa position la fit gigoter en tous sens. Elle se rendit compte qu'elle était bâillonnée. Elle se mit à mâchonner le tissu infecte en grognant. Un des monstres humanoïdes le remarqua et la désigna du menton, quelques secondes plus tard, elle se trouvait de nouveau assommée, jambes et bras pantelants dans le vide.

Elle se trouva ainsi ballottée pendant plusieurs heures, alternant entre un état de semi-conscience et de noir total. Quand elle reprenait conscience, elle était si terrorisée qu'elle n'osait plus bouger, seule sa tête heurtait continuellement le dos du fauve qui la transportait. À deux reprises, les créatures marquèrent une courte pause. Pendant l'une d'elles, l'un de ses kidnappeurs lui ôta son bâillon pour la forcer à avaler une mixture immonde qu'elle recracha aussitôt à la face du monstre tant le gout était infect. La créature en colère leva le bras pour la frapper mais le meneur de la troupe arrêta son bras.

– Plus maintenant, pas le visage, trop proches.

Enfin une phrase qu'elle avait compris ! Et comme elle s'en était doutée, les monstres obéissaient à une autorité supérieure. Elle s'en était rendue compte tout de suite car il était fort à parier que si seul l'anneau les avait intéressés, ils ne se seraient pas encombrés d'elle. La rouquine eut un rictus mauvais et frappa violemment des pieds dans l'estomac de la créature qui se trouvait à sa portée derrière elle. L'uruk hai surpris bascula et se trouva cul par terre, devenant la risée de ses compagnons. Vu le regard haineux que lui renvoya le monstre, la rouquine fit soulagée que le meneur de la troupe se trouvât à ses côtés pour les empêcher de la frapper à nouveau, sinon il ne faisait pas le moindre doute qu'elle n'aurait pas fait long feu.

– Ça suffit ! Bâillonnez la ! ordonna le chef.

Il cria de nouveau dans son jargon barbare et le groupe reparti à l'escalade des rocailles qu'ils venaient d'atteindre.

...

Les hobbits et Keren avaient repris leurs esprits, tandis que les quelques survivants du régiment d'Elessar reprenaient leurs marques. Les guerriers de Thranduil achevaient les derniers uruk hai encore en vie qui parsemaient le champ de bataille.

– Cundo ! Dartho ! Ù-no hono. Ho hebo cuin ! (1) Lança Legolas à l'elfe qui s'apprêtait à trancher la tête d'un monstre en piteux état.

Le grand elfe reposa au sol la créature qu'il tenait par les cheveux.

– Pas lui, nous l'interrogerons plus tard, ordonna le fils de Thranduil.

Le jeune prince s'accroupit, passa la terre meuble entre ses doigts, la laissant s'écouler peu à peu. Gimli, Keren, les deux hobbits et Cundo qui traînait toujours son uruk hai par les cheveux se regroupèrent autour de lui. Legolas regardait tout autour de lui puis interrogea Cundo du regard. Celui-ci hocha négativement la tête.

– Ils n'ont pas pu s'évanouir comme cela, comme la première fois !
– Surtout qu'ils étaient vraiment très, très nombreux, ajouta Pippin.
– Et Lyna ? Que vont-ils lui faire? demanda Keren épouvantée.
– Oui, intervint Cundo, pourquoi ne l'ont-ils pas simplement tuée et emporté l'anneau avec eux ? Ont-ils besoin d'elle aussi ?

Ses yeux semblaient déjà connaitre la réponse. Legolas resta un instant encore accroupi puis se redressa.

– En tout cas, ils ont une longueur d'avance sur nous !

Arthias s'approcha alors. Ses yeux portaient le poids du deuil.

– Nous ne sommes plus que trois d'entre nous, fit-il d'un ton où tremblait la colère.

Il frappa dans l'un des crânes abjects qui roula au sol sur plusieurs mètres.

– Elessar ne nous avait point préparés à une mission si dangereuse, et je croyais que ces créatures avait disparu depuis la fin de la guerre !

Il avait presque hurlé.

– Vous n'êtes pas les seuls, intervint Gimli les yeux baissés.
– Ces abominations nous suivaient depuis plus d'un mois humain, précisa Legolas.
– Comment ? s'écrièrent les deux hobbits et Keren.

Cundo resta silencieux.

– Ce qui est le plus étrange dans tout cela, continua le prince de Mirkwood, c'est qu'à l'instant où nous avons atteint cette clairière avec la troupe de mon père, leur présence pestilentielle que je sentais peser sur nos épaules depuis tout ce temps s'est évanouie, tout comme maintenant !

Cundo observait la cime des arbres.

– Ils étaient partis chercher du renfort, dit-il simplement.
– C'est la seule explication que je puisse entrevoir, répondit Legolas. Seulement, pendant ce laps de temps , vous êtes arrivés, et c'est à ce moment qu'ils sont revenus.
– Ce qui veut dire ? demanda Pippin.

Legolas tourna les yeux vers l'ouest de la forêt.

– Que leur repaire n'est qu'à quelques jours d'ici, s'écria Keren !

Les deux elfes hochèrent la tête.

– Toutes les traces se dirigent vers les Monts Venteux, leur rapporta un des jeunes soldats de Thranduil.

Legolas leva le menton à l'adresse de Cundo. Celui-ci releva l'uruk hai agonisant.

– Pour qui travailles-tu ? questionna le prince en pressant sa lame sous la mâchoire du monstre.

La créature émit une sorte de gloussement que tous interprétèrent comme un rire grossier.

– Parle et tu seras épargné !

L'uruk hai cracha un mélange de sang et de salive et continua à rire.

– Pauvres petits elfes condamnés à disparaître, finit-il par exprimer.
– Pour qui travailles-tu ? répéta Legolas fermement, les yeux de glace. Tes maîtres ne sont plus, tu n'as plus raison de vivre en ces terres.
– Et qui à le droit d'en décider? gloussa la créature en toussant.

Sur ce point, il n'avait pas tord, pensa Keren. La créature se mit à chantonner minablement. Plus vite que l'éclair, Cundo avait effectué un rapide mouvement de son sabre et détaché la tête des épaules du monstre. Keren sursauta et cria.

– Cundo ! s'indigna Legolas.

L'elfe imposant soutint son regard.

– Il n'aurait pas parlé de toutes manières, et aucun de ses semblables non plus !
– On peut tout de même leur reconnaître un bon point sur la loyauté, répondit Legolas acerbe.
– Tu es peut-être le fils de Thranduil, Legolas, mais ici tu n'es qu'un enfant à qui l'on a confié quelques soldats pour mener un combat qui te dépasse, reprit le gardien de Rivendell.

Gimli se mit à grogner, une furieuse envie de sauter au cou du gardien de Rivendell qui s'avérait plus antipathique que Thranduil.

– Calme ton chien de garde ! continua l'elfe.
– Et si tout le monde reprenait son calme, proposa Merry. Nous ne sommes que des alliés ici, je ne vois point d'ennemi.

Legolas acquiesça malgré l'agacement évident qui se lisait sur son visage souvent impassible.

– Arthias ! interpella le grand elfe aux cheveux d'argent, ta troupe est décimée ! Emporte tes morts, rentrez à Minas Tirith et informez Elessar de la situation.
– Messire elfe, nous n'obéissons qu'aux conseillers, l'auriez vous oublié ?

Le gardien de Rivendell recouvert de sang se retourna vers Merry et Pippin. Ceux-ci lui arrivaient à peine aux hanches. les deux hobbits hésitèrent, mais l'elfe avait raison, les hommes d'Elessar étaient presque tous morts, les survivants méritaient de pouvoir rentrer et d'enterrer les leurs.

– Faites ce qu'il dit, finit par souffler Pippin avec l'aval de Merry. Portez le message à Elessar et priez celui-ci de nous envoyer des renforts préparés aux Monts Brumeux.

Arthias s'inclina devant les deux hobbits et fit signe à ses hommes rescapés de regrouper les leurs. Une fois sur sa monture, il s'arrêta devant les deux cousins.

– Bonne chance, Conseillers du Nord.

Et il lança vers la forêt, sa monture à laquelle étaient accrochés les chevaux survivants portants les morts au combat, les deux autres hommes survivants juchés eux aussi sur leur monture suivirent ses pas. Legolas se tourna vers Cundo.

– Ce sont trois hommes dont l'aide aurait pu être précieuse.
– Ce sont trois morts supplémentaires dont nous n'aurons pas le fardeau à porter, répliqua le gardien.

Entre les deux elfes s'était installée une sorte de rivalité. La jeunesse et la noble lignée contre l'âge et la sagesse. Legolas finit par baisser les yeux. Le gardien de Rivendell n'avait pas tord.

– Que faisons nous d'eux alors ? interrogea le prince en désignant ses amis ainsi que les hommes de son père.
– Chacune des personnes présentes ici a son importance dans les événements à venir.

L'elfe semblait doué d'une omniscience particulière. Il se retourna plus majestueux que jamais, l'aube du jour levant formant une aura lumineuse autour de sa toge blanche rougie de sang.

– Cet elfe est encore plus dramatique que Thranduil, chuchota Gimli, je n'imaginais pas cela possible.

Bien qu'il ait entendu, Cundo ne répondit pas au quolibet et se tourna vers les guerriers du roi de Mirkwood.

– Ceux-là valent trois fois la vitesse et la force d'un humain. Nous aurons besoin de leurs talents. Cependant tu as raison Legolas, reprit-il, ces créatures ne sont pas assez intelligentes pour avoir monté cela de toute pièce. Elles doivent obéir à un maître. Un maître qui convoite un anneau de Noir Parler et peut-être plus encore.

Le fils de Thranduil hocha la tête. Keren lui adressa un regard de compassion. Le jeune prince avait su un montrer ses talents de dirigeant mais il se voyait à présent confronté par un elfe bien plus âgé et expérimenté et dont les yeux semblait voir au-delà signes évidents. Cependant Legolas releva la tête, digne.

– Levez le camp, nous partons ! Nous avons des chiens galeux à retrouver !

Il se tourna et saisit une flèche qui dépassait d'un cadavre.

– N'oubliez pas cependant de remplir vos carquois !

Et sur ces mots, il arracha violemment la munition du cadavre, emportant un morceau de crâne avec lui.


A suivre…

(1) - Cundo! Attends ! Pas lui ! Garde le en vie !