Chapitre 29: Le Maître

Le tunnel sous Mirkwood paressait sans fin. Legolas en tête de file ralentit la progression, intimant à la troupe d'en faire autant. Merry et Pippin agitaient frénétiquement leurs torches de chaque côté des parois.

– Faites qu'il n'y ait pas d'araignées, je hais les araignées, pleurnichait Pippin.
– Pourquoi tant d'obsession avec les araignées ? demanda Keren à Gimli qui marchait derrière elle.
– Une histoire qu'un vieil ami leur a racontée, je suppose. C'était un brave hobbit lui aussi, je me demande ce qu'est devenu ce bon vieux Sam !
– Sam ? s'écria Keren, mais nous l'avons rencontré ! Il avait l'air de bien se porter avec sa femme et ses enfants…

Sur ces derniers mots, le nez de la jeune femme s'écrasa sur le dos de Legolas qui avait stoppé net. Les deux hobbits s'emboitèrent dans celui de Gimli avant de se retrouver cul par terre sous la violence du choc.

– Merry ! Tu m'écrases ! suffoqua Pippin.
– Sois heureux que ce soit moi et non Gimli à t'être tombé dessus, lui répondit celui-ci en se frottant les fesses.

Le nain se retourna en grognant. Cundo qui fermait le cortège, se fraya un passage parmi la troupe pour rejoindre Legolas.

– Je sens de l'air frais, la sortie n'est plus très loin, remarqua le jeune prince.
– Effectivement, approuva Cundo, Venez !

Et s'adressant plus particulièrement aux hobbits, le gardien de Rivendell posa un doigt devant ses lèvres. La sortie leur apparut une heure plus tard environ.

– Satanés elfes et leurs sens trop développés, n'ont-ils donc pas la notion de la distance et du temps ? grogna Merry dans son coin.

Les membres de la troupe s'extirpèrent un à un du tunnel qui débouchait sur une plaine ensoleillée aux pieds des Monts Brumeux. L'ouverture était si bien dissimulée par le lierre et la pierre que même un éclaireur aguerri n'aurait pu la discerner. Tout le monde et plus particulièrement les elfes, fut saisi par le contraste du passage à l'obscurité vers la luminosité totale. Legolas et ses hommes levèrent les bras pour se protéger des rayons lumineux, le temps que leur vue se réadapte aux conditions nouvelles. Keren cligna plusieurs fois des paupières, la douleur qui consumaient ses yeux lui donnait l'impression d'avoir été frappée à chaque œil. Cundo cependant, ne semblait nullement indisposé et avait le regard rivé vers le ciel, plus exactement vers les sommets embrumés de la montagne qui se tenait imposante face à eux.

– Il y eut des nains qui, jadis, vécurent ici, fit Gimli sur un ton solennel.
– Ils sont passés par là, les héla l'un des elfes qui se trouvait accroupi au sol.

Legolas releva à son tour la tête vers la montagne.

- Je peux effectivement sentir leur piste à nouveau ! Allons-y ! Ne perdons pas de temps !

...

Vêtue de sa belle robe blanche, sa bourse bien attachée à la ceinture brodée qui ornait sa nouvelle tenue, Lyna fut conduite par Vanysilla dans la grande salle à manger.

– Encore une pièce de luxe sans nom, cela en devient ennuyeux…, marmonna la jeune femme pour elle-même.

Sur la grande table ne figuraient que deux couverts qui se faisaient face ainsi que plusieurs chandeliers. Lyna se sentit encore plus mal à l'aise.

– On croirait un rencart, fit-elle grimaçante.
– Par ici, la guida Vanysilla.

Elle fit asseoir la jeune femme dans un fauteuil élégant et confortable en bout de table.

– Et bien, et bien ! résonna une voix claire et chaleureuse. J'ai failli attendre !

Lyna, surprise, tourna la tête vers le lieu d'où avec surgit la voix. Sous une des arches qui donnaient accès à la salle se trouvait un jeune homme, nonchalamment accoudé contre un pilier. Il était élégamment vêtu d'une longue toge droite argentée. Ses cheveux noirs et lisses descendaient au delà de ses omoplates et une lueur d'amusement brillait dans son regard. Lyna le reconnut instantanément, malgré la métamorphose.

– Mais… Mais ? Daerachas ?
– Lui même, fit le jeune homme en effectuant une courbette.
– Je ne comprends pas, s'indigna Lyna. Où est le maître des lieux que je devais rencontrer ?
– Tu l'as devant toi ! répondit le jeune homme en souriant.

Il avait des réactions enfantines et les traits de son visage oscillaient encore entre ceux de l'adolescent et de l'adulte. Il semblait trouver la situation amusante. Ce qui n'était pas le cas de Lyna. Celle-ci se redressa sur son séant.

– Qu'est-ce que c'est que cette comédie ?
– Allons, allons, la tempéra le jeune homme. Pardonne-moi de t'avoir joué ce tour, je suis incorrigible ! Que dirais-tu de commencer le repas ?

Il avait dit cela avec un regard de chaton attendant après sa pâtée. Lyna finit pas se rasseoir. Daerachas claqua des doigts à l'attention de Vanysilla qui se tenait en retrait.

– Les entrées et les boissons seraient bienvenues pour commencer, qu'en penses tu ?

Il tourna la tête vers Lyna.

– Que bois-tu?
– De l'eau, répondit celle-ci sans s'étendre.
– De l'eau ? Par une telle soirée ? s'exclama le jeune homme en riant, tu entends ça, Vany ? Une jeune fille pure que nous avons là !
– Je n'aime pas l'alcool, le coupa sèchement Lyna.

Les manières exagérées du garçon l'énervaient. Il se comportait comme un acteur de comédie romantique avec un soupçon d'adolescent trop gâté. Vanysilla se retira prestement et revint avec un plateau qui semblait bien trop lourd pour elle. La jeune fille servit d'abord Lyna puis Daerachas. La rouquine explora son assiette. De la chair de poisson semblait-il, accompagné d'une sauce dans laquelle flottaient de petites choses noires qu'elle n'avait jamais vu auparavant.

– Homard en sauce à la truffe noire, la renseigna le garçon devant la mine perplexe de Lyna.

Il tente de m'impressionner, pensa la jeune femme, mais son estomac la fit saliver, l'assiette avait un air succulent.

– Je t'en prie, lui fit Daerachas.

La jeune femme saisit ses couverts et ne se fit pas prier.

– Tu es belle, lâcha subitement le garçon.

Lyna s'interrompit et essuya la sauce qui coulait le long de son menton. Elle ne savait pas comment réagir.

– Je t'attendais depuis longtemps tu sais ? continua celui-ci.
– Ah bon? marmonna Lyna, la bouche pleine.
– Oui, depuis très longtemps, en fait… d'aussi loin que je me souvienne, je t'ai toujours attendue.

Lyna avait finit son assiette, elle leva les sourcils, incrédule.

– Tu attends depuis longtemps quelqu'un que tu ne connais pas ? Tu es bizarre !

Le jeune homme se mit à rire, dérouté par la franchise de la jeune femme.

– Plus exactement, je ne savais pas qui tu étais, je savais que j'attendais quelqu'un, et ce quelqu'un, il s'avère que c'est toi !

Il avait dit cela comme si tout n'était que logique. Vanysilla en profita pour débarrasser les premières assiettes.

– Quand j'étais plus jeune, reprit Daerachas, j'avais un maître, un mage. L'un des plus grands mages que la Terre du Milieu ait connu, expliqua-t-il. Quand je n'étais encore qu'un enfant, il a commencé à m'enseigner son savoir et sa magie en secret. Il tenait à laisser un successeur mais son rang ne le lui aurait pas permis officiellement.

Lyna écoutait d'une oreille distraite.

– Malheureusement, mon maître fut contraint de quitter la Terre du Milieu et j'ai dû continuer seul mon apprentissage.
– Donc tu es une sorte de magicien ? demanda Lyna.
– Hunhun, approuva Daerachas en souriant. Quoi qu'il en soit, mon maître me révéla un précieux secret avant de quitter nos terres. Toute sa vie, il avait lutté pour que notre monde et toutes ses créatures soient protégées et y trouvent leur place. Voilà pourquoi tu as pu rencontrer ces créatures légèrement biscornues qui t'ont amenée jusqu'ici. Je reconnais qu'ils n'ont pas grande subtilité ni délicatesse mais ils font aussi partie des créations des dieux, non ?*

Lyna demeura interdite. À ses yeux, les créatures lui paraissaient plutôt être de la conception des démons.

– Malheureusement, il y a eu cette guerre, cette terrible guerre. Tu as dû en entendre parler non ? continua le mage.
– La Guerre de l'Anneau ?
– C'est bien ça, confirma le jeune homme, mon maître décida de réaliser un exploit dont même Sauron, le plus puissant et terrifiant des êtres vivants à cette époque n'aurait eu la connaissance. Il forgea en secret son propre anneau.

Sur ses mots, le garçon leva la main et fit lentement bouger ses doigts. Autour de son annulaire, brillait une bague multicolore dont les couleurs semblaient changer à l'infini. Lyna ouvrit grands les yeux.

– Tu le reconnais si je ne me trompe pas ?

Il souriait.

– C'est tout à fait normal puisque tu le possèdes toi aussi.

Lyna déglutit difficilement, ainsi donc, elle se trouvait bien là à cause de son anneau. Vanysilla profita de cet instant pour apporter le plat principal. Mais la rouquine n'avait plus vraiment goût à continuer le repas.

– Vois tu, continua Daerachas, l'anneau que je porte là était destiné à sauver la Terre du Milieu et à détruire Sauron. Malheureusement, mon maître ne réussit pas à créer un anneau aussi puissant que l'Unique, bien que celui-ci ne fut pas contrôlé par les pouvoirs de Sauron, à l'inverse des seize qui furent donnés aux seigneurs Nains et aux Hommes. Tristement, à lui seul, mon maître ne put créer l'anneau dans lequel il avait projeté tous ses espoirs.
– Et que comptait-t-il faire réellement avec cet anneau ?, demanda Lyna.
– Cet anneau que tu vois là, a été créé pour parcourir le temps. Ainsi mon maître aurait pu remonter les âges et neutraliser les pouvoirs de Sauron dans l'œuf, avant que celui-ci ne créât ses anneaux du mal. Malheureusement sa puissance est trop faible.

Il s'accouda à la table.

– Alors un jour, lui vint une grande idée ! Il insuffla un code très puissant dans l'essence même d'un enfant de son sang. Ce code devait rester inactif et endormi pendant des années, des siècles voir des millénaires, et se réveiller au moment où la conjonction serait la plus propice pour la réunification. Ainsi, l'anneau que j'ai récupéré à la mort de mon maître et que je porte à présent, une fois enfoui et oublié depuis une éternité, referait surface dans un futur lointain pour être trouvé par le porteur du code le plus réceptif aux pouvoirs qu'il détient, permettant ainsi la connexion entre deux époques et la fusion des deux anneaux.

Lyna piocha dans son assiette tout en continuant à écouter le discours un peu long du jeune homme. Devant son manque de réaction évident, Daerachas, insista.

– De cet enfant, tu es la descendante Lyna. Tu as trouvé l'anneau car tu y étais destinée. Tu aurais très bien pu être un homme ou une vieille femme, je suis donc agréablement surpris.

Lyna le regarda, méfiante.

– D'après toi je suis la lointaine descendante de ton maître ? Et que comptes-tu faire à présent que cet anneau et le mien, qui sont les mêmes, se retrouvent à proximité ?

Le magicien sourit, posant son menton sur ses mains jointes. Il était vraiment beau pensa Lyna avant de se reprendre.

- Ton anneau et le mien sont effectivement les mêmes ! Leurs pouvoirs sont en sommeil depuis la disparition de l'Unique. Mais la magie qui les a créés, elle, est toujours en vie ! Ne vois-tu donc pas ? Nos deux anneaux combinés vont dépasser les pouvoirs de l'Unique ! Et je pourrais enfin achever la volonté de mon maître: remonter les âges et anéantir Sauron.

Lyna frappa soudainement du plat de la main sur la table. Ce qui fit sursauter le magicien.

– J'en ai ma claque de vos histoires d'anneaux ! Si tu le veux, je te le donne, je n'en veux pas de toute façon, il est malpoli ! Je veux juste rentrer chez moi avec mon amie.
– Ton amie ?
– Oui, mon amie ! Elle a tenté de m'empêcher de toucher à ce truc, et j'aurais dû l'écouter ! Résultat: elle s'est trouvée embarquée en même temps que moi. Je te donne cet anneau, tu pratiques tes trucs de marabout et tu nous fait rentrer chez nous !

Le garçon lui renvoya un regard navré.

– Je suis désolé, mais cela m'est impossible.

Lyna laissa retomber la petite pomme qu'elle s'apprêtait à gober par énervement plus que par faim.

– Pardon ?
– Je ne peux te renvoyer pour le moment car j'ai besoin de toi Lyna. Tu es le catalyseur de ces deux anneaux.
– Le catalyseur ?
– Oui, c'est ton sang qui relie ton anneau au mien, sans toi, leur pouvoir n'est rien, c'est par toi que vont se transmettre les pouvoirs de l'un à l'autre.
– Oh! Bon sang j'ai saisis ! s'exclama Lyna. C'est comme un téléphone ! À l'époque, ils avaient des fils pour relier les communications. Nos anneaux sont des combinés et moi je suis le fil !

Daerachas la dévisageait, stupéfait.

– Exactement, toussota-t-il, bien qu'il n'eut aucune idée de ce que pouvait être un téléphone.
– Donc, je ne peux pas juste te donner ce truc ? insista-t-elle en lui tendant la bourse de cuir. Je dois venir avec toi ?

La lueur dans les yeux du mage s'était ravivée.

– Tu as tout compris !
– Alors, primo, Je pars avec toi dans le passé, deuzio, tu sauves le monde et tertio on revient et je repars chez moi avec mon amie et les deux anneaux, puisque seuls, ils ne fonctionnent pas. Enfin… le tien ne fonctionne pas, le mien m'a amenée ici mais il ne marche que dans un sens.

Le jeune homme eut un instant d'hésitation très bref mais qui n'échappa pas à Lyna.

– C'est cela, répondit-il simplement.
– Et si je refuse ? lança soudain la jeune femme.

Vanysilla qui se trouvait derrière eux hoqueta. Daerachas lui expédia un regard noir, puis se retourna vers Lyna.

– C'est ton choix, tu es libre de tes décisions, je ne t'impose rien. Je souhaite juste que tu réfléchisses plus profondément à ma proposition. Pouvoir sauver le monde de centaines d'années de guerres impitoyables n'est pas chose anodine. La montagne est toute à toi, tu peux aller et venir comme bon te semble, mais s'il te plaît, ne me fait pas trop languir.

Lyna perçut une lueur d'impatience dans les yeux du garçon. Elle eut la sensation qu'il tentait de contenir son énervement.

– Passons au dessert, proposa alors celui-ci, je suis sûre que tu apprécieras.

Vanysilla débarrassa les plats qui n'avaient pas eu grand succès. S'en suivit une longue attente pendant laquelle, ni Daerachas ni Lyna, ne parlèrent. La jeune femme remarqua la jambe du mage qui vibrait nerveusement, ce qui avait pour effet de transmettre un léger tremblement agaçant le long de la table. Elle se retenait de lui dire d'arrêter quand Vanysilla revint avec le plateau de desserts.

- Ah ! Nous avons failli attendre, s'exclama Daerachas d'un ton joyeusement faussé.

À cet instant, Vanysilla se prit le pied dans le long tapis qui ornait le dessous de la table et s'étala de tout son long, envoyant valser les bols et leur contenu à l'autre bout de la pièce. Elle se releva rapidement et ouvrit la bouche pour s'excuser mais Daerachas était déjà sur elle. Il la gifla avec tant de force que la jeune fille retomba immédiatement à terre.

– Idiote ! N'es- tu donc bonne à rien ?! cria le garçon.
– Mais ça va pas ! S'écria Lyna en se précipitant sur la jeune fille.

Les yeux du jeune homme reflétaient une lueur mauvaise. Lyna entoura Vanysilla de ses bras et l'aida à se relever. Le mage se recomposa rapidement une figure et avança la main vers les jeunes femmes.

– Pardon, Vany ! Je suis désolé, je ne voulais pas…

Lyna recula, protégeant la jeune servante.

– Merci pour le repas, mais je n'ai plus faim !

Et elle se retira de la salle, entraînant avec elle la jeune fille dont les larmes roulaient sur les joues, laissant Daerachas seul, au milieu des plats cassés.

Quand les deux jeunes femmes eurent disparu par l'escalier qui menait aux étages, celui-ci replia ses poings qui se crispèrent violemment.


À suivre...

* ce qui n'est pas totalement faux ni totalement vrai. Si lyna avait été attentive en cours d'histoire, elle aurait pu savoir que les orques, les trolls et les gobelins ont été créés par Morgoth /Melkor , qui n'était pas vraiment un gars sympa et que les uruk hai sont une création de sauron , que saruman a repris ensuite.