Eawyn dormit peu cette nuit-là. D'une part parce que le ronflement d'une dizaine de nains était toujours aussi éprouvant pour trouver le sommeil, d'autre part parce que les paroles de Bard tournaient en boucle dans sa tête. Elle savait qu'il avait raison. Entrer dans cette montagne signait le réveil de Smaug, c'était inévitable. Il était impensable de réussir à prendre la pierre sans que cela ne le sorte de son sommeil. Il se vengerait, bien sûr, et la cible la plus facile était Lacville.
S'il n'y avait pas eu Fili, elle se serait sans doute séparée de la compagnie à cet instant. Certes, elle aurait perdu sa part du trésor, mais elle aurait au moins eu la vie sauve. Mais il y avait Fili. Bien sûr, elle avait promis de veiller sur Bilbon jusqu'au bout. Elle s'était engagée auprès de Gandalf d'aller jusqu'à Erebor.
Et malheureusement, elle tenait ses promesses.
Il aurait été nettement plus simple de pouvoir partir sur le champ.
— Quelque chose te préoccupe ?
Son regard tomba sur un Fili parfaitement réveillé malgré tous les verres enfilés la veille, il semblait de bonne humeur et heureux de partir vers la montagne.
— Nous touchons à la fin de notre aventure, éluda-t-elle.
Elle fut interrompue par Thorin qui annonça le départ, elle lui en fut reconnaissante. Elle rassembla ses affaires, un nouvel arc qui lui faudrait prendre en main, une épée plus lourde que la précédente et des couteaux qu'elle jugeait pas très bien équilibrés. Son nouvel équipement était loin de la satisfaire.
Elle coula un regard à Kili qui peinait à se redresser. Ca, c'était clairement une mauvaise idée.
— Thorin, interpella-t-elle le Roi. Puis-je m'entretenir avec vous un instant.
Evidemment, celui-ci lui adressa un regard agacé avant de la suivre en s'éloignant du groupe.
— Que voulez-vous ?
— Kili ne peut pas continuer, déclara-t-elle, abrupte. S'il continue, il va mourir. Vu l'évolution de la blessure et des symptômes, la flèche était empoisonnée si on ne trouve pas un très bon guérisseur et vite, il ne verra jamais cette montagne de près.
— Et que proposez-vous ? Nous ne pouvons pas mettre en péril cette quête pour une vie.
Elle sentit au ton de sa voix que cela lui coûtait de parler ainsi, mais que tellement de gens comptait sur lui qu'il n'avait d'autre choix que de réussir à reprendre cette montagne.
— Je vais rester à Lacville avec lui pendant que vous continuerez l'esprit tranquille, je trouverai un guérisseur puis nous vous rejoindrons.
— Nous n'avons guère le choix. Vous avez toute ma confiance pour protéger mon neveu.
La guerrière fut surprise. Elle ne pensait pas que Thorin aurait pu lui faire confiance pour quoi que ce soit. Or, voilà qu'il le lui disait ouvertement. Elle se demandait bien où elle allait pouvoir trouver un guérisseur qui aurait les compétences nécessaires dans cette ville et qui accepterait de travailler gratuitement… Enfin, une épée sous la gorge pouvait faire des miracles.
Il serra brièvement son épaule, signe de sa gratitude, avant de s'en aller rejoindre les autres.
Les cloches résonnèrent dans la ville, l'heure était venue de reprendre l'aventure pour une partie de la compagnie. Eawyn emboîta le pas au reste de la troupe, Thorin n'avait pas encore annoncé à Kili que l'aventure s'arrêtait là pour lui. Sans doute avait-il eu espoir qu'il irait mieux dans les quelques minutes qui avaient suivi leur discussion.
— J'ai hâte que nous arrivions à Erebor, lui murmura Fili. Enfin les histoires des miens vont prendre tout leur sens et je suis heureux de découvrir les lieux avec toi.
Eawyn eut un sourire triste.
— Je ne te suis pas jusqu'à Erebor, Fili.
Le nain stoppa sa marche brusquement et la regarda, perdu.
— Pourquoi cela ?
— Je vais rester en arrière avec Kili pour lui trouver un guérisseur.
Avant que Fili ne puisse lui répondre, Thorin arrêta Kili pour l'empêcher de monter sur le bateau.
— Pas toi. Nous devons y être au plus vite, tu nous ralentirais.
— Qu'est-ce que tu racontes, je viens avec vous.
— Non.
Eawyn s'approcha de Kili, posa une main sur son épaule.
— Nous allons te trouver un guérisseur puis nous irons à Erebor.
— C'était ton idée, s'offusqua-t-il, repoussant sa main. Je veux être là quand la porte s'ouvrira quand nous découvrirons les salles de nos pères. Je veux être là.
— Kili, reste ici. Repose-toi, tu nous rejoindras quand tu seras guérit. Eawyn veillera.
— Parce que maintenant tu lui fais confiance !
Eawyn contracta sa mâchoire pour éviter de sortir quelque chose de blessant, le nain parlait sous le coup de la colère, ce qu'elle pouvait comprendre. Thorin se contenta d'ignorer la remarque. Il s'était longtemps méfié de la guerrière, mais force était de constater qu'elle ne voulait que le bien de leur quête. Et le lien qui l'unissait à son neveu ne pouvait être contesté.
— Je reste avec lui, mon devoir est d'être auprès du blessé, déclara Oin.
La rohirrim doutait que ses connaissances médicales suffisent à soigner Kili, mais c'était sans doute mieux que rien.
— Mon oncle, les récits de la montagne ont bercé notre enfance, des récits que tu nous as fait. Tu ne peux pas le priver de ça. S'il le faut, je le porterai !
— Même comme ça, il n'atteindra pas la montagne, Fili, essaya de la résonner Eawyn. Le poison du mal est puissant…
Un silence lourd se posa sur la compagnie. Personne n'avait compris à quel point cela pouvait être grave.
— Un jour tu seras Roi alors tu comprendras, le résonna à son tour Thorin, mettant fin aux doutes qui planaient sur sa succession depuis la conversation houleuse chez Beorn. Nous ne pouvons compromettre cette quête par égard pour un nain. Même si c'est mon parent.
Le nain blond se détourna de son oncle pour rejoindre son frère.
— Fili ne fait pas l'idiot. Ta place est dans la compagnie.
— Ma place est auprès de mon frère.
Kili était plus pâle de minutes en minutes.
— Pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant, lui reprocha Fili.
— Exactement pour éviter cela, soupira-t-elle. La compagnie est désormais privée de son médecin et d'un de ses meilleurs guerriers. Je pouvais me débrouiller pour trouver un guérisseur.
Fili ne trouva rien à répondre. Les trompettes résonnèrent, le bateau allait partir.
— Ooh vous aussi vous avez loupé le bateau !
Eawyn se retourna pour faire face à un Bofur, heureux de ne pas être resté seul en arrière.
— Nous n'avons pas de temps à perdre. Fili, Bofur vous portez Kili qu'il ne pose plus son pied au sol. Oin trouvez quelque chose pour soulager la douleur. Il faut que l'on trouve un endroit calme ou il pourra rester allongé pendant que nous irons chercher un guérisseur, ordonna la rohirrim. Dépêchons.
Au même instant, Kili perdit connaissance sous les appels paniqués de son frère. Eawyn grimaça, le poison s'était propagé plus vite qu'elle ne l'aurait pensé. Elle aurait dû parler à Thorin plus tôt.
— Retournons demander au Maître du village, suggéra Bofur.
Tous acquiescèrent, bien qu'Eawyn ne crut pas un seul instant en la générosité de cet homme. Elle espérait pouvoir retrouver le chemin de la maison de Bard parmi le dédale de rues. Il ne souhaitait certainement plus avoir à faire à eux, mais elle le savait bon et généreux.
— Attendez, s'écria Fili une fois devant la maison du Maître. S'il vous plait, on a besoin d'aide ! Mon frère est malade.
— Malade ! Erk c'est contagieux ? Reculez !
— S'il vous plaît, il nous faut des remèdes.
— Ai-je l'air d'un apothicaire, cracha l'assistant. On en a pas assez fait pour vous, le Maître est un homme occupé, il n'a pas de temps à perdre avec des nains malades. Fichez le camp !
— Qu'allons-nous faire ?
— Allons chez Bard.
— Il refusera de nous aider, soupira Bofur.
— Vous le jugez bien mal, Maître nain, le contredit Eawyn.
Eawyn les guida du mieux qu'elle put à travers Lacville. Il fallait faire vite. Elle fut soulagée de voir apparaître la porte du batelier après s'être trompée deux fois de rue. Elle se dépêcha de frapper à la porte.
— Non. J'en ai fini avec vous, refusa-t-il à peine la porte ouverte. Allez-vous en.
— Je suis navrée de demander votre aide et de vous mettre encore plus dans l'embarras, Bard. Mais vous êtes le seul qui acceptera de nous aider, tenta Eawyn. Nous accepterons n'importe quelles de vos demandes en échanges.
— Personne n'acceptera de nous aider, répéta Bofur. C'est Kili, il est malade. Très malade.
Bard regarda attentivement le nain, avant de se tourner vers la rohirrim. Comment refuser de les aider…
Bard les aida à allonger le nain dans sa demeure.
— Y a-t-il un guérisseur que je puisse aller chercher, demanda Eawyn aussitôt Kili bien installé.
— Ici à Lacville ? aucun. Le premier serait à des jours d'ici et refuserait probablement de faire le voyage vu la réputation du Maître.
— Il ne survivra ni au voyage ni à l'attente… Oin pouvez-vous faire quelque chose ?
— J'ai bien peur que cela dépasse mes compétences.
Fili qui écoutait leur conversation, blanchit. Il sentait son coeur s'émietter. Son frère, son inséparable, il ne pouvait mourir. Il ne pouvait imaginer une vie sans ce petit frère qui l'avait toujours suivi partout. Il regretta d'avoir forcé la main à sa mère pour qu'elle accepte que Kili rejoigne la compagnie. A cet instant, il serait en train de se morfondre chez eux, mais il serait en pleine santé.
— Avez-vous une idée, Dame Eawyn, espéra Bofur.
— Les elfes sont de puissants guérisseurs, si Elrond avait été plus proche il nous aurait aidé, mais nous avons fortement contrarier les proches…
Elle songea un instant à l'Elfe qui s'était plus ou moins liée avec Kili sans que celui-ci ne veuille leur en dire plus. Y avait-il seulement une chance que ça ait compté pour elle et comment la retrouver à temps…
Elle sursauta en entendant un grondement.
Le dragon.
Elle regarda Bard, ses enfants, la détresse dans leurs yeux.
— Vous devriez nous laisser, s'anima Fili. Prenez vos enfants et partez loin !
— Et où ? Il n'y a nulle part où aller.
— Nous allons mourir, Papa ?
La question de la plus jeune, sera le cœur de la guerrière. Ils avaient détruit leur vie. Elle n'était pas parfaite, mais ils étaient ensemble.
— Non, chérie, tenta-t-il de la rassurer.
— Mais le dragon ! Le dragon va nous tuer.
Bard décrocha une immense flèche noire.
— Pas si je le tue avant. N'importe quelles demandes, hein ?
Eawyn acquiesça.
— Faites en sorte que mes enfants s'en tirent vivant et protégez-les jusqu'à ce qu'ils puissent le faire eux-même.
— Sur ma vie, je le jure, promit la guerrière.
Elle observa l'homme partir, espérant qu'il allait réussir.
— Je vais voir si je trouve des remèdes, annonça Bofur. Peut-être que l'on pourra faire une pommade ou…
Eawyn soupira. Elle ne voyait pas comment ça pourrait aller et maintenant elle avait trois enfants à charge. Deux… Elle en avait déjà perdu un. Qui revint heureusement rapidement avec de mauvaises nouvelles. Comment ça pourrait être pire ?
Le hurlement d'une des filles réveilla ses réflexes, elle bondit en avant la projetta derrière elle, avant de bondir sur ses ennemis sa lame déjà dehors. Elle veilla à rester en permanence entre les ennemis et les enfants, ne laissant aucune ouverture. Ils furent vite envahis par les orques. A peine en avait-elle égorgé un qu'un autre prenait sa place. Un mauvais coup sur la tempe la sonna quelques secondes, laissant le temps aux monstres de tenter d'attaquer les enfants. Elle se reprit bien vite. Retournant au combat, pas besoin de voir précisément pour tuer. En prise avec un ennemi, elle vit, impuissante, un orque s'approcher des enfants et un autre de Kili. Elle redoubla d'efforts pour se débarrasser de celui qui tentait de lui ôter la vie. Un éclair roux attira son regard, elle fut soulagée de voir apparaître l'elfe rousse qui avait occupé ses pensées quelques minutes plus tôt. Ainsi ça n'avait pas été rien pour elle.
L'elfe renversa l'équilibre des forces, permettant à la compagnie de reprendre le dessus pour tuer les orques. Elle fut bientôt rejointe par le fils du Roi des Elfes. Ce que Eawyn ne prit pas spécialement comme une bonne nouvelle. Allaient-ils rejoindre une nouvelle fois les cachots de la forêt noire ?
Néanmoins, se débarrasser des orques fut un jeu d'enfant avec ces deux là en plus.
— Ils partent, s'étonna Oin.
— C'est Thorin qu'ils veulent…
— Tauriel, venez.
— Nous allons le perdre, annonça Oin qui s'était remis au chevet de Kili.
L'elfe sembla hésiter. Eawyn perçut sa détresse.
— Si vous pouvez le sauver, faites-le, la supplia la rohirrim. Votre prix est le nôtre.
Elle ne pouvait imaginer ce que ressentirait Fili à la perte de son frère. Elle refusait de voir la douleur s'inscrire plus longtemps sur son visage.
— Vous avez le sens du timing, Bofur, le félicita Eawyn. Une minute plus tard, il était condamné.
Elle soupira de soulagement. La coïncidence était improbable, mais Kili vivrait. Elle s'approcha de Fili, serra sa main et laissa sa tête reposer contre son épaule.
Un nouveau grondement. Sinistre. Cette fois, pas de doute, le dragon arrivait.
