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Herushë.
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Dire qu'Herushë se méritait était un euphémisme et Tom et Harry y arrivèrent tard dans la journée. Nichée au cœur des montagnes, ses maisons de pierre, aux toits de tuiles rouges, s'alignaient le long des ruelles étroites pavées de galets usés. Chaque mur était orné de vignes grimpantes et de fleurs sauvages colorées et Harry trouva cela tout à fait charmant et bucolique.
Au centre du village, se dressait une petite place où trônait fièrement une vieille église orthodoxe au dôme usé qui avait dû, à l'époque, être doré et, juste en face, se trouvait l'unique bar du coin, entouré de quelques stands modestes qui proposaient des produits locaux, tels que du fromage de brebis, du miel des montagnes et des tissus tissés à la main par les femmes du village.
Tom observa la place, circonspect, et Harry lui demanda : « Vous savez où trouver le cousin de Rud ? »
Non, il l'ignorait. Harry pointa du doigt le petit bar : « Quand on cherche des informations, la meilleure solution est d'entrer dans un débit de boissons. »
Tom haussa un sourcil, intrigué : « Pourquoi cela ? »
Harry lui adressa un sourire brillant : « Parce que l'alcool délie les langues ! »
Tom, qui semblait avoir oublié sa petite contrariété de la veille, lui rendit un sourire carnassier : « Je connais d'autres méthodes pour faire parler les récalcitrants. »
« Je n'en doute absolument pas, mais si cela ne vous dérange pas, je préférerai que l'on fasse ça à ma façon. »
Il commença à pleuvoir alors qu'ils s'approchaient du bar et Harry soupira avec défaitisme. La façade du bar, en bois écaillé, montrait des signes évidents de dégradation, avec ses planches manquantes ou pourries par endroits. Une enseigne rouillée et partiellement effacée par les intempéries était devenue illisible.
La première chose qui frappa Harry, quand ils entrèrent, fut le silence qui les accueillit : tous les regards se tournèrent vers eux et les conversations s'interrompirent brusquement. Les habitués du bar, des hommes au visage buriné par les années, observèrent les nouveaux arrivants avec suspicion.
L'ambiance était étouffante. Les murs, probablement autrefois peints en blanc, étaient tachés et jaunis par la fumée de cigarette. Des affiches défraîchies, annonçant des événements passés depuis longtemps, étaient accrochées de manière désordonnée. Les coins des tables en bois étaient fendus et usés, et les chaises dépareillées semblaient prêtes à céder à tout moment.
L'éclairage tamisé provenait de quelques ampoules nues suspendues au plafond bas, projetant des ombres dansantes sur les murs crasseux. Une odeur âcre de tabac froid et de bière renversée flottait dans l'air et Harry cru qu'il allait rendre son déjeuner.
Au comptoir, un barman fatigué, vêtu d'un tablier sale, essuyait distraitement des verres ébréchés tout en jetant des regards las aux clients attablés et Harry se dirigea vers lui : « Bonjour. Vous parlez anglais ? »
L'homme lui lança un regard perdu (visiblement non.) et Harry couru chercher Tom pour qu'il serve d'interprète.
« Nous cherchons un homme qui doit nous héberger. Son cousin s'appelle Rud Benton. Vous sauriez où on peut le trouver ? »
Le barman haussa les épaules, désinvolte, et Harry, désabusé, parcouru la salle du regard. Son regard s'arrêta sur un homme assis dans le fond du bar. Un frisson d'excitation le parcourut, et il tira la manche de Tom pour attirer son attention, désignant discrètement l'homme en question.
Tom suivit le regard d'Harry et fronça les sourcils en découvrant le portrait craché de Rud. Ils échangèrent un regard silencieux, avant de se diriger vers l'inconnu.
L'homme, les yeux ombrageux et le visage fermé, semblait peu enclin à la conversation. Quand Harry s'arrêta devant lui, il cracha négligemment à terre, ignorant ostensiblement sa présence.
Harry resta imperturbable, faisant fi de l'attitude hostile de l'homme : « Nous venons de la part de Rud… »
Mais le type cracha à nouveau au sol en grognant : « Burra të dobët. » Tom ne traduisit pas, mais il sembla s'embraser de colère et Harry posa une main réconfortante sur son bras pour ne pas qu'il n'explose. « Faisons un pari. » - proposa-t-il en souriant et Tom fini par traduire avec hostilité ce qu'il disait. L'homme émit un ricanement de mépris. « Je parie – repris Harry en désignant un verre sur la table – que je pourrais boire plus de cet alcool que vous. »
Tom fronça les sourcils et se tourna vers lui : « Je croyais que vous aviez un problème avec l'alcool ? »
Harry sourit, décontracté : « Ho que oui, j'en ai un. Mais je sais aussi exactement ce que je fais. Vous traduisez ? »
Il vit la mâchoire de Tom se crisper, mais il s'exécuta sombrement. Le double de Rud éclata d'un rire gras : « Jeni aq i dobët saqë do të bini në pirjen e parë ! »
« Il dit qu'il ne pense pas que vous y arriverez. »
Harry était certain qu'il avait dit plus que ça et de façon bien plus blessante, mais Tom semblait mettre un point d'honneur à ne pas lui infliger ça.
« Bien sûr – continua Harry en arborant un air complaisant – si vous avez peur de ne pas y arriver, nous pouvons tout de suite passer à l'étape où vous nous hébergez ? »
L'homme, visiblement amusé, laissa échapper un rire rauque et dédaigneux. Il échangea quelques mots en albanais avec ses compagnons autour de lui, suscitant des éclats de rire moqueurs. Puis, il se tourna de nouveau vers Harry et lui tendit un verre débordant d'alcool : « Votre tour. » dit-il dans un anglais approximatif et Harry saisit, souriant, le verre avant de le porter à ses lèvres : « Santé. »
Il le vida d'un trait.
Le silence se fit dans le bar. Tous les regards étaient tournés vers eux et chacun semblait retenir son souffle. Le barman, qui s'était approché, rempli un nouveau verre et cette fois-ci, ce fut Harry qui l'approcha de l'homme : « Votre tour. »
Le regard de l'homme se durcit légèrement, mais il prit le verre sans hésiter, le toisant d'un air défi. Il porta le liquide à ses lèvres avec assurance. Le barman échangea quelques mots avec Tom avant d'observer l'habitué vider le verre d'un seul trait. Un léger murmure d'approbation parcourut la pièce alors qu'il le reposait avec un sourire triomphant.
Harry lui rendit son sourire et fit un signe au barman pour qu'il remplisse à nouveau les verres.
Le combat était truqué, bien sûr, puisqu'Harry était incapable de ressentir les effets ou ne serait-ce que le goût de l'alcool. Il devinait vaguement que cela devait être quelque chose de très fort, probablement brassé localement. Plus il enchaînait les verres, toujours frais et aimable, et plus les regards que les autres portaient sur lui changeaient. Même Tom ne semblait pas trop comprendre ce qu'il se passait.
Ce fut le cousin de Rud qui, le premier, déclara forfait en refusant d'une main le nouveau verre que le barman s'apprêtait à lui servir et il s'inclina légèrement vers Harry : « Gabova. Ju jeni të fortë. Unë e njoh atë. Ju fituat. »
Les mots résonnèrent dans le silence du bar et Harry sourit poliment : « Vous avez été impressionnant, vous aussi. Je ne pensais pas que vous iriez si loin. »
Les autres hommes éclatèrent de rire, donnant chacun leur tour une bourrade dans le dos d'Harry. Le barman le félicita d'un signe de tête approbateur, avant de retourner à ses affaires.
Tom se pencha vers Harry avec un sourire narquois : « Vous n'avez jamais mentionné ce petit talent », dit-il d'une voix légèrement moqueuse.
Harry haussa les épaules avec nonchalance : « Certaines choses sont mieux gardées secrètes. »
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