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Zamir.
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L'homme s'appelait Zamir et il était bien le cousin de Rud. Bien entendu, il avait tout de suite compris que les deux types qui venaient d'entrer dans le bar étaient ceux dont son cousin lui avait parlé. Mais il n'avait juste aucune envie d'aider des foutus anglais. Il n'avait déjà que très mal toléré que Rud s'expatrie dans ce pays d'imbéciles, mais s'il devait en plus les héberger chez lui, alors merci, mais non merci.
Sa mauvaise humeur s'était amplifiée en voyant ces deux touristes, deux gravures de mode qui n'avaient clairement rien à faire dans un village d'éleveurs comme Herushë, s'approcher de lui. Bien entendu, il parlait couramment anglais, il était même un des rares du village à pouvoir le faire, mais il n'avait tout simplement pas le désir de faire cet effort avec eux.
Ça avait été le comble quand le plus petit lui avait lancé ce défi. Il se doutait bien qu'il y avait anguille sous roche, qu'on ne lui proposerait pas, à lui qui passait plus de 70% de sa vie à boire du Rrushi i Ferrës, un pari aussi facile, si on n'était pas certain de le gagner. Et pourtant, il s'était laissé prendre au jeu, surtout pour emmerder le plus grand qui lui adressait régulièrement des regards meurtriers plein d'arrogance.
Et il avait perdu. Merde alors. Battu à la boisson par un gamin frêle, tout juste sorti de l'adolescence, qui ne payait pas de mine. Ça valait le respect, ça c'était certain, et tant pis si ils n'étaient pas communistes.
Parce qu'il était bon joueur, il les avait conduit dans sa meilleure cabane, celle qu'il ne proposait qu'à ses clients VIP et avait répondu à toutes leurs questions. Et des questions ils en avaient. Surtout sur le folklore de Gashi. L'histoire de « Zonja gri » les avait passionnés. Et il y avait de quoi, c'était certain, même si cette légende datait de plusieurs centaines d'années. Il avait même dû pointer, sur une grande carte, les chemins que la femme aurait pu emprunter, à l'époque. Il ne savait pas trop, bien sûr. Ce n'était, après tout, que des contes qu'on racontait aux enfants. Mais certains conteurs avaient mentionné, dans leurs récits, certains rochers aux formes uniques, certains arbres millénaires que Zamir était certain d'avoir déjà vu lors de ses pérégrinations le long de la rivière. Alors il avait essayé, le plus précisément possible, de les marquer sur la carte.
Il ne savait pas ce que ces deux-là cherchaient exactement, mais il les avait mis en garde : Gashi était belle, plus belle que la plus belle des femmes, mais elle était tout aussi dangereuse. Si l'on ajoutait à cela la troupe de sorciers russes (des militaires ?) qu'il avait vu passer par là (de grands types aux carrures d'ours, qui auraient pu, d'un seul repli du coude un peu vif, vous briser les os entre leurs bras), alors il valait mieux éviter de s'y perdre.
Mais le plus grand type (le plus désagréable) avait seulement ricané de cet avertissement et Zamir n'avait pas insisté plus longtemps. Après tout, si les deux jeunes avaient pu s'intégrer dès leur premier jour à Herushë, alors ils arriveraient peut-être à survivre à Gashi.
Cela ne le regardait pas. Et si ces étrangers ne revenaient pas, ils ne feraient que s'ajouter à la longue liste de ceux qui avaient disparu dans les bois, volontairement ou non.
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On ne pouvait décemment plus appeler ce qui tombait du ciel de la « pluie ». C'était comme si quelqu'un s'était mis à vider de grands seaux d'eau depuis les nuages ou comme si les cieux avaient décidé de purger tous leurs réservoirs en une seule fois. Et cette intensité démesurée exaspérait Harry au plus haut point. Ce n'était pas tant qu'il n'appréciait pas la pluie, mais il y avait des limites à tout, et ce qui tombait là franchissait clairement les bornes du raisonnable. Un peu de mesure, merde !
Quand Harry pénétra dans la cabane que Zamir leur avait généreusement prêtée, il était littéralement trempé jusqu'aux os. Il poussa un soupir de frustration en écartant d'une main les mèches de cheveux qui lui collaient au visage, alourdis par la pluie battante. C'était insupportable. Le pire était que Tom, bien qu'il ait subi le même déluge, conservait tout son charme (voire même semblait en gagner davantage), tandis qu'Harry ressemblait à peine à un rat famélique mouillé.
Tom arqua un sourcil désapprobateur en voyant une flaque d'eau s'amonceler aux pieds d'Harry et se répandre sur le parquet du salon. Ce dernier retira ses lunettes pour les essuyer sur un coin de sa chemise avant de lui renvoyer un regard mauvais : « Quoi ? J'ouvre une piscine, ça vous dérange ? »
Un éclair d'amusement passa dans les yeux de Tom : « Peut-être devrions nous prendre un bain ? »
De l'eau ? Encore ? Ils venaient à peine d'échapper à la tempête qui sévissait à l'extérieur, que Tom proposait déjà de les y replonger ! C'était un non. Ferme et catégorique.
Mais Tom retira son manteau avec calme pour le déposer sur l'un des fauteuils en bois qui faisait face à la cheminée crépitante : « J'ai gagné le pari. » lança-t-il sur le ton de la conversation.
Harry, les bras ballants, le regarda sans comprendre : « Quoi ? »
Tom retira lentement ses gants qu'il plaça sur l'assise en bois : « J'ai dit – répéta-t-il nonchalamment – que j'ai gagné notre pari. »
« Quel pari ? » Grommela Harry.
« Sur les résultats du match. »
Et Harry se souvint soudainement de cette sombre histoire de Quidditch qu'il avait oubliée : « Vous avez triché ! Ça ne compte pas ! »
Tom s'approcha lentement : « Cela compte totalement. Vous n'aviez jamais mentionné que nous ne pouvions pas aider nos challengers. »
« Parce que ça coule de source ! – se récria Harry – Enfin ! Aucun pari ne devrait permettre d'influencer le déroulement du jeu ! »
« J'avoue ne pas comprendre. – dit Tom qui visiblement comprenait parfaitement bien – Vous avez proposé ces paris, je ne vous ai pas forcé la main. Vous avez vous-même décidé du cadre et des règles et je n'y ai émis aucune objection. Le gagnant est déterminé par la victoire de l'équipe que chaque participant a choisie de soutenir. J'ai choisi l'Irlande, vous, l'Albanie. Puisque l'Irlande a remporté le match, j'ai donc également remporté le pari. Seriez-vous à ce point mauvais perdant, Monsieur Potter ? »
Harry manqua de s'étouffer : ce niveau de mauvaise foi l'impressionnerait toujours. La prochaine fois, il rédigerait, en trois exemplaires, un contrat complet qu'il ferait signer à Tom, en indiquant en gras et en capitales que non, la triche n'était pas autorisée, même si l'on mourait d'envie de gagner.
Tom retira son veston d'un geste élégant : « Vous devez exaucer l'un de mes souhaits. »
Harry ravala sa fierté et lui lança un regard assassin : « Et quel est ce désir, ô mon Lord ? »
Tom lui adressa un sourire carnassier : « Un bain. »
Harry le regarda désabusé. Un bain ? Il n'avait qu'à y aller, prendre son foutu bain ! En quoi la présence d'Harry était-elle si indisp… Ho. Il devint cramoisi et le sourire de Tom s'accentua encore : « Laissez-moi reformuler, car je vois bien que vous avez quelques difficultés avec les phrases simples. Je veux que vous preniez un bain, avec moi, maintenant. Par là, je veux dire : dans la même baignoire. Dans la même eau. Au même moment. Corps contre… »
« Merci, j'ai très bien compris ! » le coupa Harry qui ne voulait absolument pas qu'il aille au bout de son explication.
Merde. Il en avait envie. Ouais, il en avait clairement envie mais… mais là, tout de suite, ça l'intimidait stupidement. Pourtant ils l'avaient déjà fait, il n'aurait donc pas dû avoir l'impression que cette proposition frôlait l'indécence. Pourtant, quand il regarda Tom, dont la pluie avait traversé son manteau, moulant désormais sa chemise sur son torse, il déglutit difficilement. Son regard remonta jusqu'au visage de son compagnon et il détailla son profil fin et séduisant. Il s'appuya d'une main sur le chambranle de la porte pour ne pas que ses genoux cèdent sous lui : « Putain de film porno. » grogna-t-il pour lui-même. Dans quel monde s'était autorisé, d'être aussi sexy ? C'était une offense à la morale, non, à l'humanité tout entière ! Tom passa une main dans ses cheveux humides de pluie qui brillaient d'un éclat doux sous la lumière du feu et Harry sentit son nez à deux doigts du saignement. Peut-être allait-il même devenir aveugle ? Menottez ce type et arrêtez-le immédiatement pour qu'il ne fasse pas d'autre victime !
Tom le regardait étrangement, la tête penchée sur le côté, à dix-mille lieues de savoir ce qui se déroulait dans sa tête et Harry bénissait tout ce qu'il pouvait bénir pour cela.
« Oui. Bon. Un bain. Allez. Un bain, donc. » grinça Harry d'une voix rauque, essayant de paraître le plus naturel possible, et il se dirigea, d'un pas légèrement titubant, vers la salle d'eau.
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