La dispute
Bobby avait quitté le poste de pompiers, l'esprit encombré de pensées sombres et de douleur. Les mots acerbes échangés avec Ray résonnaient encore dans sa tête, le rappelant à sa propre détresse. Il se sentait comme un homme enchaîné, tirant sur des liens invisibles qui l'entravaient toujours plus.
La journée avait basculé dans l'obscurité alors qu'il se dirigeait vers son véhicule.
Les images de son altercation avec son ami lui revenaient à l'esprit, chaque mot douloureux pesant lourd sur son cœur déjà meurtri. Il s'installa au volant, mais au lieu de démarrer le moteur, ses doigts se refermèrent autour d'une bouteille dissimulée sous le siège passager.
Le liquide brûlant coula dans sa gorge, apportant un réconfort temporaire à son âme tourmentée. Il s'enfonça dans le siège, laissant le poison de l'alcool envahir ses pensées, effaçant momentanément la douleur de la réalité.
Pourtant, même l'ivresse ne pouvait lui offrir un refuge éternel.
Une pastille de menthe dissimula l'odeur de l'alcool sur son haleine alors qu'il regagnait sa maison, prêt à affronter le chaos qu'il avait créé.
– Papa ! cria sa fille en courant dans ses bras.
– Brookie, dit-il en la serrant contre lui avant de la reposer au sol.
– Tu sens la menthe, dit Bobby junior en cognant son poing contre le sien.
– J'ai raté le diner ? demanda Bobby en éludant le commentaire.
– Et l'heure du bain et les devoirs, confirma Marcy. Mais tu arrives à temps pour le brossage de dents et le lit.
Marcy se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser mais Bobby conscient de son haleine alcoolisé, l'embrassa sur la joue. Il vit à son regard qu'elle avait compris mais ne dit rien.
Les petits finissaient de se brosser les dents et Bobby attendait assis sur les toilettes.
– Papa, demanda Bobby junior, sa voix perçant les brumes de son cerveau. Papa ?
– Tu dormais sur les toilettes, s'amusa Brooke alors qu'il refaisait surface.
– Le travail m'a épuisé, mentit-il. On a eu deux incendies, amené une vieille dame à l'hôpital, une fausse alarme et j'ai dû laver le camion. Allez !
– Tu veux entendre ce que j'ai dit à maman dans la voiture ? demanda Brooke alors qu'il les accompagnait au lit.
– Quoi ?
– Le meilleur endroit pour prendre feu est une caserne de pompier, répondit-elle. Et la meilleure voiture pour se faire renverser, c'est une ambulance, et le meilleur endroit pour être cambriolé est un commissariat.
– Où as-tu trouvé un cerveau si intelligent ? demanda Bobby à sa fille.
– Probablement au supermarché, répondit-elle le faisant rire.
– Comment s'est passé ta journée, mon pote ? demanda-t-il à son fils déjà couché.
– Est-ce que tu vas bien ? s'inquiéta-t-il. Est-ce que ton dos te fait mal ? J'arrive toujours à savoir quand ton dois te fait mal. Tu as l'air triste.
Bobby se sentait honteux parce que son comportement n'était pas aussi indéchiffrable qu'il le pensait, son fils avait remarqué qu'il n'allait pas bien. Il savait qu'il devait se reprendre mais c'était plus fort que lui.
– Ecoute, je suis triste parce que ton frère me manque mais tout ira bien.
– Il me manque aussi.
– A moi aussi, confirma Brooke. Est-ce qu'il va revenir un jour ?
– Je l'espère, souffla-t-il. Je vous aime tous les deux. Faites de beaux rêves.
– Je t'aime aussi papa.
– Moi aussi, confirma Brooke.
– Bonne nuit, termina Bobby junior.
– Bonne nuit les enfants, lâcha-t-il en quittant la chambre.
Bobby quitta la chambre tentant ignorer la douleur de son cœur. Il attrapa ses clés et sa veste et rejoignit Marcy dans la cuisine alors qu'elle finissait la vaisselle.
– Je vais faire ma promenade, lâcha-t-il.
– Il fait froid dehors, lui rappela-t-elle.
– Si je ne marche pas avant d'aller dormir mon dos se raidit, mentit-il de nouveau.
– On devrait peut-être aller voir un autre médecin, lâcha-t-elle sceptique. Comment se fait-il que tu ais de nouveau mal ? Ça fait des années maintenant. Cinq ans Bobby, tu devrais aller mieux.
– Tous les médecins disent pareil, que j'ai de la chance de marcher. Un dos cassé ne guérit jamais complètement. D'accord, je vais…
– Attends, le rattrapa-t-elle. Ne pars pas.
– Chérie, je rentre toute de suite, d'accord ?
Il quitta l'appartement et se dirigea vers l'ascenseur.
Dans l'ascenseur, il hésita mais finalement il descendit du 11e jusqu'au 6e dans l'appartement qu'il avait loué pour Buck, dans l'espoir naïf de son retour. Les meubles étaient toujours emballés là, empilés dans un coin, témoins silencieux de son désespoir et de sa solitude.
Il s'effondra sur le sol froid, le poids de sa douleur écrasant son âme déjà meurtrie. Les larmes coulèrent, silencieuses et amères, tandis qu'il se laissait emporter par le tourbillon de ses émotions tourmentées.
Il alluma un chauffage d'appoint et s'endormit après avoir pris des pilules. Il se réveilla soudain en sursaut plus d'une heure après et se précipita pour rentrer.
Il entra silencieusement chez lui et posa ses clés sur le comptoir alors que Marcy est assoupi sur le canapé.
– Hey, lâcha-t-il la réveillant en sursaut.
Elle se redressa et s'installa de façon à enrouler ses bras autour de ses jambes.
– Quand on s'est mariés, lâcha-t-elle soudain. J'ai accepté l'idée que quand tu pars travailler, tu pourrais ne pas rentrer.
– J'ai juste oublié mon téléphone et j'ai perdu la notion du temps, tenta-t-il de s'excuser. Je marchais…
– Je n'ai jamais eu à penser à ce que j'avais si peur de perdre, le coupa-t-elle. Aucune femme ne veut perdre son mari. L'amour de sa vie, le père de ses enfants. Tu es mon roc Bobby.
– Chérie, je t'aime, commença-t-il en voulant la prendre dans ses bras.
– Ne me touche pas ! se recula-t-elle.
– Okay, l'apaisa-t-il.
– Arrête ! Tu… tu mens depuis des mois, pleura-t-elle. Mais c'est si évident, tes excursions, ta perte de poids et tu tombes de fatigue. Mais je n'ai pas voulu y croire car tu étais si catégorique en sortant de cure, il y a trois ans que c'était la dernière fois. Qu'il n'y aurait pas de rechute et j'y ai cru. Que tu ne risquerais pas de te faire attraper au boulot et perdre ton emploi.
– Marcy…
– J'ai eu Ray, il m'a tout dit. Alors c'est quoi ? Je sais pour l'alcool, pas vrai ? Mais quoi ? C'est des cachets ? C'est de l'héroïne ?
– C'est tout, admit-il sachant que ça ne servait à rien de nier. C'est tout pour faire disparaitre la douleur. J'ai chuté il y dix mois. Je n'ai pas voulu t'en parler.
– Car tu savais que je te ferais arrêter.
– Non je gérais la situation. Je le croyais. J'ai eu… J'ai eu une ordonnance. Je pensais gérer la situation. Comme tu l'as dit je suis ton roc.
– Non ne mets pas la faute sur moi.
– Tu as mal compris. Je ne suis pas faible, je peux me battre. Je ne suis pas comme ça. Ce n'est pas moi. D'accord, je suis fort, je suis incassable. Je suis superman. J'entre dans les bâtiments en feu et je sors sans une égratignure. C'est moi, pas ça. J'ignore quand c'est devenu une addiction, mais j'ai eu cette ordonnance. Je ne t'ai rien dit. J'avais besoin d'Oxycodone, et j'ai eu besoin de plus… 24 heures par jour… Et si je n'en trouvais pas, je trouvais autre chose.
– Alors quoi ? Tu allais travailler défoncer ? Tu conduisais nos enfants à l'école défoncé ? Ne réponds pas ! lui ordonna-t-elle. Je ne veux pas d'autres mensonges. Je ne te reconnais plus. Depuis le départ de Buck…
– Je t'interdis de lui mettre ça sur le dos, éructa-t-il.
– Il me manque à moi aussi, et je sais au plus profond de mon cœur, que ce silence n'est pas normal.
– Il n'est pas mort !
– Il n'est plus là, et tu dois te reprendre parce que tu as encore deux enfants qui ont besoin de toi.
– Si tu l'avais vraiment aimé comme ton fils, tu refuserais de l'abandonner.
Marcy se figea, la douleur déformant les traits fins de son visage. Bobby sut qu'il avait été trop loin et il tenta de se rapprocher mais elle lui intima en silence de garder ses distances.
– Je suis désolé, souffla-t-il sincèrement. Je vais chercher de l'aide. Je retournerai en cure. Je ferai n'importe quoi.
– Je ne te veux pas ici, ce soir. Passe la nuit dans ton repaire de drogué ou n'importe où.
– Et après ? Après quoi ?
– Je t'aime Bobby. Je ne… je t'aime. Je te pardonnerai, mais… Pas ce soir.
Elle quitta la pièce et Bobby récupéra sa veste avant de quitter l'appartement conscient qu'il avait vraiment merdé ce soir.
