Teddy dévala la longue allée qui menait à Pré-au-Lard, avec son sac accroché à l'épaule. Il courut dans les rues du village, atteignit la Tête de Sanglier et entra comme une tornade dans l'auberge. Harry leva les yeux vers lui, surpris. Teddy lui adressa un grand sourire, avec ses cheveux ébouriffés et le rejoignit à grands pas impatients.
- Je suis en vacances ! cria Teddy en écartant les bras.
Les clients du pub sourirent devant la joie manifeste de l'adolescent. Harry aussi.
- Pas de chance, maugréa Harry. Tu vas devoir passer deux mois en ma compagnie.
- Oh, ça devrait aller, rétorqua Teddy d'un ton joyeux. Il y aura Nox pour rire à mes blagues.
Nox lui adressa un clin d'œil de l'autre côté du comptoir. Teddy monta chez eux pour déposer ses affaires et grignoter quelque chose pendant que Harry allait resservir un client, le cœur heureux et apaisé.
Plus tard dans la soirée, Teddy déposa toutes ses économies sur la table de la cuisine où il dînait avec Harry. Ce dernier leva les yeux vers lui, interrogateur.
- Je voudrais un vélo, dit Teddy d'un ton ferme.
- Un vélo ? s'étonna Harry.
- Oui, nous en avons parlé en cours d'étude des Moldus. Ça a l'air génial ! Je ne peux pas encore transplaner et je ne pourrai pas utiliser la magie de tout l'été alors j'aimerais bien pouvoir me déplacer à vélo.
- Pour aller où ?
- Je ne sais pas, juste me promener ! Je pourrai venir à vélo quand on sortira avec Vega ! ça me fera une occupation au grand air comme dirait Hagrid.
Harry n'avait aucune raison de refuser et d'ailleurs, il pensait lui aussi que ce serait bon pour Teddy d'aller se balader dans les landes avec son vélo. Il ne risquait surement pas grand-chose ici et dans le pire des cas, il pourrait toujours utiliser la magie pour s'en sortir ou appeler à l'aide.
- Je n'ai pas le droit d'utiliser la magie, rappela Teddy.
- Oui, oh, tu sais… marmonna Harry. Personne ne le saurait.
Teddy jeta un coup d'œil amusé à Harry. Ils se rendirent à Londres dès le lendemain, avant l'ouverture de l'auberge. Harry avait proposé à Teddy de garder ses économies, il pouvait bien lui payer le vélo lui-même. Ce serait un cadeau de vacances. Harry changea ses gallions en livres sterling puis ils cherchèrent un magasin de vélos. Après nombres d'échecs et d'errances, ils en trouvèrent un. Harry fit entièrement confiance à la vendeuse pour leur dégoter le vélo qu'il fallait et laissa Teddy expliquer ce qu'il comptait en faire. Ils repartirent de là avec un VTT rouge flambant neuf qui ravit Teddy autant que Harry avait été ravi par un Nimbus autrefois.
Quand ils revinrent à Pré-au-Lard – Teddy était assez grand pour utiliser le transplanage d'escorte, ce qui leur facilitait beaucoup la vie – Harry ouvrit le pub et Teddy alla dans le jardin pour s'entrainer à faire du vélo. Il découvrit que ce n'était pas si simple que ça mais il était grand et parvint à maitriser la chose assez rapidement quand même. Il y passa toute la journée et le soir venu, il savait faire du vélo. Dès le lendemain, il annonça à Harry qu'il allait tester son vélo sur les sentiers autour du village.
- Ne va pas trop loin, dit Harry.
Teddy promit, appuya sur la pédale et s'éloigna sur la route. Quand il fut hors de vue, il accéléra, atteignit la sortie du village et bifurqua sur le sentier avant la Cabane Hurlante. Il fallait grimper mais il y avait des vitesses et il y arriva sans trop de peine. Il se dit que ça le musclerait un peu et que ça ne ferait pas de mal. Teddy pédala environ trente minutes sur le sentier, heureux d'être là. C'était vraiment chouette le vélo, les Moldus étaient vraiment ingénieux. Il dépassa la ferme des Murray et se tendit un peu. Il savait qu'il allait bien plus loin que ce que Harry lui avait dit et il savait que Harry ne serait pas content de le savoir là. C'était bien pour ça qu'il lui avait caché la vérité. Il s'en sentait coupable, un peu, pas trop. Il estimait que l'aventure qu'il entreprenait ne concernait pas vraiment Harry.
Teddy arriva enfin à Ladystone et dérapa devant le portillon de bois qui fermait la propriété. Il aperçut tout de suite Drago Malefoy, qui était dans son jardin et qui tourna la tête vers lui en l'entendant arriver. Drago s'occupait visiblement de remettre son muret en état.
- Je peux entrer ? demanda Teddy.
Drago hocha la tête. Teddy posa son vélo contre le muret et ouvrit le portail pour pénétrer dans le jardin. Il rejoignit Drago, nerveux mais déterminé. Ce dernier le regarda venir, l'air franchement surpris de le voir.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda Drago.
- Je suis venu vous voir.
- Pourquoi ? insista Drago, méfiant.
- Parce que…
Teddy eut l'air mal à l'aise.
- Parce que vous êtes mon oncle, en quelque sorte.
Drago se figea devant son muret et secoua la tête.
- Je ne suis pas ton oncle, petit. Je ne te connais pas, je n'ai jamais…
- Si vous l'êtes, vous êtes le cousin de ma mère, ce qui fait de vous mon oncle ou quelque chose comme ça. Peut-être que vous êtes un genre de cousin aussi mais vous êtes trop vieux pour être mon cousin. Je préfère dire que vous êtes mon oncle. Je sais que vous n'avez jamais connu ma mère mais vous êtes quand même de ma famille.
- Ces choses-là ne veulent pas dire grand-chose.
- Je sais mais mes parents sont morts, ma grand-mère aussi. Les parents de mon père ont été tués pendant la guerre eux aussi quand les Mangemorts recherchaient Harry. Je n'ai plus que Harry maintenant. Et vous. Vous êtes le seul membre de ma famille que je connaisse.
Drago se sentit submergé par le flot de paroles de l'enfant. Il comprenait vaguement ce qu'il voulait dire mais il n'était pas sûr de pouvoir lui donner ce qu'il désirait.
- Ecoute petit, je ne sais pas si…
- Je m'appelle Teddy, coupa l'adolescent. En vrai je m'appelle Edward mais personne ne m'appelle comme ça. Et j'ai quatorze ans, je ne suis pas si petit que ça.
Il haussa les épaules et regarda Drago. Il y avait de la crainte dans les yeux de l'enfant, la crainte que Drago le rejette véritablement. Drago pouvait le deviner. Il eut une pensée pour son père, la repoussa. Il se fit la réflexion que les yeux de Teddy ressemblaient aux yeux de Bellatrix. Triste ressemblance, assurément. Drago baissa la tête.
- Edward, dit-il. Je n'ai pas connu ta mère, je ne peux rien te dire sur elle. Je n'ai pas beaucoup connu ton père non plus.
Teddy avait tressailli en entendant son prénom mais il ne fit aucune remarque. Il s'approcha de Drago et haussa à nouveau les épaules.
- Je m'en fiche, je ne suis pas là pour ça. Grand-mère m'a beaucoup parlé de ma maman, je sais très bien comment elle était. Et Harry m'a parlé de mon père. Je sais qu'ils étaient bons, courageux et valeureux. Ils sont morts en héros, je suis fier d'eux. Mais ils sont morts depuis longtemps et je ne les ai jamais connus. Maintenant, mon père c'est Harry.
Drago ne pouvait pas en dire autant de ses parents, lui.
- Valeureux ? répéta-t-il d'un air amusé. C'est un mot bien compliqué.
- C'est grand-mère qui disait ça.
- Je vois… Et alors, est-ce que Harry est d'accord pour être ton père ?
- Oh oui, ça lui va. C'est comme avec Katerina, la sœur d'Albus. Ce n'est pas vraiment sa fille mais c'est tout comme.
- C'est-à-dire ? demanda Drago sans comprendre.
Teddy entreprit de lui raconter l'histoire de Katerina, de Ginny et du joueur de Quidditch russe Mikhaïl. Drago écouta avec attention, fasciné et très heureux d'en apprendre plus sur la vie de Harry. Teddy, lui, avait l'air très content de parler. Drago songea que c'était peut-être ça que Teddy était venu chercher : un oncle un peu lointain à qui il pourrait parler de sa vie.
- C'est bien le genre de Harry de s'occuper d'une enfant qui n'est pas la sienne, conclut Drago. Il a toujours été généreux comme ça.
- Oui. Il dit souvent qu'il a été malheureux quand il était petit parce que son oncle et sa tante étaient méchants et que personne ne l'aimait. Il ne veut pas que d'autres vivent la même chose alors il s'occupe de nous, Katerina et moi. C'est comme Nox, qui travaille avec lui. On sait tous que quand Nox vient passer le dimanche avec nous, ce n'est pas seulement pour travailler, c'est aussi pour fuir ses parents. C'est parce que Nox n'est ni un garçon ni une fille et ses parents ne comprennent pas. Ils lui disent souvent des choses blessantes sans faire exprès, alors Nox préfère être avec nous. Moi je trouve que ses parents ne font pas beaucoup d'effort. Je trouve que ce n'est pas très compliqué de comprendre que Nox est seulement Nox et de l'aimer comme ça.
- Il y a des gens qui ne sont pas capables de faire le moindre effort pour comprendre ceux qui sont différents, asséna Drago en pensant à son père.
- Exact.
Il y eut un silence. Teddy se tourna vers le muret.
- Qu'est-ce que vous étiez en train de faire ?
- Je répare le muret. Il s'effondre par endroit.
- Je peux vous aider ?
Drago hésita un instant puis renonça. Un peu de compagnie ne le tuerait pas. Et puis Teddy avait raison, même si c'était étrange à penser : ils étaient de la même famille. Et si l'on mettait de côté ses parents qui étaient enfermés à Azkaban, Drago n'avait plus personne non plus.
- D'accord Edward, soupira-t-il. Mais tu peux me tutoyer.
- D'accord.
Drago montra à Teddy quels sortilèges utiliser pour réparer le muret, l'air totalement indifférent au fait que l'enfant soit mineur. Ça convenait bien à Teddy. Drago avait fait une sorte de ciment magique qu'il fallait étaler dans les trous puis, grâce au sortilège, les pierres se remettaient elles-mêmes convenablement. Ils y passèrent un moment, sans parler, mais c'était agréable. Teddy était habitué aux silences de Harry et ceux de Drago ne le gênaient pas. En étalant le ciment, il pensait à la façon dont Drago disait « Edward ». Personne ne l'appelait comme ça et ça lui convenait parfaitement. Mais il adorait que, désormais, quelqu'un l'appelle Edward. C'était comme un cadeau tombé du ciel. Un oncle qui l'appelait Edward et lui apprenait à construire des murets. Dément. Un oncle qui avait fait de la prison parce qu'il avait assassiné quelqu'un. Qui avait un tatouage sur le bras et qui vivait dans une maison perdue dans la lande. Tout était génial là-dedans.
Ils furent rejoints par Fitz qui avait fini sa sieste au soleil et venait réclamer des caresses. Teddy s'extasia, le trouvant adorable. Après une seconde de méfiance, Fitz sembla décréter que Teddy ne représentait aucune menace et il se laissa caresser par l'enfant.
- C'est encore un bébé, pas vrai ? demandait Teddy. Je me souviens quand Vega était bébé, il faisait plein de bêtises.
Fitz s'échappa, se frotta contre Drago puis retourna s'allonger au soleil pour les surveiller.
- Il a l'air heureux, sa vie n'est pas trop compliquée, rigola Teddy.
- Non, c'est sûr. Parfois, j'aimerais bien être un animal comme lui, pour profiter du soleil sans penser au reste.
Teddy jeta un coup d'œil à Drago. Il pressentait que Drago allait parler davantage que Harry, qu'il lui confierait plus de choses. Cette idée plaisait bien à Teddy. Il n'en voulait pas à Harry d'être renfermé et taciturne mais c'était parfois difficile de savoir ce qu'il pensait. Drago avait l'air moins réticent à le dire.
- Tu pourrais être un animal comme lui, dit Teddy en étalant le ciment. Il suffit de devenir un animagus. Il parait que c'est compliqué mais les amis de mon père ont réussi à le faire quand ils étaient à Poudlard alors ça doit aller. Le parrain de Harry pouvait se changer en gros chien noir, tu le savais ? C'est pour ça que Harry a choisi Vega, parce qu'il lui ressemble.
- Je savais que Sirius Black était un animagus, confirma Drago qui avait oublié cette information jusque-là et était surpris qu'elle lui revienne. Mais je ne l'ai jamais vu.
- Eh bien il était comme Vega, à peu près. Un peu plus gros, dit Harry. Sirius était le cousin de ta mère. Vous avez le même lien que toi et moi.
- Oui, dit Drago, mal à l'aise.
Ils terminèrent de réparer la portion du muret qui intéressait Drago et ils rentrèrent dans la maison pour boire un peu d'eau. Teddy explora la grande maison avec curiosité, écoutant Drago qui lui montrait les travaux qu'il restait à faire.
- Est-ce que je peux revenir pour t'aider ? demanda Teddy, crispé, avec une supplique évidente dans le regard.
- Oui, tu peux.
- Super, merci !
- Est-ce que Harry sait que tu es là ?
- Non, avoua Teddy. J'ai l'impression qu'il ne t'aime pas trop et qu'il ne serait pas d'accord.
- Je vois…
Drago essaya de cacher que cette déclaration lui faisait mal et raccompagna Teddy au portillon. Il observa le vélo avec curiosité pendant que Teddy lui expliquait comment ça fonctionnait. Ensuite, l'enfant s'en alla pour de bon et Drago le regarder s'éloigner sur le sentier. Il resta planté là, un peu sonné par cette visite inattendue. Il se rendit compte qu'il n'avait pas pensé à l'Oubliette une seule fois depuis que Teddy était arrivé.
OoOoOoO
Teddy revint plusieurs fois pendant le mois de juillet. Drago commençait à s'habituer à sa présence et à l'apprécier vraiment. En toute honnêteté, Teddy l'aidait bien pour les travaux, les choses allaient plus vite. Et c'était souvent plus agréable à deux. Teddy avait des phases où il parlait beaucoup et des phases où il se taisait longuement. Drago en apprit beaucoup sur la vie de Teddy, sur cette grand-mère qui l'avait élevé et qui était morte de la maladie des Sang Pur. Drago avait pensé que sa mère finirait certainement comme ça elle aussi. Il apprit que Teddy était définitivement venu vivre avec Harry quand Andromeda avait été malade. Que Teddy aimait beaucoup Harry même s'il ne parlait pas beaucoup. Au moins, il écoutait. Harry n'avait pas l'air vraiment malheureux mais il n'avait pas l'air heureux non plus. Teddy lui parla de sa vie à Poudlard, des amis qu'il y avait. D'ailleurs, son meilleur ami était venu passer deux jours chez eux, c'était pour ça que Teddy n'était pas venu. Drago écoutait tout cela, essayant de retrouver des souvenirs de Poudlard, constatant qu'il n'en avait plus beaucoup. Il aimait bien écouter Teddy parler mais il ne savait pas vraiment quoi lui confier en retour. Il n'allait pas lui parler de Kyle Long, de la drogue ou du fait que son fléreur était surement la seule motivation qu'il avait pour rester en vie. Enfin, pas tout à fait, il voulait Harry aussi. Mais ça non plus, il n'allait pas le dire à Teddy.
Et puis, finalement, puisqu'ils posaient du papier peint ensemble et qu'il fallait bien parler un peu, Teddy s'enhardit à poser des questions plus osées. Et Voldemort, comment était-il ? Harry n'en parlait jamais. Drago l'avait connu, il devait avoir des choses à dire… C'était à cause de Voldemort que ses parents étaient morts. Et Bellatrix, qui avait tué sa mère, était-elle aussi folle et monstrueuse qu'on le racontait ? Drago prit sur lui et répondit. C'était vieux tout cela mais il voulait bien en parler. Après tout, il en avait beaucoup parlé avec Clia Klein puis avec Meredith Hope, il arrivait à y repenser sans en être trop affecté. Teddy semblait à la fois horrifié et ravi d'avoir des réponses à ses questions d'enfance qui le torturaient depuis toujours. Et Azkaban, était-ce aussi horrible qu'on le disait ? Drago édulcora sa réponse. Sans les Détraqueurs, c'était mieux mais être enfermé rendait fou tout le monde.
- Toi aussi tu es fou alors ? demanda Teddy en scrutant Drago.
Drago éclata de rire, surpris par la question.
- Sans doute un peu, admit-il. Mais j'essaie de me soigner.
Il essayait de se soigner, oui. Il allait voir Meredith Hope, il comptait les jours, les semaines, qu'il avait réussi à vivre sans prendre d'Oubliette. Le soir, il se couchait dans son lit, avec Fitz roulé en boule contre lui et il se disait que c'était la chose la plus douce, la plus tendre et la plus heureuse qu'il ait vécu depuis ces quinze dernières années. Exception faite de sa parenthèse enchantée auprès de Harry. Harry, d'ailleurs, il y pensait souvent. Il voulait Harry mais il ne lui avait pas menti l'autre fois, il pourrait se contenter de cette relation cordiale avec le barman. Tant que Harry existait dans sa vie, il pourrait s'en contenter. Mais tout de même, il aurait aimé plus. Une vraie conversation de temps en temps, un sourire aussi. Harry ne lui avait plus souri depuis qu'il l'avait quitté à Azkaban.
Il l'avait dit à Blaise et Petronilla, qu'il voulait Harry. Blaise avait eu l'air content, comme s'il trouvait ça sain que Drago désire quelque chose. Petronilla l'avait laissé parler, se retenant de signaler à Drago que son désir pour Harry ressemblait quand même vachement à son désir d'Oubliette. De toute façon, les amoureux se comportaient comme des addicts. L'amour était une addiction que la société encourageait. Résultat : des milliers de couples qui se déchiraient, des milliers de gens persuadés qu'il valait mieux être malheureux à deux qu'épanouis seuls. Petronilla trouvait cela sidérant et pathétique de regarder tous ces gens s'aliéner à quelqu'un d'autre, comme s'ils ne pouvaient pas vivre seuls, comme si c'était sain et bon de penser constamment à quelqu'un, de ne pouvoir être heureux sans cette personne, de laisser sa joie dépendre d'un sourire et d'une parole gentille. Petronilla avait toutefois gardé pour elle toutes ces pensées-là. Tout le monde ne pouvait pas être aromantique comme elle et les gens étaient ce qu'ils étaient. Si cela rendait Drago heureux de s'accrocher à Harry de cette manière, qui était-elle pour l'en empêcher ? Il avait l'air vachement heureux, assurément…
Drago, lui, ne faisait pas de parallèle entre Harry et l'Oubliette. De toute façon, les drogués étaient rarement lucides sur leurs difficultés, ça serait trop facile. L'idée de vouloir Harry lui donnait une autre raison de vivre et il n'en avait pas trop de deux. Il se rendait compte qu'à chaque fois que Teddy lui parlait de Harry, il le voulait encore un peu plus. Ça ne faisait rien que Harry soit silencieux et morose, ça lui allait. Il ne pourrait de toute façon jamais être très proche d'une personne trop heureuse, ils ne se comprendraient pas. Ça lui convenait que Harry se soit pris de passion pour la vie paysanne et qu'il passe des heures à s'occuper de son potager, de sa vache et de ses poules. Drago n'avait de toute façon plus d'ambitions depuis longtemps, il ne rêvait plus d'une carrière au Ministère ou d'être le sorcier le plus riche d'Angleterre. Une vie simple à la campagne, loin du monde et de sa cruauté, ça lui allait. Tout lui allait, si Harry pouvait lui sourire comme autrefois et mettre un peu de douceur dans sa vie.
Ça ne l'empêchait pas, parfois (souvent), de crever d'envie de prendre de l'Oubliette. Comme aujourd'hui par exemple, où c'était insupportable. Drago délaissa son livre, abandonna sa baguette et s'enfuit dans la lande. Il marcha le plus loin possible, longtemps. Sans baguette, il savait qu'il ne pourrait pas transplaner pour aller acheter de l'Oubliette et qu'il ne ferait rien de stupide. Quand le manque diminua et devint supportable, Drago fit demi-tour pour rentrer. Il faisait chaud, c'était l'été et la vue était belle. Il n'avait pas réussi à le voir à l'aller mais il pouvait le voir maintenant, son mal s'était calmé. Drago suivait le sentier, laissant la brise tiède s'infiltrer sous sa chemise légère et sécher les sueurs glacées qu'il avait eues un peu plus tôt. Il sursauta en apercevant un gros chien noir courir vers lui et se figea sur le sentier. Le chien ralentit et s'approcha de lui, le reniflant avec méfiance et curiosité. Peut-être sentait-il l'odeur de son fléreur sur lui, ce qui devait l'intriguer. Dans tous les cas, le chien ne semblait pas menaçant et Drago se détendit. Il s'accroupit sur le sentier et caressa doucement la tête du chien, le cœur battant. Si le chien était là, Harry aussi.
Il apparut enfin, au bout du sentier et accéléra le pas en voyant que Vega avait croisé quelqu'un. Le fait que ce soit Drago ne sembla faire naitre en lui aucune émotion et il s'arrêta à côté d'eux, l'air toujours aussi blasé et taciturne que d'habitude. Drago eut envie d'être courageux et de parler un peu, juste pour entendre la voix de Harry.
- Bonjour, dit-il d'une voix engageante.
- Bonjour.
- Il s'appelle Vega, c'est ça ? J'ai entendu tes enfants l'appeler comme ça l'autre jour.
- Oui.
- Vega, c'est en rapport avec Sirius ?
- Oui, admit Harry.
Drago se redressa pour être à la même hauteur que Harry. Il ne put s'empêcher de regarder ses cheveux noirs dont les mèches commençaient à lui tomber sérieusement devant les yeux, sa barbe épaisse et son air globalement débraillé. Harry avait un trou dans son t-shirt gris, comme s'il s'était pris dans un clou ou une écharde. Drago eut envie de glisser ses doigts dans le trou pour toucher la peau de Harry, juste en dessous. Il fut surpris d'avoir une pensée aussi érotique dans un moment pareil. D'autant que Harry devait bien se rendre compte qu'il l'observait. Drago se reprit.
- J'ai suivi ton conseil, annonça Drago. J'ai adopté un animal de compagnie. Un fléreur gris avec des tâches noires, un bébé. On s'entend bien, je crois. Il m'aide à affronter les journées.
Cette déclaration sembla laisser Harry indifférent. Drago en ressentit une amertume presque acide qui lui rongea le cœur. Il était stupide d'attendre quelque chose de Harry, pensa-t-il en se détournant pour regarder Vega qui s'était assis aux pieds de son maitre. Il fallait qu'il se contente des « bonjour » mornes que le barman lui concédait.
- Comment s'appelle ton fléreur ? demanda la voix de Harry.
Drago leva la tête pour le regarder, surpris.
- Il… il s'appelle Fitz, bredouilla-t-il.
Harry hocha la tête. Il n'était pas du genre à demander des explications aux gens sur leur choix de prénom, de tatouage ou de coupe de cheveux, ça ne le regardait pas et c'était généralement déplacé. Il se contenta donc de Fitz, ça lui convenait. Il ne put s'empêcher d'être quand même surpris que Drago appelle son animal comme ça. Il s'était attendu à un nom plus snob, original et sorcier. Un nom comme Vega par exemple. En fait, c'était lui le plus snob des deux.
Drago devina sans peine que Harry ne relancerait pas la conversation et il le fit lui-même, encouragé par la question.
- Je l'ai appelé Fitz parce que c'est le nom du personnage principal d'un roman que j'adore.
- Je vois.
- Je l'ai lu quand j'étais à Azkaban, ça m'a changé les idées pendant des semaines. Je le relis régulièrement depuis.
Harry hocha la tête puis tiqua et regarda Drago dans les yeux, franchement étonné.
- Vous aviez des livres à Azkaban ?
Drago eut un sourire triste.
- Non, bien sûr que non. Mais une fois par mois, je recevais un colis anonyme avec des livres, des chocolats, des chaussettes, ce genre de choses. C'était le meilleur moment du mois, tu t'en doutes.
L'étonnement de Harry grandit clairement.
- Un colis anonyme ? De la part de qui ? Tu le savais ?
- Au début, j'ai pensé que c'était toi. Je veux dire, qui d'autre à part toi aurait pu penser à moi à l'extérieur d'Azkaban ? Mais ensuite, je me suis dit que ça ne pouvait pas être toi, tu n'aurais pas fait ça. Alors j'ai préféré ne pas savoir et imaginer n'importe quoi.
- Ce n'était pas moi.
- Non, je sais. Quand je suis sorti, j'ai demandé à un gardien qui c'était. Tu ne vas pas le croire mais c'était Evelyn Long qui envoyait les colis, la mère de Kyle.
Harry eut un tressaillement perceptible et écarquilla les yeux. Il détailla le visage de Drago, pour voir s'il mentait ou non, comme si c'était trop absurde pour être vrai.
- La mère de Kyle ? dit Harry.
Il se rendit compte, en le disant, qu'il n'avait pas prononcé ce prénom depuis longtemps. Il avait un goût toujours aussi dégueulasse en bouche. Harry écouta Drago lui raconter sa visite à Evelyn et les raisons des colis. Harry se rendit compte, au cours du récit, qu'il écoutait vraiment Drago, pour la première fois depuis longtemps. Et il avait envie de l'écouter parce qu'il était intrigué par ce qu'il disait. Drago était allé voir la mère de Kyle, vraiment ? La première pensée de Harry avait été « Il est allé voir la mère de Kyle tout seul ? » comme si quelqu'un aurait dû l'accompagner. Mais qui donc pourrait accompagner Drago dans un tel pèlerinage ? Harry savait que ça aurait dû être lui, il n'y avait personne d'autre. Il refusa toutefois d'aller aussi loin dans ses pensées. Malgré cela, il songea que c'était courageux de la part de Drago d'y être allé, même s'il ne le lui dit pas. Drago était surprenant, tout le temps, et ça déstabilisait Harry. Il avait été surpris que Drago vienne le voir après tout ce temps, surpris de recevoir une lettre aussi lucide et réfléchie, surpris de savoir qu'il se droguait, surpris qu'il ait fait une overdose, surpris que Petronilla vienne le chercher, surpris que Drago ait eu le courage d'arrêter, surpris qu'il achète une maison ici, paumée en Ecosse. On ne s'ennuyait pas avec Drago.
- J'ai une question, dit Drago après avoir fini son récit. Evelyn m'a dit qu'il y avait une rumeur dans son village, comme quoi Harry Potter serait venu, une nuit, et aurait pissé sur la tombe de Kyle.
Drago fixa Harry qui rougit un peu. Ça ne se voyait pas trop sous la barbe.
- Est-ce que tu as vraiment fait ça ?
Harry haussa les épaules.
- Imagine ce que tu veux.
Drago rit, surpris par la réponse et Harry se crispa en entendant Drago rire. Il avait oublié à quoi ça ressemblait.
- Vraiment ? demanda Drago. Je vais donc imaginer que tu l'as fait. Qu'une nuit, ivre, tu es allé pisser sur la tombe de Kyle en le maudissant de m'avoir fait du mal et de nous avoir séparés.
- C'est ça, dit Harry d'un ton morne. Imagine ce que tu veux.
Drago hocha la tête en souriant, l'air de dire qu'il allait continuer à imaginer ça. Harry regarda la montre qu'il avait au poignet.
- Je vais rentrer, je dois remplacer Nox au pub.
- Moi aussi, j'ai déjà marché pendant presque deux heures.
Ils se mirent à marcher côte à côte sur le sentier, ils allaient dans la même direction. Vega trottinait devant eux.
- C'est vrai alors, ce que Leo a dit. Tu fais du sport.
- Tu as parlé de moi avec Leo ? s'étonna Drago.
- Non.
- Tu viens de dire le contraire.
- Il a tenu à me raconter votre première rencontre, comme si ça m'intéressait.
- Je vois.
Il y eut un silence. Harry se demanda s'il avait blessé Drago. C'était la première fois depuis qu'ils s'étaient revus que cette idée le dérangea un peu. Là, sur le petit sentier, il n'avait pas envie de le blesser.
- Franck faisait du sport à Azkaban, pour rester à peu près sain d'esprit. Il m'a appris à me muscler et à me battre.
- A te battre ?
- Oui. Et quand je le faisais, je pensais à toi. Je me disais qu'un jour je sortirai et que je te reverrai, et que je pourrai te dire « Regarde, je suis devenu fort, pour être sûr que personne ne me fera jamais plus de mal ».
Drago eut un rire cynique.
- Mais bien sûr, quand on s'est revu, j'étais à moitié mourant dans mon lit à cause de l'Oubliette et je n'avais rien de fort. Je n'arrive jamais à te montrer ce que je vaux. Ou peut-être que je ne vaux rien du tout et que tu me vois simplement comme je suis en réalité.
Harry s'arrêta sur le sentier et regarda le dos de Drago qui s'arrêta à son tour. Brusquement, Harry se sentait à nouveau en colère. Et il avait envie de faire mal à Drago.
- Ne fais pas ça, dit sèchement Harry. Ne fais pas comme si tu voulais que je te console ou que je te sauve, je n'ai pas à le faire. Je l'ai assez fait comme ça.
- Ce n'est pas…
- Si. Tu faisais pareil autrefois, tu venais chez moi pour parler de Kyle, tu faisais exprès de faire naitre de la pitié chez moi pour que je t'aide, pour pouvoir te servir de moi et voler ma baguette. Qu'est-ce que tu veux cette fois ?
- Rien, je ne veux rien. Je voulais juste…
- Je n'ai pas confiance en toi.
Harry vit clairement le visage de Drago se décomposer, comme s'il avait reçu une gifle. Le moment était trop beau pour être vrai.
- Je ne te demande rien, dit Drago d'une voix défaillante. Je voulais simplement te raconter, c'est tout. Parce que tu me connais depuis longtemps et que tu peux comprendre ce que je dis. Il n'y avait rien d'autre.
Harry baissa la tête, contempla le chemin, comme s'il essayait de contrôler sa colère. Il ne savait même pas vraiment ce qui l'énervait à ce point. Le fait qu'il ne croie plus un mot affectueux qui sortait de la bouche de Drago, peut-être. Comme si chaque tentative amicale de sa part cachait un mensonge intéressé. N'était-ce pas ce qui s'était passé, entre eux ? Harry se sentait ridicule d'être en colère et ça l'énervait encore plus.
- D'accord, dit-il froidement. Il faut vraiment que j'y aille maintenant.
Il dépassa Drago et accéléra le pas sur le chemin, exprimant clairement le fait qu'il ne voulait pas finir la route avec l'autre. Drago le regarda s'en aller. Il y avait un deuxième trou dans le t-shirt de Harry, dans son dos. Drago fixa ce trou au fur et à mesure que Harry s'éloignait. Il avait toujours envie de mettre ses doigts dedans. En fait, il avait envie d'enlever le t-shirt de Harry et de se serrer contre sa peau nue. Il était sûr que ce serait bon. Il voulait d'autres conversations comme celles-ci, qui se termineraient bien. Il avait mal mais en même temps, il y avait une petite lueur d'espoir. Harry ne l'avait pas rejeté tout de suite et avait discuté avec lui. Il y avait du progrès.
OoOoOoO
De temps en temps, Drago et Teddy ne faisaient pas de travaux et se contentaient de bavarder dans le jardin, au soleil. Drago jouait du piano, ce qui intriguait Teddy. Il n'avait jamais vu d'instrument de musique d'aussi près. Il n'avait jamais vécu dans des familles de musiciens. Drago se faisait plaisir et se laissait aller à jouer plus librement, certain que Teddy ne remarquerait pas ses erreurs. Il avait beaucoup progressé depuis qu'il avait arrêté l'Oubliette. Il avait perdu de nombreux souvenirs à cause de cette merde mais la mémoire du corps était souvent plus efficace et il s'était rendu compte que ses doigts se souvenaient de beaucoup de choses, eux. Il pensait à sa mère quand il jouait, à tous ces moments avec elle où elle lui avait donné des leçons, à tous les moments où elle avait joué pour eux. Au regard tendre que Lucius posait sur elle quand elle s'asseyait au piano et jouait. C'était nostalgique mais c'était moins douloureux qu'autrefois. Quand Drago avait dit à Meredith Hope qu'il se sentait brisé en mille morceaux et qu'il ne pensait pas pouvoir se reconstruire, elle lui avait dit qu'ils n'arriveraient peut-être pas à le reconstruire complètement mais qu'ils pouvaient quand même recoller certains morceaux. Ils avaient recollé une bonne partie de l'enfance de Drago. Son père le trouvait anormal et en discutant avec Meredith, Drago s'était rendu compte que c'était réciproque. Être plein de haine comme son père, n'avoir aucune compassion, s'en prendre à des enfants, se croire supérieur à des gens qui étaient objectivement aussi talentueux que lui, inventer des mensonges pour justifier sa supériorité et sa haine, ce n'était pas normal. Alors la normalité de son père, Drago n'en voulait pas. Et si son père le trouvait anormal, Drago et Meredith en avaient conclu que c'était peut-être bon signe, justement.
Voilà, passer du temps avec Teddy amenait souvent Drago à ce genre de pensées.
Parfois, ils allaient se promener dans la lande. Fitz les suivait sur quelques centaines de mètres puis retournait à la maison. Teddy marchait à côté de son vélo, pour rester à la hauteur de Drago. Ils le faisaient toujours quand Harry travaillait et qu'ils étaient sûrs de ne pas le croiser. Les jours où ils étaient les plus motivés, Drago raccompagnait Teddy jusqu'à Pré-au-Lard et lui disait au revoir au croisement, avant le village, celui qui menait soit à Poudlard, soit à la Cabane Hurlante, soit dans la campagne, soit à Pré-au-Lard. Drago disait :
- A bientôt Edward.
Et Teddy souriait, heureux. Drago trouvait ça sidérant d'être capable de rendre quelqu'un heureux. C'était un sentiment extrêmement agréable bien qu'un peu effrayant. C'était facile de rendre un enfant heureux. Aussi facile que de le briser.
Les autres jours, quand Drago allait se promener seul dans la lande, il espérait toujours croiser Vega et Harry. Malheureusement, ça n'arrivait pas si souvent que ça. A vrai dire, ils ne s'étaient croisés que cinq fois depuis que Drago avait emménagé ici. Il se demandait si Harry lui en voulait pour la dernière fois, s'il était toujours en colère. Drago était habitué à voir Harry en colère, il l'avait vu de cette façon tous les jours à Poudlard pendant leur scolarité. Il ne s'en souvenait plus vraiment mais il savait que Harry était perpétuellement en colère. Il n'était toutefois plus habitué à être l'objet de cette colère. Il était un peu surpris, c'est vrai, de constater que Harry était toujours furieux contre lui. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que la fureur était meilleure que l'indifférence. Furieux ou non, Harry était venu le voir quand il avait failli mourir.
En août, Drago reçut une lettre de Jimmy qui lui annonçait qu'il allait mieux et qu'il avait très envie de venir le voir à la campagne. Ils s'écrivaient régulièrement pour se donner des nouvelles et celle-ci fit plaisir à Drago. Il accepta sans hésiter, un peu excité et surtout heureux de retrouver Jimmy. Ce dernier arriva un beau matin à Pré-au-Lard, avec son sac et sa bonne humeur. Drago vint le chercher – les Portoloins déposaient les voyageurs à Pré-au-Lard, pas dans le coin paumé où vivait Drago. Ils rejoignirent Ladystone en transplanant et Jimmy découvrit la maison de Drago avec enthousiasme. Elle était belle, rustique et pleine de charme, comme il avait de la chance ! Jimmy adorerait vivre dans quelque chose comme ça. Un peu moins grand quand même mais du même genre. Ou une chaumière, oui, ça lui plairait bien. C'était bizarre d'avoir Jimmy ici, dans son foyer, hors de la prison ou de l'hôpital. Drago montra à Jimmy la chambre d'ami et ce dernier y déposa son sac avant de redescendre dans le salon. Drago avait ouvert la porte-fenêtre pour laisser entrer le soleil, la lumière et la chaleur. Il servit une bièraubeurre et ils s'assirent tous les deux là, dans le salon. Il y avait de la nervosité entre eux, quelque chose d'un peu électrique que Drago n'arrivait pas à nommer. Jimmy le fit pour lui.
- Tu n'as pas d'Oubliette ici, n'est-ce pas ? Demanda-t-il.
- Non, assura Drago. J'ai complètement arrêté.
- Moi aussi, c'est bien. Je voulais vérifier. S'il y en avait eu, je crois que j'aurais craqué.
Drago n'osait pas vraiment parler de la drogue avec ses amis, il avait trop honte. Et avec Meredith, ce n'était pas la même chose. Avec Jimmy, ils pouvaient en parler et se comprendre, ils n'avaient pas honte. Drago put raconter plus en détail son overdose puis le sevrage à l'hôpital, à quel point tout cela avait été horrible. A quel point il avait envie d'Oubliette, régulièrement, comment il allait marcher pour que ça passe. Jimmy assura que c'était pareil pour lui. Il n'avait jamais consommé l'Oubliette pure comme Drago l'avait fait mais il en avait fumé beaucoup plus que lui à Azkaban. L'un dans l'autre, ils avaient le cerveau à peu près aussi bousillé.
- Je mets un temps fou à calculer les choses, avoua Jimmy. Ma mère m'a sincèrement proposé de me faire faire des exercices de calcul mental comme quand j'étais petit mais j'ai refusé. Mrs Klein a dit que j'avais eu raison, je ne suis plus un enfant. Je m'entraine donc avec elle. Ça va un peu mieux, il y a plein de choses qui sont revenues.
Ils se sentaient comme des merdes mais c'était moins douloureux à deux.
- Quand j'ai trop envie de fumer, je dessine, dit Jimmy. Je crois que ça va être ça mon métier, de dessiner. Je suis bon.
- C'est vrai, tu dessinais à Azkaban, des papillons et des animaux.
Ils parlèrent un peu du travail de Jimmy. Il avait un projet avec une autrice de livres pour enfants, il espérait qu'il pourrait y parvenir.
Fitz arriva dans le salon à ce moment-là et Jimmy eut l'air d'en tomber amoureux immédiatement. Personne ne prodigua autant de caresses et ne parla autant à Fitz que Jimmy lors de son séjour. Le fléreur semblait très satisfait de la situation.
Ils sortirent dans le jardin et Drago montra à Jimmy l'arbre à papillons qu'il avait planté dès son arrivée. Juste pour lui, en vérité. Jimmy sourit. Le buddleia était en fleur et il y avait des papillons, effectivement. Jimmy les observa un long moment, l'air fasciné, puis entreprit de se déshabiller sous l'œil amusé de Drago.
- Je t'avais dit que quand je sortirai, je m'allongerai dans l'herbe pour sentir la terre. Tu avais dit qu'on le ferait ensemble.
- Je m'en souviens, dit Drago en hochant la tête.
Jimmy se mit complètement nu et s'allongea dans l'herbe, sur le dos, les bras écartés. Il avait l'air tellement heureux que Drago eut envie de pleurer. Il retira sa chemise et s'allongea près de Jimmy. Il pouvait sentir l'herbe contre la peau, le soleil aussi, l'air. Il comprenait pourquoi Jimmy associait ça à la liberté. Ils restèrent longtemps allongés côte à côte, sans parler. De toute façon, Drago était déjà content d'avoir pu mener une si longue conversation cohérente avec Jimmy quand il était arrivé. Il finit par se redresser sur un coude, au bout d'une heure de silence. Jimmy avait fermé les yeux et offrait son visage aux rayons du soleil de midi.
- Tu as l'air bien, dit Drago. Je veux dire… Tu as l'air en meilleure forme qu'avant.
- Ce sont les médicaments, répondit Jimmy sans ouvrir les yeux.
- C'est quoi des médicaments ?
- C'est ce que prennent les Moldus pour se soigner.
- Pourquoi est-ce que tu prends ça ?
- Parce que les sorciers n'ont pas inventé de potions pour la maladie que j'ai alors que les Moldus, si. Au début, ça m'endormait mais on a trouvé la bonne dose avec Mrs Klein et maintenant ça va mieux.
Drago observa Jimmy, son beau visage ensoleillé qui semblait moins angoissé qu'avant, ses cheveux qui devenaient plus clairs à la lumière.
- Et c'est quoi ta maladie ?
- La schizophrénie. Ce mot n'existe pas chez les sorciers, même si la maladie existe. Mrs Klein dit qu'on ne peut pas vraiment guérir de la schizophrénie et que je l'aurai toujours en moi. Elle dit que l'important, c'est de réussir à vivre avec et de diminuer les angoisses. Elle dit qu'on peut être schizophrène et avoir une belle vie si on se soigne avec les médicaments et les thérapies.
- D'accord.
Drago trouvait tout cela terrifiant mais il avait confiance en Clia pour prendre soin de Jimmy le mieux possible. Jimmy, lui, n'avait pas l'air aussi terrifié.
- Apparemment, chez les Moldus, ils ont peur de cette maladie. Moi non, parce que je ne la connaissais pas. En fait, j'étais heureux de savoir que j'avais vraiment quelque chose qui existait et qui pouvait être soigné. Que je n'étais pas juste complètement fou, tu vois.
- Je vois. Tant mieux alors, c'est bien.
Jimmy devait rester cinq jours et ce furent des jours heureux. Il y eut beaucoup de silences et au milieu, des discussions déchirantes mais salutaires. Il y eut des siestes dans le jardin, des promenades dans la lande, des courses sur les sentiers. Il y avait des moments, dans la journée, où Jimmy semblait perdre son énergie et se retirait quelque part en lui-même pour se reposer. C'était à cause de la maladie et à cause des médicaments aussi, un mélange des deux. De manière générale, il semblait quand même bien plus heureux qu'avant. Drago savait qu'il y avait des périodes bien plus dures pour Jimmy mais il avait choisi de rendre visite à son ami dans une bonne période.
Le premier soir, Jimmy dit :
- Tu m'as donné la chambre d'ami.
Drago se sentit coupable et embarrassé.
- Oui, je ne savais pas trop ce que tu voudrais… Nous ne sommes plus ensemble comme autrefois.
- J'espérais qu'on pourrait être ensemble comme autrefois, juste pour ces cinq jours. Je ne peux pas faire plus, je n'en suis pas capable pour le moment. Mais être avec toi quelques jours, sans couchette trop petite, sans gardien qui passe et sans horaires, ça me plairait.
Drago lui raconta qu'il y avait quelqu'un qu'il voulait et que lui non plus ne pouvait pas être avec Jimmy. Mais juste cinq jours, ça lui aillait bien. Jimmy eut l'air impressionné que Drago veuille encore Harry, comme autrefois. Un attachement de ce genre, il avait du mal à le comprendre. En tout cas, ils eurent droit à leurs cinq jours. Cela faisait une éternité que Drago n'avait pas fait l'amour correctement dans un lit, sans avoir peur que quelqu'un le voie par la grille. En fait, il n'avait connu ça qu'avec Harry. Et à l'époque de Harry, il était encore trop traumatisé pour apprécier vraiment ce qu'il faisait. Là, donc, avec Jimmy, ce fut le meilleur sexe de toute sa vie. Jimmy avait cette manière tendre de prendre et de donner, de faire confiance et de toucher. Drago fut ému de caresser les papillons dans le dos de Jimmy, ils lui avaient manqué.
Le deuxième jour, alors qu'ils étaient allongés l'un contre l'autre dans le lit de Drago, Jimmy se redressa et s'étendit sur le corps de l'autre. Leurs peaux chaudes et moites se collèrent doucement.
- Tu es le premier avec qui j'ai couché, déclara Jimmy.
- Quoi ? s'écria Drago.
- Bah oui… A Poudlard, quand on est gay, ce n'est pas très facile. Et puis la maladie a commencé à arriver quand j'étais en cinquième année et je ne pensais pas trop à l'amour, au sexe et toutes ces choses. Après, je suis sorti de Poudlard mais je n'avais personne avec qui le faire. J'ai étranglé Aaron et je suis allé à Azkaban à dix-neuf ans. Ça ne m'a pas trop laissé le temps d'essayer. Avec toi, j'en ai eu envie. Tu étais gentil et je me sentais bien.
- Je ne savais pas…
- Je suis content que tu aies été mon premier.
Jimmy mettait du soleil dans la maison. Il jouait avec Fitz, il dessinait dehors, il arrosait Drago quand ils avaient trop chaud. Il aimait écouter Drago jouer du piano. Il restait dehors à regarder les papillons, pendant des heures, complètement obsédés par eux. Drago lui parla de la suggestion de Teddy de devenir un Animagus.
- Mon neveu, enfin, pas vraiment mais peu importe, m'a dit que je pourrais devenir un Animagus et que ça ne devait pas être si dur que ça. Je crois que ça me plairait bien. Quand j'aurai trop envie de prendre de l'Oubliette, je n'aurais qu'à me changer en animal et ce serait moins dur. Il parait qu'on a une conscience plus faible quand on est un animal et que les émotions sont plus faciles à gérer et supporter. C'est Edward, mon neveu, qui m'a dit ça. Apparemment, c'est comme ça que Sirius Black s'est évadé d'Azkaban. Tu connais Sirius Black ?
- Je connais toutes les histoires de la guerre, assura Jimmy en se redressant.
Il était accroupi devant le muret et observait attentivement les lignes des pierres pour son dessin. Cependant, le muret ne semblait plus du tout l'intéresser et il regarda Drago, les yeux brillants.
- C'est une idée incroyable. Devenons des Animagi ! Oh Drago, imagine si je pouvais voler ! Peut-on choisir son animal ?
- Non, je ne crois pas. Mais on peut se renseigner.
Cela devint une obsession quasi maniaque mais tant pis, c'était bien d'avoir un projet. Et le faire à deux était plus enthousiasmant. Ils allèrent sur le Chemin de Traverse, achetèrent un livre sur le sujet et le dévorèrent ensemble. Non, ils ne pouvaient pas choisir leur animal, cela se faisait tout seul, selon la personnalité du sorcier ou de la sorcière. Jimmy avait confiance. Il y avait beaucoup de choses à faire, d'étapes strictes à suivre, des lunes et des orages à attendre. Ça ne les découragea pas. Il fallait aussi avertir le Ministère de son projet. Jimmy balaya l'idée de la main, il s'en foutait du Ministère. Drago fut plus timoré.
- Nous sommes d'anciens criminels libérés en avance, mieux vaut ne rien faire d'illégal. Je ne veux surement pas retourner à Azkaban.
- Tu as raison, admit Jimmy.
Ils se rendirent au Ministère pour remplir le formulaire. S'ils parvenaient à leurs fins, ils devraient en renvoyer un autre avec la description détaillée de l'animal qu'ils devenaient durant leur transformation. Ils commencèrent dès qu'ils le purent et se promirent de se tenir régulièrement au courant de leurs avancées.
Ils avaient marché longuement dans la lande et s'étaient arrêtés pour faire une pause. Jimmy avait retiré son t-shirt et s'était allongé dans l'herbe, comme à chaque fois. Drago, lui, préférait garder ses vêtements. Sur le chemin, ils avaient parlé d'Aaron, l'ami d'enfance de Jimmy. Ils s'étaient revus. Jimmy était prêt à s'excuser et à répéter autant de fois qu'il le faudrait qu'il n'avait jamais vraiment voulu lui faire du mal mais contre toute attente, c'était Aaron qui s'était excusé. Après l'agression, Aaron était choqué et il avait laissé ses parents gérer la situation. Il avait cru que porter plainte permettrait à Jimmy de se faire soigner, qu'on l'aiderait. Il n'avait jamais voulu l'envoyer à Azkaban, jamais. Il avait voulu lui rendre visite en prison mais il se sentait coupable et il avait peur. En plus, la mère de Jimmy lui avait dit que Jimmy avait oublié l'agression et s'était inventé un délire, comme quoi c'était un vampire qui avait étranglé Aaron. Ce dernier ne s'était pas senti capable de se retrouver face à Jimmy dans ces conditions-là. Bref, ils s'étaient excusés tous les deux et ils s'étaient pardonnés. Aaron savait bien que Jimmy était malade et que ce n'était pas sa faute. Ils ne seraient peut-être plus aussi proches qu'avant mais ils allaient essayer. Drago était heureux pour Jimmy.
Drago fut tiré de sa somnolence au soleil par une langue râpeuse qui lui caressa la joue. Il jura, se redressa en sursautant et regarda Vega qui le surplombait, la queue agitée et l'air content de lui. Harry était là, à deux mètres, clairement agacé.
- Désolé, maugréa-t-il. Vega, viens ici !
Drago donna un coup de coude à Jimmy qui avait ouvert les yeux et observait le chien avec curiosité.
- Rhabille-toi, souffla Drago en se levant.
Jimmy se mit debout et se baissa pour récupérer le t-shirt qui lui servait d'oreiller. Harry le regarda faire, incapable de regarder ailleurs. Il n'avait jamais vu ce jeune homme et c'était la première fois qu'il croisait Drago en compagnie de quelqu'un. Ses yeux s'attardèrent sur le tatouage que l'inconnu avait dans le dos, à savoir plusieurs papillons colorés qui s'envolaient. Le tatouage disparut quand il remit son t-shirt.
- Bonjour, dit Drago en s'avançant vers Harry. Voici Jeremy Lehmann.
- Tout le monde m'appelle Jimmy.
- Et voici Harry Potter.
Jimmy, qui était dans sa bulle, comme d'habitude, tressaillit largement et regarda Harry avec plus d'attention, comme s'il s'apercevait seulement maintenant de sa présence. Il rougit un peu et tendit vers lui une main pas très sûre.
- Vous êtes Harry Potter, vraiment ? C'est fou de vous voir en vrai. Pour moi, vous étiez juste un héros dans les livres, je n'étais même pas sûr que vous existiez vraiment !
- Jimmy… souffla Drago en levant les yeux au ciel.
Harry attrapa la main de Jimmy et la serra dans la sienne.
- J'existe bien, oui. Mais tu peux continuer à penser l'inverse, ça me va aussi.
- Jimmy était à Azkaban avec moi, précisa Drago.
- Oh.
Harry hocha la tête et détailla Jimmy avec plus d'attention. Était-ce lui que Drago avait aimé et dont ses dernières chansons parlaient ? Peut-être, peut-être pas. Harry glissa ses doigts dans le poil noir de Vega.
- Bonne promenade, dit Harry en se détournant. Désolé pour Vega.
Harry s'en alla et les laissa là, peu désireux de s'attarder. Jimmy semblait toujours sous le choc.
- J'ai vu Harry Potter et je lui ai serré la main, murmura-t-il. Incroyable.
- Tu en fais trop, dit Drago en soupirant. C'est juste un type normal.
- Pas du tout. Il a tué Tu-Sais-Qui et nous a tous sauvés. Tu sais que je suis arrivé à Poudlard l'année où Tu-Sais-Qui était au pouvoir, Harry Potter n'était plus là. Et ma mère m'a retiré de l'école après les vacances de Noël, trop effrayée par ce qui se passait. Je n'étais donc pas là lors de la bataille à la fin. Je n'avais jamais vu Potter. Je trouve ça impressionnant.
- Je sais, admit Drago.
Jimmy observa le paysage autour de lui, heureux de cette rencontre. Il se tourna soudain vers Drago, l'air anxieux.
- Tu crois que c'est mauvais pour toi que Harry t'ait vu avec moi ? Pour ton plan de le séduire, je veux dire.
Drago eut un rire amer.
- Non, car comme tu as pu le constater, Harry se fiche totalement de moi.
- Je me sens moins coupable d'avoir baisé avec toi jusqu'à trois heures du matin dans ce cas.
- Moi aussi.
Jimmy devait repartir dans deux jours. Drago était partagé entre son envie qu'il parte et son envie qu'il reste. Envie que Jimmy parte pour retrouver sa solitude et sa routine réconfortante, envie que Jimmy reste parce que c'était agréable de l'avoir là. La présence de Jimmy était moins difficile à supporter que celle des autres car il y avait moins de gêne entre eux. Ils avaient vécu à Azkaban ensemble, ils avaient mangé ensemble, s'étaient ennuyés ensemble, s'étaient drogués ensemble, s'étaient lavés ensemble, avaient même chié ensemble. Ils étaient habitués à vivre aux côtés de l'autre.
La veille du départ de Jimmy, Drago eut une crise de manque assez lourde et s'en alla marcher tout seul autour de sa maison. Il avait davantage envie d'Oubliette depuis que Jimmy était là et ça l'attristait. Quand il rentra chez lui, il se sentait épuisé et vide, abattu et déprimé. Jimmy était là, assis sur la terrasse à dessiner. Il se retourna pour regarder Drago, le détailla un instant et revint à son dessin. Drago s'arrêta dans le dos de Jimmy pour observer ce qu'il faisait par-dessus son épaule. Jimmy avait dit que ça ne le dérangeait pas.
- C'est ma faute, dit brutalement Jimmy. C'est ma faute si tu es comme ça.
- Comme quoi ?
- C'est ma faute pour l'Oubliette. C'est à cause de moi que tu as commencé à en fumer et que tu as continué. Rien de tout ça ne serait arrivé sans moi.
- Je pense que j'aurais fini par essayer un jour, avec ou sans toi.
- Pas sûr.
Drago se tut, ne sachant quoi répondre. Jimmy n'avait pas tort, c'est lui qui les avait embarqués là-dedans. Néanmoins, Drago ne trouvait pas cela juste. Jimmy ne l'avait jamais obligé à rien et Drago avait fait ses propres choix. Il aurait pu refuser de goûter l'Oubliette, il avait failli le faire.
- Je ne pense pas que ce soit ta faute et je ne t'en veux pas, assura Drago.
Il glissa une main sur la nuque de Jimmy, puis dans ses cheveux. C'est sûr que si Drago pouvait remonter le temps, il empêcherait Jimmy de goûter sa première Oubliette et il les sauverait tous les deux de ce poison. C'était trop tard. Au moins, ils avaient plus ou moins réussi à s'en sauver eux-mêmes.
Ils restèrent dehors tard ce soir-là, parce que Jimmy repartait le lendemain et que ce serait leur dernière soirée. Drago ne savait pas si Jimmy avait envie de repartir ou non. Ce n'était pas toujours facile de savoir ce qu'il ressentait. Peut-être Jimmy lui-même ne le savait-il pas très bien. Drago espérait que son ami avait apprécié son séjour ici mais il était certain que oui. Jimmy était dans son élément dans le jardin, au milieu des plantes et des papillons. D'ailleurs, il semblait paisible ce soir, allongé contre Drago dans l'herbe à regarder les étoiles. Il faisait nuit maintenant et l'herbe commençait à devenir fraiche. Ils n'avaient pas envie de rentrer se coucher.
- Est-ce que tu veux que je te raconte pourquoi j'ai peur des trains ? demanda Jimmy.
Drago sursauta presque en l'entendant. Jimmy n'avait pas ouvert la bouche depuis une bonne heure.
- Oui, si tu veux.
- C'est une histoire importante. Je l'ai racontée à Mrs Klein. C'était la première fois que je le disais à quelqu'un avec des mots.
Drago se tendit légèrement. Une histoire importante que Jimmy n'avait jamais racontée à personne en dehors de sa thérapeute ? Bien, allons-y. Dans les délires de Jimmy, à Azkaban, il était souvent question de trains, Drago le savait bien. Il savait que Jimmy, à chaque rentrée scolaire, se rendait à Poudlard en Portoloin avec sa mère, parce qu'il ne pouvait pas monter dans le Poudlard Express. Il savait tout cela, Jimmy le lui avait raconté à Azkaban. Il avait essayé de savoir pourquoi Jimmy en avait tellement peur mais celui-ci se contentait de répondre « Mon grand-père avait un train », ce qui ne voulait rien dire.
- Mon grand-père paternel était conducteur de train, chez les Moldus. Il adorait les trains. Il avait un petit train électrique dans son grenier, comme une maquette. Ça veut dire qu'il avait construit tout un paysage miniature avec des rails, des villages, des forêts et le petit train avançait tout seul.
C'était reparti, songea Drago. Le grand-père et le train. Ce serait bien d'avoir la fin de l'histoire, enfin. Drago essaya de visualiser ce que Jimmy décrivait mais en vain. Il n'avait aucune idée de ce à quoi un train électrique miniature pouvait ressembler, évidemment.
- Quand j'allais chez eux, mon grand-père m'emmenait dans le grenier pour me montrer son train.
La voix de Jimmy changea légèrement, comme si elle devenait plus basse et enfantine. Drago ferma les yeux, il n'avait pas envie d'entendre la suite en regardant les étoiles, ça les rendrait sales pour l'éternité.
- Quand on était dans le grenier, il me faisait toute sorte de choses. Il me demandait de le toucher et de lui faire des trucs que je ne comprenais pas.
Drago ne fut même pas étonné de l'apprendre. Il savait bien que Jimmy n'était pas malade par hasard et qu'il y avait une souffrance en lui qui le détruisait.
- Je vois, souffla Drago.
- Je l'ai dit à ma mère, comme j'ai pu, quand j'avais cinq ans. Je ne voulais plus y aller et j'avais peur du grenier, je le lui ai dit. Au début, elle ne savait pas quoi faire, elle était choquée. Elle en parlé à mon père mais lui, il ne voulait pas y croire. Il disait que je racontais n'importe quoi et que j'inventais des choses, que son père ne ferait jamais une chose pareille. Ma grand-mère tenait le même discours. Quant à mon grand-père, je ne sais pas, il a nié aussi surement. Ma mère était coincée, elle ne voulait plus m'y envoyer mais c'était eux qui me gardaient quand mes parents étaient au travail. Tout ce que je te raconte, je ne m'en souviens pas en détail, c'est ma mère qui me l'a dit, plus tard.
- J'imagine.
- Bref, un jour, quelques mois plus tard, mon oncle est rentré du Japon. C'était le frère ainé de mon père, on ne le voyait pas beaucoup. Ma mère lui a parlé de ce que j'avais dit, lui demandant ce qu'il en pensait. Il parait que mon oncle est devenu blanc comme un cadavre. Parce que mon grand-père lui avait fait du mal à lui aussi et que c'était pour ça qu'il était parti le plus loin possible. Mon père n'a pas voulu y croire, encore une fois. Il a dit que mon oncle était fou, que c'était n'importe quoi. Ma mère est partie avec moi, je n'ai plus jamais revu mon père après ça.
- Nos pères sont vraiment nuls, commenta Drago avec rancune.
- Ouais… En tout cas après ça, j'ai vécu avec ma mère. Et comme j'étais petit et qu'elle ne savait pas comment gérer ça, elle ne m'a plus reparlé de mon grand-père ou de mon père. Elle ne pensait pas mal faire, je sais, mais elle a posé un silence dessus, sans jamais y mettre de mots. Pourquoi mon père n'était-il plus là ? Qu'est-ce que mon grand-père m'avait fait, au juste ? Je n'en savais rien. J'ai fini par ne plus y penser et oublier ce qui s'était passé dans le grenier. Je n'en ai retenu que la peur des trains.
- Alors comment as-tu fait pour t'en souvenir ?
- Quand j'ai eu quinze ans, ma mère m'a annoncé que mon père était mort. Elle l'avait appris d'une ancienne connaissance et elle avait hésité à me le dire. Finalement, elle avait dû penser que j'avais quand même le droit de savoir que mon père était mort. C'était à cause de l'alcool, parait-il. Il aurait trop bu, aurait fait un malaise et serait mort. J'aime bien cette idée parce que je me dis que s'il buvait autant, c'est parce qu'il savait qu'il m'avait abandonné et qu'il avait eu tort.
- Surement, admit Drago.
- La mort de mon père, ça a ramené des souvenirs. J'ai repensé à mon grand-père, aux trains et je savais que quelque chose clochait, que je passais à côté d'un truc essentiel. C'est là que j'ai commencé à avoir des idées bizarres, à avoir l'impression de ce que n'était pas moi qui vivait ma vie, à être angoissé tout le temps, ce genre de choses. J'ai fini par demander à ma mère, je savais qu'elle me cachait quelque chose. Alors elle m'a raconté. Tout s'est empiré après.
Drago eut envie de serrer Jimmy dans ses bras et il le fit. Il sentit toutefois que Jimmy ne répondait pas, comme s'il avait déserté son corps le temps du récit. Drago savait ce que c'était et cela lui fit encore plus de peine. Il se doutait que c'était grâce à Clia que Jimmy était capable de raconter tout cela aujourd'hui et il savait que c'était une bonne chose. Ça n'en rendait pas moins les mots violents et douloureux.
- Voilà, conclut Jimmy. Maintenant tu sais. J'avais envie que toi, tu le saches. Je le dirai peut-être à Aaron aussi, si j'y arrive. Mais c'est tout.
- C'est toi qui décides, Jimmy.
Drago était touché d'avoir la confiance de Jimmy et d'avoir entendu son histoire. Il aurait peut-être préféré ne pas la connaitre, tant elle était triste mais il se reprit. C'était absurde de dire ça. Il fallait qu'il la connaisse, c'était ainsi. Tout comme il fallait parler de Kyle, de Sebastian Luke, de tous ces gens qui détruisaient la vie des autres. C'était leur vie et c'était leur fardeau, ils avaient le droit de parler et de se raconter.
Jimmy repartit le lendemain, le sourire fragile. Ils se serrèrent dans les bras l'un de l'autre et se promirent de se raconter leurs expériences d'animagus. Quand Jimmy prit son Portoloin pour rentrer chez sa mère, Drago se dit qu'il était peut-être totalement con et totalement à côté de la plaque. S'il était moins con, il désirerait Jimmy qui l'aimait et pas Harry qui n'en avait rien à foutre de lui. Peut-être devrait-il simplement choisir Jimmy, lui courir après, lui dire qu'il voulait bien tenter l'aventure, même si ce serait dur. Mais la vie était mal faite et Drago voulait Harry plus que Jimmy.
