Le procès de Drago Malefoy avait attiré beaucoup de monde, pour de multiples raisons. C'était l'une des affaires les plus scandaleuses de la décennie, en raison des accusations de viol et des meurtres sanglants qui avaient suivi. En plus de cela, il y avait l'histoire d'amour aussi improbable qu'indécente entre Harry Potter et Drago Malefoy. Le procès n'était pas ouvert au grand public mais de nombreux membres du Ministère étaient là alors que l'affaire ne les concernait nullement. Evidemment, il y avait aussi une foule de journalistes, munis de leurs appareils photo et de leurs plumes, prêts à faire un compte rendu scrupuleux et plus ou moins objectifs de ce qui se passerait.

Tout ce monde et cette agitation donnaient la nausée à Harry. Il avait peu dormi, il n'avait rien mangé, il avait peur et il ne se sentait vraiment pas bien. Il craignait de faire une crise durant le procès et il avait emmené avec lui un flacon de potion calmante qu'il boirait discrètement à la moindre alerte. Il s'était assis sur le premier banc, là où s'installent généralement les proches des accusés et des plaignants. Il savait qu'on l'avait déjà pris en photo au moins dix fois mais il faisait semblant de ne pas le remarquer. En revanche, il avait remarqué la femme vieillie et courbée qui s'était assise à l'autre bout du banc. Elle avait les yeux secs, les cheveux gris et tirés, le visage sévère. C'était la mère de Kyle Long et Harry n'eut que du mépris pour elle. Il n'était plus capable de ressentir de la compassion en un moment pareil.

Près de Harry, Nestor Achab était tendu, le regard fixé sur un point imaginaire droit devant lui. Harry n'osait pas lui parler mais était heureux que son chef soit près de lui. C'était étrange car c'était Nestor qui avait fait arrêter Drago mais Harry n'aurait su l'expliquer. C'était une présence réconfortante. D'autant que Nestor était venu le chercher dans la cellule, le matin même, avec une expression de compassion morose dont Harry lui était reconnaissant. Harry se retourna pour chercher Hermione des yeux et la trouva plus loin, avec les membres du Ministère qui s'étaient invités par curiosité. Ils échangèrent un regard puis Harry se détourna pour voir les membres du Magenmagot entrer. Il repéra Leonora Clark, la présidente, qui s'assit sur le siège principal. Il aperçut également Agatha Greengrass et la suivit des yeux. Il aurait aimé croiser son regard, lui envoyer une supplique muette ou s'assurer qu'elle avait l'intention de défendre Drago mais Agatha ne se tourna pas vers lui et s'assit avec un visage fermé. D'ailleurs, la plupart des membres du Magenmagot ne semblaient pas particulièrement enthousiastes et beaucoup paraissaient sombres et sérieux. Harry ne savait pas si c'était bon signe ou non.

Quand tout le monde fut installé, on fit venir Drago qui s'assit sur la chaise centrale, face à Leonora Clark et le silence tomba sur la salle. La présidente du Magenmagot rappela les accusations, les faits et les aveux de Malefoy. Elle fit savoir que l'accusé avait tout avoué mais qu'ils allaient tout de même devoir l'interroger à nouveau pour que tous les membres du Magenmagot puissent se faire leur avis objectif sur l'affaire. Elle appela d'abord Achab qui raconta ce qu'il avait découvert quand il était entré chez Kyle Long. Le chef des Aurors ne s'appesantit pas et ne chercha pas à accentuer le macabre de la scène. Il donnait des réponses lapidaires, comme s'il rechignait à témoigner. Harry jeta un coup d'œil à la mère de Kyle. Elle écoutait attentivement, impassible. Ensuite, on fit venir Harry. La première question qu'on lui posa fut de confirmer sa relation avec Malefoy. Il lança un regard noir à Leonora Clark mais celle-ci ne broncha pas.

- Oui, répondit Harry.

- Très bien Mr Potter. Dans ce cas, je pense que nous nous passerons de votre témoignage qui ne peut qu'être biaisé.

Harry eut l'impression de recevoir une gifle et il regagna sa place. Clark passa à la suite et Harry comprit que ce n'était ni personnel ni volontairement blessant, c'était juste ainsi. On interrogea ensuite Drago et c'est donc lui qui dut subir toutes les questions. Reconnaissait-il avoir drogué Harry Potter ? Oui. Reconnaissait-il s'être servi de ses pensées et de son apparence pour voler l'adresse de Kyle Long ? Oui. Des murmures indignés enflèrent dans la salle mais Clark les fit taire brutalement. On demanda à Drago de raconter la nuit du meurtre et il le fit docilement, d'une voix trainante et inexpressive. C'était la première fois que Harry entendait l'histoire en entier et elle lui donna envie de vomir. De l'autre côté du banc, la mère de Kyle fixait Drago sans bouger.

A la fin du témoignage de Drago, il n'y avait plus aucun doute sur la préméditation du meurtre ni sur sa culpabilité. Personne n'avait posé de questions sur le mobile du crime et Harry fut soudain terrifié que tout s'arrête là. Sa peur grandit encore quand l'un des membres du Magenmagot se leva avec emphase et parcourut la foule du regard.

- Mr Malefoy vient d'avouer le meurtre de Kyle Long. C'est un crime sanglant, cruel, prémédité, qui montre bien la vraie nature de Mr Malefoy. Pour cela, il devrait être condamné à perpétuité à Azkaban.

De nouveaux murmures montèrent de la salle et Harry ne sut pas comment les interpréter. Leonora Clark se tourna vers l'homme qui avait parlé.

- Merci pour cette remarque, Mr Trell, dit-elle froidement. Nous n'avons cependant pas terminé. Mr Malefoy, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez tué Kyle Long ?

Il y eut un silence de mort dans la salle et Harry sentit le sang battre à ses tempes. Les gens n'étaient là que pour cela, il le devinait et c'était sale.

- J'ai tué Kyle Long pour être certain qu'il ne me toucherait plus jamais, répondit Drago.

Sa voix avait changé, elle n'était plus trainante et impassible. Il assumait le meurtre mais pas le reste.

- C'est-à-dire ?

- Vous le savez bien.

- Non Mr Malefoy, vous devez le dire.

Le menton de Drago trembla un peu et il garda la tête baissée pour répondre. En revanche, sa voix devint agressive et hargneuse, comme si c'était sa seule façon de supporter l'humiliation qu'il allait subir.

- J'ai tué Long parce qu'il m'a violé, que je le hais, que je voulais me venger et être sûr qu'il ne recommencerait jamais.

Un silence pesant accueillit la déclaration puis de violents murmures s'élevèrent à nouveau dans la salle. Leonora Clark frappa son bureau avec sa main.

- Silence ! Ordonna-t-elle.

Tout le monde se tut. La présidente du Magenmagot rappela alors que c'étaient effectivement les accusations que Malefoy avait lancées à l'encontre de Kyle, quelques semaines plus tôt.

- Et il y aurait dû y avoir un procès, rappela Trell en prenant à nouveau la parole. Mais Mr Malefoy a jugé bon de faire justice lui-même avant nous. Et c'est pratique, n'est-ce pas ? Car il n'y avait aucune preuve tangible de ce que vous prétendez.

Certains membres du Magenmagot hochèrent la tête. Drago se crispa sur sa chaise. C'était exactement pour cela qu'ils avaient voulu les tuer avant le procès, justement. Pour s'épargner cette humiliation-là.

- Reprenons dans ce cas, dit Clark. Vous avez déclaré, Mr Malefoy, que Kyle Long vous obligeait à venir à des soirées lors desquelles lui et ses amis vous maltraitaient et vous forçaient à avoir des rapports sexuels. Est-ce exact ?

- Oui, dit Drago du bout des lèvres.

- Combien de fois est-ce arrivé ?

- Il y a eu dix-neuf soirées et Kyle m'a forcé dix-sept fois à coucher avec lui.

- C'est très précis.

- J'ai compté, répondit Drago d'une voix glaciale.

Quelques murmures encore dans la salle. Leonora Clark demanda à Drago de raconter comment ça se passait et il faillit s'étrangler de honte et d'indignation. Il finit par dire, d'une voix mourante, que Kyle l'attachait toujours au lit puis faisait ce qu'il voulait de lui.

- C'est pour cela que vous l'avez attaché pour le tuer ? demanda-t-elle d'un ton presque badin.

- Oui, c'est pour ça, s'écria Drago d'une voix hargneuse.

Nouveaux murmures. Clark se tourna vers les membres du Magenmagot, comme si elle voulait encourager les autres à poser des questions à leur tour. Trell se leva une fois de plus, l'air outré.

- Les explications de Mr Malefoy ne changent rien, déclara-t-il. Que ce soit vrai ou non, ce ne sont pas des excuses. Kyle Long allait être jugé, la justice aurait été rendue. Ce n'était pas à Mr Malefoy de décider si Long devait vivre ou mourir ! Ce n'était pas un meurtre de légitime défense. Ce n'était qu'un acte cruel opéré par un fou furieux ! Il n'y avait aucune raison de tuer Kyle Long maintenant, il n'a aucune raison valable de l'avoir fait.

Il y eut quelques hochements de tête parmi le Magenmagot. Harry frissonna d'angoisse, de colère, d'impuissance et de culpabilité en songeant que Trell n'avait pas entièrement tort non plus.

- Ah vraiment ? demanda soudain une voix sèche dans le Magenmagot. Vous ne voyez vraiment aucune raison à son geste, vous ?

- Que voulez-vous dire, Agatha ?

- Je veux dire que si on vous attachait dix-sept fois à un lit pour vous violer, n'auriez-vous pas envie de tuer votre bourreau, vous aussi ?

- Ce n'est pas la quest…

- D'un autre côté, vous êtes un homme Trell, ces choses-là ne vous sont peut-être pas très familières… Je suis certaine que la plupart de mes consœurs imaginent sans mal les raisons qui ont poussé Mr Malefoy à agir.

La plupart des femmes du Magenmagot ne réagirent pas mais elles se tournèrent vers Agatha pour la fixer sans rien dire. Certaines pâlirent un peu.

- De toute façon, nous n'avons même pas de preuves que c'est vrai, rétorqua Trell.

- Ah bon ? s'étonna Agatha Greengrass. Pourtant, j'avais l'impression qu'aujourd'hui, tout nous prouvait que c'était vrai.

- Comment ça ? s'énerva Trell.

- Pourquoi croyez-vous donc que Malefoy, Parkinson, Nott et certainement Goyle aient tué les victimes avec autant de haine et de violence ? Pourquoi croyez-vous donc que Theodore Nott, âgé de seulement vingt ans, ce soit suicidé dans sa chambre d'hôtel ? Pour s'amuser ?

- Parce qu'ils sont fous, c'est tout ! Comme leurs parents, ce sont des criminels !

- Avez-vous la preuve que Drago Malefoy ait commis le moindre crime avant celui-ci ?

- Quoi ? Non mais…

- Parce que moi j'ai la preuve qu'il n'a jamais tué personne avant Kyle Long. Et pourtant, ce n'est pas faute d'y avoir été contraint. Vous savez tous que Malefoy a la Marque des ténèbres sur le bras, qu'on lui a imposée alors qu'il était encore mineur. Voldemort lui-même lui a demandé de tuer mais Drago Malefoy n'a jamais pu s'y résigner. Même sa tante Bellatrix se moquait de lui parce qu'il n'était pas capable de tuer. J'ai des preuves de ce que j'avance, au cas où… Donc non, Trell, Mr Malefoy n'est pas fou furieux, comme vous dîtes, et n'est pas un criminel comme ses parents. Il n'a tué que Kyle Long et nous savons tous pourquoi.

Silence. Drago se tourna vers Agatha et la regarda avec incrédulité. Harry sentit son cœur s'accélérer dans sa poitrine. Même si elle perdait le combat, il lui serait toujours reconnaissant d'avoir défendu Drago.

- Admettons, dit un autre homme dans l'assemblée. Admettons que Kyle Long ait réellement agressé Malefoy. Et entre nous, soyons clairs, je pense que Kyle était effectivement coupable. Mais même si c'est le cas, c'était au Magenmagot de juger Long et de le condamner. Quelle que soit la souffrance de Malefoy ou son désir de vengeance, il n'avait pas à tuer Long. Nous avons accueilli leurs témoignages et leurs accusations et Long s'apprêtait à être jugé. Je suis d'accord avec Trell, Malefoy n'avait aucune raison valable de tuer Long.

- Je vois ce que vous voulez dire, Bergman et vous n'avez pas tort. Seulement je ne suis pas d'accord avec vous. Leurs témoignages n'ont pas été accueillis et le jugement de Long ne promettait en aucun cas sa condamnation.

- Ce…

- Laissez-moi finir. « Les enfants des Mangemorts accusent le directeur du département de la justice de viol », « Peut-on croire des enfants de Mangemorts ? », « Drago Malefoy a séduit Kyle Long ! » titres de la Gazette. « Kyle Long, victime de chantage ? », « Drago Malefoy et Kyle Long : qui a réellement forcé qui ? », « Drago Malefoy se prostitue pour de l'argent et des faveurs », titres de Sorcière Hebdo. Un accueil des plus chaleureux, n'est-ce pas, Bergman ?

- Ce sont les journaux, nous n'y sommes pour rien s'ils ont trainé Malefoy dans la boue !

- Bien, alors je continue. « Je n'ai aucune confiance en ces petits bâtards, tout ce qu'ils veulent c'est du fric », commentaire de B.H. sur la pause du midi. « Kyle avait peut-être ses raisons, ça ne me concerne pas », citation de J.K. lors d'une discussion à la machine à café. « Ils méritaient bien une bonne leçon en tout cas », conclusion de M.D. après une discussion sur le sujet. « Peu importe ce qu'a fait Kyle, je me fous complètement du fils Malefoy et des autres », commentaire de T.U. à l'annonce des accusations contre Long. Ce ne sont que des membres du Magenmagot que je cite. Un accueil toujours plus chaleureux dirait-on.

Déchainement de murmures dans la foule tandis que certains membres du Magenmagot avaient clairement pâli. Leonora Clark se tourna vers Agatha Greengrass.

- Qu'essayez-vous de démontrer ?

- J'essaie de démontrer que Malefoy et ses amis devaient parfaitement savoir qu'on ne les croyait pas et que Long ne serait pas condamné. Voilà peut-être pourquoi ils ont décidé d'agir eux-mêmes.

- Que voulez-vous dire par « savoir que Long ne serait pas condamné » ? s'écria Trell, outré.

- Parce que Long était puissant et influent et qu'il a fait en sorte de s'assurer la victoire. Vous étiez un ami de Long, vous savez de quoi je parle. N'avez-vous donc pas reçu une lettre vous aussi ?

Trell devint livide et secoua la tête en bredouillant. Un homme se leva, une enveloppe à la main.

- Moi j'ai reçu une lettre en tout cas, qui me rappelait que j'avais une dette envers Long et qu'il était temps que je m'en acquitte en votant contre son accusation lors du procès.

Il y avait un mépris évident dans la phrase de l'homme. Dans le dos de Harry, les spectateurs ne chuchotaient même plus et commentaient avec vigueur ce qui se passait. Leonora Clark eut du mal à faire revenir le silence.

- Mrs Greengrass, nous ne sommes pas là pour faire le procès de Kyle Long mais de Drago Malefoy et…

- Avec tout mon respect, madame la présidente nous sommes là exactement pour cela. Les deux ne peuvent être dissociés.

- Que cherchez-vous à démontrer ? demanda Bergman. Que Malefoy est innocent ?

- Non ! répondit Agatha Greengrass d'une voix ferme. Malefoy a avoué un meurtre, il ira en prison, ce n'est pas la question. La question c'est de comprendre les circonstances de son acte. Trell prétend que Drago Malefoy n'avait aucune raison valable de tuer Long et moi je prétends le contraire. Long a violé Malefoy, nous le savons tous. Il l'a menacé, soumis à des chantages odieux et enfermé avec des Détraqueurs. Quand Malefoy et ses camarades ont essayé de parler, ils ont été humiliés, bafoués et à peine écoutés. Kyle Long allait être innocenté et Malefoy le savait bien. Selon ses mots, il craignait que Kyle Long, une fois innocenté, le retrouve et s'en prenne à nouveau à lui. Je ne cautionne pas ses actes mais arrêtons de dire qu'il n'avait aucune raison d'agir, c'est faux.

Un silence tendu suivit la déclaration d'Agatha Greengrass. Leonora Clark ne semblait plus savoir quoi répondre et Agatha en profita.

- Si vous le permettez, j'ai deux témoins que je voudrais faire parler. Ensuite, j'en aurai terminé.

- Bien.

On fit venir Robert Howe que Harry n'avait pas vu dans la salle mais qu'il regarda arriver avec espoir. Robert s'assit devant la présidente, clairement crispé. Il répondit aux questions de présentation pour rappeler qu'il connaissait Long depuis Poudlard et qu'il avait embauché Drago à sa demande.

- Mr Howe, étiez-vous au courant des soirées que Kyle Long organisait ? demanda Agatha.

Harry fut surpris de la question et Drago tressaillit sur sa chaise.

- Oui, avoua Howe.

Et il se tourna vers Drago, l'air accablé.

- Mais je ne savais pas qu'il t'invitait toi ! Je savais pour les autres et c'était différent. Je n'étais pas au courant de ce qu'il te faisait, je te le promets. Sinon je n'aurais jamais…

- Mr Howe ! cria Leonora Clark avec agacement. Vous n'êtes pas là pour ça. Que voulez-vous dire exactement quand vous parlez des autres ?

- Kyle organise ce genre de soirées depuis des années, dit Robert avec écœurement. En général, c'étaient des jeunes qui sortaient de Poudlard et qui venaient travailler au Ministère. Kyle leur promettait des postes et des avancements en échange de faveurs sexuelles pour lui et ses amis. Il m'a invité une fois, je suis venu sans savoir. Ça m'a dégouté. Ce n'étaient pas vraiment des viols comme le décrit Drago, c'était plutôt…

Il chercha le mot.

- Des promotions canapé ? suggéra Bergman avec une fureur qu'il maitrisait mal.

- C'étaient des avantages professionnels en échange de sexe, conclut Robert Howe. Sans doute que tous les nouvelles et nouveaux secrétaires qui sont rapidement montés en grade sans raison apparente ont assisté à une soirée de Kyle.

Commentaires tonitruants dans la salle. Quelqu'un se leva et sortit en courant. Agatha remercia et Robert retourna s'asseoir sur un banc. Le dernier témoin était une elfe de maison, l'elfe de Kyle. Elle nettoyait le château après les soirées et servait les invités. Oui, elle assistait aux soirées, de loin. Confirmait-elle le récit de Howe ? Oui.

- Les soirées où Malefoy et ses amis venaient étaient-elles semblables à celles décrites par Mr Howe ?

- Non, répondit l'elfe sans hésitation.

- Expliquez-nous.

- Les soirées dont parlent Mr Howe étaient plus joyeuses. Les jeunes employés étaient là plus ou moins de leur plein gré, c'était leur décision en tout cas. Malefoy et ses amis, ils n'étaient pas là de leur plein gré.

- Continuez.

- Kyle Long était mon maitre et je ne devais pas le trahir. Mais maintenant il est mort et je peux dire la vérité.

L'elfe l'avait dit avec un dégoût manifeste.

- Ce qu'il faisait, ce n'était pas bien. Mon maitre savait que les parents de Mr Malefoy et des autres étaient en prison. Il savait que personne ne s'intéressait à eux et qu'ils n'avaient personne à qui parler. Alors, avec eux, mon maitre et ses amis pouvaient faire ce qu'ils voulaient. Ils se fichaient complètement des sentiments de leurs invités alors qu'ils étaient bien plus prévenants quand c'étaient les jeunes du Ministère. Jamais je n'entendais de choses odieuses dans ces soirées-là alors que les dernières… Miss Parkinson hurlait souvent, c'était horrible à entendre. Mr Goyle aussi, quand Lillian Rott lui faisait du mal. Ils faisaient des jeux dégradants, ils jetaient leurs verres à la tête des quatre jeunes gens, ils les forçaient à se mettre à quatre pattes par terre et à manger…

- Tais-toi ! hurla brusquement Drago, à la surprise générale. Arrête, ça suffit ! Ce n'est pas la peine de raconter ça, ça ne sert à rien !

Il tremblait de tous ses membres et sa voix était méconnaissable. L'elfe se tut et lui jeta un regard de compassion. Harry avait envie de péter les plombs et de hurler aussi. Leonora Clark se tourna vers l'elfe et lui ordonna de continuer, ignorant la supplique de Drago. Tout le monde écouta la cruauté de Kyle tandis que Drago se recroquevillait sur sa chaise. Quand l'elfe s'arrêta, il y eut un silence pesant dans la salle.

- Merci pour votre témoignage.

La présidente du Magenmagot était pâle et crispée. Elle balaya l'assemblée du regard.

- Quelqu'un a-t-il d'autres questions ou d'autres témoins à présenter ?

Tout le monde secoua la tête.

- Dans ce cas, nous allons nous retirer pour délibérer.

Tous les membres du Magenmagot sortirent de la salle où les rumeurs éclatèrent violemment. Chacun avait son avis à donner sur les déclarations de Greengrass, de Howe et de l'elfe. Drago se tourna vers les policiers qui le surveillaient.

- Je vais vomir, je dois sortir, gémit-il.

Les policiers emmenèrent Drago et Harry les suivit des yeux avec angoisse. Il essaya de repousser le témoignage de l'elfe au plus profond de son esprit mais il avait des images assez précises qui lui venaient en tête, sur les hurlements de Pansy qui suppliait, sur le verre qui éclatait au visage de Drago et lui laissait une cicatrice sans doute à vie, sur toutes les autres humiliations et horreurs dont Drago et les autres n'avaient jamais parlé, sans doute à cause de la honte. Il fut soudain satisfait que Pansy ait torturé Braxton et Alden. C'était bien fait pour ces connards.

- Est-ce que je peux allez voir Drago ? demanda Harry.

- Je te le déconseille amicalement, répondit Nestor Achab sans le regarder. Je ne pense pas qu'il ait envie de voir quiconque en cet instant et surtout pas toi.

Harry resta bouche bée mais eut l'intuition que son chef avait sans doute raison. Il resta assis sur le banc et attendit. Drago finit par revenir, une vingtaine de minutes plus tard. Il était blême et avait l'air vaguement perdu. Il avait les yeux vides et lointains, un peu comme Nott et Goyle quand ils parlaient des soirées. Harry eut envie de le serrer dans ses bras mais il n'avait rien de réconfortant à lui dire et il n'était pas certain que Drago ait envie qu'on le touche.

Dans la salle, il y eut pas mal de mouvements, de gens qui sortaient puis revenaient, sans doute pour aller manger quelque chose ou prendre l'air. Il y avait une ambiance d'entracte et ça rendait Harry furieux, parce que ce n'était pas spectacle. L'attente dura, s'éternisa. Nestor lançait régulièrement des regards vers la porte où le Magenmagot s'était retiré. C'était rarement aussi long. En général, chez les sorciers, on ne s'embarrassait pas beaucoup d'hésitation et les procès étaient vite expédiés. Harry voulut croire que c'était bon signe. S'ils avaient tous voulu envoyer Drago en prison jusqu'à sa mort, ils seraient déjà revenus. Nestor finit par sortir lui-même pour se rendre aux toilettes et Harry hésita à le suivre mais il répugnait à laisser Drago seul. Il ne lui était pas d'une grande utilité pourtant mais c'était plus fort que lui. Nestor revint et tendit un gobelet à Harry. Ce dernier remercia du bout des lèvres et but le café sans vraiment y faire attention.

Harry profita de l'attente pour se retourner et chercher Hermione du regard. Il la trouva et elle se leva pour le rejoindre. Harry fut stupidement rassuré de sa présence.

- C'est plutôt bon signe pour lui s'ils mettent autant de temps, murmura-t-elle pour éviter d'être entendue.

- C'est aussi ce que je pensais.

- Harry, tu sais… Je ne pense pas qu'ils le condamneront à la perpétuité, pas après ce qui a été dit.

Harry hocha la tête. Hermione lui serra le bras d'un geste tendre et il se sentit un peu réconforté de savoir qu'au fond, Hermione n'avait pas non plus envie que Drago aille pourrir toute sa vie à Azkaban. Elle retourna s'asseoir dans le fond et Harry la suivit des yeux. Quand il voulut se retourner, il croisa le regard d'Edmund qui était assis derrière lui, avec Mark. C'étaient les Aurors qui avaient participé à l'enquête et ils tenaient à la suivre jusqu'au bout. Ils étaient pâles tous les deux et ils croisaient les bras sur leur poitrine avec un geste crispé. Mark avait une expression de profond dégoût sur le visage tandis qu'Edmund était figé et sombre. Il rendit son regard à Harry et secoua imperceptiblement la tête. Harry savait ce que ces anciens collègues pensaient, ils pensaient la même chose qu'Achab, assis le dos un peu trop droit à côté de Harry : c'était Kyle Long qui aurait dû être assis à la place de Drago et c'était lui qui aurait dû être envoyé à Azkaban. Ce n'était qu'un gâchis monumental. Edmund et Achab étaient trop intègres pour regretter d'avoir arrêté Drago Malefoy, ils avaient fait leur travail. Pour autant, le rictus amer qui déformait leur bouche ne trompait pas Harry. C'était en partie pour cela qu'il n'arrivait pas à leur en vouloir et à les détester.

Enfin, au bout de trois longues heures, le Magenmagot revint. Quand ils s'assirent, Harry – et sans doute toute la foule avec lui – put constater qu'il manquait certains membres. Trell, par exemple, avait disparu. Harry devinait que Leonora Clark avait commencé un ménage qu'elle continuerait ensuite. Tant mieux. La présidente Clark déclara qu'ils avaient tous suffisamment attendu et qu'elle serait brève. Drago Malefoy était reconnu coupable du meurtre de Kyle Long, sans surprise.

- En raison de son jeune âge et des circonstances atténuantes qui entourent le crime, je condamne Drago Malefoy à quinze ans de prison. La séance est levée.

Elle se leva en effet et sortit rapidement de la salle. La mère de Kyle l'imita et s'en alla sans que son visage trahisse la moindre émotion. Harry resta assis, sous le choc. Pendant une seconde, il avait été soulagé. Quinze ans, c'était beaucoup moins que ce qu'il avait craint. Puis il prit conscience de ce que quinze ans voulaient dire. C'était presque la totalité de sa vie, c'était long, c'était suffisant pour se perdre. Drago n'eut pas de réaction et se laissa relever par les policiers sans broncher. Harry sortit du banc et courut vers eux avant qu'ils n'emportent Drago pour toujours – ou du moins, pour très longtemps. Drago leva les yeux vers Harry et ce dernier fut incapable de lire les émotions qui s'y trouvaient. Harry avait envie de pleurer. Quinze ans, c'était mieux que la perpétuité mais c'était trop long, il ne voulait pas qu'on lui enlève Drago, il voulait qu'on le lui rende. Il posa ses mains sur le visage de Drago et l'embrassa passionnément avant de se reculer.

- Je t'aime, déclara Harry avec désespoir.

Drago le fixa sans réagir, comme un automate. Autour d'eux, il y avait des flashs qui crépitaient et des journalistes qui s'étaient rapprochés et n'avaient rien perdu de leur baiser. Harry se sentit oppressé, seul, en colère contre le monde entier. Les policiers tirèrent Drago pour le sortir mais Harry agrippa son bras.

- Non… supplia-t-il inutilement.

- Harry, souffla Drago.

- Mr Potter, pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de ce verdict et…

Harry se tourna vers le journaliste et tendit brutalement la main pour attraper son appareil photo.

- Laissez-nous, barrez-vous !

Il allait perdre tout contrôle de lui-même, il le savait. La migraine commençait à marteler son crâne et de petits points lumineux clignotaient devant ses yeux. Il avait envie de faire mal aux journalistes, d'attraper Drago et de s'enfuir avec lui. Il sentit une main ferme se refermer sur lui puis des bras qui l'enlaçaient et le tiraient en arrière. Pendant ce temps-là, les policiers emmenèrent Drago hors de la salle et il disparut. Harry perdit toute combativité et se laissa entrainer dehors à son tour. Il ne savait pas qui le tenait mais ça n'avait pas d'importance. La personne le fit entrer dans une sorte de cagibi remplis de dossiers et referma la porte derrière eux. On le lâcha et Harry se retourna pour constater avec surprise que c'était Serena Black.

- Reprenez vos esprits Harry, ordonna-t-elle. Vous ne pouvez pas vous donner en spectacle devant les journalistes.

Il la regarda, comprenant à peine ce qu'elle disait. Ses mains se mirent à trembler et il fouilla dans ses poches avec anxiété à la recherche de sa potion calmante. Dès qu'il l'eut trouvée, il l'avala d'un trait et ferma les yeux. La douleur refoula lentement et avec elle, la tension qui l'habitait. Harry perdit également le peu de maitrise de lui-même qui lui restait et il se mit à pleurer comme un enfant. Serena Black s'approcha de lui et le prit dans ses bras, sans qu'il fasse un geste pour la repousser.

- C'est long quinze ans Harry mais pas tant que ça. Quand il sortira, il sera encore jeune, sa vie n'est pas finie, il aura droit à une seconde chance. Vous devez lui dire de s'accrocher à cette idée.

Harry sanglota contre l'épaule de Serena.

- Je sais que c'est dur, souffla-t-elle à son oreille. Je sais que c'est dur de perdre quelqu'un qu'on aime. Pleurez autant que vous voudrez.

Il lui obéit sans résister et remarqua à peine quand la porte s'ouvrit à nouveau pour laisser entrer Achab qui paraissait inquiet.

- Ah, tu es là, dit-il précipitamment à Serena. Je me demandais où tu l'avais emmené.

- Il fallait le sortir de là.

- Oui, tu as bien fait. Harry, mon garçon, ça va passer.

Harry tressaillit en réalisant que c'était son chef qui lui parlait comme ça et il se redressa. Il s'éloigna de Serena Black, s'essuya les yeux et les regarda avec un sentiment de honte. Pourtant, Nestor et Serena le contemplaient avec ce qui ressemblait à de la tendresse.

- Tu ne l'as pas perdu pour toujours, dit doucement Achab. Tu pourras lui rendre visite et avec un peu chance, les choses vont évoluer encore et tu pourras lui écrire ou le voir plusieurs fois par mois. C'est bien de craquer maintenant Harry, il faudra que tu restes fort après, quand tu iras le voir. Il aura besoin de toi.

Harry hocha la tête, comme un enfant. Il se sentait bien tout à coup, dans le petit cagibi avec Serena et Nestor. Il aurait aimé rester là pour toujours, il était en sécurité. C'était sans doute cela, avoir des parents, songea Harry. Il aurait aimé qu'ils soient ses parents, que Serena le prenne encore dans ses bras, qu'on lui répète que tout irait bien et qu'il ne serait pas tout seul. Nestor se tourna vers Serena pour laisser Harry se calmer.

- Tu étais au courant pour les soirées de Kyle Long ? Chuchota-t-il.

Serena pinça les lèvres.

- J'avais entendu des rumeurs mais je n'avais pas mesuré l'ampleur de la chose. Des gens qui couchent pour grimper les échelons, il y en a toujours eu et après la guerre, on avait besoin de gens compétents, on ne pouvait pas être trop regardants.

- Nous aurions dû être plus regardants, répondit sombrement Nestor.

- Oui, admit Serena. Mais Long n'était pas vraiment ma priorité à ce moment-là.

- Je sais, ce n'était pas un reproche.

Ils se turent et se tournèrent à nouveau vers Harry.

- Tu vas mieux ? demanda doucement Serena.

Elle était passée au tutoiement rapidement. Harry hocha la tête et Nestor l'examina avec attention.

- Une crise ?

- J'ai failli en avoir une mais j'ai bu de la potion avant.

- Bien, dans ce cas…

- Pourrait-on…

Harry rougit.

- Pourrait-on rester encore une minute, s'il vous plait ?

Dehors, il y aurait les journalistes, la foule, le monde et la réalité crue. Harry n'avait pas envie de sortir.

- Bien sûr, dit Serena comme s'ils n'avaient rien de mieux à faire.

Ils restèrent quelques secondes silencieux tandis que Harry passait ses mains sur sa figure pour en chasser toute trace de larmes puis la porte s'ouvrit à nouveau. C'était un jeune homme, sans doute un peu plus âgé que Harry qui tenait un appareil photo et un carnet. Un journaliste, pensa Harry avec horreur. Il s'attendit à une photo gênante, une avalanche de questions mais l'homme les fixa d'un air mi blasé mi surpris.

- Nestor, maman, qu'est-ce que vous faites dans un placard ?

- Mr Potter avait besoin de se reprendre, dit Serena.

Harry se sentit vexé qu'elle parle de lui de cette manière à un journaliste mais le jeune homme soupira et rangea son appareil photo dans la sacoche en cuir qui pendait à son épaule. Harry aperçut alors Hermione, à la porte, qui avait l'air très inquiète, pour changer. Elle repoussa le journaliste pour entrer à son tour dans le cagibi et prit Harry dans ses bras.

- Tu avais disparu, je me demandais où tu étais passé. Tu vas bien ?

Harry rougit, de plus en plus embarrassé par toute cette compassion et un peu humilié qu'on doive s'occuper de lui de cette manière. Il repoussa doucement Hermione.

- Ça va, ça va, grogna-t-il.

- Bien. Il y a moins de gens dehors, allons-y.

Harry hocha la tête et le journaliste posa la main sur la poignée de la porte pour l'ouvrir.

- Où est Drago ? demanda brusquement Harry. Est-ce que…

- Il est avec Agatha Greengrass, c'est elle qui est désormais en charge de son dossier, répondit le journaliste.

Ce n'était pas au journaliste qu'il posait la question, c'était à Achab. Il se sentit agacé, il eut envie de lui demander sèchement ce qu'il en savait mais il se tut. Achab hocha la tête.

- Il va voir quelques points avec Mrs Greengrass puis il sera transféré à Azkaban. Tu lui as déjà dit au revoir Harry, maintenant il faut le laisser y aller. Tu iras le voir dès que tu pourras.

Achab lui parlait comme s'il avait huit ans et cela agaça Harry autant que ça le réconforta. Il comprit qu'il ne reverrait pas Drago aujourd'hui et il fut incapable de savoir s'il était triste ou soulagé. Peut-être valait-il mieux ne pas se briser le cœur encore un peu plus et laisser Drago affronter la suite. Voyant que Harry se taisait, le journaliste ouvrit la porte pour les laisser sortir. Des employés du Ministère qui passaient par là les regardèrent avec stupeur, l'air de se demander ce que tous ces gens foutaient dans un cagibi. Harry sortit en dernier et quand il passa devant le journaliste, ce dernier lui attrapa vivement la main pour y fourrer une photo.

- C'est une belle photo, dit-il doucement.

Harry baissa les yeux pour regarder le cliché sur lequel il embrassait Drago. Il releva la tête vers le journaliste, prêt à affronter ses moqueries et ses remarques ironiques mais le jeune homme le regardait gentiment, avec compassion et aussi – mais Harry n'en était pas sûr – une immense souffrance au fond des yeux, comme s'il comprenait parfaitement le déchirement de Harry et même plus encore.

- Merci, bredouilla Harry.

Il se détourna et suivit Hermione dans les couloirs. Plus tard, il remercierait Serena de l'avoir soutenu. Pour l'instant, il voulait simplement rentrer chez lui et se retrouver seul. Il laissa Hermione le prendre par le bras et transplaner jusqu'au Square Grimmaurd. Il n'était même plus vraiment capable de prendre une quelconque décision.

OoOoOoO

Drago se retrouva assis dans une pièce impersonnelle et froide, sans trop savoir comment il était arrivé là. Il se sentait nauséeux, encore, mais il savait qu'il n'avait plus rien à vomir. Il revoyait en boucle l'air désespéré de Harry, son baiser trop rapide, puis la séparation brutale. Où était Harry ? Il avait l'impression qu'il ne lui avait pas dit au revoir comme il fallait, il était trop choqué pour réagir davantage. Il aurait dû lui rendre son baiser, lui dire qu'il l'aimait aussi. Drago se prit la tête entre les mains et essaya de se calmer, en vain. Quinze ans, qu'est-ce que ça voulait dire ? Est-ce que c'était long ? Quel âge aurait-il ? Il aurait trente-cinq ans. Ça lui semblait vieux et jeune en même temps, il n'en savait rien. C'était mieux que la perpétuité, sans doute mais il n'était pas sûr de savoir ce qu'il devait ressentir. Du soulagement ? De la terreur ? Dans le doute, il ressentait de la terreur.

Drago se redressa en entendant la porte s'ouvrir et regarda la femme entrer. Cette fois-ci, il fut certain de ressentir du soulagement en la voyant, à tel point que les larmes lui montèrent aux yeux. Il fit un effort pour les refouler. La femme s'assit face à lui et le regarda avec un visage avenant.

- Je m'appelle Agatha Greengrass et c'est moi qui serai désormais en charge de votre dossier. Cela signifie que s'il se passait quoi que ce soit concernant votre cas, c'est moi qui m'en occuperais.

- D'accord, répondit machinalement Drago.

Il ne voyait pas très bien ce qui pourrait se passer de nouveau pour lui maintenant mais il ne demanda pas.

- Cela fonctionne dans les deux sens. Si vous aviez des informations à transmettre au Ministère, c'est moi que vous devez contacter. Vous n'avez pas le droit d'écrire des lettres à vos proches à Azkaban mais vous pouvez m'écrire à moi.

Là encore, il ne voyait pas très bien quelles informations il aurait à transmettre au Ministère mais il ne demanda pas davantage.

- Vous serez transféré à Azkaban cet après-midi. Je vous explique quelques petites choses : votre appartement sera récupéré et revendu de toute façon, il ne vous appartenait pas. A votre sortie, vous devrez trouver un autre logement mais ça, je pourrai sans doute vous y aider si je travaille encore ici, bien entendu. Toutes vos affaires seront conservées au Ministère et vous attendront à votre sortie. Votre argent ne sort pas de votre coffre et je m'en porte garante. Si vous avez besoin d'argent, vous pourrez m'écrire pour m'en faire la demande.

- Pourquoi aurais-je besoin d'argent ? demanda enfin Drago.

- Vous savez, les règles d'Azkaban se sont un peu assouplies depuis que Mr Shacklebolt est au pouvoir. Tout le monde sait qu'il y a des trafics de toute sorte entre les prisonniers mais tant que cela ne gêne pas le bon déroulement des choses, les gardiens ferment les yeux.

Drago crut qu'il allait faire un malaise.

- Une dernière chose, dit Agatha en posant une feuille devant lui. Vous devez marquer un nom à contacter en cas de problème.

- Comment cela ? bafouilla Drago.

- Eh bien… s'il vous arrivait quelque chose, qui voulez-vous que nous prévenions ?

Elle avait essayé de tourner sa phrase pour minimiser ce qu'elle demandait mais il comprit. S'il mourait dans cette prison, qui devait-on prévenir ? Drago prit la plume en tremblant. Ses parents étaient à Azkaban, ils seraient bien au courant de sa mort. Qui prévenir alors ? Il n'y avait qu'une seule personne qui vint à l'esprit de Drago et il écrivit Harry Potter sans réfléchir davantage. Agatha récupéra la feuille et hocha la tête.

Il y eut un silence et Agatha perdit son expression neutre et professionnelle pour regarder Drago avec tristesse. Elle eut envie de lui dire qu'elle avait tout fait pour diminuer sa peine et pour l'aider mais elle savait que ce n'était pas le moment. Il était bien trop choqué et terrifié pour qu'ils aient cette conversation et ça ne soulagerait en rien la souffrance de Drago. Ça ne ferait qu'atténuer sa culpabilité à elle.

- Si vous voulez, je viendrai vous voir dans une semaine, pour vérifier que vous allez bien, proposa-t-elle doucement.

Elle n'avait jamais rendu visite à aucun prisonnier et elle ne l'avait même jamais envisagé. Drago leva les yeux vers elle et la fixa avec une reconnaissance qui lui fit mal.

- Oui, je veux bien, souffla-t-il. Merci.

Agatha repoussa la chaise et se leva. Elle hésita devant Drago, elle eut envie de lui toucher l'épaule ou la main, de lui montrer un peu de gentillesse et de compassion mais elle ne savait pas comment s'y prendre. Elle se contenta de lui serrer la main en lui assurant qu'elle viendrait le voir. Elle aurait pu lui dire d'être courageux, de ne pas perdre espoir, de se concentrer sur sa sortie mais elle savait que c'était inutile. Agatha quitta la salle et retourna lentement vers son bureau, abattue. Elle se sentait coupable, terriblement et inutilement coupable. Elle avait mis du temps à se pencher sur le cas de Kyle Long, elle ne savait pas par quoi commencer. Il avait fallu que le fils de Serena Black vienne la voir en personne pour lui dire qu'il avait dégoté quelque chose. Ils avaient alors enquêté ensemble, pendant les semaines qui avait précédé le procès de Long et ses acolytes. Ils avaient découvert les soirées que Kyle organisait, les chantages et les malversations. Ils avaient découvert les lettres de menaces et de pots de vin que Kyle avait envoyées aux membres du Magenmagot. Ils n'avaient rien dit à personne, pour être sûrs de leur coup, pour ne pas être trahis par quelqu'un qui préviendrait Kyle. Ils étaient fiers d'eux, ils savaient qu'ils feraient tomber Long et qu'ils le massacreraient au procès. Mais voilà, ils auraient peut-être dû le dire aux victimes, finalement, parce que Malefoy et ses amis les avaient pris de cours. Ils avaient assassiné Long et ils avaient anéanti le plan d'Agatha. Elle ne pouvait pas leur en vouloir, comment pouvaient-ils savoir que quelqu'un, dans le secret, se battait pour détruire Kyle ? Agatha et le fils de Serena avaient été choqués d'apprendre les meurtres, ils s'en étaient voulu. S'ils avaient parlé de leurs enquêtes à Drago Malefoy, il aurait su que Kyle allait être condamné et il n'aurait pas eu à le tuer lui-même. C'était trop tard cependant. Serena et Andromeda l'avaient assurée qu'elle n'y était pour rien, elle n'était pas responsable de la décision de Drago, Pansy, Theodore et Gregory. Pour autant, elle s'en voulait quand même. Elle n'avait même jamais adressé la parole à Drago avant aujourd'hui, c'était ridicule. Si elle était allée le voir, ne serait-ce qu'une fois, pour lui promettre qu'il n'était pas seul et qu'elle ferait tout pour faire condamner Kyle Long, peut-être les choses auraient-elles été différentes. Tout ce qu'elle pouvait faire, maintenant, c'était veiller de loin sur Drago, même si elle avait conscience qu'elle ne pourrait pas empêcher Azkaban de le blesser et de le changer.

OoOoOoO

Ce qui faisait le plus peur à Drago, c'était de rencontrer la ou les personnes avec qui il devrait partager sa cellule. Cela pourrait être une rencontre salutaire qui rendrait sa vie moins pénible ou au contraire, une collision qui pourrait l'envoyer en enfer. Il avait retiré ses vêtements sans rechigner et quand on lui avait dit qu'il les récupérerait à sa sortie, il s'était vaguement demandé s'ils lui iraient encore. Il s'était rendu compte qu'il allait se retrouver nu devant le gardien et cette pensée lui avait donné envie de vomir. D'un geste tremblant, il avait attrapé son uniforme et s'était empressé de l'enfiler. Le gardien l'avait regardé d'un air morne et blasé, l'air de se dire « Tu n'es pas au bout de tes peines, mon pauvre ». Puis il s'était approché de lui et Drago s'était crispé avant de se crisper davantage encore en sentant la brûlure dans son cou quand on lui imprima son matricule. Le gardien lui avait refourgué une petite boite en carton que Drago n'eut pas le temps d'ouvrir et il l'avait entrainé dans les couloirs. Il n'y avait pas de portes à proprement parlé, ce n'était que des barreaux qui permettaient de voir tout de suite à l'intérieur des cellules. Drago ne savait pas s'il trouvait cela réconfortant ou terrifiant. Il essaya de voir s'il apercevait son père mais ne le croisa pas et faillit percuter le gardien quand ce dernier s'arrêta devant une cellule. Il ouvrit la grille qui grinça dans un bruit désagréable.

- Franck, voici ton nouveau coloc ! Sois gentil.

Drago eut l'impression que ses jambes allaient le lâcher quand il s'avança dans la cellule et qu'il entendit la grille se refermer derrière lui. Il se tourna vers le fameux Franck qui était allongé sur sa couchette et se redressa lentement pour regarder Drago. Franck semblait grand, il était noir, avait les cheveux courts et crépus ainsi qu'une barbe plutôt bien taillée pour un prisonnier. Il avait des bras musclés comme Drago n'en avait jamais vu et un visage fermé. Drago lui donnait entre trente-cinq et quarante ans.

- Voilà donc le gars qui a buté Kyle Long, dit Franck avec un sifflement faussement admiratif. Tu prends la couchette du haut.

Ce n'était pas négociable, Drago put le deviner. Lentement, comme un animal méfiant, il s'approcha des couchettes et déposa sa boite en carton sur celle du haut. Franck le suivait des yeux, l'air impassible mais attentif. Peut-être avait-il peur lui aussi, songea Drago. Franck se leva et s'étira. Il était plus grand que Drago, son corps faisait certainement trois fois le sien en termes de carrure et il n'y avait pas le moindre soupçon de peur dans les yeux de Franck. Drago recula malgré lui.

- Je vous reconnais, balbutia-t-il. Vous êtes Franck Rooney, vous étiez batteur chez les Chauves-Souris de Fichucastel.

- Bien vu.

Drago essaya de se rappeler pourquoi cet excellent batteur s'était retrouvé en prison. C'était juste après la guerre et son histoire avait été étouffée par les procès des Mangemorts et tout le reste. Drago se souvenait néanmoins qu'il y avait une histoire avec sa femme. La femme de Rooney était morte. Cette idée terrifia totalement Drago.

- Bien vu mais ne me parle pas de Quidditch, je n'ai aucune envie d'y penser. Fais comme si tu ne me connaissais pas. Sinon, je te bute comme j'ai buté le type d'avant qui t'a libéré sa couchette.

Drago leva vers lui un regard épouvanté et Franck eut un éclat de rire cynique.

- Je déconne petit, dit-il en donnant une tape à l'épaule de Drago. Tout ira bien, ne me fais pas chier, c'est tout.

- D'accord, bredouilla Drago.

Il monta dans sa couchette, rassuré. Finalement, ça ne lui déplaisait pas d'être en haut, ça lui permettait d'avoir une vision globale de la cellule. Il regarda le lavabo ébréché, la cuvette de toilettes qui devait sans doute laisser tomber leurs excréments directement dans la mer et les barreaux à la fenêtre. Azkaban s'était un peu améliorée mais ce n'était quand même pas terrible. Drago ouvrit sa boite en carton, y trouva une brosse à dents, du dentifrice, un savon, des slips de rechange et un peigne. Super. Il eut envie de hurler de détresse mais se retint. Il repoussa sa boite au bout de son lit et s'allongea sur le matelas dur. Voilà, il allait vivre ici pendant quinze ans. Non, c'était impossible, il ne pouvait pas y croire et il n'y croyait pas encore. C'était un malentendu, un cauchemar, il allait se réveiller. Drago tourna ses pensées vers quelque chose de moins terrifiant. Dans une heure, ce serait l'heure du dîner et il retrouverait son père. Voilà qui le calma un peu.

Le temps se distendit jusqu'à ce qu'un gardien ouvre leur cellule. Franck se leva et s'approcha des couchettes. Il était assez grand pour voir Drago sur son matelas.

- Descends, on va manger.

Drago obéit. La présence de Franck ne le mettait pas vraiment à l'aise mais il préférait quand même ne pas être seul. Il le suivit dans le couloir parmi tous les autres prisonniers qui sortaient puis descendit l'escalier et arriva dans la grande salle qui servait de réfectoire. Elle avait été séparée en deux par une immense grille derrière laquelle se trouvaient les femmes. Drago fit quelques pas dans le réfectoire, perdu et angoissé et faillit hurler quand quelqu'un l'attrapa vivement par le bras.

- Drago !

Il se tourna vers son père et le contempla avec un soulagement étouffant. Lucius l'entraina un peu plus loin et le serra dans ses bras. La tension de Drago baissa d'un cran et il rendit l'étreinte à son père. Que pouvait-il y avoir de plus réconfortant que de se retrouver avec ses parents ? Lucius lâcha Drago puis se recula pour le regarder, les yeux pleins d'une émotion trop lourde à porter.

- Alors ? demanda Lucius d'une voix éraillée. Quel est le verdict du procès ?

- Quinze ans, répondit Drago.

Il se rendit compte que les mots, dans sa bouche, ne voulaient rien dire pour lui. Son père, en revanche, eut une expression d'incrédulité presque joyeuse.

- Vraiment ? C'est… Je pensais que ce serait beaucoup plus !

- Moi aussi.

Devait-il se réjouir pour autant ? Il n'en était pas sûr.

- Quinze ans c'est peu pour avoir tué le directeur du département de la justice, dit une voix près d'eux. Comment as-tu fait ?

Drago se tourna vers son oncle Rodolphus. Comme son père, une barbe grisonnante lui mangeait la moitié du visage et ses traits s'étaient amaigris. A part cela, ils avaient l'air plutôt en forme.

- J'avais des circonstances atténuantes, souffla Drago.

Il y eut un malaise palpable que Drago n'essaya pas de dissiper. Son père finit par le prendre doucement par le bras et l'entraina vers le bout de la salle. Deux employés de la prison étaient là, derrière des marmites fumantes et servaient les prisonniers. Drago et les deux autres firent la queue, obtinrent leur bol de soupe, leur pain et leur verre d'eau.

- Le soir c'est toujours de la soupe, expliqua Lucius en marchant vers les tables. Je pense qu'ils manquent d'imagination. Le midi, c'est meilleur.

Drago hocha la tête sans répondre et s'assit sur le banc que son père lui désigna. Rodolphus Lestrange s'assit face à lui et Drago releva la tête pour regarder les gens qui les entouraient. Il en connaissait la plupart, c'était d'anciens Mangemorts qu'il avait fréquentés toute sa jeunesse. Il y avait le père de Pansy, le père de Gregory et le père de Theodore, Avery, Amycus Carrow, Crabbe, Jugson, Rabastan Lestrange, Macnair, et quelques autres que Drago n'avait jamais vus. Le regard de Drago balaya l'assemblée et il se sentit terriblement mal, comme un retour en arrière quand Voldemort tenait ses conseils dans son propre salon. Il n'avait aucune envie d'être avec ces gens, il n'aimait pas être là. Il resta cependant assis sur le banc, le cœur au bord des lèvres et essaya de rester calme. Il eut droit à des sourires, certains levèrent leur gobelet à sa santé, on lui donna des tapes dans le dos. Drago tourna la tête pour regarder les autres tables et s'aperçut que d'autres prisonniers lui faisaient des gestes amicaux. Drago en ressentit un profond malaise et se tourna à nouveau vers son père, anxieux.

- Qu'est-ce qu'ils me veulent ?

- Rien, tu as tué Kyle Long, c'est tout. Long a envoyé la plupart d'entre nous en prison, sa mort a fait plaisir à plus d'un.

Drago baissa la tête vers son bol de soupe. Il n'avait aucune envie qu'on le félicite pour ça et il se sentit sale. Il repensa au cadavre de Long, gisant dans son sang sur le lit et il eut envie de vomir.

- C'est bien ce que vous avez fait, dit brusquement Edward Nott. C'était ce qu'il fallait faire.

Drago leva les yeux vers lui et se demanda soudain s'il était au courant pour Theodore. Il ouvrit la bouche, bafouilla.

- Est-ce que vous… vous… avez eu des nouvelles de…

- Je sais qu'il est mort, dit froidement Nott. Je l'ai lu dans le journal. Drôle de façon d'apprendre la mort de son fils.

Drago frissonna. Theodore était sans doute celui qu'il appréciait le plus parmi ses camarades et sa mort le peinait sincèrement. Il aurait aimé que Theodore parvienne à trouver la paix autrement.

- Eh, Drago. Tu sais quelque chose sur Pansy ?

C'était Preston Parkinson qui avait posé la question et Drago respira un peu plus librement.

- Elle est partie avec Gregory, c'est tout ce que je sais. Nous n'avons pas dit aux autres où nous pensions aller, pour être certains que personne ne nous dénoncerait, même involontairement. Les Aurors ne l'ont toujours pas trouvée, c'est bon signe.

Preston échangea un regard avec Gary Goyle et les deux hommes se sourirent, heureux et soulagés d'apprendre que leurs enfants s'en étaient tirés jusque-là. Drago profita de la brève légèreté pour se détendre un peu et goûter la soupe. Elle était bien meilleure qu'il l'avait craint, le pain aussi, et il réussit à manger. Il laissa les autres parler sans lui. Il ne savait finalement plus s'il était effrayé ou soulagé de se retrouver à la table des Mangemorts. Il n'avait pas vraiment le choix, de toute façon.

Il se rendit compte que quelqu'un lui parlait et releva la tête.

- C'était un coup de génie d'utiliser Potter de cette manière, dit Thatcher Crabbe en riant méchamment. L'imbécile pense-t-il encore que tu l'aimais vraiment ?

Tout le monde regardait Drago dans l'attente de sa réponse, certains avec une jubilation cruelle, d'autres avec perplexité et certains avec un léger dégoût. Visiblement, l'idée que Drago ait fait semblant d'être avec Harry ne faisait pas l'unanimité. Plus encore, aucun ne paraissait croire que Drago pût réellement aimer Harry Potter.

- Il le pense toujours, oui, répondit Drago. Et je vais continuer à le faire croire encore un petit peu, on ne sait jamais, ça pourrait jouer en ma faveur encore une fois.

- Oui, dit Thatcher. Il faut savoir se servir des crétins jusqu'au bout.

Ils se moquèrent de Harry qui avait continué à soutenir Drago alors que ce dernier l'avait objectivement trahi, l'insultèrent et lui donnèrent des surnoms humiliants qui éclaboussèrent Drago. Il se détestait, il espérait que Harry lui pardonnerait de rire à leurs blagues méchantes. Le seul réconfort de Drago fut de constater que son père ne disait rien. Ce n'était sans doute pas par charité envers Harry cependant et Drago préférait ne pas savoir.

Ils se levèrent pour aller chercher leur dessert puis de l'autre côté de la grille, les femmes vinrent prendre leur dîner. Les deux services se faisaient en décalé, pour éviter qu'ils soient trop longtemps en présence des uns des autres. Apparemment, il y avait souvent des problèmes, les hommes avaient des propos indécents et les femmes les abreuvaient d'insultes en se foutant d'eux. Drago écouta l'explication, bouche bée. Il n'y avait apparemment aucune tenue dans cette prison. En tout cas, il put voir sa mère et il courut vers la grille, le cœur battant. Elle le rejoignit et ils arrivèrent à se toucher à travers les barreaux. Narcissa caressa la joue de Drago avec tendresse. Comment allait-il ? Qu'avait conclu le Magenmagot ? Drago lui raconta brièvement le procès et l'intervention d'Agatha Greengrass qui l'avait aidé. Narcissa hocha la tête, l'air satisfaite. Et son compagnon de cellule, qui était-ce ? Drago essaya de la rassurer autant que lui-même en déclarant que Franck n'avait pas l'air si méchant que ça si on le laissait tranquille. Narcissa caressa une fois de plus la joue de Drago.

- Quand j'ai appris ce qu'il t'avait fait, j'ai cru que j'allais devenir folle, murmura-t-elle. Si j'avais pu, je l'aurais tué de mes propres mains. Je suis tellement désolée, mon chéri, si tu savais. J'aurais voulu être là et te protéger, je regrette.

Drago hocha la tête, les larmes aux yeux. Il lui en voulait de ne pas l'avoir protégé, justement, et il n'avait aucune envie de parler avec elle de ce qu'il avait subi. Néanmoins, il lui fut reconnaissant de l'avoir dit. Son père, lui, n'avait pas fait la moindre allusion aux viols mais Drago n'était pas surpris. Cela devait le gêner et il attendait surement de se retrouver seul avec son fils. Narcissa finit par s'éloigner pour aller manger, lui assurant qu'ils se verraient le lendemain. Ils allaient se voir tous les jours désormais. Du coin de l'œil, Drago aperçut Parkinson et Goyle qui avaient rejoint leurs épouses à la grille et leur donnaient sans doute des nouvelles de leurs enfants.

Lentement, en compagnie de tous les autres prisonniers, Drago retourna dans sa cellule. Lucius partageait la cellule d'Edward Nott, au cinquième étage tandis que Drago était au deuxième. C'était loin et Drago regretta que son père ne fût pas plus près de lui. Et en même temps, il ne put s'empêcher d'être un peu soulagé que les Mangemorts soient globalement loin de lui. Franck s'allongea sur sa couchette sans lui adresser la parole et s'y endormit de la même manière. Drago se coucha lui aussi en essayant de rassembler ses esprits. La première journée ne s'était pas si mal passée. Si rien ne changeait, ce ne serait peut-être pas si terrible que ça. Il tenta de s'en persuader jusqu'à épuisement et sombra dans un sommeil agité de cauchemars.

Finalement, il ne dormit pas beaucoup et se réveilla avant l'aube. Il mit du temps à se rappeler où il était et quand il le fit, il dut respirer lentement et profondément pour ne pas faire de crise d'angoisse. Franck n'avait rien tenté de lui faire pendant la nuit, c'était déjà ça. Il avait survécu à ses premières heures à Azkaban, personne n'avait été méchant, tout allait bien. Drago écouta la respiration régulière de Franck, en bas et le bruit le réconforta. Il se leva très doucement pour ne pas faire de bruit et descendit de sa couchette. Il avait envie d'aller aux toilettes et il était bien content de profiter du sommeil de Franck pour s'y rendre. C'était suffisamment humiliant comme ça.

Pour le petit déjeuner, Drago rejoignit son père et son oncle dans le réfectoire et s'assit avec eux. Le café n'était pas le meilleur que Drago ait pu boire mais il était correct. Voilà au moins un réconfort qui l'attendrait tous les matins et Drago était prêt à s'accrocher à tous les minuscules détails positifs de ce genre. Son attention fut attirée par un gardien qui entra dans le réfectoire suivi par des liasses de journaux qui lévitaient derrière lui.

- La Gazette ! Cria-t-il.

Aussitôt, de nombreux détenus marchèrent vers lui pour prendre un journal. C'était la seule distraction qu'ils avaient réellement ici et ils y tenaient. Thatcher Crabbe alla en prendre un pour la tablée des Mangemorts. Il n'y avait pas assez de journaux pour que chaque prisonnier en ait un et il fallait les partager. Drago crut d'abord qu'il se faisait des idées mais il eut nettement l'impression que tous ceux qui recevaient la Gazette se tournaient vers lui avec un regard moqueur. Crabbe revint et déposa le journal sur la table. Sur la une, Harry embrassait Drago encore et encore tandis que le titre disait « Quinze ans de prison pour Drago Malefoy : le Magenmagot prend l'amant de Harry Potter en pitié. » Drago pâlit et resta immobile sur le banc. La mâchoire de Lucius se contracta perceptiblement mais il ne dit rien. Rabastan prit la Gazette et entreprit de lire l'article à voix haute. On y racontait les aveux de Drago avec quelques détails macabres du meurtre puis l'intervention d'Agatha Greengrass qui avait révélé la corruption de Kyle Long et ses manies déshonorantes. Enfin, on citait quelques phrases de l'elfe de maison qui décrivait les sévices que les quatre victimes avaient subis, parce que c'était le plus croustillant. Le ton d'abord assuré de Rabastan devint de plus en plus fébrile et il termina l'article quasiment dans un souffle. Autour de la table, Edward Nott, Preston Parkinson et Gary Goyle étaient maintenant aussi crispés que Lucius. Il y eut un silence absolument étouffant pendant lequel Drago eut envie de disparaitre et de s'évanouir. Edward Nott se tourna lentement vers lui.

- Theodore a donné combien de coups de couteau à Clay Manure, déjà ? Demanda-t-il.

- Une vingtaine, je crois, répondit Drago, le cœur au bord des lèvres.

- Tant mieux, c'est très bien.

Drago pouvait voir la haine sur les visages des hommes assis autour de lui, à l'idée du mal qu'on avait fait à leurs enfants. Il aurait aimé ne pas la voir mais il devinait aussi la gêne dans les traits tendus de son père, à cause de la photo sans doute. Drago songea que ça ne pouvait pas être pire. C'était peut-être l'article le plus terrible et le plus dégradant que la Gazette ait sorti sur lui, parce que c'était le plus honnête. On y balançait tout, pêle-mêle, toutes les humiliations de Drago, sans aucune considération pour ce qu'il pourrait en penser et puis son histoire avec Harry… Au cas où certains l'ignoreraient encore, au cas où il n'aurait pas déjà assez honte de lui, il y avait Harry qui l'embrassait indéfiniment avec désespoir. Il se sentait mal, affreusement mal. Il avait envie de vomir, il avait envie de se cacher quelque part. S'il y avait de la haine autour de la table, il n'y avait aucune compassion pour lui. Aucun des hommes ne se tourna vers lui pour lui dire qu'il était désolé, pour noter le fait que ça avait dû être dur pour Drago d'affronter ce procès tout seul ou encore que ça devait être pénible que toute son histoire soit déballée de cette manière à la une de la Gazette. Non, ils n'en avaient rien à foutre. La prison les avait privés de toute compassion et de toute humanité, ils ne s'intéressaient qu'à leurs propres enfants et leurs propres… Drago se figea. Ils avaient perdu toute leur compassion ? Que disait-il ? Ils n'en avaient jamais eu. Ils avaient toujours été cruels et méprisants. Ils avaient torturé et tué des Nés-Moldus et des Moldus juste pour s'amuser. Rabastan et Bellatrix, ensemble, avaient torturé des gens à les rendre fous. Ils étaient aussi monstrueux que Kyle Long, en vérité. Ils n'avaient peut-être violé personne mais au fond, qui l'assurait ? Que faisaient les Rafleurs aux fugitifs Nés-Moldus avant de les tuer ? Qui pouvaient savoir vraiment quels crimes odieux ils avaient commis durant la guerre ?

Drago s'accrocha à la table pour ne pas tomber. Il voulait s'enfuir, il ne savait même pas où. Enfin, si, il le savait. Il voulait retrouver la gentillesse et la chaleur de Harry qui était tellement différent de tous ces hommes que ça donnait le vertige à Drago. Comment pouvait-il s'étonner d'avoir aimé Harry alors qu'il était le seul à lui avoir montré douceur, respect et générosité ?

Drago sursauta violemment quand une voix rauque et moqueuse s'éleva près de leur table. Il y avait plusieurs hommes qui s'étaient approchés d'eux et celui en tête, un grand type brun au visage abimé par d'anciennes blessures, baissa la tête vers Lucius.

- Eh bien Malefoy, tu dois être fier de ton fils, pas vrai ? Quelle belle évolution de carrière ! Après avoir été la catin de Vous-Savez-Qui et la catin de Kyle Long, le voici maintenant qui fait la catin de Harry Potter. Si tu ne sais plus quoi faire de lui, moi je le veux bien. J'ai envie de goûter ce qu'il a de si incroyable que même Harry Potter a eu envie de se le taper.

Il éclata de rire devant l'expression furieuse de Lucius. Ce dernier se leva de son banc et lui fit face, menaçant.

- Ne t'avise plus jamais de parler de mon fils de cette façon !

- Et sinon quoi ? fit l'homme avec un sourire moqueur. Vous vous croyez encore effrayants avec vos marques sur le bras mais sans lui, vous n'êtes plus rien.

L'homme cracha par terre aux pieds de Lucius puis releva la tête pour les affronter du regard. Il était vrai que Lucius Malefoy, seul, n'était une menace pour personne. En revanche, tous les prisonniers savaient bien que si on les attaquait, les Mangemorts faisaient bloc et se défendaient. Ensemble, ils étaient dangereux, parce qu'ils étaient fous et cruels et qu'ils avaient été condamnés à la perpétuité. Ils n'avaient donc rien à perdre. L'homme le savait aussi mais assuma sa provocation bravache. Il y avait d'autres prisonniers cruels et fous à Azkaban, qui n'étaient pas des aristocrates se divertissant le weekend à tuer des Moldus dans leur jardin. Certains avaient grandi et vécu toute leur vie dans des milieux où la violence régnait et s'il fallait se battre, ils avaient autant de chance de gagner que les Mangemorts.

L'homme se tourna vers Drago.

- Si tu es en manque de queue, tu sais où me trouver !

Puis il lui fit un geste obscène, un clin d'œil et s'éloigna. Drago le regarda s'en aller avec une expression horrifiée sur le visage. Il allait vomir, il fallait qu'il parte d'ici. Drago se leva brusquement du banc et sortit de la salle en courant presque. Dans son dos, il y eut des éclats de rire et des cris mais il les ignora et remonta dans sa cellule. Dès qu'il y fut, il s'accrocha à la cuvette des toilettes et vomit. Il se mit à trembler de tous ses membres, c'était trop pour lui. Le regard de cet homme sur lui, non, c'était insupportable. Plus jamais il ne voulait vivre ça. La honte de son père d'abord, la cruauté de ses amis ensuite et pour finir, les menaces de cet homme. Drago n'en pouvait plus. L'homme n'était pas vraiment sérieux, n'est-ce pas ? Il n'allait pas réellement s'en prendre à lui, si ?

Drago se retourna comme un bloc en entendant des pas, les yeux pleins d'horreur en pensant que l'homme l'avait suivi. C'était Franck cependant et Drago le regarda avec méfiance et terreur. Franck marcha lentement vers lui et Drago recula presque sans s'en rendre compte, toujours tremblant et accroché aux toilettes. Il se recroquevilla contre le mur, dans le coin de la cellule, les yeux écarquillés et se crispa. Franck s'arrêta à quelques pas de lui et s'accroupit pour être à sa hauteur.

- Eh, petit, je vais te donner deux conseils, écoute bien. Premièrement, ne pars plus jamais seul comme tu viens de le faire. Cette fois-ci, c'est moi qui t'ai suivi mais la prochaine fois, ce sera peut-être quelqu'un d'autre. Deuxièmement, quand tu es menacé, ne te mets pas dans un coin. Si je voulais t'attaquer, tu serais coincé et tu ne pourrais même pas t'enfuir. C'est vraiment l'idée la plus stupide que tu puisses avoir.

Drago le regarda sans réagir, comme s'il ne le comprenait pas. Franck attendit une réponse qui ne vint pas et poussa un soupir. Drago se décolla du mur mais il tremblait toujours.

- Je n'étais pas la catin du Seigneur des Ténèbres et je ne suis pas la catin de Harry. Ce n'est pas vrai, ce sont des mensonges.

- Je m'en f… commença Franck avant de s'apercevoir que ce n'était pas vraiment à lui que Drago parlait.

- J'ai tué Long, il est mort, je ne suis plus sa catin. Il est mort, je l'ai tué, je l'ai tué, je l'ai…

- Du calme petit, ordonna Franck.

Drago lâcha la cuvette et s'éloigna des toilettes à quatre pattes, en rampant presque. Un gardien passa pour refermer la grille de la cellule et Drago se figea net en observant les barreaux avec stupeur.

- Je veux sortir d'ici, s'écria-t-il. Je veux sortir d'ici ! Je veux rentrer chez moi ! Je ne veux pas aller en prison, je ne veux pas rester ici. Non, ce n'est pas possible, je veux rentrer. Je ne peux pas rester ici, laissez-moi sortir !

Franck se releva et baissa les yeux pour contempler Drago qui s'était roulé en boule sur le sol et gémissait comme un animal blessé. Il eut envie de lui dire que ça irait mieux plus tard, quand il se serait habitué mais Franck savait que ce n'était pas vrai. Il marcha vers la fenêtre, s'accrocha aux barreaux et commença ses tractions du matin. Il en fit plusieurs dizaines, sans se préoccuper davantage de Drago qui continuait de faire sa crise d'angoisse sur le sol. De toute façon, il n'avait rien à lui dire de réconfortant, il savait qu'il fallait simplement attendre que ça passe. Il abandonna les barreaux, fit plusieurs dizaines de pompes, les pieds posés sur sa couchette puis il alla se rincer le visage au lavabo. Ensuite, il se retourna pour voir que Drago s'était tu et gisait là, prostré sur la pierre froide.

- Si tu as fini, va donc dormir, conseilla Franck.

Drago secoua la tête sans répondre. Agacé, Franck lui attrapa le bras pour le relever.

- Ne me touchez pas, implora Drago faiblement.

Puis comme Franck le tenait toujours et l'obligeait à se remettre debout, Drago se retourna vers lui et le griffa avec véhémence.

- Ne me touchez pas ! Hurla-t-il.

Franck le lâcha et porta sa main à sa joue pour constater qu'il saignait. Il fixa Drago qui se figea, terrifié, l'air d'attendre que l'autre le frappe pour le punir.

- Va te reposer, ordonna Franck d'un ton bourru.

- Non, bafouilla Drago. Si je dors, si je ferme les yeux, ils…

- La grille est fermée, personne ne peut rentrer. Et de toute façon, je surveille.

Drago était épuisé par la peur, les vomissements et sa crise d'angoisse. Il n'était plus sûr d'être totalement rattaché à la réalité et de bien comprendre ce qui se passait. La seule chose dont il était sûr, c'était la présence de Franck. Il finit par obéir et grimpa à sa couchette avec difficulté, les jambes faibles et vacillantes. Dès qu'il fut là, il ramena ses genoux contre sa poitrine, rabattit la couverture sur lui et s'endormit profondément.