Chapitre Vingt-Cinq
« Que dit-il ? »
La voix de Sansa, précédemment douce et calme était soudainement paniquée. Jon haussa simplement les épaules avant de répondre.
« Je venais simplement chercher Lord Cerwyn et Ser Davos.
- Jon. »
Sansa fronça les sourcils, elle voulait savoir et Jon ne pourrait éviter la question. Il savait qu'elle le poursuivrait jusqu'à l'autre bout d'Essos pour avoir une réponse. Soupirant, il céda.
« Ramsay veut une négociation. Je dois m'y rendre avec les représentants de chaque maison ainsi que Ser Davos et Tormund. Tous nous attendent.
- Je viens avec vous. »
Sansa se leva, marchant déjà en direction des chevaux.
« Sansa…
- … Je ne te laisse aucunement le choix Jon. Je me dois de le revoir. Je veux lui montrer. »
Je veux lui montrer que sans lui, je revis.
Jon fixa longuement sa sœur, puis céda d'un revers de main. Sansa serait entourée de soldats, elle ne risquait rien. Ils partirent donc en direction des chevaux, Jon sella rapidement Isil et Cley aida la jeune femme à monter. Tous quittèrent ainsi le camp, suivant l'ancien Lord Commandant dans les plaines à l'Ouest de Winterfell.
Sansa était entre son frère et Tormund, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, elle avait du mal à respirer. Elle ne l'avait jamais revu. Un mois, peut-être un peu plus ? C'était écoulé depuis sa fuite. Avait-il changé ? Était-il toujours le même ? Tenterait-il de la manipuler ? De l'amadouer ? Son cœur se serrait avec violence dans sa poitrine tandis qu'ils approchaient du lieu de rendez-vous.
« Tout ira bien. »
Jon venait de lui dire ces trois mots avec tendresse, mais cela ne calma aucunement l'angoisse de la jeune femme. Ici, se scellait leur histoire, ils passaient définitivement le point de non-retour. Elle les condamnait tous. Elle se condamnait elle-même. Et tandis que les Jon stoppaient ses hommes, tous se mirent à fixer l'horizon. Les chevaux trépignaient d'impatience et Sansa sentit son âme entière prendre feu telles les flammes vertes sur la Néra. L'espace d'un instant, elle tangua, tombant presque d'Isil tant l'angoisse montait dans sa gorge. C'était le moment. Après tout ce temps…
Au loin, elle vit l'étendard de la Maison Bolton, secouée par le vent et le galop des chevaux. Elle reconnut aisément Sang et du tenir Isil avec fermeté pour que la jument ne parte pas rejoindre son compagnon de boxe. La bile vint alors lécher son palais tandis qu'elle le voyait, au loin, se rapprocher d'elle. Elle ne voyait que lui, son bourreau, se rapprocher d'elle. Ses yeux se fermèrent l'espace d'un instant, la panique et l'angoisse devenant des poisons vicieux qui s'imprégnaient dans ses veines pour atteindre son cœur.
Et si elle n'était pas prête ? Et si finalement tout ceci n'était qu'une erreur ? Et si elle décidait de repartir avec lui ? Il pouvait peut-être changer…
Elle haïssait sa faiblesse.
Elle sentit le regard sombre de Jon se poser sur elle avec tendresse et appréhension tandis qu'elle semblait vivre une lutte contre elle-même des plus acharnée. Avait-il lui aussi pensé à cette option ? Celle ou sa sœur prenait la fuite avec son bourreau ? Il ne la laisserait pas faire, elle le savait. Et ce fut lorsqu'elle sentit la main de son frère se poser sur les siennes, crispées sur les rênes qu'elle se détendit légèrement.
Il était là, il ne le laisserait jamais.
« Tu n'es pas obligé de rester. »
Si. Il le fallait. Elle devait l'affronter, lui prouver qu'elle était désormais indépendante. Qu'elle n'était plus sous sa coupe. Qu'elle était elle-même à présent et qu'il n'avait plus aucune emprise sur elle. Elle n'était plus sa marionnette, son pion, sa catin. Elle avait coupé les liens qui la maintenaient prisonnière de son jeu malsain. Elle était libre. Libre d'être Sansa Stark.
« Si, je reste. »
Elle arborait avec fierté les couleurs de la Maison Stark, de sa maison. Elle se tenait droite aux côtés de son frère, ses jambes serrant les flancs d'Isil, ses mains tremblantes légèrement, l'angoisse grandissant en son cœur.
Ce fut au moment où il arriva enfin face à eux, la fourrure de renard qu'elle lui avait offerte sur les épaules et son air impassible et froid sur le visage qu'elle se sentit au bord de la mort. Ce visage… Ce visage qu'elle avait tant aimé effleurer le matin en se réveillant. Ses lèvres qu'elle avait embrassées… Mordue… Le cœur de la jeune femme se serra avec violence tandis que les souvenirs se bousculaient dans son esprit. Non, ce n'était pas lui. Ce n'était qu'une illusion qu'elle s'était inventée pour survivre. Une oasis qu'elle s'était créée dans le désert aride qu'était la vie avec Ramsay. Rien de tout cela n'avait réellement existé.
Son regard de glace se planta dans ses yeux à elle, pétrifiant Sansa. Lord Omble et Lord Karstark jaugèrent avec mépris Jon et elle-même. Elle se sentait plus impure encore qu'une catin de bas étage sous le regard de ses deux Seigneurs Nordiens. Et derrière le trio se tenait droit et fier Édric Snow. Son regard perdu dans le vide, fixant un point invisible derrière les troupes ennemies. Il semblait tout faire pour ne pas croiser le regard de la jeune Stark, et celle-ci lui en voulut.
Lorsqu'elle reporta son attention sur son époux, elle remarqua que celui-ci ne l'avait pas quitté du regard, alors, leurs yeux s'accrochèrent et un sourire goguenard vint étirer les lèvres de Ramsay. Un sourire si méprisant… Et pourtant, Sansa crue, l'espace d'un instant, voir un réel soulagement au fond de ses iris grises. Avait-elle imaginé cela ? C'était fort probable.
« Mon épouse adorée. »
Sansa ne put que déglutir avec difficulté tout en soutenant le regard de Ramsay. Tout son corps se crispait à l'entente simple de sa voix. Cette voix qui l'avait bercé dans ses nuits d'angoisses.
« Vous m'avez grandement manqué. »
Était-ce vrai ? Elle n'en savait rien. Ses mains tremblaient et elle n'arrivait plus à résonner correctement. Ramsay rentrait dans son esprit avec tant de facilité. Toute sa haine s'évaporait, plus rien ne comptait. Sa raison disparaissait, seulement son cœur comptait. Il était là, face à elle, se tenant droit et fière sur son étalon. Tant de sentiments contradictoires s'entrechoquaient dans son esprit, tant de choses qu'elle avait réprimé au fond d'elle depuis sa fuite. Elle les avait mis sous clé, au fond de son esprit. Mais désormais, ils la frappaient de plein fouet.
« Tu l'aimais assez pour croire qu'il pouvait changer. Tu l'aimais assez pour ne pas le trahir. Tu l'aimais tant que la seule raison de ta fuite était son incapacité à tuer sa maîtresse et non ta propre survie. Dans le fond Sansa, tu aimais cet homme. Et tu aimes toujours Ramsay. »
Les paroles de Petyr Baelish lui parurent plus vraies encore en cet instant que lors de leur entrevue. Elle l'aimait. Elle l'aimait et ne pouvait ignorer ces sentiments si violents qui tiraillaient son ventre et son cœur.
Devait-elle écouter sa raison ou son cœur ?
Ramsay délaissa ses yeux, se tournant alors légèrement vers Jon, gardant pourtant un lien avec Sansa qu'elle ne pouvait expliquer. Il était là, il l'observait, elle le sentait. Face à Jon, Ramsay devint plus méprisant encore, sa voix mielleuse résonnant fausse aux oreilles de tous.
« Merci d'avoir reconduit Lady Bolton en toute sécurité. »
Sansa sentit un frisson mêlant dégoût et angoisse parcourir sa colonne vertébrale. Elle n'était plus Lady Bolton, elle ne voulait plus jamais l'être. Alors pourquoi son cœur lui faisait-il si mal ?
« Maintenant, pied à terre et plie le genou devant moi. »
La jeune Stark se crispa plus encore tandis que son frère gardait son calme. Jon ne bougea pas et sembla imperméable à l'air méprisant de celui qui fut l'époux de sa sœur.
« Livre ton armée et proclame-moi unique Lord de Winterfell et Roi du Nord. Je te pardonne d'avoir déserté la Garde de Nuit et je pardonne tes soutiens félons qui m'ont trahi pour rejoindre ta sédition. »
Ramsay avait toujours su choisir ses mots, ses sous-entendus. Il avait une capacité presque déconcertante à trouver la faille et à la planter son poignard à l'intérieur pour ensuite le remuer avec plaisir. Il agrandissait ensuite la plaie, encore et encore, jusqu'à ce que l'autre le supplie d'arrêter. Et ce jeu pouvait être vrai autant pour une blessure psychologique qu'une plaie physique. Et Sansa ne le savait que trop bien.
Elle le regardait, elle le cherchait. Elle cherchait en cet homme froid et méprisant, celui avec qui elle avait partagé sa couche, ses bains. Celui qui avait partagé ses peurs, ses doutes avec elle. Qui avait veillé sur elle alors qu'elle luttait contre la mort. Où était-il ? Où était son époux ? Le père de Rickard ? Où était l'homme qui avait versé des larmes pour son enfant mort ?
Où était l'être qu'elle aimait ?
Elle ferma les yeux avec douleur l'espace d'un instant, ce qui ne manqua pas au regard de Ramsay. Il semblait fixer ce bâtard de Snow, mais en réalité, il ne l'avait jamais quitté des yeux.
Il gagnait du terrain. Elle là, à quelques mètres de lui. Il pouvait sentir les effluves de son odeur à travers la brise froide de l'hiver.
Sansa soupira discrètement, essayant de se redonner contenance face à l'homme qu'elle était venue affronter. Il n'était plus son époux, il était redevenu cet être sans sentiments, sans émotions qu'elle eut toujours connue. Plus rien de ce qu'elle avait aimé ne vivait.
Était-il mort en même temps que Myranda ? Non.
Ou bien, était-il mort en même temps que son fils ? Non plus.
Peut-être que son âme avait définitivement péri lors de sa fuite ?
Non.
Il n'avait jamais vécu.
Ramsay était le meilleur menteur et manipulateur qui soit. Et aujourd'hui, le masque tombait, laissant place à cette créature sadique qu'elle eut tant voulu transformer en homme.
« Soumets-toi Bâtard. Tu n'as pas assez d'hommes, tu n'as pas de chevaux et tu n'as pas Winterfell. Pourquoi conduire ces pauvres bougres aux massacres ? Inutile de se livrer bataille. »
Ramsay avait parfaitement étudié l'armée face à lui. Elle n'en avait aucun doute et elle le visualisait parfaitement, à son bureau ou face à une carte, bougeant les pions représentant les différentes armées, étudiant chaque possibilité. Il devait déjà avoir calculé deux, peut-être même trois, stratégies différentes selon des angles d'attaques totalement opposés.
Mais cette fois, elle n'était pas là pour répondre à ses interrogations, pour lui donner son avis ou même pour acquiescer simplement à son idée. Non. Cette fois, il était seul. Et Sansa constata que son plus grand défaut était toujours présent : Ramsay était bien trop sûr de lui et en venait à sous-estimer son ennemi. Encore.
« Descends de ta monture, à genoux. Je suis un homme qui sait pardonner. »
Sansa prit la réflexion pour elle, le regard du Lord s'étant orienté vers elle en même temps qu'il parlait. Tous deux se combattirent alors du regard. Elle ne céderait pas, même si la terreur transperçait ses os.
Quel plan sadique avait-il préparé pour elle ? Quelle torture horrible avait-il imaginée avec désir pour la punir de l'avoir trahi ?
Un frisson plus violent encore parcourut son échine rien qu'en y pensant. Rien qu'en se souvenant des tortures déjà subis et de la souffrance qu'elle eut ressentie. Si par malheurs, ils venaient à perdre… Non.
Non, elle ne retournerait jamais là-bas, elle se planterait une dague dans le cœur, mais jamais elle ne retournerait à Winterfell avec Ramsay. Jamais.
« Tu as raison. »
La voix de Jon trancha l'air, sa voix rauque et cassée, sa voix calme et posée. Elle jurait tant avec celle de Ramsay qui était méprisante et cassante.
Désormais, la cruauté et la bonté se faisaient face.
« Inutile de se livrer bataille, inutile d'envoyer à la mort des milliers d'hommes. Un seul suffira. Réglons cela à l'ancienne. Toi contre moi. »
Sansa tourna son regard vers son frère, les yeux légèrement écarquillés. Avait-il pensé cela cette nuit ? D'où lui venait cette idée tout bonnement grotesque ?
Non… Non ! Elle était parfaitement calculée et intelligente qui plus est. Ramsay n'avait aucune chance en face-à-face contre Jon. Aucune ! Mais Ramsay ne le savait que trop bien lui-même.
Le ricanement qui brisa l'air vint glacer le sang de la Lady qui cacha pourtant à la perfection ses émotions. C'était un ricanement qu'elle aurait aimé oublier et qui sembla tout bonnement paniquer Lord Cerwyn qui se crispa légèrement. Ce ricanement… Sansa ne le connaissait que trop bien. Il réveillait en chacun que Ramsay avait côtoyer, torturer, des plaies qui ne cicatriseraient jamais. Il résonnait parfois encore, dans ses cauchemars les plus atroces.
« J'entends beaucoup d'histoire qui parle de toi, Bâtard. À en croire les Nordiens, tu es le plus grand bretteur que le monde est connu. Peut-être ont-ils raison. Peut-être ont-ils tort. Je ne sais pas si je te battrais. Mais je sais que mon armée te battra à coup sûr. Je dispose de six mille hommes. Et toi, tu as quoi ? La moitié ? À peine. »
Lady Corbois leur avait dit juste. Ils étaient donc perdus. Sansa fixait toujours Ramsay de son regard vide. Personne ne pouvait voir la bataille intérieure que vivait la jeune femme.
Personne, sauf lui. Il ne la connaissait que trop bien et chaque mouvement qu'elle faisait, il le décortiquait avec amusement. Sa respiration était saccadée, ses mains se crispaient légèrement et ses yeux se fermaient de temps à autre pour lui permettre de reprendre contenance. Il l'effrayait, la paniquait. Et cela était jouissif.
Les mimiques de Ramsay étaient narquoises et exagérées ce qui semblait titiller la patience de Tormund. Sansa le remarqua du coin de l'œil que le sauvageon gesticulait de plus en plus.
« Oui, tes chiffres sont bons. »
Ramsay ria légèrement face à l'aveu de Jon. Mais il fut vite coupé par la voix rauque de son opposé.
« Mais tes hommes se battront-ils pour toi quand ils sauront que tu ne te bats pas pour eux ? »
Sansa esquissa un sourire discret tandis que Ramsay fronçait les sourcils. Jon utilisait à la perfection tout ce que Sansa avait pu lui apprendre durant leurs nuits d'insomnies.
« Ramsay n'est qu'un lâche incapable de faire ressentir l'esprit de cohésion. C'est ce que je lui ai toujours reproché lorsqu'il m'exposait ses tactiques de guerres. Il ne s'attaquera toujours qu'aux plus faibles. Il se tient toujours en arrière et ne sera jamais lui-même en avant. Il ne mène pas ses hommes. Il a de très bonnes stratégies, c'est indéniable. Mais jamais elles ne sont exécutées à la perfection, car il reste bien trop en retrait. Il manie l'arc comme personne, mais le combat au corps à corps est son point faible. »
Les deux hommes se jaugèrent du regard et Sansa vit le trouble dans celui de l'Écorché. Un instant, seulement, il s'égara, son regard changeant. Elle le connaissait assez pour saisir ce moment de faiblesse. Ce même regard lorsqu'elle bougeait les pions sur la carte en lui révélant une faille ou une faiblesse dans son plan. Il recalculait absolument tout, il perdait du terrain. Il perdait ses moyens.
« Il est doué ! Très doué ! »
Sansa se crispa un peu plus, fronçant à son tour les sourcils. Ce à quoi ils assistaient étaient inhabituel. Le masque de froideur et de mépris de Ramsay se craquelait, la folie gagnait du terrain et elle craignait le pire. Le jeune Lord manquait de sang-froid, fait déjà anormal, mais plus encore, il perdait patience alors qu'il avait plus d'une carte en main, Sansa le savait. Lentement, elle tenta de se calmer en fermant à nouveau les yeux. Les prochaines cartes risquaient d'être terribles. Quel funeste spectacle Ramsay avait-il préparé ?
« Dis-moi, tu risquerais de laisser mourir ton petit frère, car tu es trop fier pour te rendre ? »
Ramsay fixait Jon, mais elle sut que la question n'était pas adressée qu'à Jon. Son cœur se stoppa dans sa poitrine. Qu'avait-il fait à Rickon ?
« Qu'est-ce qui nous dit que tu l'as ? »
Elle avait parlé sur le coup de l'angoisse, à la surprise de tous. Mais sa voix avait été plus glaçante que l'eau de la Blanchedague malgré une familiarité dans ses paroles qui trahir l'intimité qu'ils avaient partagée, autrefois. Le regard grisâtre de Ramsay se tourna vers elle, un regard changeant. Elle ne sut pas décrire ce qui traversa ses prunelles gelées, mais une vague de chaleur vint envahir ses reins avant de disparaître aussi vite sous les assauts de l'angoisse dans son cœur. Il se passa un temps où Ramsay ne put décrocher son regard d'elle. Un instant hors du temps où tous deux crurent qu'ils pouvaient tout changer, tout effacer. Mais plus rien ne redeviendrait comme avant. Ils ne le savaient que trop bien.
L'Écorché reprit son masque de froideur ponctué par un rictus sadique qui fit serrer les dents à Sansa. Il fit un simple signe de tête au Lord dirigeant la maison Omble. Celui-ci sortit quelque chose de sa sacoche avant de le jeter aux pieds des Stark. Sansa retint une vague nauséeuse tandis que Jon se crispait, fixant le présent avec amertume.
La tête de Broussaille, à moitié rongée par la décomposition, reposait sur le sol humide.
Ce fut à cet instant qu'elle réalisa. Rickon était perdu. Quoi qu'ils feraient, Ramsay le tuerait.
Le concerné semblait satisfait de l'effet que venait de procurer sa surprise. Le sourire collé au visage, le Lord fixait son épouse avec mépris. Tout cela n'était qu'un avant-goût, elle le savait. Mais la souffrance qui s'insinuait en elle n'était rien comparée au poison de la haine qui rongeait désormais son cœur. Et alors que Ramsay reprenait la parole, Sansa se sentit bouillir de rage.
« Maintenant, si vous voulez… »
La colère envahissait ses veines, une colère sourde, une colère vibrante. Cette même colère cinglante qu'elle avait ressentie lorsqu'elle avait découvert que Myranda était en vie. Cette même colère qui l'avait poussé à envoyer Ramsay se faire foutre avec mépris et violence. Et tandis qu'il parlait, la voix de Sansa trancha l'air avec une puissance qu'elle ne se connaissait pas, étonnant plus encore tout ceux qui étaient présent. Même le camp ennemi sembla sous le choc. Ramsay l'avait définitivement trahi.
« Demain soir, vous serez mort Lord Bolton. Dormez bien. »
Le point de non-retour était définitivement franchi.
Le jeune Lord resta coi devant la réparti de son épouse. Un sentiment étrange s'insinua en son cœur. Était-ce la dernière fois qu'il la voyait avant qu'elle ne connaisse le pire de ce qu'il pouvait lui faire subir ?
Un sourire s'étala sur son visage tandis qu'il la voyait galoper au loin. Il avait toujours aimé quand elle se rebellait ainsi. Il allait la dompter, la briser. Mais tandis qu'il fixait la jeune femme s'éloigner, son sourire vint disparaître lorsque Lord Cerwyn se dessina lui aussi à l'horizon, suivant la jeune femme. Il haïssait cet homme depuis qu'il l'avait vu si proche de Sansa. Il serait le premier qu'il écorcherait.
« Ta sœur a vraiment belle allure. J'ai hâte de la retrouver dans mon lit. »
Le bâtard d'Eddard Stark fixa Ramsay d'un regard si noir que le Bolton su qu'il trépasserait de ses poings si celui-ci le frapperait. Pourtant, cette affirmation était la plus véridique de son discours jusqu'à présent. Le corps de Sansa lui manquait et il avait hâte de l'entendre hurler de douleur tandis qu'il la prendrait sans retenue.
Demain, elle serait à nouveau à lui.
Les deux hommes s'affrontèrent du regard et une nouvelle fois, Ramsay ricana. Un ricanement mauvais tandis qu'il imaginait déjà Sansa sangloter de peur et de désespoir.
« Vous avez tous fières allures, Messires. »
Jon fronça les sourcils tandis que Tormund se rapprochait de lui.
« Mes chiens ont vraiment hâte de faire votre connaissance. Je ne les ai pas nourris depuis sept jours. Ils ont une faim de loup. Quelle est la première chose qu'ils vont dévorer ? »
Il marqua une pause, les regardant tous avec mépris.
« Vos yeux ? Vos couilles ! On va le savoir assez vite. À demain, Bâtard. »
Sansa sauta presque d'Isil. Le soleil était désormais à son apogée dans le ciel et elle, elle sombrait définitivement dans les ténèbres. Tout se bousculait en son être. Ramsay n'était plus. La folie avait définitivement gangréné son être et elle devait le tuer. Elle devait mettre fin à cette mascarade. Elle avait mis un fou sur un trône, c'était à elle de le récupérer.
Elle rentra dans sa tente, l'air absente et se jeta sur l'écuelle d'eau fraîche. Plongeant ses mains abîmées dedans, elle passa le liquide gelé sur son visage et sa nuque, comme si le choc thermique lui permettrait de reprendre contenance. Elle avait du mal à reprendre son souffle, l'inquiétude lui rongeant les entrailles. Les larmes perlaient aux coins de ses yeux et sa gorge se nouait dans un étau douloureux. Elle avait si peur. Elle ne voulait pas, elle ne voulait plus ressentir cette peur. Et tandis qu'elle se laissait peu à peu tomber au sol, des gouttes de sueur perlant encore sur son front alors que le monde semblait s'écrouler sous ses pieds ; la toile de sa tente s'ouvrit, Cley rentrant à son tour.
« Sansa. »
Il s'approcha d'elle, s'accroupissant à ses côtés.
« Je suis navré de la situation.
- Ne le soyez pas. Tout est ma faute. »
L'homme fronça les sourcils d'incompréhension tout en posant une main sur l'épaule de son amie.
« Pourquoi pensez-vous cela ? »
Elle eut envie de lui hurler que tout était pourtant évidant, mais au lieu de cela, elle murmura avec désespoir.
« J'ai fui Winterfell. J'ai fui mes devoirs comme si cela serait sans conséquence. Je suis idiote. Et désormais, j'ai condamné mon frère… Mes frères... à la mort.
- Ne dites pas cela. »
Les larmes roulèrent sur les joues de Sansa tandis que Cley la prenait dans ses bras avec tendresse. Le visage de Sansa vint s'enfouir contre son torse tandis que le Seigneur de Castle-Cerwyn la berçait contre lui. Sansa pleura ainsi en silence durant de longues minutes avant que la voix de Cley ne résonne à nouveau dans la tente :
« Lord Bolton mérite de mourir. Il doit payer pour tout le mal qu'il a fait. À vous, à ma famille et à tous les autres. Et nous sauverons Rickon. Je vous le promets. »
Sansa hocha doucement la tête. Elle ferait mourir Ramsay de ses mains, elle s'en faisait la promesse. Et tandis que Lord Cley desserrait son étreinte, un soldat entra dans la tente au même moment, s'adressant directement au Lord.
« Un conseil de guerre se tient dans la tente du… De… De Lord Jon Snow. Il vous demande tous deux. »
Sansa esquissa un simple hochement de tête, séchant ses larmes rapidement. Cley l'aida à se relever et tous deux partirent dans la tente de Jon qui était à peine à quelques pas de celle de la jeune femme. À peine rentrèrent-ils dans celle-ci que Jon les invita à s'asseoir. Son regard était dur, fatigué. Elle ne savait comment s'était fini les négociations. Mais au vu du regard de son frère, elle savait que Ramsay n'avait pas été tendre. C'est ainsi qu'une longue après-midi commença. Les hommes parlaient et elle se taisait. Assise entre Ser Robar et Lord Cley, elle écoutait sans rien dire. Les yeux rivés sur le sol.
« S'il était malin, il resterait à l'abri à Winterfell.
- Ce n'est pas son genre. Il sait que le Nord l'observe. S'il montre la moindre faiblesse, ses vassaux ne le craindront plus. Il inspire la peur, c'est sa force. »
Elle écoutait Jon et Ser Davos débattre d'un homme qu'ils ne connaissaient pas. Qu'ils avaient simplement connu au détour d'une conversation de quelques minutes seulement. Elle fut sa femme. Elle fut la première à percer à jour l'homme qui se cachait sous cette carapace d'égocentrisme et de cruauté. Mais l'avis des hommes était plus important que celui d'une femme. Ils tiraient des conclusions hâtives, mais personne ne se donnait la peine de l'écouter elle.
« Et sa faiblesse. Ses hommes se battent par obligation. S'ils pensent qu'il perd…
- … Ce ne sont pas ses hommes qui m'inquiètent, mais ses chevaux. »
Jon et Ser Davos répétaient inlassablement le même discours, les mêmes phrases qu'elle avait dîtes un soir au coin du feu. Mais Ramsay ne s'arrêtait pas ça. Ce fut Tormund qui fit la première remarque intelligente, en parlant des chevaux. Des cavaliers. Sansa planta alors son regard sur la nuque du sauvageon roux, curieuse des propos que celui-ci allait avancer.
« La cavalerie peut nous anéantir. Stannis nous avait taillés en pièces en un éclair.
- On creuse des tranchées, ils n'attaqueront pas comme Stannis : par enveloppement. »
Le sauvageon se redressa, l'air perdu devant les termes techniques de Jon qui rectifia pour être mieux compris :
« En tenaille. »
Mais cela n'eut pas l'air d'aider le sauvageon, ce fut à ce moment que Cley intervint s'avançant autour de la table ronde où était disposés des pions représentant les différentes maisons qui prendront part à la bataille.
« Ils n'attaqueront pas sur les côtés, Tormund. »
Celui-ci hocha alors la tête et murmura.
« Tant mieux. »
Avant de s'asseoir sur une chaise traînant là et de boire ce qui se trouvait dans sa chope de bois. Certains traits de caractères ou mimiques du sauvageon rappelaient à Sansa un vieil ami à elle de la capitale au visage brûlé.
La voix de Cley reprit alors de plus belle, captivant Sansa.
« Il est crucial de les laisser charger. Ils sont nombreux, nous devons être patients. »
La jeune Stark le fixait, étudiant la proposition de Cley. Elle attendait inlassablement que l'un d'eux lui demande son avis ou la laisse entrer dans la conversation d'une quelconque manière que ce soit. Mais personne ne la laissait s'exprimer. Elle reprenait sa place de colombe dans sa cage, attendant que quelqu'un daigne lui donner des graines et de l'eau.
Ramsay l'écoutait, lui, il s'était intéressé à son esprit stratège. Il connaissait son potentiel. Il avait brisé le cou de la colombe, lui offrant l'opportunité de devenir une louve et elle ne laisserait plus personne exterminer la louve qu'elle était.
La jeune femme ouvrit la bouche, mais aucun son n'eut le temps de sortir, Ser Davos avait déjà repris la parole ne laissant aucune place à la jeune Stark.
« Si on le laisse affaiblir le centre, il avancera. On pourra l'encercler. »
Elle avait établi tant de stratégie de bataille avec Ramsay. Elle avait participé à chaque bataille fictive qu'il lui avait donnée, tel un jeu d'échec. Elle avait manié les soldats de bois sur le plateau avec brio. Et tandis que sa rage la rendait hermétique aux stratégies se construisant sous ses yeux, son oreille fut titillée par la voix grondante de Tormund qui murmurait quelque chose à l'oreille de Jon. Malheureusement pour le sauvageon, la jeune femme avait l'ouï fine.
« Tu pensais vraiment que ce connard allait t'affronter seul ?
- Non, je voulais l'énerver. Je veux qu'il nous fonce dessus. »
Tous jaugèrent Jon du regard. Celui-ci avait haussé le ton tout en plantant son regard dans celui de sa sœur qui semblait bouillir de rage. Il comprit en un regard, mais aucun d'eux n'eut le temps de prendre la parole que déjà la voix de Davos résonnait dans la tente. L'atmosphère était électrique et le doyen des membres du conseil essaya de calmer ses compagnons.
« Nous devrions tous dormir un peu. »
Tormund donna une tape dans le dos de son frère d'armes et quitta la tente tout en lançant à l'ancien Lord Commandant :
« Repose-toi, Jon Snow. On aura besoin de toi. »
Tous quittèrent la tente, un à un, sans même un regard ou une parole envers Sansa qui se tenait toujours assise là, seule.
« J'ai une armée.
- Celle de ton frère. »
Baelish, une fois de plus, avait-il eu raison ? Sansa était obligée de reconnaître que oui, cette armée n'était pas la sienne, mais celle de son frère. Même si, elle avait ramené des soldats à leurs causes, ces mêmes hommes ne se battraient pas en son nom, mais en celui de son frère. N'était-ce pas normal dans le fond ? Qu'ils se battent pour celui qui risquait sa vie sur le champ de bataille avec eux ? C'est ce qu'elle s'était tuée à répéter à Ramsay durant tant de temps.
À peine Lord Cley quitta la tente, fermant la marche à ses prédécesseurs que Jon se laissa tomber sur une chaise en face de Sansa, amenant sa main à sa tempe avec difficulté. La fatigue le rongeait et la jeune femme s'en rendait de plus en plus compte. Ses boucles brunes, qui étaient retenues dans un catogan, lui donnaient cet air strict, abandonnant l'air juvénile et niait qu'il avait toujours eu. Son visage était légèrement creusé et ses yeux sombres étaient soulignés par des cernes qui tendaient vers une couleur violacée. Et plus le temps passait, plus la jeune femme trouvait que son frère prenait les traits de leur père. S'il y avait bien une chose sur laquelle Sansa ne douterait jamais était celle-ci. Jon et elle étaient de la même famille. Le sang des Stark coulait dans leurs veines, à tous deux. Mais même si elle chérissait son frère comme le plus beau des trésors que la vie lui avait rendus, une rancœur tenace rongeait son cœur.
« Tu as rencontré l'ennemi, tu as fait tes plans de bataille. »
Elle s'était levée, quittant sa place insignifiante pour désormais fixer l'immense échiquier de la bataille. Illuminé par les bougies dont les flammes dansaient dans l'obscurité. L'espace d'un instant, elle contempla une goutte de cire qui roulait le long de la chandelle. Le souvenir de Ramsay lui versant la cire brûlante sur son ventre pâle lui revint. Elle haïssait cette sensation qui lui foudroyait la peau. Les brûlures étaient des douleurs lancinantes qui ne guérissaient que bien trop lentement.
« Oui, pour ce qu'ils valent. »
Il esquissa un sourire tendre et Sansa rejeta cette envie de lui répondre. Elle devait se montrer plus forte que ses sentiments. Plus forte que ses faiblesses… Elle devait devenir Lady de Winterfell. Alors, de sa voix froide, elle continua.
« Vous ne l'avez vu que l'espace d'une conversation, tes conseillers et toi. Vous formez des plans pour vaincre un homme que vous ne connaissez pas. J'ai vécu avec lui, j'ai tenté de le comprendre. Je sais comment il pense. Comment il aime faire souffrir les autres… »
Elle marqua une pause, cessant de fixer la cire dégoulinante des chandelles, son regard se posa sur l'échiquier, plus précisément sur la croix de l'écorché qu'elle prit entre ses doigts avec délicatesse.
« Comment il les manipule. »
Jon commença à se renfermer, abandonnant son visage enjoué pour planter son regard ténébreux dans ceux, si clair, de sa sœur.
« Ne t'es-tu jamais dit que je pouvais, peut-être, être utile ? »
Il baissa les yeux au sol un instant, abandonnant presque immédiatement la lutte. Tel Eddard, il savait reconnaître ses torts quand il en avait. A contrario de Robb qui n'avait jamais su se remettre en question, faisant passer ses envies avant son devoir… Sansa secoua immédiatement la tête, honteuse des pensées qu'elle pouvait avoir.
« Tu as raison. »
La rancœur et la colère qui avaient envahi son cœur la quittèrent en un instant. Elle se sentait soudainement écoutée, comprise. Alors, avec plus d'enthousiasme, elle vint s'asseoir en face de lui, posant ses mains sur les siennes en un geste doux.
« Il ne tombera pas dans ton piège, il t'en tendra un.
- Il est trop confiant ! »
Elle eut envie de rire devant cette affirmation.
Combien de fois par le passé avait-elle fait la même à Ramsay ?
« Soit moins confiant, ne sous-estime pas ton ennemi. »
Mais jamais il ne changea, car pour lui, inspirer la peur était sa plus grande arme. Mais au fond, Ramsay avait raison, sa cruauté et son intelligence entremêlée aurait pu faire perdre son sang-froid à n'importe quel homme, même le plus calme. Et elle savait qu'il essayerait de briser Jon, comme il brisa Theon par le passé. Comme il l'avait brisé elle.
« Il manipule les gens et mieux que toi. Il l'a fait toute sa vie. Il m'a fait croire que je menais la danse alors qu'à aucun moment, il ne s'était pris dans mon piège.
- Et je n'ai fait que jouer avec des bâtons ?! »
Jon s'était levé, se tournant un instant dos à elle, il semblait tenter de reprendre contenance, mais il refit bien trop vite face à sa sœur pour que ce soit le cas. Il se fixèrent alors, une détermination sans faille brillant dans son regard obscur, une rage que Sansa ne lui connaissait pas.
Sous-estimait-elle son frère ?
« J'ai affronté bien pire que Ramsay Bolton au-delà du Mur. J'ai affronté pire que lui au Mur ! »
Qui pouvait-être pire que Ramsay ? Que cette créature dépourvue de sentiments qui l'avait tant fait souffrir ? Qui pouvait-être pire que cet homme dépourvu de sentiment et d'envie qui l'avait brisé jusqu'à la moelle et plus encore ?
Son âme était meurtrie par sa faute, son innocence brisée et il s'était insinué au fond d'elle… Et jamais il ne partirait. Jamais elle ne pourrait oublier. Ni son sourire goguenard, ni sa voix, ni ses bras… Ni son odeur. Jamais elle ne pourrait oublier ces doux moments de répits qu'elle avait réussi à obtenir à ses côtés. Il l'avait marqué avec un fer rouge, tel le bétail, et désormais, elle se sentait en colère. En colère qu'on lui dise que ce qu'elle connaissait n'était rien comparé à d'autres. Il lui avait tout prit. Sa virginité, son intégrité, son cœur, son fils, sa confiance et bien plus encore. Il avait tout brisé, jusqu'à tout réduire en poussière et jamais elle ne pourrait redevenir la même qu'autrefois. Jamais. Et Jon osait lui dire connaître pire.
Mais qu'y avait-il de pire que de perdre son enfant ? Qu'est-ce qui était pire que la torture et le viol ? Elle avait tant de fois souhaitée mourir et rejoindre sa famille. Elle l'avait souhaité tant de fois, et désormais Jon lui disait que pire existait ?
« Tu ne le connais pas. »
Sa voix était pleine de rage. Les larmes perlaient au coin de ses yeux tandis qu'elle se souvenait de la lame du poignard glissant entre ses cuisses.
« Tu ne sais pas de quoi il est capable. »
La douleur vicieuse de la lame gelée entaillant ses parties les plus intimes.
Oui, elle se souvenait de tout, dans chaque détail les plus sombre.
La main fraîche de Jon se posa contre sa nuque, la froideur de sa peau l'apaisant légèrement. Et soudain, un murmure parvint à ses oreilles.
« Alors, dis-moi… Comment allons-nous récupérer Rickon ? »
Sansa se crispa alors de plus belle, devenant aussi raide qu'un cadavre. Son regard s'embua plus encore tandis que le visage du petit garçon venait flotter dans son esprit. Ce petit garçon qu'elle avait laissé derrière elle en partant pour Port-Réal. Il était son frère, son sang. Et elle devait renoncer à la sauver. Quoi qu'il arrive, Ramsay le tuerait demain. Et elle ne pourrait rien y changer.
« Rickon est perdu. »
Elle venait de dire ses mots avec tant de souffrance dans la voix que Jon s'en sentit démuni. Une larme roula le long de la joue de la jeune femme tandis qu'elle fermait les yeux avec force. Elle voulait chasser le souvenir de Ramsay de son esprit. Son amour et sa raison se battaient avec rage depuis qu'elle l'avait revu. Elle devait oublier l'homme qu'il eut été. Et elle savait que le destin qui attendait Rickon ne serait aucunement heureux. Elle ne le savait que trop bien. Et devant le regard empli de colère et de questions de Jon, elle continua.
« Il est le fils légitime de Ned Stark. De père. Il est une menace pour Ramsay, bien plus qu'un bâtard… »
Sa gorge se serra, elle avait la sensation de l'insulter, mais elle ne disait que la vérité et Jon le savait.
« … Ou qu'une fille, même si je suis son épouse. Rickon est plus légitime que moi au trône de Winterfell. Rickon peut contester la place de Ramsay. Ce qui signifie, qu'il va mourir. »
Elle haïssait ce jeu des trônes, ce jeu de pouvoir qu'elle n'avait jamais réellement compris. Elle haïssait se sentir ainsi, si faible, sans aucune échappatoire. Elle allait devoir affronter la vérité, affronter la mort de Rickon.
Une vie contre une vie.
Tel était l'issu de cette guerre. Devait-elle se sacrifier pour sauver Rickon ? Devait-elle sacrifier son plus jeune frère pour ne pas connaître à nouveau l'enfer ? Elle n'avait jamais eu de réelle difficulté à être égoïste et Baelish, Ramsay, Edric, et même le Limier l'avaient incité à être égoïste. Mais voulait-elle réellement être égoïste jusqu'au point de sacrifier sa famille ? Catelyn, sa mère, n'avait-elle pas toujours incité sur ce point dans leur éducation à tous ? Ne jamais abandonner sa famille. Mais même si elle faisait le choix de donner sa vie contre celle de Rickon, Ramsay le tuerait. Rickon était une menace. Une menace bien trop grande pour que le Bâtard des Bolton décide de le laisser en vie.
« On ne peut pas abandonner Rickon. »
Sansa fixa son frère, anéantie. Contre toute attente, Jon avait bien retenu les leçons de Catelyn Stark.
« Écoute-moi, je t'en prie ! Il veut te pousser à l'erreur.
- Oui, mais que devrais-je faire Sansa ?
- Je ne sais pas ! »
Son cri était désespéré et laissa Jon coi tandis que la jeune femme se levait, bouleversée.
« Je ne sais rien des champs de bataille et de la mort ! Je ne sais pas me servir d'une épée ! Mais… Mais j'ai vécu avec cet homme durant trop de temps pour te laisser courir dans son piège sans t'en avertir. Ramsay n'a aucune pitié Jon. Il n'est pas humain ! C'est un monstre assoiffé de sang et de vengeance qui ne respire que dans l'attente de pouvoir assouvir son envie de voir souffrir les gens. De quelconques manières que ce soit, même de la plus cruelle, il arrive toujours à ses fins ! Alors Jon, ne fait pas ce qu'il attend de toi.
- C'est un bon conseil. »
La voix de Jon était calme, trop calme. Et cela énerva plus encore la jeune femme qui éleva encore plus la voix.
« C'est évident ?
- Un peu, oui !
- Si tu avais demandé mon avis, je t'aurais dit de trouver davantage d'hommes. Est-ce évident ?! »
Le ton augmentait et Sansa savait que la conversation ne finirait pas sur de bons termes. Mais en cet instant, la peur de se retrouver à nouveau sous la coupe de Ramsay, enfermée dans Winterfell, l'angoissait plus encore que tout le reste.
« Davantage d'hommes ?! On a fait le tour de nos bannerets ! Le Silure ne viendra pas, Sansa ! On est déjà chanceux !
- Mais ça ne suffit pas !
- Non, mais nous n'avons pas le choix ! Les batailles se gagnent parfois avec moins que ça ! »
Le regard froid de Jon était sans appel et Sansa savait, au fond de son cœur, qu'il avait raison. Elle ne pourrait rien y changer. Mais comment pouvait-elle se sentir sereine ? Comment pouvait-elle être en confiance ? Si elle retournait là-bas…
Des vagues souvenirs revinrent en sa mémoire, des cris de douleur et la vision d'une croix de bois au fond du chenil percutèrent son esprit avec violence. La douleur devint oppressante, lui tirant des larmes de doute. Elle s'appuya contre la table derrière elle, perdant pieds dans l'immensité de la tente autour d'elle. Les palpitations étaient plus fortes encore, des gouttes de sueurs froides coulèrent le long de sa nuque provoquant des frissons dans son dos humide. Une douleur sourde vint empoigner son cœur lui faisant pousser un petit cri de détresse qui inquiéta Jon. Elle se sentait horriblement mal. Portant sa main à sa gorge, elle se sentait peu à peu haletante, elle étouffait. Prise de tremblement inquiétant elle se laissa tomber doucement au sol, les vertiges s'intensifiant, le sol tanguant sous ses pieds. La nausée emplissait sa bouche, enserrant son estomac dans un étau douloureux. Devenait-elle folle ? Peu à peu, elle perdait tout contrôle de son corps. Elle n'arrivait plus à garder pied. La seule chose qui tournait dans son esprit était Ramsay. Ramsay et sa folie, Ramsay et son sadisme, Ramsay… Les cris de Myranda venant du chenil, cette satisfaction qu'elle avait ressentie.
Était-elle aussi un monstre ? Était-elle comme lui ?
« Sansa… »
Jon releva d'une main tremblante le visage de sa sœur vers lui, caressant sa joue de son pouce avec douceur. Il voyait en dans ses yeux bleus toute l'angoisse qu'elle ressentait et cela lui broya le cœur avec douleur, comme jamais encore auparavant. Mais ce fut quand, d'une voix nouée et pleine de désespoir, elle affirma :
« Si Ramsay l'emporte, je n'y retournerai pas vivante. Tu entends ? »
Que Jon sentit définitivement le désespoir le gagner. Alors, il serra la main de sa sœur dans la sienne, la rapprochant ainsi de son corps brûlant de rage. Une chaleur qui rassura quelque peu la jeune femme. L'angoisse s'atténua lentement, et même si celle-ci continuait à ronger son cœur, la crise, elle, cessa.
« Je ne le laisserai plus jamais poser la main sur toi. »
Doucement, ses lèvres, gercées par le froid, vinrent disparaître dans la chevelure rousse de sa sœur. Ils restèrent ainsi, un long moment, silencieux. Avant que le murmure de Jon ne perce ce silence hors du temps :
« Je te protégerai, je te le promets. »
Lentement, Sansa se releva. Les yeux encore embués de larmes, elle quitta les bras protecteurs de son frère. Tout son corps lui implorait de rester, mais elle ne l'écouta pas, titubant jusqu'à la sortie de la tente. Elle jeta un dernier regard à Jon, empli de tant d'émotions que le jeune homme ne sut réellement lequel dominait les autres. L'amour ? La peine ? L'angoisse ?
Seul Ramsay connaissait ce regard, il y avait fait face tant de fois…
Elle était son propre danger, tiraillée entre la peur que lui inspirait le monstre et l'amour qu'elle avait ressenti pour l'Écorché.
Était-il réellement cette créature froide et méprisante ? Ou bien au fond de lui résidait encore cette part d'humanité qu'il essayait tant bien que mal de faire disparaître.
Non. Bien sûr que non... Il n'avait jamais été autrement.
Le pire ennemi de Sansa en cet instant était l'espoir qui maintenait en son cœur cet amour toxique qu'elle éprouvait pour Ramsay. Comment pouvait-elle désapprendre à l'aimer ?
« Personne ne peut me protéger. Personne ne protège personne. »
Doucement, elle se retourna et disparu dans l'immensité neigeuse, laissant Jon à sa réflexion. Avait-elle dit cela pour lui ? Non, pas le moins du monde. Elle l'avait plus lancé, comme une pensée pour elle-même, un constat qu'elle avait fait à travers le temps. Chaque personne ayant décidé de la protéger étaient mortes, disparues ou l'avait simplement trahi.
Son père était mort, il y avait même laissé sa tête.
Robb était mort également…
Le Limier. Sandor… Il l'avait abandonné pour ensuite disparaître. Le remords de ne pas l'avoir suivi lui tenaillait encore le ventre aujourd'hui. Peut-être ne serait-il pas mort ?
Baelish… Elle lui avait fait confiance aveuglément, n'hésitant jamais à le suivre ou à mentir pour lui. Pour que finalement, il la vende au premier offrant, lui assurant une place de choix dans le Nord… Et offrant à Sansa une place assurée dans la mort.
Theon était également porté disparu. Était-il mort ? Avait-il réussi à regagner les Îles de Fer ? Elle n'en savait rien et ce mystère la rongeait également.
Édric Snow était du côté de Ramsay. Qu'il le veuille ou non, son serment envers les Bolton était plus fort que son amitié avec Sansa.
Brienne avait promis de la protéger au péril de sa vie, mais Sansa ne savait pas jusqu'où la grande femme était capable d'aller. Donnerait-elle sa vie pour une femme qu'elle ne connaissait pas ? Même si Brienne avait protégé sa mère, aujourd'hui Catelyn Stark était morte.
Et Jon… Jon était l'homme en qui elle pouvait avoir confiance sans même douter un instant. Mais Jon ne devait pas mourir pour elle. Elle ne se le pardonnerait jamais.
Et tandis que ses pensées s'entrechoquaient en son esprit, elle rentra dans une toute petite tente où étaient entreposés des corbeaux attendant de pouvoir prendre leur envol. Sans même réfléchir, elle vint saisir un parchemin et une plume qui se trouvait sur une table, à disposition et vint griffonner quelques mots sur le papier jauni. Son dernier espoir reposait en ce message. Leurs destins étaient désormais scellés. Elle déposa un peu de cire grisâtre sur le papier et le scella d'un tampon sans emblème. Prenant une grande inspiration, elle sortit un corbeau d'une cage sur laquelle était inscrite « Moat Cailin » et noua le parchemin à sa patte. Elle haïssait les corbeaux. Elle trouvait l'animal violent, presque malveillant. Pourtant sa beauté était sans pareil. Prenant sur elle, la jeune femme le garda dans ses bras et parti le lâcher en extérieur. Au fond d'elle, elle espéra que le message parviendrait aux bonnes personnes, mais plus encore, que ces personnes étaient toujours là-bas.
Lorsque l'oiseau quitta son champ de vision dans l'obscurité de la nuit, Sansa ramena un peu plus sa cape sur ses épaules. Elle rentra dans le Bois-aux-Loups sans se retourner vers le camp, avançant vers le Nord. Elle avait besoin de solitude, loin de l'ambiance de la bataille prochaine qui lui étouffait le cœur.
« L'espoir est permis ? »
Tormund tourna légèrement son visage vers celui de Ser Davos. Ce vieillard était sage et plein de ressources. Le sauvageon devait même reconnaître qu'il l'aimait bien. Alors il se donna la peine de lui répondre.
« J'ai jamais vu ces connards combattre. Ils nous ont jamais vu combattre. Alors oui. L'espoir est permis. »
Marchant toujours dans la neige, sentant leurs poids faire craquer celle-ci, ils gardèrent un instant le silence avant que Tormund ne continue.
« Vous voulez venger votre Roi, pas vrai ? »
Les yeux mi-clos dus à la neige qui tombait contre son visage blanc, Davos regardait droit devant lui, les mains liées dans son dos.
« Les Bolton n'ont pas vaincu Stannis. Il a perdu tout seul, il s'est vaincu lui-même. »
Et Davos avait tout fait pour résonner, en vain. Et tout était la faute de cette maudite Prêtresse Rouge. Tormund, quant à lui, c'était mit à fixer l'horizon à son tour, réfléchissant à ce que venait de dire son compagnon de route.
« Je l'aimais, il a fait de moi quelqu'un. Mais il s'est laissé guider par ses démons.
- Vous avez vu ces démons ? »
Davos se stoppa au coin d'un feu, troublé par les propos du sauvageon.
« Quoi ? »
Tormund semblait des plus sérieux et fixait son nouvel ami avec interrogation, voir inquiétude.
« Non, c'est une façon de parler ! Ce n'était pas de vrais démons. »
Le sauvageon sembla soulagé.
« Ô, vous aimiez ce salaud de Stannis et j'aimais l'homme qu'il a brûlé. Mance n'écoutait pas de démons. Il ne cramait personne, il ne suivait pas de sorcière. Je croyais en lui, il devait nous faire traverser la longue nuit. Mais je me suis trompé. Comme vous.
- On a peut-être eu le tort de croire en des Rois. »
Tormund, qui partait déjà, se retourna et lança :
« Jon Snow est pas Roi.
- Non, il ne l'est pas. »
Les deux hommes échangèrent alors un regard entendu et Tormund reprit, un sourire sincère aux lèvres.
« J'ai besoin de boire pour dormir avant une bataille. Ça vous dit ? J'ai du lait fermenté bien plus costaud que l'eau de vigne que vous sirotez dans le Sud.
- Merci, ça a l'air délicieux, mais je dois garder l'esprit clair. Je ne dors jamais avant une bataille.
- Vous faites quoi alors ?
- Je marche. Je réfléchis. Jusqu'à ce que je sois assez loin pour qu'on ne m'entende pas chier. »
Tormund éclata d'un rire franc devant la nouvelle familiarité de son compagnon d'armes. Oui, cette fois, il en était sûr. Il aimait bien cet homme.
« Bonne chiasse ! »
Et le sauvageon disparu dans la neige, laissant Ser Davos seul avec ses pensées.
