Il manque à mon sens quelques scènes entre la course poursuite et le moment où Furiosa est adulte à la veille du complot de Dementus. Un film ne peut pas tout dire, mais voici ma version de ces évènements non racontés. N'hésitez pas à donner votre avis !

-.-.-.-

L'effroi que Furiosa n'avait pas ressentit pendant le combat sur le Porte-Guerre, elle le ressentit quand l'ascenseur les remonta tous les trois, le Porte-Guerre, Praetorian Jack et elle vers les hauteurs de la Citadelle. Elle était partie avec un plan en tête, ou plutôt l'ébauche d'un plan : se débarrasser de Praetorian Jack et des war boys, voler le Porte-Guerre,et filer jusqu'à la Terre Verte. Maintenant qu'elle y repensait, en sachant la débauche d'efforts qu'avaient du faire les maraudeurs pour seulement faillir s'emparer du Porte-Guerre, elle voyait à quel point son plan n'était qu'un stupide rêve d'enfant immature. Praetorian Jack ne s'était pas laissé prendre par surprise, ni par les maraudeurs, ni par elle. Et maintenant, il était prévenu contre elle.

Furiosa retiendrait la leçon. Si elle baisait sa prochaine tentative de fuite sur le Porte-Guerre, il faudrait qu'il soit entre ses mains avant sa fuite.

Si autre tentative il y avait. Ses épaules s'affaissèrent un peu et ses mains se crispèrent sur le pistolet qu'elle tenait encore quand l'ombre de la Citadelle les engloutit. Elle se sentait mieux avec une arme en main. Cela faisait des années qu'elle espérait mettre la main sur une. Heureusement, sa main et son œil n'avait jamais oublié les leçons de Mary Jo Bassa. Dans le cas contraire, Praetorian Jack et elle seraient morts à l'heure qu'il était, leurs deux corps se desséchant sur le sable de la Désolation comme celui de sa mère des années plus tôt, au lieu de nourrir la Terre Verte comme ils étaient censé le faire.

La bile monta dans sa gorge. Furiosa vivait peut être, mais au lieu d'être en route pour la Terre Verte, elle remontait s'enfermer dans les oppressantes entrailles de la Citadelle. Comme lorsque la vie avait abandonné le corps torturé de sa mère, Furiosa eut honte d'être encore en vie. Elle n'était plus sûre de mériter le nom de Vuvulani, mais est-ce que cela avait jamais été le cas ? Elle l'ignorait.

La plate-forme s'arrêta dans un grincement infernal. Furiosa s'arracha de force à ces noires pensées où elle revenait toujours et dans lesquelles elle manquait de se noyer, encore et encore. Elle devait avoir l'esprit aux aguets maintenant qu'elle était de retour dans la Citadelle, pas ressasser ses pires échecs et ses plus grandes hontes. C'était la nervosité. Après six ans passés à se cacher dans la Citadelle sous l'apparence d'un pouce noir au nez et à la barbe de tous ses occupants, il était effrayant de revenir sous l'apparence d'une fille. Ses cheveux longs et ses traits trop fin qu'elle avait prit tant de temps à effacer sous le cambouis et une paire de lunettes sautaient à présent aux yeux. Furiosa aurait du les couper depuis longtemps et laisser le vent les emporter loin de la Citadelle. Elle n'avait pu s'y résoudre. Sa mère les avait laissé pousser long. Furiosa voulait lui ressembler, au moins un peu, pour que le souvenir de Mary Jo Bassa ne s'efface pas tout à fait.

Elle jeta un coup d'œil inquiet à Praetorian Jack. Ses traits étaient fermés, indéchiffrables. Ses yeux fixés droit devant lui. À quoi pensait-il ? À la dénoncer ? Furiosa en aurait vite le cœur net.

Le prétorien attendit le geste du war boy le plus proche. Dès qu'il eut reçu le feu vert, il appuya sur l'embrayage pour avancer lentement le Porte-Guerre à l'emplacement où il était censé se stationner. Ils restèrent un instant là, immobiles comme des pierres, les yeux fixés sur le sombre tunnel devant eux, puis Furiosa bougea imperceptiblement et Praetorian Jack se secoua et coupa le moteur.

De sous son siège, il tira un morceau de tissu crasseux qu'il jeta à Furiosa avant de tendre la main pour réclamer son pistolet. Furiosa le serra au contraire plus près de sa poitrine.

-J'ai dit que tu pourrais le garder, et je te le rendrais. Mais là où nous allons, tu ne peux l'avoir sur toi.

À contrecœur, Furiosa le lui rendit et s'empara du tissu. Elle était obligée de lui faire confiance. Elle ne lui faisait pas confiance. Pas encore. Peut être jamais.

-Ne laisse pas dépasser un seul cheveu.

Comme si elle avait jamais été imprudente de ce côté là. Elle avait vécu six ans cachée à la vue de tous. Même Praetorian Jack n'avait rien soupçonné pendant qu'ils travaillaient ensemble sur le Porte-Guerre. Elle s'exécuta quand même sans protester. La vie à la Citadelle était dure pour un pouce noir. Furiosa ne tenait pas à voir comment sa situation empirerait si ou quand on réalisait qu'elle était une fille.

Elle fit mine d'ouvrir sa portière, mais Praetorian Jack saisit sa main. Il la retira quand elle sursauta, mais ne la lâcha pas du regard.

-Petite… ou peut être pas si petite que ça. Tu sais ton âge, au moins ? Mais qu'importe au fond. Je vais mentir pour toi, mais j'ai besoin de ta promesse. J'ai besoin que tu me jures que tu va épauler en retour tout ce que je dis.

Furiosa hocha la tête. Praetorian Jack secoua la sienne, le visage sombre.

-Ça ne suffit pas. J'ai besoin de mots.

-Oui.

Le regard que Praetorian Jack lui jeta était sérieusement dubitatif. Furiosa lui en rendit un dans lequel elle mit toute la méfiance et les doutes qu'elle ressentait envers lui.

-J'essaie de t'aider, soupira Praetorian Jack. Mais tu dois y mettre du tien. C'est un jeu dangereux que tu t'apprête à jouer, je ne sais pas si tu le réalises.

Furiosa songea aux épouses dans leurs lambeaux de robes blanches, si belles, si fragiles. Elle pensa à une femme hurlant de douleur pendant qu'on lui arrachait une masse braillante et déformée des entrailles, puis suppliant qu'on lui donne une autre chance. Quoi qu'en pense Praetorian Jack, elle réalisait mieux que lui les risques encourus. Si elle se retenait de trembler de peur et de rage depuis que la Citadelle grossissait à l'horizon, c'était seulement à cause du Coffre-fort où elle avait été enfermée quelques jours à peine. Elle préférait encore mourir comme sa mère que le ventre déchiré par un autre Scrotus ou Rictus Erectus.

Comme elle ne faisait pas confiance à Praetorian Jack plus qu'elle n'y était obligée, Furiosa se contenta de hocher la tête une fois de plus. Il n'insista pas. Étrangement, cela la mis encore plus mal à l'aise que s'il avait crié ou l'avait frappée. Elle était plus habituée au visage de la violence qu'à celui qu'il lui offrait.

-Praetorian Jack !, cria un war boy à l'extérieur du Porte-Guerre, les faisant sursauter tous les deux. Que sont devenus tes hommes ? Pourquoi rentre-tu si vite ? Où est le gaspi ?

Au lieu de répondre directement, Praetorian Jack posa un doigt sur ses lèvres à l'attention de Furiosa, puis glissa le pistolet de Furiosa sous son siège. Elle pourrait l'y récupérer à la nuit tombée, s'il ne le faisait pas avant. Praetorian Jack ouvrit finalement sa portière.

-Morts, et leurs véhicules détruits, cria-t-il en retour à l'adresse du war boy avant de sauter du véhicule. Je vais parler à Immortan. Toi, fait évaluer les dégâts et commence les réparations sur le Porte-Guerre. Rassemble aussi une équipe. Immortan voudra sans doute qu'on reparte de suite à Gaztown, et qu'on récupère les débris de la bataille en route, avant que d'autres n'aient la même idée.

Le warboy ricana.

-Si tu survis jusque là. Immortan va pas être content, pour sûr !

Praetorian Jack le foudroya du regard. Un war boy n'aurait jamais pu oser dire ça à un prétorien. Il devait vraiment penser que Praetorian Jack était fini. Il était bien connu qu'Immortan n'aimait pas les perdants. Furiosa espérait quand même qu'il survive. Il avait raison, son plan était bancal, et elle n'était pas assez aguerrie pour survivre à la Désolation. Elle avait besoin de lui, au moins pour le moment.

-Ne prends pas ma place avant que les vers aient commencer à ronger mon corps.

Le war boy recula et rentra la tête dans ses épaules.

-Comme tu dis, prétorien. Hé, toi ! Le pouce noir ! Avec moi !

Il s'adressait à Furiosa qui avait ouvert sa portière le plus silencieusement possible. Elle hésita et se retourna vers Praetorian Jack.

-Le pouce noir reste avec moi. C'est le seul autre survivant. Immortan voudra peut être l'interroger.

Sans attendre l'avis du war boy sur la question, Praetorian Jack s'engagea à grandes enjambées dans le couloir montant vers le repaire d'Immortan Joe, un lieu que Furiosa s'était arrangée pour éviter comme la peste. Elle ne voulait pas l'y suivre, mais elle n'avait pas le choix.

Elle sauta hors du Porte-Guerre et courut pour se mettre à son niveau, malgré sa jambe blessée. Il ralentit, un peu, mais quand elle essaya de croiser son regard, il refusa de la regarder et continua à garder son regard fixé droit devant lui.

-Pas si hautes les épaules, lui ordonna-t-il quand même. La tête un peu baissée. Tu dois paraître brave, mais pas insolente.

Furiosa lui jeta un regard noir, mais obéit.

-Et ne me jette pas ce regard. Tu n'es pas une ne ressent pas de colère, de haine, ou de rancœur. Tu n'as pas peur non plus. Tu es juste sûre de qui tu es. Lance moi ce regard.

Furiosa tâcha de refouler ses vieilles amies la haine et la colère et le regarda à nouveau. Il secoua la tête.

-Trop fière. Tu n'as pas le droit d'être fière. Il faut plus de hauts faits que ce que tu as accompli pour prouver que tu as ce droit, et aujourd'hui ne compte pas. Une gamine ne sauve pas un war rig sans être formée. Ce serait humiliant pour les war boys et tu ne veux pas te faire d'ennemis, alors ne t'en vante pas. Plus tard, tu pourras gagner le droit d'être fière, d'une manière acceptable à leurs yeux, mais n'espère pas que ce soit tout de suite. Essaie encore. C'est mieux. Tout à l'heure, Immortan te regardera. Ne lâche pas son regard. Ne soit pas fière, ne soit pas en colère, mais ne soit pas effrayée non plus. Tu peux faire ça ?

Elle avait tout perdu et survécu à cette perte. Elle avait été volée, puis vendue. Regarder Immortan dans les yeux sans lui montrer à quel point elle rêvait de voir leurs cadavres se faire dévorer par les chiens et les vers, à lui et Démentus, serait un jeu d'enfant en comparaison. Son seul problème, c'était Praetorian Jack lui-même. Il savait qui elle était. Il disait vouloir l'aider et l'armer pour sa fuite, mais à quel point pouvait-elle lui faire confiance ? Ce n'était peut être qu'un stratagème et il allait à son tour la vendre à Immortan. Le gros monstre adipeux n'hésiterait pas à la jeter dans sa prison qui se voulait une parodie de la Terre Verte. Tout mais pas ça. Furiosa préférerait se trancher la gorge plutôt que de servir de ventre à ce monstre. Idéalement, elle préférerait leur trancher la gorge d'abord.

Praetorian Jack attendait quelque chose d'elle. Forcément. Depuis qu'elle avait été arrachée à sa Terre Verte, Furiosa n'avait jamais rencontré que des hommes attendant quelque chose d'elle, que ce soit le chemin de la Terre Verte, sa peur ou son corps sain. Qu'espérait-il, lui ? Si c'était son corps, il l'aurait prise sur la route. Autre chose alors, mais quoi ? Les rumeurs parcourant l'atelier des mécaniciens étaient positives à son égard. Bon conducteur, bon meneur d'hommes, bon stratège, pensant vite et tirant juste, le prétorien parfait. Mais Furiosa ne se fiait pas aux rumeurs. Les war boys étaient tous des kamicrazy en fins de vie la tête pleine des mensonges d'Immortan, et les pouces noirs les écoutaient avec envie, déçus d'être trop faibles ou déformés pour mourir historiques sur la Fury Road, comme ils disaient tous.

Des fous. Mais, comparé à la majorité des prétoriens qui croyaient aux coups de pied dans les dents comme méthode d'apprentissage, Praetorian Jack passait pour un héros bienveillant parmi les war pups. Cela ne voulait quand même pas dire grand-chose. Dans cette Dévastation, tout le monde portait un masque pour écrire sa propre légende, généralement dans le sang. Furiosa surveillerait Praetorian Jack et elle resterait bien sagement à sa droite, pour pouvoir s'emparer facilement de son couteau et le lui planter dans le ventre s'il la trahissait.

-On y est, souffla-t-il. Reste trois pas derrière moi. Arrête toi quand je m'arrête. Ne te fais pas remarquer avant que j'attire l'attention sur toi.

Ne pas se faire remarquer. C'était un talent que Furiosa travaillait depuis son premier jour dans la Citadelle. En cachant sa réticence aussi bien qu'elle le pouvait, elle s'écarta du couteau pour se placer exactement trois pas derrière lui.

Un silence accusateur les accueillit à l'intérieur du repaire d'Immortan, un silence qui promettait la mort si le monstre ne se satisfaisait pas de leurs réponses. Les mêmes hommes que Furiosa avait vu la dernière fois auprès de lui étaient là, le Mangeur d'Hommes, Rictus et Scrotus. La différence, c'était que Furiosa avait maintenant connaissance de certaines de leurs faiblesses et des boutons sur lesquels appuyer ou pas pour obtenir d'eux certaines réactions, même si elle n'avait jamais été assez folle pour s'y essayer. La dernière fois, même coincée entre eux et Dementus, elle n'avait pas eu peur. Elle était trop occupée à attiser sa haine et à espérer qu'ils s'entre-tuent tous. Et elle n'avait toujours pas peur d'eux maintenant. Ce n'étaient que des hommes au final, même d'rappés dans une sanglante réputation. Elle avait seulement peur de ce qu'ils pouvaient lui faire, mais elle avait échappé au Coffre-fort une fois. Elle pouvait le refaire, même si c'était en se tuant, à défaut d'autre chose.

Les battements de son cœur ralentirent. Elle se prépara mentalement au combat, car ça allait en être un, même si un autre allait peut être se battre pour elle aujourd'hui. Peut être.

-Praetorian Jack, salua froidement Immortan. Tu reviens deux fois plus vite que prévu, sans tes hommes et sans ton escorte. Explique-moi pourquoi.

C'était un monstre totalement différent de Dementus, froid et réfléchit là où Dementus était exalté et imprévisible, mais un monstre quand même. Furiosa refusait de se laisser berner par son attitude. Devant elle, elle pouvait voir la tension dans les épaules de Praetorian Jack. Lui aussi s'attendait au pire.

-Je t'ai rapporté ton Porte-Guerre, Immortan, répondit-il calmement.

-Intact ?

-Non. Mais les dégâts sont mineurs et réparables. Il pourra repartir dans moins de deux heures. Ce sera assez pour démonter la perche et faire disparaître la plupart des dégâts. Les vrais réparations pourront être faites au retour, mais comme c'était la première sortie du Porte-Guerre, le fait qu'il ne fonctionne pas à toute sa capacité ne sautera pas aux yeux.

-Peut être. Cela ne m'explique pas ce qui est arrivé à mon Porte-Guerre.

-Nous avons été attaqués, par l'Octoboss et tout son gang.

-Et fuis devant eux ?, cracha Scrotus. On devrait t'accrocher à l'avant du Porte-Guerre, schlanger, comme avertissement pour tous les lâches ! Tu avais dit qu'il serait imprenable !

-J'ai dit qu'il surprendrait qui voudrait s'y attaquer, et il n'a pas été pris. J'ai fait demi-tour pensant qu'il valait mieux livrer la Ferme aux Balles avec du retard que de s'y présenter sans escorte et avec des traces de combat trop visibles. C'est passé près, mais le Porte-Guerre a fait son office. L'Octoboss et ses hommes sont morts.

Le Mangeur d'homme pencha la tête sur le côté, d'une manière qui pouvait être appréciatrice ou moqueuse.

-Tous ?

-Nous avons achevé les rares survivants sur la route du retour.

Personne ne fit de remarque concernant son emploi du pluriel. Ils avaient vu Furiosa mais choisi de l'ignorer pour l'instant.

-Je voudrais repartir avec une escorte plus conséquente qu'à l'aller, reprit Praetorian Jack. S'il y a avait d'autres groupes de maraudeurs aux alentours, ils n'auront pas eu le temps d'organiser une nouvelle stratégie pour contrer les petites surprises du Porte-Guerre, mais il y a du matériel à récupérer, dont au moins deux parachutes, peut être trois, et autant d'hélices. Il y aussi nos véhicules d'escorte à tracter, plus ou moins abîmés, et deux à quatre autres véhicules sur lesquels on devrait pouvoir récupérer l'essence, les moteurs et une partie de la carcasse.

-Il y avait longtemps que l'Octoboss s'enhardissait, reconnut le Mangeur d'Hommes. Une attaque semblable nous pendait au nez. Mieux vaut les avoir anéanti du premier coup, même à ce prix, que de voir la menace se prolonger. Les war boys se remplacent plus facilement que les moteurs.

-Et ceux là se battent maintenant au Walhala, approuva Immortan d'une voix indifférente. Tu as bien fait de revenir aussitôt. Tu n'as pas démérité des prétoriens.

-Merci, Immortan. Il y a cependant un autre problème dont nous devons parler.

-Le pouce noir, j'imagine. Si tu l'as fait venir, c'est qu'il a été témoin, mais je ne me rappelle pas qu'un aussi petit que celui-là soit monté à bord.

Praetorian Jack fit un signe imperceptible de la main. Furiosa se décala aussitôt de deux pieds sur la droite pour être visible de tous. Elle se força à rester indifférente et sereine. Le moment de vérité était venu.

-Nous avions un passager clandestin. Certains mécaniciens aiment admirer comment leurs engins roulent d'un peu trop près.

-Et il a survécu là où les autres sont morts, reprit le Mangeur d'Hommes. Parlera-t-il de cette débâcle ?

La menace était claire. Il estimait préférable de la tuer. Vu ses regards venimeux, Scrotus pensait de même. Rictus ne pensait pas, et Immortan cachait trop bien ses pensées. Furiosa resta impassible sous leurs regards. Jusque là, Praetorian Jack n'avait pas trahi ses intentions de fuite. Pourvu qu'il continu à agir en ce sens.

-Ce n'est pas son intérêt, promit-il au Mangeur d'Hommes, et ce n'est pas le genre à parler à tort et à travers, ou j'aurais laissé son corps se faire manger par les corbeaux. Ce n'est pas exactement le problème dont je parlais.

Il se tourna vers elle et lui adressa quelque chose qui ressemblait à un regard d'excuses avant de faire tomber la capuche improvisée qui cachait ses cheveux.

Le premier réflexe de Furiosa fut de le mordre, de frapper et de fuir, mais elle se força à rester immobile. Elle n'avait pas d'autre choix à ce stade que de lui faire confiance.

Immortan s'approcha de Furiosa, l'écrasant de sa silhouette imposante. Elle aurait sans doute du trembler d'effroi ou ouvrir une bouche béate d'une ferveur quasi-religieuse. Au lieu de ça, elle lui rendit calmement son regard en s'efforçant de faire abstraction de la colère et de la haine qu'elle ressentait pour lui, exactement comme le lui avait conseillé Praetorian Jack. Ils jouaient leur tête tous les deux, mais la différence, c'était qu'elle n'aurait pas droit à une mort rapide, ou digne.

Tout en contemplant les abysses de froideur qui servaient d'yeux à Immortan, Furiosa chercha à se rappeler quels dieux on priait dans la Terre Verte. C'était trop loin, déjà. Ses souvenirs s'effaçaient malgré elle. Mais pas le chemin. Jamais lui. Il était gravé sur sa peau et dans son âme. Le plus grand des secrets de la Désolation.

Immortan Joe le sentait-il, ce secret qu'elle cachait à tous ? Son regard inquisiteur s'attardait sur elle plus que de raison. Peut être se demandait-il s'il ne l'avait pas déjà vue quelque part. Furiosa osait espérer ne pas être restée assez longtemps pour parquer sa mémoire. À l'époque, ses cheveux étaient teints en rouge. Dementus l'avait appelée « Petite D. ». Elle n'avait jamais donné son vrai nom aux Épouses qui l'avaient accueillie dans le Coffre-fort. Il fallait que ce soit assez.

-On dirait une pleine-vie, finit par déclarer Immortan. Un peu frêle, mais solide.

Il ne l'avait pas reconnue. Quels que soient les dieux de la Terre Verte, ils devaient encore veiller sur elle. Furiosa avait grandi très vite et était à présent maigre pour son âge, surtout comparée aux épouses bien nourries. Les pouces noirs demi-vies, facilement sacrifiables, étaient moins bien nourries que les jolies prisonnières de Dementus et Immortan.

-Elle l'est, je crois, répondit Praetorian Jack.

-Tu l'as trouvée dans les bagages des maraudeurs ?

Il fallait qu'il dise non, ou l'histoire ressemblerait trop à la vraie. Furiosa aurait du lui donner des instructions, des conseils, quelque chose.

-Plus incroyable encore, elle était cachée sous le Porte-Guerre. Elle se cachait parmi les pouces-noires, depuis plusieurs années. Son chef devait le savoir. Je soupçonne qu'il ait été son père, et qu'il ne l'ait jamais dit.

-Voleur d'épouses !, cria Scrotus. Le traître doit payer !

-C'est déjà fait, même si je n'y suis pour rien. Il est mort pendant l'attaque. Elle a pris le relais, en réparant le Porte-Guerre qui ralentissait dangereusement. Apparemment, elle « voulait le voir rouler de ses yeux ».

-Intéressant, déclara Immortan sans la lâcher du regard. Tu confirmes ce récit, petite ?

« Petite D » avait été quasiment muette, ce qui voulait dire que Furiosa ne pouvait pas se le permettre. Toute ressemblance était à proscrire, pour que son secret le demeure.

-Oui, répondit-elle. Je ne savais pas pour le mécano, pas de manière certaine. Il m'a jamais rien dit. Et j'ai aidé à fabriquer le Porte-Guerre. C'était pas juste que je vienne pas et les autres si, alors je me suis cachée.

Immortan hocha la tête. Il avait presque l'air amusé. Ce n'était probablement pas une raison de relâcher son attention.

-Comment t'as-t-il fait rentrer parmi les pouces-noirs ?

Il n'en avait rien fait. C'était Scrotus, mais ça, Furiosa ne pouvait pas le dire. Le fils d'Immortan supportait très mal ce qui ressemblait de près ou de très loin à une accusation. Elle haussa les épaules.

-J'étais petite.

Le Mangeur d'Homme tapota l'anneau accroché à son téton.

-On peut supposé que sa mère appartient à la lie qui se terre au pied de la citadelle. L'enfant aura grimpé sur la plate-forme avec d'autres petits que leurs mères nous jettent par désespoir. Peut être il y en a-t-il d'autres comme elle, cachées ici et là. Cela vaut le coup de mener l'enquête.

-Surtout s'il y a d'autres vie-pleines. Occupe-t-en au plus vite. Quand à celle-là…

On y était. Le moment que Furiosa avait craint et anticipé. Immortan allait remercier et récompenser Praetorian Jack de lui avoir amené une nouvelle épouse et il allait s'incliner, l'abandonnant là à son destin. Mais Furiosa avait appris deux ou trois trucs depuis son dernier séjour dans le Coffre-fort. Si Immortan essayait de l'approcher avec ses gros doigts boudinés, elle lui arrachait le nez ou l'oreille, selon ce qui était à sa portée. Ou mieux encore, le pénis flasque avec lequel il essayait d'engrosser femme après femme pour produire un héritier en meilleure santé qu'il ne l'avait jamais été. Au lieu de quoi, Praetorian Jack fit un pas en avant.

-Si je peux me permettre, Immortan…

Ce dernier leva une main pour le faire taire d'un geste impérieux.

-J'entends. Tu as ramené un Porte-Guerre que la plupart de mes autres prétoriens auraient perdus. Quand la mort de l'Octoboss et de ses maraudeurs seront connues, le respect et la peur qu'on voue à la Citadelle augmenteront d'autant. Tu peux me demander beaucoup, mais pas une potentielle épouse saine qui n'a pas encore été mise à l'épreuve.

L'estomac de Furiosa se retourna. Elle devinait trop bien de quelle épreuve il parlait, les trois uniques occasions qu'il donnait à une femme de lui offrir un héritier. Monstre.

-Si c'est une femme que tu veux, je peux te mettre la prochaine qui échoue de côté, proposa finalement Immortan avec magnanimité.

-Je n'en ai pas besoin, mais je t'en remercie, répondit Praetorian Jack avec une répugnance mal dissimulée. Cependant, je te conseillerais d'y réfléchir à deux fois avant de prendre celle-ci pour épouse. Ce n'est pas pour rien qu'elle a survécu là où des war boys aguerris sont morts. Elle s'est battue à nos côtés, en plus de remettre en marche le Porte-Guerre.

-Cette petite chose ?, s'étonna le Mangeur d'Hommes.

-Elle était cachée au début de l'assaut et elle a de bons instincts, mais également un pied et une main sûre. Elle a fait tombé deux hommes du ciel à elle seule. Les tirs étaient un peu maladroits, mais elle a utilisé ses connaissances en mécanique pour viser où il fallait. Deux coups sur trois ne sont pas passés, mais le troisième était le bon.

Furiosa se retint de se mordre les lèvres. Ses tirs n'étaient pas parfaits, mais ils n'étaient pas maladroits non plus. Elle se força cependant à ne pas réagir. L'Homme-Histoire lui avait dit qu'elle devait trouver un moyen d'être utile si elle voulait s'en sortir dans la Désolation. Utile ne pouvait pas être synonyme de dangereuse ou de menaçante. Pas encore en tout cas. Un jour prochain, si Praetorian Jack l'entraînait comme il le lui avait promis, et surtout si Immortan Joe se ralliait à ses arguments. Mais quelles étaient les chances pour que cette fois tout se passe comme Furiosa le désirait ?

-Viens-en à ton point, coupa Immortan d'une voix où pointait l'agacement.

-Une épouse pleine-vie est précieuse, évidemment. Mais celle-là a vécu des années dans la promiscuité des ateliers. Ce n'est pas vraiment le genre d'endroit le plus sain qui soit.

-Tes épouses sont toutes chromes, père, s'exclama Scrotus. Tu ne peux pas les contaminer !

-Il me faut un petit frère sain avec tous ses doigts, ajouta Rictus sur le ton d'un gros bébé à qui on menaçait de confisquer son jouet.

-Nous avons déjà ramassé des épouses dans la Désolation sans que cela pause problème, même s'il y a effectivement peu d'endroits aussi contaminants qu'un nid de war boys, aussi je suppose que ce n'est pas ta seule crainte, Praetorian Jack.

-Non, en effet. J'ai pu lui parler pendant le retour. Les pouces noirs apprennent un peu à se battre. Ils vivent dans un monde brutal. Celle-là a appris à être dure en retour. Elle mord et elle griffe, et je soupçonne que ce soit dans ses bons jours. Elle a clairement un problème d'attitude, et je me demande quelle influence elle pourrait avoir sur tes épouses.

-Ce n'est qu'une enfant, intervint le Mangeur d'Hommes. Elles ne sont pas si difficiles à briser.

Immortan émit un bruit qui ressemblait à un bourdonnement. Il n'avait toujours pas lâché Furiosa du regard, et elle refusait de céder la première, même si elle risquait de ne plus pouvoir camoufler bien longtemps son envie d'égorger Immortan Joe. Il s'agenouilla avec difficulté pour se mettre à son niveau.

-Je ne sais pas. Il y a effectivement du feu dans son regard, un feu que je ne souhaite pas voir se propager dans le Coffre-fort. Elle résisterait, peut être même trop longtemps pour ne pas inspirer d'autres. La plupart de mes épouses arrivent déjà brisées, mais l'entraînement des war pups vise à les briser et à les relever. Elle ne s'y laisserait pas prendre aussi facilement. Comment s'appelle-t-elle ?

-Furiosa, répondit celle-ci, lassée qu'on parle par dessus sa tête.

-Un nom qui a visiblement du sens. Très bien, Praetorian Jack. Je t'écoutes. Que voulais-tu faire d'elle ?

-Les épouses sont précieuses, mais les combattants pleine-vie aussi. On en manques, tu le sais aussi bien que moi. Cette fille sait tirer, plus ou moins. Elle sait improviser. Avec de l'entraînement, elle pourrait apprendre à obéir aux ordres. Peut être même à en donner.

Scrotus s'étrangla.

-Tu veux en faire ton second ? D'une femme ?

-Avant la Chute, certaines femelles étaient bonnes à quelque chose, reconnut le Mangeur d'Hommes presque à contrecœur. Mais aujourd'hui, c'est de ventres dont l'humanité a besoin, plus que de tout le reste.

-Alors prend le sien, père ! Fertilise-la.

-Je connais son regard.

Le sang de Furiosa se figea dans ses veines en entendant Immortan reprendre la parole. Pas ça. Tout mais pas ça. Elle évita consciemment de tourner son regard vers Praetorian Jack, à la recherche d'un soutien qui ne suffirait pas, ou vers Rictus qui plus que les autres risquait de la reconnaître s'il se concentrait un instant.

-Furiosa. Le nom est bien choisi en effet. Elle tenterait de me tuer. Ça se voit dans ses yeux. Elle me forcerait à faire d'elle un exemple, et ce genre de chose a du mal à quitter les mémoires ensuites. Nous ne voulons pas donner de mauvais exemples à mes épouses. D'ailleurs, le Coffre-fort commence à être un peu bondé, avec onze d'entre elles à l'intérieur, toutes dédiées à me donner un héritier. Une de plus n'est peut être pas nécessaire.

-Elle pourrait être la bonne, père.

-Dans combien de temps ? Elle est trop jeune, trop maigre, trop… Tu dis qu'elle sait tirer ?

-Mieux que certains war boys quand ils vont la première fois sur le terrain. Elle n'a pas eu peur, et utilisé sa taille et le terrain en sa faveur. Il faut dire qu'elle connaît ce Porte-Guerre comme sa poche, pour avoir aidé à le construire.

-Et elle obéit aux ordres ?

-Elle l'a fait. Là encore, c'est plus qu'on peut n'en dire de la plupart des jeunes war boys. Et ce qu'elle ne sait pas, elle peut l'apprendre.

Qu'avait dit l'Homme-Histoire déjà, aux premiers jours de son emprisonnement ? De se rendre indispensable. Il parlait de devenir une Femme-Histoire tatouée des connaissances du passé, mais Furiosa avait déjà décidé qu'elle prendrait les armes contre ses tortionnaires. Cela dit, elle pouvait quand même utiliser ses conseilles.

-Je peux vous être utile, promit-elle. Je suis forte, et agile. Plus que je n'en ait l'air.

On ne tuait pas les gens utiles. On les utilisait. Et, si Furiosa avait beaucoup, beaucoup de chance, elle pourrait les utiliser en retour. Elle attendit avec appréhension le verdict final, mais Immortan ne semblait pas particulièrement pressé. Derrière lui, Rictus avait l'air perdu par le niveau de la conversation, mais Scrotus fit une grimace qui l'enlaidit encore un peu plus.

-La place des filles n'est pas parmi les war boys, tempêta-t-il. Quel message ça envoie ? Les miséreux vont nous envoyer leur filles déformées maintenant. Comme si on avait pas du mal déjà à absorber leurs fils dégénérés ! Sans compter qu'on a besoin qu'elles nous pondent des soldats.

Un signe d'Immortan le fit taire aussitôt et se précipiter pour aider son père à se relever.

-Une exception ne fais jamais une règle, Scrotus, reprit le tyran après avoir retrouvé son souffle. Et ce sont les dieux et les rois qui décident de ce qui fait l'exception et la règle, pas la vermine. Tu peux l'avoir, Praetorian Jack, mais ne te méprends-pas. Ses réussites rejailliront sur toi, mais ses échecs aussi. Et elle devrai prouver qu'elle mérite d'être l'exception. Pousse-la deux fois plus dur et deux fois plus loin que n'importe quel war boy.

-J'y comptais, promis Praetorian Jack d'un ton serein.

-Et que ce soit clair. C'est un soldat que tu entraînes, ni une mauviette, ni une putain. Si j'entends parler de promiscuité, je m'occuperais personnellement de l'homme impliqué. Quand à elle, elle sera châtiée comme elle le mérite, et ce sont mes fils qui prodigueront le châtiment.

Furiosa se força à ne remarquer consciemment que les réactions de Praetorian Jack à cette annonce, pas celles de son propre corps. Elle voyait les lèvres d'Immortan Joe bouger, mais tout ce qu'elle entendait, c'était un sifflement aigu dans ses oreilles.

Elle reprit conscience de ce qui se passait seulement quand Praetorian Jack s'inclina devant Immortan et posa une main sur son épaule pour l'inciter à repartir dans l'autre direction. Immortan et ses conseillers étaient déjà passés à autre chose et discutaient en regardant une carte posée sur la table. Furiosa s'attarda juste assez longtemps pour vérifier que Rictus ne la suivait pas du regard, puis elle se précipita à la suite de Praetorian Jack.

Il portait à la naissance de son cou la même marque qu'elle, réalisa-t-elle soudain, celle qui lui avait été infligée avant qu'elle ne soit jetée dans le Coffre-fort. Elle en était surprise, mais elle n'aurait pas du l'être. Pleines-vies ou demi-vies, hommes ou femmes, prétoriens ou pondeuses, toutes vies appartenaient visiblement à Immortan.

-Ne remet pas ta capuche, lui ordonna-t-il soudain, alors qu'elle faisait un geste vers celle-ci. Tu as perdu ce droit. Ne te les coupe pas non plus. Tout le monde doit te voir réussir ou échouer en tant que femme. Immortan n'acceptera rien d'autre. Ne les coupe pas non plus. S'ils te gênent, attache-les. Compris ?

Elle hocha la tête et lâcha ses cheveux. Il y avait pire chose à sacrifier que son confort personnel. Elle ne passerait plus inaperçue, et alors ? Elle sacrifierait tellement plus pour la certitude de retrouver la Terre Verte.

-Désolé de n'avoir pas fait plus, poursuivit Praetorian Jack en ralentissant le pas. Mais c'est le mieux que je pouvais t'obtenir.

-C'est pas grave, mentit Furiosa.

-Non. Je comprends. Je serais en colère aussi. C'était ta seule défense, et tu va la regretter. Mais même si tu peux encore passer pour un garçon, quand tu ne montre pas trop ton visage, mais ça n'aurait pas duré beaucoup longtemps. Même les war boys ne sont ni totalement aveugles, ni totalement stupides.

-Je survivrais. Quand est-ce qu'on commence mon entraînement ?

-Demain.

Furiosa ouvrit la bouche pour protester.

-Nous sommes tous les deux blessés et épuisés. Demain, après une bonne nuit de sommeil.

Son ton était celui des regrets, mais Furiosa n'y accordait qu'une confiance limitée. Il avait promis de la sortir de ce trou à rats et de lui donner les outils pour fuir. Cela ne voulait pas dire qu'il ne comptait rien demander en échange. Il ne pouvait pas savoir pour la Terre Verte, mais il devait savoir qu'elle voulait fuir quelque part. Voulait-il le chemin, comptait-il lui demander de l'emmener, espérait-il devenir un deuxième Immortan dans un endroit nouveau ? Ou bien voulait-il quelque chose de plus proche, de plus accessible ? S'il cherchait à la posséder elle, si Furiosa devait négocier son corps contre peut être son unique chance de filer vers la Terre Verte… Elle avait à nouveau la nausée. Elle était prête à beaucoup de choses pour rentrer chez elle. Beaucoup de compromissions, si elle allait travailler pour Immortan. La question, c'était de savoir ce qu'elle était prête à payer.

-Je t'emmène chez l'Organic Mecanic, poursuivit Praetorian Jack. Et une fois qu'il se sera occupé de nos plaies et bosses, je te trouve un endroit où dormir. D'ici-là, tu as peut être des questions ?

Des tonnes, mais quasiment aucune que Furiosa n'oserait énoncer à voix haute, au moins pour le moment. Il faudrait d'abord que Praetorian Jack lui prouve qu'il était digne de sa confiance, et il allait devoir travailler dur pour ça. Même s'il avait parlé pour elle à Immortan, il en faudrait beaucoup, beaucoup plus pour qu'elle ait confiance en ses mots et ses actions. Pour l'instant, et jusqu'à preuve du contraire, il n'était pas différent des autres prétoriens de la Citadelle, aussi ambitieux, aussi traître, et aussi dangereux qu'eux.

-Pourquoi Praetorian Jack ?, demanda-t-elle soudain.

Cette fois, il se retourna vers lui, l'air un peu surpris.

-De toutes les questions que tu pouvait poser…

-Scrotus. Dementus. Rictus. Immortan. Mangeur d'Hommes. Il y a un Ace chez les war boys et un Croque-Rêves à l'atelier. War boys ou vie-pleines, quasiment tous les hommes prennent des noms menaçants, ou qu'ils croient menaçants. Ou alors, ils portent un nom qui explique leur rôle, pour qu'on comprenne qu'ils sont utiles et qu'on n'essaie pas de les tuer, comme Organic Mecanic ou Homme-Histoire. Mais ce ne sont pas des guerriers. Praetorian Jack n'a rien de menaçant. C'est juste un titre.

Cette fois, elle vit l'ombre d'un sourire se dessiner sur le visage de Praetorian Jack.

-Comme tu le dis, ils prennent tous des noms menaçants. Le sont-ils vraiment ?

Furiosa leva un sourcil en sa direction, moitié par raillerie, moitié par défi.

-Sérieusement, qui a eu l'idée de Scrotus comme nom pour un chef de guerre ? Ils sont au courant de ce à quoi ça fait penser ? Non. Ce sont des noms ridicules en fait, et rien d'autre.

-Furiosa vaut-il mieux ?

Elle se renfrogna. C'était le nom choisi par sa mère, la seule chose qu'elle gardait encore d'elle dans un monde régi par la folie des hommes, pas un objet de moquerie. Elle avait un jour demandé à sa mère pourquoi des femmes portant des noms comme Mary Jo Bassa avaient nommé leurs filles Walkyrie ou Furiosa. « Un nouveau monde demande des noms nouveaux », avait répondu sa mère, « et nous voulions des noms qui vous assurent la protection dont vous aurez besoin en grandissant ». Elle n'avait jamais su à quel point Furiosa aurait besoin d'aide, de n'importe quelle protection que les dieux ou le souvenir de sa mère pouvait lui accorder. Furiosa chérissait ce nom. Il lui avait donné la force de tenir tous ces jours et ces mois dans la Citadelle. Elle n'allait laisser personne le rabaisser.

-Mon nom les mettait mal à l'aise, finit par dire Praetorian Jack.

-Comment ça ?

-Tu l'as dit, les guerriers de la Désolation en font des caisses avec leur nom. Ils proclament beaucoup de choses, et ils essaient de se surpasser les uns les autres, au risque du ridicule. Que je me fasse appeler juste Jack, ça les mettait mal à l'aise. Le jour où je les ai laissé rajouter Praetorian devant, je crois qu'ils étaient tous soulagés. Je me demande des fois si Immortan ne m'a pas promu juste pour ça.

Furiosa retint un ricanement. Praetorian Jack lui lança un autre de ses demi-sourires, puis la guida vers l'atelier de l'Organic Mecanic, que Furiosa avait soigneusement évité depuis qu'elle s'était caché parmi les war pups. Peut être à tort, elle se sentait légèrement rassurée d'avoir entendu cette histoire. Le sens de l'humour n'était pas répandu dans la Citadelle, surtout s'il concernait autre chose que des histoires de tripes répandues sur le sol. Peut être que Praetorian Jack était effectivement différent des autres. Peut être que ses promesses étaient sincères. Peut être qu'il allait vraiment lui offrir les clés pour se libérer.

Peut être… Pour la première fois, Furiosa se surprit à espérer avoir trouvé un allié.