ndla : le titre et les vers à la fin proviennent du poème "amazone" de Renée Vivien ; les vers cités à un moment par Sakura et Shino sont un haiku de Matsuo Bashō. et, comme annoncé sur ao3 quand j'ai posté là-bas : une (des) suite(s) est (sont) en préparation.


« Il a quoi d'si spécial, celui-là ? »

Un large sourire fleurit sur les lèvres de Sakura – un de ces sourires dangereux, que Shino a rapidement appris à reconnaître, sous lesquels elle scelle une colère naissante. Elle se contente néanmoins de leur présenter l'individu qu'ils s'apprêtent à traquer – elle expose méthodiquement toutes les informations nécessaires, l'apparence physique de la cible, ses capacités, ses crimes, ses dernières apparitions…

Tout en l'écoutant attentivement, le jeune homme se rappelle la railleuse nonchalance avec laquelle elle a lancé vous êtes sûr que vous saurez vous en sortir sans moi, Kakashi-sensei ? lorsque ce dernier leur a transmis leur ordre de mission. Pour toute réponse, le sixième Hokage a ajouté, en poussant un soupir, que Sakura mènerait leur équipe pendant toute la durée de l'opération. Shino se souvient avoir pensé que c'était original – les ninjas médecins n'assument habituellement pas de charge de commandement.

« Moi j'comprends toujours pas, bâille Kiba, pourquoi c'est toi la cheffe.

Parce que, et cette fois t'as intérêt à bien m'écouter, espèce d'abruti, je ne me répèterai pas : je connais par cœur chacun des dossiers et je…

– Ouais, t'es un genre de Bingo Book sur pattes, quoi.

– Kiba, ça suffit. »

Deux semaines sont passées depuis qu'ils ont quitté le village. Ces dialogues-là, à présent, constituent une forme de routine – Shino ne saurait déterminer s'ils s'habituent les uns aux autres. Il fait ce qu'il peut pour maintenir l'équilibre fragile qui leur permet de fonctionner ensemble. Il n'oublie pas que, si lui et Kiba savent comment l'autre pense, agit et sent, Sakura ne les connaît pas si bien, et se trouve seule face à eux deux – il est difficile de s'imposer dans des dynamiques préétablies.

Néanmoins, si la jeune femme éprouve quelque difficulté à faire respecter ses ordres, elle n'en laisse rien paraître. Elle fait montre d'un esprit vif et sage qui, face à l'urgence, étudie avec rapidité la situation pour en déduire quelle stratégie mettre en place ; elle sait quand penser et quand réagir, quand parlementer et quand frapper. En outre, elle possède une connaissance extensive de leurs capacités à tous les deux – qui peut imaginer le nombre de dossiers, de parchemins qu'elle a soigneusement compulsés. (Elle a cette façon, quand elle convoque et parcourt intérieurement tout ce savoir, de pencher la tête sur le côté, et de tapoter son menton du bout de l'index.)

Surtout, et c'est là ce qui la distingue et fait d'elle une capitaine d'exception – Shino en est profondément convaincu –, elle a à cœur, dans chacune de ses prises de décision, de protéger et préserver autant qu'elle peut ses équipiers. Les deux shinobi lui ont déjà soumis des possibilités d'action, qu'elle a catégoriquement refusées.

« Peu importe la mission, a-t-elle affirmé d'un air inflexible, il n'est pas question de vous envoyer au casse-pipe. »


Shino est un homme de peu de mots, mais il apprécie beaucoup la conversation de Sakura. Quand elle n'est pas irritée ou plongée dans quelque réflexion, elle partage avec aisance ce qui lui passe par la tête. Par exemple, elle reconnaît un type d'architecture rare dans le pays du Feu, et ça lui rappelle cet ouvrage qu'elle a lu sur les monuments du pays du Vent et leur influence dans le monde ; ou bien elle aperçoit quelque plante, dont elle décrit les propriétés médicinales. Ce sont des discussions paisibles, qui ménagent une place aux silences rêveurs, qui s'interrompent et se poursuivent de façon hasardeuse.

Un jour, Shino se réveille de très bon matin. Les yeux encore fermés, il s'étonne de percevoir la chaleur crépitante du feu de camp qui, à cette heure, devrait n'être plus que braises rougeoyantes. Alors qu'il tâtonne autour de lui, il remarque les effluves doucement amers et herbacés qui se dégagent des flammes– du thé ? Il met ses lunettes et ouvre les yeux en se redressant.

Sakura est déjà debout – elle tenait le dernier tour de garde, se souvient-il. Il la regarde s'agiter autour de la théière suspendue au-dessus du feu, remuer d'un mouvement précautionneux les feuilles plongées dans l'eau bouillante.

« Bien dormi ? »

Il opine brièvement du chef tandis qu'elle verse le thé dans deux tasses en métal.

« Est-ce bien raisonnable ? interroge-t-il en prenant le récipient entre ses mains.

– Tes insectes couvrent un périmètre de deux kilomètres quand tu dors, c'est ça ? – à nouveau, il hoche la tête – Il n'y avait donc aucun risque. Et puis, j'ai eu envie. Pour une fois qu'il ne pleut pas, dans ce foutu pays… »

Elle lui désigne du regard les éclaboussures de lumière, éclairant çà et là les environs de la forêt. En effet, les premiers rayons du soleil percent à travers les feuillages des arbres qui les surplombent. Au-delà, on ne peut qu'imaginer un ciel clair, auréolé des lueurs tièdes de l'aurore.

« Mais il fait froid… »

Elle s'assoit à côté de lui – leurs épaules s'entrecognent dans le mouvement – et porte la boisson à ses lèvres. Shino l'imite. C'est un thé des plus sommaires – quelques feuilles et grains lui restent sur la langue – mais l'astringence chaude, la rondeur fumée du riz grillé réveillent agréablement ses membres et ses pensées engourdies.

« ''Puissé-je à la rosée'', récite distraitement Sakura, ''Petit à petit me laver…''

– ''Des poussières de ce monde ?'' »

Elle fixe son vis-à-vis d'un air ébahi, semblant vouloir dire quelque chose – le jeune homme se demande quoi. Finalement elle secoue la tête en souriant.


« Tu sais, Kiba, Sakura n'est pas n'importe qui. Je te rappelle qu'elle a été l'apprentie de Tsunade-sama, qu'elle a sauvé le monde aux côtés de Naruto et Sasuke, et que le Hokage lui-même lui fait confiance.

– Hein ? ricane l'intéressé. Tu veux la baiser ou qu… »

Le poing impitoyable de Sakura lui fait douloureusement ravaler ses mots.


A peine Shino reprend-il conscience qu'il s'efforce de se redresser, balayant les alentours d'un regard encore vacillant. Des arpents de neige s'étendent sans fin, dans un silence absolu – un perpétuel hiver semble avoir figé le temps en ce lieu, que ni la vie ni la mort n'atteint. Et pourtant ils sont là, toutes et tous – le shinobi repère d'abord Kiba, allongé sur le côté, à une dizaine de mètres de lui ; puis il discerne les cheveux roses de Sakura, quelque part dans la poudreuse. Et, non loin de leur capitaine évanouie, la carcasse de Natsumi Amane – morte ? vive ? peu importe, tranche-t-il. Hors d'état de nuire – mais pas ligotée. Malgré la douleur qui le lancine, Shino se lève. Il titube jusqu'à leur cible, se laisse tomber sur ses genoux une fois arrivé à son niveau. Elle est vivante. Il se munit de cordes et d'un bâillon, l'attache de façon à ce qu'elle n'ait aucune possibilité de s'enfuir.

Et il s'écroule.

Le reste lui parvient de façon fragmentaire et incertaine. Sa conscience réagit à des stimuli – défaille brusquement, se ravive faiblement. Shino, entend-il, et on le saisit, Shino, et il voudrait répondre, parce que cette voix lui plaît, fait bourgeonner quelque chose de magnifique au fin fond de lui, ses lèvres bougent il en est convaincu mais aucun son n'en sort– on le traîne par les pieds, dans la neige – Akamaru, entend-il derechef, aide-moi, le timbre est à présent rauque et humide, puis un long aboiement éraillé.

Puis le froid– le froid.


Shino se réveille lorsqu'il sent quelque chose de rond se glisser entre ses lèvres, tandis qu'une main soutient sa nuque – c'est une pilule énergétique, lui dit-on, je peux pas faire mieux pour le moment, je suis désolée… Il avale docilement. Aussitôt une gourde est précipitée à sa bouche grimaçante – je sais, je sais, je suis désolée – en même temps qu'il ouvre les yeux. Sakura, penchée au-dessus de lui, esquisse un maigre sourire et l'aide à s'asseoir.

Un petit feu éclaire de ses lueurs rougeâtres les parois rocailleuses, le sol sec et poussiéreux d'une grotte. Shino reconnaît l'endroit – ils l'avaient remarqué et marqué sur leur carte du pays des Neiges. Le renfoncement, creusé par les éléments au sein d'une falaise, les abrite de l'implacable froidure de l'extérieur – les hurlements glacés du vent n'arrivent jusqu'à eux que par leurs échos mourants. De l'autre côté du feu, face à lui et Sakura, Kiba est étendu sur le flanc – il s'est instinctivement recroquevillé et niché dans la fourrure d'Akamaru, lui aussi allongé.

« J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le remettre en état, explique la jeune femme en suivant son regard, vu que… et après… »

Shino comprend ce qu'elle ne dit pas. Si les bandages et les sutures effectuées à la hâte scellent ses blessures les plus sévères, ses côtes – au moins fêlées, peut-être cassées – lui font toujours aussi mal et sa vision chancèle sous l'effet d'un vertige constant, révélateur d'une potentielle commotion cérébrale qui n'a pas été traitée, au-delà de la compresse placée sur le point d'impact.

« Que fait-on, à partir de là ?

– On attend. Pour le moment, précise Sakura, les yeux rivés sur Kiba.

– Et Natsumi ?

– Assommée de somnifères. »

Sur ces mots, elle retourne auprès de leur coéquipier, soulevant toutes les couches qu'elle a empilées sur son corps gelé pour vérifier ses constantes vitales. La manière dont ses membres se crispent à chaque mouvement trahit son triste état – elle non plus n'est pas remise, probablement s'est-elle tout juste assez soignée pour être fonctionnelle. Il a fallu – et il faudra – faire des choix.

« Tu n'as pas trop froid ? »

Sans attendre de réponse, Sakura, à nouveau accroupie près de Shino, resserre leur troisième couverture autour de lui. Leurs capes et vestes détrempées gisent non loin du feu. Malgré tous les efforts de la ninja médecin, ils auront bien de la peine à se réchauffer. Semblant elle aussi y penser, elle s'adosse à la paroi de la grotte et se blottit contre son compagnon d'infortune.


« On va pas partir sans vous.

– Kiba, c'est un ordre. Ici tu seras inutile, tu n'es plus en état de combattre. Et plus on la – Sakura désigne leur cible, toujours inconsciente, d'un signe de tête – garde avec nous, plus on risque de se laisser dépasser. »

Un profond silence enveloppe ces mots. Une journée n'est pas passée depuis cette bataille qui a rudement tourné à leur désavantage, et tous trois sont exténués. Seules les cendres chaudes subsistent du feu qui brûlait encore il y a une heure.

« Avec Shino, on va retrouver son copain.

– Considérant, intervient l'intéressé, que nous sommes tous affaiblis, je ne suis pas sûr qu'il soit prudent de se séparer.

– Je m'en fous, crache rageusement Sakura, je sais que ma stratégie n'est pas la plus prudente… mais c'est la plus rapide et j'en ai marre, j'en ai ma claque… »

Sa voix s'éraille et se fendille au fil de ses paroles – la douleur, la fatigue, la frustration saturent son esprit.

« … j'en ai vraiment ma claque de cette mission, ça fait deux mois qu'on est partis, j'veux qu'on rentre putain. Tous. »

Les deux shinobi échangent un regard, qui converge ensuite vers leur capitaine. Cette dernière renifle, frotte d'un geste irrité le dessous de ses yeux rougis.

Kiba et Akamaru, dopés de pilules autrement plus puissantes que celles de Sakura, se mettent en route dès que les éclats argentins de l'aube percent le firmament. Comme convenu, Shino abandonne un de ses insectes femelles sur le jeune homme, grâce auquel ils pourront le retracer et le rejoindre s'il devait lui arriver quelque chose.

Livrés à eux-mêmes, Sakura et Shino se pelotonnent l'un contre l'autre et s'enveloppent de couvertures. Quand l'un comate, l'autre veille. Dans la soirée, la ninja médecin use une partie du chakra qu'elle a pu régénérer pour soigner la commotion de son compagnon qui, sous l'effet de celle-ci, a dû ramper plusieurs fois jusqu'à un coin de la grotte pour vomir.

« Je suis vraiment désolée… soupire-t-elle une fois qu'elle a terminé. Pour tout à l'heure et… pour tout. Je ne comprends pas j'ai pu me laisser déborder à ce point, j'aurais dû anticiper…

– Tu as fait tout ce que tu as pu. Nous ne pouvions pas savoir qu'elle aurait un acolyte.

– Ça ne change rien.

– Bien sûr que si. »

La kunoichi hausse les épaules. Elle se lève et déchire les dernières pages d'un livre, qu'elle rassemble avant d'y mettre le feu. Durant les heures qui se sont écoulées dans un mutisme semi-conscient, Shino a deviné ce qu'elle avait déjà calculé lorsqu'elle a ordonné à leur camarade de retourner à Konoha. Compte tenu de leur extrême épuisement, de leur manque de ressources et des conditions météorologiques, le danger est réel.

Il y a une chance qu'ils ne survivent pas à cette mission. Et deux morts valent toujours mieux que quatre.


« On y va.

– Sakura, c'est insensé. Nous sommes toujours blessés. Nous n'avons pas récupéré nos réserves de chakra. Donne-nous au moins quelques heures de plus.

– Chaque heure qu'on perd lui donne de meilleures chances de nous semer, on a plus le temps. »

Shino observe longuement la femme qui se tient face à lui. Ses cheveux sales, emmêlés de mèches poisseuses. La figure livide et émaciée, les lèvres retroussées en une moue exaspérée. Le vert acide de ses prunelles, chatoyant d'une fureur fielleuse. L'orgueil, l'impétuosité qui irradient d'elle.

Elle est sublime, quand elle s'emporte et s'abandonne à cette vaniteuse frénésie.

Il pose une main sur son épaule.

« Mes capacités de pistage ne sont pas aussi poussées que celles de Kiba et Akamaru mais je peux t'assurer que nous le retrouverons quoi qu'il arrive. Tu as pris tant de décisions sages jusqu'ici, pourquoi nous envoyer à la mort maintenant ?

– Si nous prenons les pilules que Kiba nous a données…

– On mourra avant d'arriver à Konoha. »

Sakura soupire. C'est évident – elle connaît mieux que quiconque le fonctionnement de ces stimulants, pour en avoir créé une alternative beaucoup plus modérée dans leurs effets. Elle recouvre la main de Shino de la sienne, et entremêle leurs doigts. Tu as raison, concède-t-elle en appuyant la tête contre son torse. Il la sent s'apaiser, petit à petit, au creux de cette étreinte biscornue – ses épaules se dénouent, sa respiration se fait plus lente et plus profonde… Ses sens se gorgent désespérément de cette proximité – il voudrait tomber à genoux devant elle, embrasser avec ferveur ses doigts graciles, ses vigoureuses phalanges…

Il se penche. Dépose un infime baiser fiévreux sur son front.

« J'ai envie de t'embrasser.

– Je sais. Plus tard. »


Ils rattrapent facilement le partenaire de Natsumi, quelque part à la frontière Sud-Ouest du pays des Neiges. Significativement amoché lors de leur dernière rencontre, il avait choisi de battre en retraite et d'abandonner son acolyte. Avec les quelques informations obtenues en l'affrontant deux jours auparavant, Shino et Sakura trament ensemble un plan d'attaque. Ce dernier consiste, en substance, à assaillir massivement leur opposant à distance, grâce aux insectes de l'un, tandis que l'autre, embusquée à proximité, attendra l'instant opportun pour le sonner d'un seul et unique coup – en effet le plus simple et le plus sûr, face à ce qu'ils savent de ses capacités, est d'éviter le combat rapproché.

Le type capitule dès qu'il voit Sakura bondir sur lui depuis le haut d'une falaise, le poing en avant – il hurle j'me rends c'est bon me tuez pas ! et la jeune femme pousse un long grognement. Peinant à se freiner dans son élan, elle atterrit sur les mains, à quelques centimètres de leur ennemi. Afin d'amortir ce saut destructeur, elle se projette tout de suite en arrière, du bout des doigts, et se réceptionne sur ses pieds, aux côtés de Shino.

« Mais quelle raclure, gronde-t-elle en attrapant l'individu par le col de la veste. Tu vois, Shino ? je te l'avais dit.

– Il aurait été déraisonnable de tabler sur cette hypothétique lâcheté.

– Vous savez que j'peux vous fournir plein d'infos ? tente le principal concerné alors qu'ils s'affairent à l'attacher.

– La ferme.

– Bien sûr tout se prête à négociation mais je… »

Du revers de la main, Sakura lui assène une gifle qui le propulse cinq ou six mètres plus loin. Son compère secoue lentement la tête, mi-admiratif, mi-réprobateur. Il pourrait lui rappeler qu'ils ont pour instruction de ramener les criminels vivants, toutefois il ne pipe mot. Qui prétend restreindre une telle force ? Certainement pas lui.

« J'ai dit la ferme. »

La kunoichi charge le captif évanoui sur son épaule, avec une grimace de dédain.

« Et maintenant, on rentre. »

Ils traversent les immenses mers gelées qui ceignent tout le pays des Neiges – vingt-sept heures de course effrénée sur des immensités glacées, qui ne permettent que de courtes pauses. De quoi grignoter une ration ou deux, étirer les muscles perclus par un effort constant. Au fur et à mesure de leur progression, ils sentent la glace s'affiner, craqueler sous leurs pas et, presque sans en prendre conscience, ils se retrouvent sur les ondes vivaces et écumantes du pays de l'Eau. L'île qu'ils accostent, une infime terre de sable et de falaises au-dessus desquelles planent des nuées caquetantes de mouettes, abrite un village de pêcheurs où on leur offre l'hospitalité. Les deux ninjas et leur détenu, que Sakura consigne à un coin de la pièce, à même le sol, partagent une cabane étroite.

« J'arrive pas à croire que c'est ce gros naze qui nous a mis en difficulté… »

Le susdit gros naze n'émet aucune forme de protestation – les coups ont fini par lui passer toute envie de parler.

« Force est de constater que, sans Natsumi, il n'était rien.

– C'est souvent comme ça. »

Après une nuit de repos, ils reprennent la route. Il leur faut encore parcourir des dizaines de kilomètres de vagues et de bourrasques pleines de sel, avant d'apercevoir, à l'horizon, les plages frontalières du pays du Feu.


« Oh, s'exclame Kotetsu en les apercevant, on espérait plus vous voir rentrer.

– C'est qui celui-là ? s'enquiert Izumo, considérant leur prisonnier d'un air vaguement curieux. »

Sakura jette un bref coup d'œil à l'intéressé, mené par son coéquipier.

« Aucune idée.

– Vous avez pas essayé de lui demander ? »

Elle hausse les épaules en laissant échapper un ricanement sinistre, à l'entente duquel les deux gardes se raidissent. L'ombre d'un sourire plane sur la figure de Shino, qui la contemple à travers ses lunettes teintées.

« On lui a éclaté la gueule. Le reste, je m'en tape. »

Kiba et Akamaru les rejoignent alors qu'ils se dirigent vers la tour du Hokage. Leur coéquipier accourt et les enveloppe tous deux de ses bras, les étouffant en une étreinte extatique – espèces de bâtards, grogne-t-il, j'ai eu peur que vous reveniez pas. Il explique ensuite, en tapotant le bout de son nez, qu'il les a flairés ce midi et qu'il guettait impatiemment leur arrivée. Il profite du chemin pour leur relater le voyage qu'ils ont fait avec Natsumi Amane. Gavés de pilules, lui et Akamaru ont foncé sans jamais s'arrêter, durant quatre jours. A peine ont-ils atteint les remparts de Konoha qu'ils ont perdu connaissance – il a fallu les transporter à l'hôpital, où on les a remis sur pieds et gardés en observation.

« Ils nous ont lâchés hier… conclut Kiba en grattant affectueusement Akamaru entre les oreilles. Et vous ?

– On va justement faire le rapport à Kakashi-sensei, t'as qu'à venir avec nous. »

Il accepte : il comptait, de toute façon, les inviter à manger un bout, boire un coup pour fêter leur retour. A vrai dire le shinobi trépide entre eux deux. Il les assomme d'une pléthore de questions, leur assène de faibles claques affectueuses dans le dos et leur ébouriffe les cheveux en braillant – jusqu'à ce que Sakura, irritée par ce manège, le saisisse par l'arrière du col.

« Suffit, décrète-t-elle en tirant sur le morceau de tissu. »

Kiba trébuche sur ses pieds, manque de chuter et, tout en se rattrapant de justesse, il grommèle un oui c'est bon… atterré.

Dans le bureau du Hokage, on les débarrasse de leur otage et la ninja médecin dresse un exposé rigoureux des évènements, à partir du moment où Kiba s'est mis en chemin vers Konoha. Enfin elle se tourne vers son ancien maître et, le pointant d'un doigt accusateur, elle déclare d'un ton catégorique :

« Avec tout le respect que je vous dois, il n'est plus question d'attribuer des missions aussi longues à qui que ce soit. Cette configuration marchait peut-être dans l'ancien temps mais maintenant, il faut faire les choses autrement. On a failli crever en pourchassant des criminels de troisième zone, c'est ridicule. »


Tous les trois s'installent au comptoir d'un izakaya choisi par leur capitaine. Ils commandent et partagent des plateaux de takoyaki, de karaage, de légumes sautés et de gyoza, ainsi qu'une bouteille de saké. Sakura et Kiba se chamaillent et dévorent allègrement tout ce qu'ils peuvent sous le regard songeur de Shino.

La soirée, dans tout ce qu'elle a d'amusant et de charmant, s'avère déconcertante. Il y a deux jours, ils envisageaient la possibilité de mourir, enterrés sous des couches immaculées de poudreuse. Les voilà pourtant revenus, réunis, buvant et riant à gorge déployée. Après quelques verres, Kiba avoue à leur partenaire qu'à l'hôpital, on a dit qu'elle lui avait probablement sauvé la vie – il formule des remerciements balbutiants, qu'elle interrompt d'un je n'ai fait que mon devoir arrête embarrassé.

Il est presque minuit lorsqu'ils décident de rentrer chez-eux.

« Shino, tu me raccompagnes ?

– Et pas moi ?! s'insurge le maître-chien. »

Sakura lui lance un regard appuyé, qu'il semble comprendre car il fait presqu'aussitôt volte-face en leur adressant un signe bref de la main. Elle se tourne ensuite vers Shino et attend qu'il se mette en marche pour lui emboîter le pas. Tout en lui précisant que, depuis la fin de la guerre, elle partage avec Ino le grand appartement dans lequel elle vivait avec son père (avant), elle prend son bras et s'appuie contre lui. Ensemble ils se disent que ça a quelque chose d'extraordinaire, après tout ce temps, d'arpenter les rues de Konoha. D'en humer les odeurs familières, par cette nuit de Mars. D'entendre le joyeux chahut de ses avenues centrales.

Tous deux s'arrêtent devant la boutique des Yamanaka, au-dessus de laquelle se trouve le logement d'Ino.

« Sache, achève Shino tandis que Sakura le libère de son emprise, que je suis honoré d'avoir été sous tes ordres et que… »

La jeune femme presse un doigt sur ses lèvres, lui intimant de se taire.

« Maintenant… ? murmure-t-il néanmoins. »

Elle hoche la tête. Muet, il caresse sa joue. Il éprouve, sous ses doigts tremblants, le grain opalin de sa peau, son pouce effleure la pulpe de sa bouche… Et, enfin, il l'embrasse. Timidement. Maladroitement.

Ardemment.

Sakura noue ses bras autour de son cou, exacerbe le contact entre leurs deux corps frémissants. Ils savourent l'ivresse tendre et véhémente qui les submerge – le bonheur indicible de se savoir en vie, de se trouver là, tous les deux, de se sentir l'un contre l'autre.

« On devrait se revoir bientôt, tu ne crois pas ? chuchote la jeune femme à l'oreille de son compagnon. Faire un truc un peu plus sympa que… survivre au fin fond du pays des Neiges. »

Elle ponctue ces mots d'un gloussement acerbe et, munie de ses clés, elle se faufile à l'arrière de la bâtisse, où un escalier, dissimulé au premier abord, donne accès à l'appartement. Abasourdi, Shino la regarde s'éloigner et disparaître en un battement de cils.

L'air, pourtant, frissonne encore, comblé de ce rire mordant.


« L'amazone sourit au-dessus des ruines,
Tandis que le soleil, las de luttes, s'endort. »