Rosalie Hale est toujours aussi sublime, même au matin, pas coiffée, pas maquillée, à l'heure où les gens normaux ressemblent à une taie d'oreiller chiffonnée. Elle, elle est magnifique.

« J'espère vraiment que t'as une bonne raison de m'avoir fait venir plus tôt un samedi matin, avant même l'ouverture de mon garage.

- J'aimerais travailler pour toi. »

Elle grimace.

« Travailler pour moi ?

- J'ai besoin d'un job étudiant. Et je voulais savoir si… si c'était possible de travailler pour toi. Vu que t'as pas d'employé… Je te coûterai pas cher et… et je pourrai t'aider. »

Elle se renfonce dans le dossier de sa chaise. On est dans son bureau, à l'arrière de son garage. Elle est vêtue d'une salopette couverte de cambouis et d'un débardeur blanc en dessous. Ses cheveux forment un chignon informe sur le haut de son crâne et ses yeux sont encore un peu endormis. Pourtant elle est super canon, comme d'hab.

Elle reprend :

« Bon. Tu sais faire quoi ? »

Objectivement ? C'est la première fois que je passe un entretien d'embauche et je sais déjà que ça va pas le faire. Je décide d'être honnête : s'il y a bien un truc qu'une jolie femme sait remarquer, c'est quand on essaie de la balader.

« Rien. »

Elle grimace.

« Réparer un moteur ? Trafiquer une boîte de vitesse ? Faire démarrer une voiture sans clef ? Changer des essuie-glace ? »

Je fais non de la tête à chaque fois, penaud.

« Tu sais faire quelque chose au moins ?

- Laver un pare-brise ? »

Elle soupire.

« Qu'est-ce qui te fait croire que je vais t'embaucher, Cullen ? »

Je tente le tout pour le tout.

« Je suis musclé. Je peux porter des trucs lourds.

- J'ai des machines pour ça.

- J'ai de la bonne volonté.

- Tu seras dans mes pattes.

- Et tu as envie de m'aider pour aider Swan. »

Elle semble hésiter. Puis elle reprend :

« T'as vraiment du culot. »

Elle tape vite fait sur son ordi. L'imprimante ronronne et crache une nouvelle feuille. Elle se lève, me tend le papier dont le titre m'inspire une reconnaissance éternelle : promesse d'embauche.

« T'as intérêt à suivre le rythme. Tu commences maintenant. »

J'opine.

Je lis le papier : je lui dois tous mes week-ends et trois soirées par semaine. Je pourrai pas aller à mes entraînements mais je dis rien : j'irai plus tard. En échange, j'ai droit à une paie décente qui va me permettre de pas trop dépendre de mon père. Voire de le rembourser.

« Tu commences par m'enfiler un bleu de travail. Doit y en avoir un qui traîne de l'ancien proprio. Puis tu vas ranger les pneus qui traînent au fond de mon garage. »

J'obéis. Au vestiaire, je fouille dans les vêtements qui traînent et je trouve un bleu qui devrait m'aller. Ça coince aux épaules, je noue les manches autour de ma taille et je garde mon t-shirt. Je rejoins Rosalie dans le garage. Elle discute avec un client à propos d'une moto. Je me mets au travail et empile les pneus, les soulève, les range, et l'odeur de plastique neuf me monte à la tête.

C'est reposant de ranger des trucs. Je pense à rien, j'agis comme un petit singe mécanique, sans réfléchir. La radio que Rosalie laisse allumée passe un vieux tube de Nina Simone.

« Eh Cullen ! »

Je me tourne vers elle.

« Ouais ?

- Je suis en train de lire les papiers que t'as remplis, là, pour le boulot. C'est vraiment ton anniv dans deux jours ?

- Faut croire. »

Je vais avoir dix-huit ans. Mes semaines ont été si chargées que j'ai rien pensé à préparer. Mike et Ben se sont abstenus de me le rappeler. Ils veulent pas m'offrir de cadeau, ces bâtards.

« Que ça t'empêche pas de venir travailler. »

Eh bien ! Ma nouvelle patronne ne rigole pas.

Après les pneus, elle me fait trier tous les produits dont elle a besoin et ranger des dossiers dans son bureau. À midi, grand seigneur, elle m'autorise à prendre une mini pause pour aller me chercher un sandwich. J'en profite pour regarder mon portable et les trois messages qui m'attendent.

« Oh merde…

- Quoi ? »

Rose est plongée dans son téléphone. Elle relève les yeux :

« C'est grave ?

- Swan a parlé à son frère.

- Et ?

- Et c'est tout. Apparemment, il est parti sans poser de question. »

Rosalie fait une moue.

« Bah… Il sera allé boire des coups pour fêter qu'il va être tonton.

- Tu connais pas Emmett Swan. Le mec ne boit jamais d'alcool. Il ne se nourrit que de protéines et de brocoli cru.

- J'ai pas besoin de le connaître pour savoir ce qu'on dit sur lui. »

Elle a dû être au lycée en même temps que lui. Ils doivent avoir un ou deux ans d'écart.

« Va falloir que je fasse profil bas quelques temps. Que j'aille plus à la piscine.

- Tu crois vraiment qu'il va t'en vouloir pour un truc qui le concerne pas ?

- On couche pas avec la sœur de son coach. Ça se fait pas.

- T'es pas le premier à dépasser les limites, crois-moi. »

Elle se lève, s'étire.

« Allez, Cullen, on retourne au boulot ! »

Cet après-midi, elle m'installe à côté d'elle et me montre les différents outils qu'elle utilise pour opérer une vieille voiture. Elle se montre impatiente, mais elle répète les mots, me montre les endroits que je dois ausculter. Elle parle des voitures avec passion, je l'avais jamais vue comme ça.

À quinze heures, tout part en vrille.

« Il est où cet enfoiré ? » rugit une sorte de grizzli en survêt.

Je sais qu'il parle de moi. Je jette un regard à Rose, et je dois avoir l'air désespéré parce qu'elle fronce les sourcils et resserre sa main sur une clef à molette.

Un grand fracas accompagne l'entrée du nouveau venu.

« Il est où ce con qu'a engrossé ma sœur ? »

Emmett Swan est dans la place et a pas l'air d'être de bonne humeur.