Sable et sang

Le désert afghan s'étendait à perte de vue, une mer infinie de sable doré et de roches arides, sous un ciel bleu azur illuminé d'un soleil implacable.

La chaleur était suffocante, enveloppant tout d'une étreinte oppressante. Chaque inspiration qu'Eddie prenait semblait lui brûler les poumons. La sueur perlait sur son front, dégoulinant le long de ses tempes et imbibant son uniforme. Malgré le soleil écrasant, Eddie avait l'esprit ailleurs, perdu dans des pensées qui n'avaient rien à voir avec le combat qu'il menait.

Pourtant Eddie essayait de se concentrer sur la mission à venir, mais ses pensées dérivaient constamment vers l'homme de ses rêves. Cet homme dont il ne connaissait que le drôle de nom, dont il n'avait jamais vu le visage en dehors de ses rêves, mais dont la douceur et la tendresse le hantaient jour et nuit.

Il était même la raison de sa présence ici.

Il n'avait pas pu se résoudre à rester à El Paso depuis la naissance de son fils. Il adorait son bébé mais le problème c'était Shannon. Il l'aimait toujours, du moins il essayait de l'aimer mais ses rêves prenaient de plus en plus de place dans sa vie et il ne désirait que d'être de nouveau dans les bras de son inconnu.

Ce fantasme devenait vraiment handicapant.

Eddie ne savait même pas qu'il pouvait être attiré par les hommes mais cet homme-là, ce Buck, il ne pouvait pas s'en passer. Tout en lui tendait vers lui ce qui était ridicule car il était plus que certain qu'il était seulement le fruit de son imagination mais il ne pouvait pas s'en empêcher.

Alors il avait fui, espérant que ça lui passerait en vain.

Il pensait toujours à l'homme de ses rêves, un visage fin, sa chaleur constante, une source de douceur et de tendresse dans un monde de brutalité. Eddie pouvait presque sentir les doigts de cet homme jouant dans ses cheveux, sentir la chaleur rassurante de son corps contre le sien. Ces pensées le hantaient jour et nuit, lui offrant un répit bref mais précieux des réalités de la guerre.

Mais ici, au milieu de ce paysage impitoyable, se concentrer sur sa mission était un défi de chaque instant.

La tâche à accomplir était claire : sécuriser le périmètre, éviter les embuscades, ramener tout le monde sain et sauf. Pourtant, la chaleur, le sable qui s'infiltrait partout, et cette constante distraction mentale rendaient la mission plus ardue que jamais.

L'air chaud et poussiéreux du désert portait avec lui une odeur âcre de sable brûlé et de végétation desséchée.

Chaque inspiration était un rappel de l'hostilité de cet environnement.

Eddie était en patrouille avec son unité. Ils progressaient lentement, attentifs au moindre bruit, à la moindre ombre suspecte. Les odeurs du désert étaient omniprésentes : la poussière sèche, les effluves métalliques des armes et de l'équipement, et par moments, le vent chaud apportant des relents de végétation brûlée.

Il essuya la sueur de son front, sentant les gouttes salées se mêler à la poussière sur sa peau. Il jeta un coup d'œil autour de lui, ses yeux cherchant les visages familiers de ses frères d'armes : Mills, Norwahl et Binder.

Leurs expressions étaient tendues, mais résolues.

– On va s'en sortir, Diaz, lança Mills avec un sourire qui se voulait rassurant, mais qui trahissait sa propre nervosité.

Eddie hocha la tête, tentant de garder en vie le blessé qu'ils étaient venus chercher.

Mais chaque fois qu'il fermait les yeux, même un instant, il voyait ce visage flou, il sentait cette chaleur réconfortante et cette tendresse qui lui manquait tant.

Pourquoi ses pensées le trahissaient-elles ainsi, ici, dans cet endroit de mort et de destruction ?

– Hé, Diaz, tu rêves encore ? lança Binder avec un sourire en coin, essayant d'alléger l'atmosphère tendue.

Eddie secoua la tête, essayant de chasser les images persistantes de son esprit. Ce n'était surtout pas le moment de se laisser aller à ses pensées, le moindre faux pas, la moindre distraction pouvait leur être fatale ici.

– Non, je suis là, répondit-il en se secouant. Concentré.

Mills éclata de rire, bien que silencieusement, et il l'en remerciait.

– On sait bien que t'as un truc en tête, lâcha Norwahl, celui dont il était le plus proche dans l'équipe. Ça te rend distrait.

– Peut-être que je pense juste à une bière bien fraîche quand tout ça sera fini, répliqua Eddie avec un sourire en coin, essayant de détourner l'attention.

Ils continuèrent à avancer, leurs bottes écrasant le sable dans un silence relatif, entrecoupé seulement par le cliquetis de leur équipement et les murmures occasionnels pour coordonner leurs mouvements. Le désert semblait vivant, vibrant de chaleur et de tension, chaque dune et chaque creux potentiellement dangereux.

Soudain, un bruit de moteur en approche attira leur attention.

L'hélicoptère qui devait les ramener à la base était en vue. Ils se hâtèrent vers le point d'extraction, la promesse de la sécurité relative de la base apportant un souffle de soulagement à chacun.

L'hélicoptère se posa avec un bruit assourdissant, le souffle des rotors soulevant des nuages de sable qui piquaient les yeux et la peau. Eddie grimpa à bord, suivi de ses camarades. Le bruit des pales résonnait dans ses oreilles, mais cette cacophonie familière était aussi étrangement rassurante. Une fois à l'intérieur, il s'installa sur son siège, s'accrochant aux sangles de sécurité, le cœur battant encore à cause de l'adrénaline.

L'intérieur métallique était chaud, mais il y avait une certaine sécurité dans le confinement des parois de l'appareil. Eddie s'installa, bouclant sa ceinture, ses pensées encore embrouillées. Il jeta un coup d'œil à ses camarades.

Mills discutait avec Binder, une taquinerie légère flottant dans l'air.

– Tu sais, Binder, si on rentre vivants, c'est moi qui conduis la prochaine fois.

– Dans tes rêves, Mills. T'as déjà failli nous envoyer dans un ravin la dernière fois, rétorqua Binder en riant.

Eddie sourit légèrement, appréciant cette camaraderie, cette normalité fragile au milieu du chaos.

Il pensa à son fils, Christopher, et à la promesse qu'il lui avait faite de revenir sain et sauf. Et puis, inévitablement, ses pensées revinrent à cet homme qui hantait ses rêves. Il pouvait presque sentir la douceur de ses caresses, entendre la chaleur de sa voix murmurant des mots de réconfort.

– Enfin, un peu de répit, dit Norwahl, s'installant à côté de lui.

Eddie hocha la tête, un sourire fatigué aux lèvres.

L'hélicoptère prit de l'altitude, s'élevant au-dessus du désert brûlant et Eddie regarda le paysage défiler sous lui.

Les vibrations de l'appareil et le bruit sourd des pales battaient à ses oreilles, créant un étrange sentiment de sécurité, à mesure qu'ils s'éloignaient du sol, mais la vigilance restait de mise.

Les conversations entre les membres de l'équipe étaient entrecoupées de taquineries et de rires nerveux, chacun essayant de relâcher la pression accumulée.

– Hé, Binder, tu devrais voir la tête que tu fais quand tu te concentres, lança Eddie en riant. On dirait que tu essayes de résoudre un problème de maths.

Binder rit en retour.

– Et toi, Diaz, t'as l'air de rêver, éveillé. Faudrait peut-être que tu partages ce qui te fait sourire comme ça.

Eddie allait répliquer, mais une explosion retentit soudainement, secouant l'hélicoptère de manière violente. Le monde bascula, l'hélicoptère vacillant sous l'impact. Eddie sentit une secousse violente, puis une chute vertigineuse. Les cris et les ordres se mêlaient dans un chaos indescriptible.

– Mayday, mayday ! Nous sommes touchés ! hurla le pilote, sa voix brisée par la panique.

Eddie sentit l'adrénaline envahir son corps. Chaque fibre de son être était en alerte alors que l'hélicoptère s'écrasait au sol.

L'impact fut brutal, un choc qui éjecta Eddie de son siège, le plongeant dans un tourbillon de douleurs et de confusion.

Le bruit sourd des tirs ennemis et les cris de ses camarades le ramenèrent à la réalité. Malgré la douleur qui irradiait de son bras gauche, Eddie se redressa. Son entraînement prenait le dessus, chaque mouvement automatique, chaque décision instinctive.

– Tout le monde dehors, vite ! cria-t-il, sa voix coupant à travers le tumulte.

Il attrapa Mills, encore étourdie par l'impact, et la traîna hors de l'épave fumante.

Norwahl et Binder suivaient de près, leurs visages pâles mais déterminés. Les balles sifflaient autour d'eux, creusant des sillons dans le sable et les débris.

Eddie sentit une douleur aiguë dans son flanc droit, puis une autre dans sa cuisse. Il chancela, mais serra les dents, refusant de s'effondrer. Il devait sortir tout le monde de là. La douleur était écrasante, mais il se força à avancer, chaque pas étant un effort titanesque.

Ils trouvèrent un abri précaire derrière une formation rocheuse, hors de portée immédiate des tirs ennemis. Eddie s'effondra contre la roche, respirant difficilement. Ses pensées s'embrouillaient, et il sentait la chaleur poisseuse du sang couler le long de son corps.

– Eddie, tiens bon, murmura Binder, appliquant une pression sur l'une des blessures d'Eddie. On va s'en sortir.

Eddie hocha faiblement la tête, mais ses pensées étaient ailleurs.

Il pensait à Christopher, à son sourire, à ses rires. Il pensait à la promesse qu'il lui avait faite. Et puis, cet homme de ses rêves refit surface, plus clair que jamais. Il aurait voulu le connaître, le rencontrer, vivre cette tendresse et cette douceur qui lui manquaient tant.

– Je suis désolé, Chris, murmura-t-il, des larmes brouillant sa vision. Papa est désolé.

Les tirs ennemis continuaient, implacables.

Eddie serra les dents, essayant de garder les yeux ouverts, de rester conscient. Mais chaque respiration devenait un combat. Ses pensées dérivaient à nouveau vers cet homme qui hantait sa vie depuis des mois. Il sentait presque sa main douce sur sa joue, sa voix apaisante lui murmurant des mots d'amour et de réconfort.

– Si seulement tu étais réel, pensa-t-il, les larmes coulant librement maintenant. Si seulement j'avais eu la chance de te connaître.

Ses camarades autour de lui continuaient de se battre, de riposter.

Eddie les entendait à peine, sa conscience, vacillant. Il sentit une main se poser sur son épaule, une pression réconfortante.

– Eddie, reste avec nous, la voix de Mills était désespérée. Ne nous laisse pas tomber.

Eddie cligna des yeux, essayant de se concentrer.

La douleur était écrasante, mais il savait qu'il ne pouvait pas abandonner. Pas maintenant. Il prit une profonde inspiration, cherchant la force dans ses souvenirs, dans l'amour qu'il avait pour son fils et cet homme imaginaire qui peuplait ses rêves.

Le chaos autour de lui semblait s'estomper alors qu'il se concentrait sur ses pensées, sur ce qui comptait vraiment. Il voulait vivre, pour Christopher, pour cette chance de rencontrer peut-être un jour cet homme qui occupait son esprit. Mais la douleur était trop forte, et ses forces s'amenuisaient.

Dans ses derniers instants de conscience, il pensa à Buck.

Il ne savait pas pourquoi il portait ce drôle de nom mais il lui allait bien. Il était si beau si gentil, si parfait. Il s'accrocha à cette pensée, à cette image de douceur et de tendresse. Il voulait croire que quelque part, cet homme l'attendait, que tout cela avait un sens.

Et alors que ses yeux se fermaient, il murmura une dernière prière, une dernière pensée.

– Buck, j'espère te rencontrer un jour. J'espère que tu es réel.

La paix vint enfin, emportant Eddie dans un sommeil profond, loin des horreurs de la guerre.