Chapitre Vingt-Neuf

Winterfell et ses alentours baignaient dans un silence macabre. Tous les hommes de l'armée du bâtard Snow étaient sur le qui-vive. Ils étaient tous prêt à se battre jusqu'à la mort s'il le fallait pour leur commandant. L'étendard du loup géant flottait dans les airs et Jon traversait les rangs, montrant à ses hommes qu'il était là, qu'il se battrait avec eux. Sansa était là aussi, en arrière, mais là. Étreignant une dernière fois Cley avec force, elle le laissa partir tandis qu'elle restait là, dans la forêt. Elle pouvait tout entendre, tout voir, elle sentait même la peur de certains soldats. Et au loin, elles les voyaient s'aligner. Davos, Tormund, Cley, Jon… Ils étaient tout quatre au premier rang. Ser Robar se tenait plus loin avec ses hommes et Lord Mazin était avec Lady Mormont à l'opposé.

Lyanna Mormont… Jon avait d'abord refusé que celle-ci se batte, mais la jeune fille avait été si têtue qu'il n'avait pas eu le choix. Elle se battrait avec ses hommes, du haut de ses dix ans, et Sansa se cachait dans la forêt.

Quel genre de Lady Nordienne était-elle ?

Les soldats commencèrent à avancer dans les plaines face à Winterfell. Bientôt, l'herbe et la neige seraient maculées de sang, des cadavres pourriraient là jusqu'à ce que le gagnant daigne brûler les corps. Mais à peine les hommes eurent-ils franchi la côte, que Sansa vit une agitation dans les rangs. Sans attendre, elle rejoignit Brienne qui l'attendait plus bas avec les chevaux et Podrick. Tous deux, étaient rentrés à l'aube et Jon les avait chargés de protéger Sansa, ce que Brienne avait bien entendu accepté. Avec l'aide du jeune écuyer, Sansa grimpa sur Isil et galopa jusqu'en haut de la colline voisine, là-bas, ils ne risqueraient rien, tout ennemi serait vu à des kilomètres à la ronde. Sansa aurait le temps de fuir et Brienne et Podrick de l'abattre sans mal. Mais plus encore, ils pourraient contempler la bataille. Mais à peine la jeune Stark fut-elle en haut que la nausée vint alourdir son cœur.

« Par les Sept. »

Des croix parsemaient les plaines. Des croix en bois, mais surtout rongées par les flammes. Des croix sur lesquels se tenaient des hommes et peut-être même des femmes écorchées. Sansa les compta rapidement, une... deux... trois... quatre... Cinq ? La gorge de Sansa se serra, qui était donc sur ces croix ? Des innocents ? Des soldats ? Des fidèles ? Avait-il choisi ses victimes par pur hasard ou avait-il pris ceux s'opposant à son autorité ?

Mais derrière ces croix se trouvait l'armée de Ramsay. Bolton, Omble et Karstark se tenaient derrière les étendards pourpre et noir. Et même s'il était loin d'elle, Sansa reconnue aisément son époux, droit et fier sur son étalon qui piaffait d'impatience. Mais ce qui serra son cœur d'angoisse fut l'enfant qu'il traînait derrière lui à l'aide d'une corde. Rickon était là. Vivant. Mais pour combien de temps ?

Il jouait donc cette carte… Bien sûr qu'il la jouerait ! Il aurait été idiot de ne pas le faire.

Fermant les yeux de douleur, Sansa sentit un étau venir enserrer ses entrailles tandis que celui qu'elle eut aimé descendait de son cheval, traînant sa proie derrière lui. Quel supplice avait-il inventé ? Quelle torture allait-il leur faire endurer à tous ? La jeune femme ne pouvait voir le visage de Jon, qui avait mis pied à terre également, mais elle ressentait sa douleur qui devait sans nul doute égaler la sienne. Rickon était leur petit frère et il allait mourir.

Ramsay vint brandir son épée en l'air, Sansa eut envie de hurler, de dire qu'elle se rendait. Elle fit un mouvement pour partir, mais Brienne la retint.

« Quoi que vous fassiez, Lady Sansa, il est trop tard. »

Le cœur de Sansa devint plus lourd encore tandis qu'elle voyait Jon commencer à marcher en direction du Lord de Winterfell. Le souffle des trois enfants Stark était court, le cœur battant au même rythme saccadé tandis que l'angoisse palpitait dans leurs tempes. En cet instant, ils ne formaient plus qu'un. Et alors que la lame retombait sur Rickon, ce furent les liens maintenant ses poignets qui tombèrent au sol.

Le soulagement qui suivit ne vint envahir que les deux garçons Stark. Sansa, quant à elle, sentit la terreur s'emparer de ses membres. Elle ne savait que trop bien que le sort qui attendait Rickon devait être pire qu'un coup d'épée. Et si Jon pensait son frère sauvé, c'était qu'il n'avait pas retenu les leçons de Sansa.

L'espace d'un instant, elle crut croiser le regard de Ramsay. Et son cœur sembla s'arrêter.

« À quoi joues-tu cette fois, Ramsay ? »

Et tandis qu'elle le fixait de loin, elle ne pouvait entendre les mots de celui qui fut son époux.

Ramsay la fixa un instant, comme si d'un regard elle comprendrait qu'il lui laissait encore une chance de se rendre qu'il ne voulait pas tuer ce pauvre gamin. Mais elle ne bougea pas, et même si Isil piaffait d'impatience, elle n'esquissa le moindre geste pour le rejoindre. Alors sans attendre davantage, Ramsay se tourna vers le jeune garçon effrayé.

« Aimes-tu les jeux, mon garçon ? »

Ramsay parlait d'une voix douce et rassurante, cette voix qu'il avait tant employé avec Schlingue durant leurs petits jeux. Quand Sansa sera à nouveau dans sa couche, il s'occupera de retrouver Schlingue. Mais il n'était pas sûr que son serviteur s'en sorte vivant, lui.

Rickon ne répondit rien à l'interrogation du Lord, mais Ramsay s'en fichait. Sans empathie, il tapota le dos du jeune garçon dans un signe trop fraternel pour être honnête.

« Jouons un peu. »

Et tout en esquissant un rictus sans joie, le Bâtard des Bolton vint saisir Rickon par les épaules et pointa l'horizon en direction de l'armée de Jon :

« Rejoins ton frère ! Plus vite, tu courras, plus vite, tu le reverras ! C'est tout, c'est le jeu. Facile ! Prêt ? Pars ! »

Et pour accentuer ses propos, Ramsay poussa Rickon vers l'avant.

Sansa voyait Rickon avancer doucement en direction du camp des Stark. Un instant, il se retourna vers Ramsay avant de commencer à courir. Courir… Courir… La raison de sa course soudaine, Sansa ne le comprit que trop vite. Ramsay venait de sortir son arc, et le cœur de la jeune femme se mourrait dans sa poitrine. La cruauté du Bolton n'avait donc aucune fin ? De ses yeux azur, Sansa vit Jon sauter sur le dos de son étalon et commencer à galoper en direction de son petit frère qui courrait à toute allure. Les larmes aux yeux, Sansa commença alors à prier. Elle pria autant les anciens et nouveaux Dieux.

« Épargnez-le, je vous en supplie, épargnez Rickon. Ce n'est qu'un enfant. »

Et tandis que Jon galopait.

Et tandis que Rickon courrait.

Sansa se sentait plus impuissante encore que le jour où la tête d'Eddard Stark fut tranchée.

Une flèche vola dans l'air et tomba à côté de Rickon. La chasse était ouverte et Sansa ne savait que trop bien que Ramsay n'avait jamais manqué sa cible. Jamais. À chaque flèche que décochait Ramsay, les espoirs de Sansa volaient en éclats. La seconde flèche vint atterrir à côté de Rickon une nouvelle fois. Elle savait qu'il faisait exprès, jouant avec sa proie avant de l'achever. Mais l'espoir revint gagner son âme lorsqu'elle vit Jon arriver vers Rickon, il était si proche, tendant sa main vers son frère, il ne suffirait que d'une seconde de plus et…

Une flèche traversa le cœur de Rickon qui tomba lourdement au sol.

Le cri qui sortit de la gorge de Sansa était un cri de douleur si immense qu'il vint s'étendre à travers la plaine. Ce même cri de souffrance qu'elle avait poussé face au corps de son père, ce même cri qu'elle avait poussé face à la tête de Robb… Ce même cri lorsqu'elle avait vu le corps sans vie de Rickard.

Le cri qui vint s'étendre dans la plaine lui arracha un frisson. Mais il n'était nullement de plaisir. Le hurlement de sa femme était si puissant et dévastateur qu'il s'en sentit ébranlé. Retrouvant les mêmes sensations que cette nuit-là, où elle avait découvert ce minuscule corps sans vie. Oui, elle venait de pousser le même cri, et cette fois, il était le responsable de ses maux. Elle paierait pour cette souffrance qu'elle lui causait. Elle souffrirait, autant qu'il souffrait. Même s'il devait détruire les dernières parts d'humanité de son âme, il le ferait. Mais Sansa souffrirait.

Jon contempla le corps agonisant de son petit frère sur le sol. La rage s'écoulant sûrement dans ses veines. Et tandis qu'elle voyait son frère redresser la tête, elle comprit immédiatement le but de ce supplice offert par Ramsay.

« Jon… Je t'en prie. Ne cède pas. »

Mais son frère n'entendit pas ses paroles et avant même qu'elle n'esquisse le moindre geste, les cris dans les deux camps résonnèrent. Leur tactique tombait à l'eau. Jon chargeait au galop, sans même attendre ses troupes et des nuages de flèches s'abattirent sur l'armée des Stark. Elle vit au loin son frère s'écraser au sol, son étalon mort sur le coup. Et tandis qu'il se relevait difficilement, les chevaux de Ramsay chargeaient avec à leur tête Harald Karstark. Ce fut à cet instant que Sansa comprit à quel point Ramsay était un génie de la stratégie, mais aussi un être sans aucune pitié, ni pour ses ennemis, ni même pour ses alliés : alors que les troupes Stark ne tiraient aucune flèche par peur de tuer leurs alliés, les Bolton tiraient des nuages entier, tuant ainsi ennemis, mais aussi alliés. Ils ne feraient pas le poids, elle ne le savait que trop bien.

Se sentant observée, la jeune femme redressa son regard et croisa l'immensité grise de ses yeux. Même s'il était loin, elle le voyait, elle le sentait. Il l'observait.

« Brienne, c'est le moment. »

La grande femme blonde hocha la tête et tous trois partirent au galop à travers la plaine, fuyant le champ de bataille.

Il la regarda partir, un sourire presque satisfait aux lèvres. Remontant sur Sang, il fit un signe de tête à Édric qui donna un ordre aux soldats. Tout se passait comme il l'avait prédit. Sansa serait bientôt à lui et peu importe où elle allait se cacher, il la retrouverait.

« Cours Sansa, cours. Mais tu ne m'échapperas pas. »

Galopant à en avoir mal aux jambes, l'écume s'écoulant de la bouche de sa jument, elle ne ralentissant pas pour autant la cadence. Le temps pressait, chaque seconde comptait. Une seconde d'écoulée était une vie en moins dans leur armée. Et alors que les Omble rentraient dans la bataille déchiquetant l'armée face à eux, Sansa galopait en direction d'un petit fort abandonné depuis quelques années par ses occupants. Autrefois fief d'une famille éteinte depuis de nombreuses années. Arrivée là-bas, elle descendit de sa jument et courut dans les décombres de pierres sans même attendre Brienne ou Podrick. Le temps pressait, elle devait trouver ce qu'elle cherchait au plus vite.

Les Bolton pointaient leurs lances en direction de l'armée encerclée tels des rats face à eux. Jon se surprit, l'espace d'un instant, à penser à Sansa et à quel point elle avait eu raison de lui dire de ne jamais sous-estimé Ramsay. Il était un homme aussi sournois qu'intelligent. Désormais, Jon savait qu'il avait perdu, menant toutes ces vies à la mort, toutes ces maisons Nordiennes à l'extinction. Il avait perdu et il espérait du plus profond de son cœur que Sansa fuirait le plus loin possible du Nord, de Winterfell et de Westeros. Tant qu'elle était en sécurité, il n'avait pas tout à fait échoué.

Et tandis que ses hommes se faisaient tuer tels des animaux destinés à l'abattoir par les lances de l'ennemie, Jon sentait l'étau de la défaite se resserrer un peu plus sur lui. Ils étaient faits comme des rats, comme des nuisibles et malgré leurs rages de vaincre, cela ne suffirait sûrement pas à y arriver. Et alors que le bâtard de Ned lançait un regard vers la colline où était censé être Sansa, il ne la vit plus. Elle avait fui et cela le rassura. Il devait gagner du temps, pour elle, pour que ce fou ne la retrouve jamais. Et alors que l'odeur de sang devenait insupportable, tandis que les hurlements de douleur des hommes à terre avaient rompu le silence morbide de l'aube, Jon se sentit pour la première fois faiblir. Ils allaient tous mourir ainsi, tels des animaux et jamais ils ne survivraient à cette attaque orchestrée à la perfection.

Piétiné par ses hommes, il sentait ses côtes se briser sous le poids de sa propre armée, tout devenait flou et confus. Il entendait les cris de Tormund se faisant frapper par P'tit Jon Omble. Et alors que celui qui avait un jour affronté les marcheurs blancs, réussissait enfin à sortir sa tête de la foule, reprenant avec difficulté des goulées d'air imbibés de sang, l'espoir le quitta en même temps que ses poumons se regonflaient. Les rayons du soleil hivernal ne réchauffèrent pas sa peau et son regard onyx percuta celui acier de Ramsay qui fixait le spectacle macabre, un sourire goguenard étirant ses lèvres.

Lord Cley repoussait les forces ennemies avec sa hache, dos à dos avec Ser Robar qui maniait son épée à la perfection face à ses ennemis. Les deux hommes étaient couverts de sang, de boues et de sueurs. Et alors qu'un Bolton tenta de planter sa lance dans le ventre de Cley, celui-ci le repoussa d'un coup de manche avant de le décapiter d'un coup de hache en hurlant. Les Cerwyn avaient une rage de vaincre impensable. De l'autre côté, Jon vit Tormund, le visage en sang et déjà couvert d'ecchymoses, tenter de résister à l'héritier des Omble qui lui massacrait le visage. Ser Davos était quant à lui aux côtés de Jon, essayant tant bien que mal de la rejoindre en hurlant son nom.

Alors c'était ainsi qu'allait finir Jon Snow ?

L'espoir se brisait définitivement dans le cœur des soldats. La mort était devant eux. Et tandis que l'armée du Bâtard des Stark se résignait, un son puissant vint briser à nouveau les plaines de Winterfell, un son qui stoppa tous les soldats, ennemis comme alliés. Jon tendit l'oreille, reconnaissant ce bruit sourd tel le cor de l'Étranger sonnant l'heure de leur mort à tous.

Le son du cor redonna un élan de courage à Tormund qui se jeta sur son adversaire lui arrachant l'oreille droite d'un violent coup de dent avant de le finir d'un coup de poignard dans la jugulaire.

Et tandis que le sauvageon hurlait sa victoire, le regard se Jon se perdit dans le lointain.

Le cor se fit de plus en plus proche et Ramsay tourna son regard d'acier vers la source du son qui n'était autre qu'au-delà de la colline où était auparavant postée Sansa. Le Lord de Winterfell vint alors ressentir une première bouffée d'angoisse, qui se concrétisa lorsqu'une immense cavalerie vint apparaître au-dessus de la colline chargeant droit sur eux. Dans les airs, un oiseau blanc volant au clair de lune suffit à Ramsay pour comprendre.

Le Val d'Arryn prêtait main forte à l'armée des Stark. Ramsay jura tout en observant les cavaliers charger sur sa propre armée. Il ne savait que trop bien de qui venait ce revirement de situation. Sansa était la seule pour qui Littlefinger prendrait des risques, mais également la seule qui était capable de rivaliser avec Ramsay au niveau des stratégies de guerre. Et cette fois, elle avait fait un incroyable coup de maître.

Deux mille hommes emplis d'une rage de vaincre fonçait sur son armée déjà affaiblie en hurlant. Mais alors qu'il posait à nouveau son regard sur la colline, il la vit, elle, ses cheveux flamboyant volant au vent. À ses côtés, se tenait ce maudit rat de Baelish, et tous deux le fixaient, il en était certain.

« Tu me surprendras toujours, mon amour. »

Un sourire vainqueur vint se dessiner sur les lèvres de Sansa tandis que Baelish donnait les ordres à ses troupes. Tous deux admirèrent du haut de la colline, la cavalerie du Val, guidée par Brienne et Podrick, réduire à néant la formation « parfaite » des Bolton.

Avec soulagement, Sansa vit Jon s'extirper de la foule avec Tormund et le géant pour faire face à Ramsay. Mais sans nulle surprise, le Lord fit demi-tour et prit la fuite vers Winterfell, suivit à la trace par ses trois ennemis. Alors, sans attendre, Sansa les suivit sans écouter les protestations de Petyr Baelish.

« Ouvrez les portes ! »

Ramsay et Édric rentrèrent dans la cour de Winterfell. Tous deux descendirent de leurs chevaux. Ramsay s'avança de trois pas avant de se tourner face à la grande porte qui venait de se fermer derrière eux. Son air sûr de lui ne quittait pas son visage, mais si Sansa avait été à ses côtés, elle aurait immédiatement vu l'inquiétude qui se cachait au fond de ses prunelles acier.

« Leur armée est défaite. »

Il ne savait plus réellement s'il parlait pour se convaincre ou s'il pensait réellement ses paroles.

« La nôtre aussi. »

Ramsay sentit sa mâchoire se contracter alors qu'il se tournait vers le Maître d'Armes.

« On a Winterfell, ils sont trop peu nombreux pour tenir un siège. »

À peine finissait-il sa phrase que d'immenses bruits les firent se retourner. Au même instant, un homme en haut des murailles hurla :

« ARCHERS ! AUX REMPARTS ! »

Les yeux de Ramsay s'écarquillèrent, incapable de bouger, il fut témoin du funeste spectacle qui se déroulait devant ses yeux. La porte principale de Winterfell venait de céder sous les coups du géant et malgré les blessures infligées à celui-ci, il passa par la porte, avant de tomber à genoux dans la cour principale.

Les sauvageons envahirent le château et Édric se recula, jetant son arme au sol sous le regard empli de mépris de Ramsay. Ce fut à cet instant que Jon arriva aux côtés de son ami le géant, lui offrant un sincère regard de gratitude qui écœura le Bâtard des Bolton. Mais alors qu'il allait l'aider à enlever les flèches jonchant son corps, une nouvelle vint se loger avec violence dans son œil droit, arrachant un sursaut au jeune Snow. La créature s'écrasa alors définitivement au sol, morte.

Jon tourna son regard vers le tireur. Ce fut à cet instant que les regards des deux bâtards se croisèrent enfin. Ils se faisaient face et plus rien ne viendrait se mettre en travers de leurs routes. Et tandis que Jon sentait une haine immense l'envahir, une haine si forte, si violente qu'elle lui embrasait le cœur et les poumons, Ramsay, lui, recula d'un pas.

Il leur avait pris Rickon, il avait tué nombreux de ses amis, il avait brisé Sansa. Il allait l'anéantir. Et Ramsay ne le savait que trop bien.

« Tu avais proposé un combat singulier, j'ai changé d'avis ! Je trouve que c'est une excellente idée. »

Et alors qu'il bandait son arc, Jon se rua sur un bouclier et le prit dans ses mains.

Une flèche.

Deux flèches.

Trois flèches…

Il n'eut le temps de tirer la quatrième qu'il fut à terre, le souffle coupé. Jon était couvert de sang, sang ayant appartenu à ses ennemis, ses alliés, peut-être même que le sien s'était mêlé à celui des autres. Ramsay, lui, était propre, trop propre pour un homme qui venait de vivre la guerre.

Le loup blanc de Winterfell se jeta sur le bâtard de Fort-Terreur, la haine dans ses yeux n'avait d'égal que ses coups. Des coups poignants, des coups brisant chaque os de son visage dans un craquement effroyable.

À quoi bon compter les coups ? Il y en avait trop, beaucoup trop.

Les poings de Jon s'abattaient sur le visage de son ennemi avec rage, à chaque fois, il pensait à ce qu'il venait de vivre. Aux visages de ses amis morts au combat, aux yeux vitreux de Rickon qui venait de mourir. Mais surtout, le visage empli de terreur et de peine de Sansa venait animer ses poings, cette nuit où il l'avait retrouvé à moitié noyée dans son bain, où il avait vu son corps jonché de cicatrice et de mutilation qui jamais ne guériraient. Il le haïssait de toute son âme.

Les pas de Sansa s'étaient stoppés tandis qu'un sentiment étrange envahissait son estomac alors qu'elle regardait cette scène dont elle avait tant rêvé.

Il était donc temps…

Son regard s'égara un instant sur le sang qui commençait à teindre la neige de la cour. Elle s'approcha encore un peu, s'obligeant à contempler la scène, mais aucun plaisir ne vint embaumer son cœur comme le soir où il avait torturé Myranda. Rien ne se produisit, seulement un vide immense. Et alors qu'elle allait encore faire un pas, la main de Cley se posa sur son épaule. Lui aussi était couvert de sang et semblait épuisé. Ils s'étaient tous battus pour elle, pour Jon. Pour qu'ils récupèrent leur maison. Ignorant l'ordre silencieux de son ami, Sansa se dégagea et avança à nouveau d'un pas.

Il était là, presque inerte, le visage recouvert en quelques secondes à peine de son propre sang et non de celui de quelqu'un d'autre. C'était à son tour d'être torturé, de ressentir la souffrance. Mais elle avait mal… Si mal.

Elle voulait qu'il paye, elle en était certaine, elle le haïssait, c'était indéniable. Il l'avait brisé, bafoué, humilié, détruite. Et pourtant. Pourtant, une infime partie d'elle luttait encore contre cette haine.

Souviens-toi, souviens-toi du bon.

Non. Non, elle ne voulait plus se souvenir du bon. Le bon n'avait jamais existé, ce ne fut qu'un jeu auquel ils s'étaient adonnés pour se manipuler mutuellement. Un jeu qui avait coûté la vie à un bébé innocent. Et alors qu'elle fixait ce corps se faire meurtrir de coup, le souvenir d'un baiser tendre au clair de lune lui revint en mémoire. Un « je t'aime » murmurer à l'oreille qu'elle tenta d'oublier d'un mouvement de tête.

Chaque coup qu'il prenait au visage la faisait souffrir également.

La bête sauvage qu'était devenue Jon lui fit presque peur. Il était semblable à un loup enragé protégeant sa meute. Non… Il était bien pire qu'un loup enragé. Il n'y avait plus rien d'humain en cet instant en son être. Et tandis qu'elle faisait un nouveau pas vers lui, son regard sombre vint croiser les siens océans. Et tout l'amour qu'il vit en ses prunelles bleues le fit s'arrêter, lentement. Longuement, il la fixa, et la larme qu'il vit rouler sur sa joue pâle le foudroya de l'intérieur. Elle aurait aimé pouvoir l'apaiser, lui dire que tout était fini, qu'ils avaient gagné. Qu'elle fût vengée, que Theon était vengé. Que Rickon était vengé…

Rickon… Les larmes perlèrent un peu plus encore aux coins de ses yeux tandis que Jon se relevait. Ce tendre enfant qu'elle avait tant bercé quand il était bébé… Elle ne l'avait point revu depuis tant d'années et seul son cadavre était désormais de retour à Winterfell…

Une vie contre une vie.

Jon arriva face à elle, il caressa sa joue pâle, la tâchant de sang, et sans un mot de plus, quitta la cour sans un regard en arrière. Elle tenta de le suivre, mais à peine tenta-t-elle de partir qu'elle sentit un regard glaciel se poser sur elle. Lentement, elle tourna son regard vers le corps de Ramsay. Il était là, inerte, il lui était impossible de bouger le moindre membre. Mais il la fixait de son regard gelé et sur ses lèvres naquit difficilement un sourire. Un sourire dont elle ne sut pas déchiffrer le sens.

Il souriait, c'est ce qu'elle savait.