Chapitre 2 : Trajectoire
Le dernier tube du groupe AngelZ vrilla les tympans de Victoire. En ouvrant les yeux, la première chose qu'elle aperçut fut sa main tremblante, tendue vers le plafond. Désorientée, Victoire ne comprit pas où elle était. Pourquoi n'était-elle pas chez Tante Berthe ? Pourquoi ne ressentait-elle pas la présence de Noah à ses côtés ?
Victoire se leva et ignora ses ailes et les traits de son visage. Ce n'était pas possible. Avait-elle rêvé ? Le bruit des vagues était aussi fort que la veille. Elle sentait les énergies de ses parents au rez-de-chaussée. Dans sa précipitation, Victoire manqua de tomber dans les escaliers. Dans la salle à manger, son père passait un doigt sur les cicatrices de son visage, pensif, sa tasse de thé brûlante dans l'autre main. Il portait la même tenue que la veille et sa mère se retourna avec son café.
« Il y a un problème ? demandèrent-ils en chœur.
— On est quel jour ? demanda Victoire alarmée.
— Le premier mai. Si tu pouvais arrêter de poser des questions absur…» commença-t-elle.
L'adolescente ne la laissa pas finir et se précipita dans sa chambre. Non. Tout ce qui se passait concordait trop. Victoire avait voyagé dans le temps. Comment était-ce possible ? Elle n'avait jamais voulu effacer la rencontre la plus importante de son existence. Victoire n'avait pas non plus d'objet ou de sort qui lui permettait d'effectuer une telle prouesse magique.
Ça ne pouvait être que l'Univers qui l'avait forcée à revivre cette journée. C'était la seule explication qu'elle avait trouvé alors qu'elle se préparait. Le destin, l'Univers, la Magie, qu'importe la force supérieure, l'obligeait à revivre cette journée. Pourquoi ?
Qu'avait-elle fait de mal ? Parce qu'elle avait forcément dû faire quelque chose de mal pour être renvoyée dans le temps. Ce genre de voyages n'était pas anodin. Même les moldus en parlaient dans les films de Noël qu'elle avait vus avec Albus.
Victoire repensa au déroulé de la précédente journée. Tout s'était bien terminé malgré les difficultés. Ses plans avec ses amis avaient été compromis mais elle avait pu voir Noah. Ah ! Le nœud du problème se trouvait sans doute là. Victoire n'avait fait qu'abandonner ses amis tout au long de la journée. Obnubilée par Noah, elle n'avait pas hésité à les laisser au cours de leur périple. Victoire ne répéterait pas les mêmes erreurs. Elle ferait en sorte qu'ils arrivent tous ensemble au stade.
Son téléphone sonna à la même heure que la veille. C'était Teddy.
« Victoire… Je suis désolé de te prévenir que maintenant mais...
— Teddy, tu peux pas nous prendre dans une heure, au pire ?
— Quoi ?
— Nous prendre en avance. C'est pas grave si on arrive plus tôt à Edimbourg. Après je te laisserai avec ton histoire de goules .
— Comment est-ce que t'es au courant pour… ? Il y a des articles ?
— C'est pas important. Tu peux pas nous chercher dans une heure ?
— Si, mais tous tes amis pourront être là ? Oui, Jane… Attends deux minutes.
— Ils seront là. À tout à l'heure. »
Victoire se jeta de suite sur la conversation de son groupe d'amis pour les prévenir du changement de plan.
À son plus grand soulagement, tout le monde était disponible en dehors d'Ayaba. Ce n'était pas grave. Victoire lui commanderait un taxi à l'avance pour la déposer directement devant le stade avant le concert. Tout irait bien.
Victoire fut la première à arriver à la gare. Fébrile, elle espérait que rien ne viendrait gâcher ses plans. Elle avait déjà oublié d'appliquer son mascara ce matin et le rendu n'était pas à la hauteur de ses retrouvailles enfiévrées. Elle soupira. Mary fut la première à arriver.
« Ouf ! J'avais peur d'arriver en retard !
— T'inquiètes pas. Teddy n'est pas encore là. C'est déjà un miracle que vous soyez tous réveillés aussi tôt.
— Oh tu sais… Avec mes entrainements, je me réveille toujours aux aurores. Faudrait pas une autre raison de me prendre la tête avec mon père…
— Mary, tu n'as rien à lui prouver. T'es une sorcière et une sportive incroyable, et le fait qu'il commence à t'accepter et arrête d'être un lesbophobe n'a pas à être lié à tes performances !
— Je sais. La mère de Samuel me l'a dit aussi quand je suis passée chez lui, hier.
— Vous vous êtes vus en dehors ? demanda Victoire, surprise.
— Oui. C'est Samuel qui m'a proposé puisque mes parents travaillaient hier et que Mohammed était déjà invité de toute manière. Tu sais comment sont les parents de Sam, ils se comportent comme si t'étais leur gosse et te font manger pour dix ! », s'amusa Mary avec une expression attendrie.
Victoire ne savait pas. Elle n'avait jamais eu l'occasion de leur rendre visite. Samuel et elle n'étaient pas les plus proches du groupe. C'était clairement Mohammed qui les avaient poussés à trainer ensemble. Maintenant qu'elle y pensait, s'ils avaient accueilli le meilleur ami de leur fils pendant plus d'un mois le temps que tout se mette en place à Poudlard pour qu'il puisse fuir sa famille, les deux diplomates ne devaient pas être si stricts que ça.
« Tu sais que t'aurais pu m'en parler si ça se passait à nouveau mal chez toi. T'aurais pu venir chez moi, déclara Victoire.
— Je voulais pas t'embêter. T'es déjà dans tous tes états avec ton âme-soeur. Et regarde, tu nous proposes à tous une super sortie entre amis dans le monde moldu. C'est la première fois qu'on le fait tous ensemble. Et pour ton anniv' en prime. Ça va être aussi cool que de monter sur un hippogriffe ! »
Lorsque Samuel et Mohammed débarquèrent ensemble et que Victoire aperçut le bracelet magique sur le poignet de son ami, elle émit tout de même quelques réserves sur les précautions excessives de ses parents.
« J'ai trop hâte de découvrir le monde des moldus britanniques ! s'excita Samuel. C'est comme dans le film avec le détective Homes que tu m'as fait regarder ?
— Moins excitant, s'amusa Mohammed. Ton cousin a déjà cinq minutes de retard. J'espère qu'on n'est pas venu aussi tôt dans ce trou pour que dalle.
— Il arrive, je vous ai pas réveillé pour rien ! » se plaignit Victoire.
À ses mots, un van noir fit son arrivée. Teddy sortit son corps longiligne du côté passager en un mouvement souple. Des lunettes de soleil noires étaient vissées sur son nez alors que le soleil ne brillait pas. Il avait remonté son écharpe colorée jusqu'au menton.
« Joyeux anniversaire en avance, Victoire, déclara-t-il en lui tendant un sac.
— C'est quoi ?
— Tu ouvriras ce cadeau demain. Ne gâche pas la tradition s'il te plait.
— C'est toi qui m'offre ce cadeau en avance ! s'exclama-t-elle.
— Arrête de faire l'enfant. Oh, excusez-moi. Je suis impoli. Je suis Teddy, ajouta-t-il en leur tendant une main anguleuse.
— Pas la peine d'être aussi protocolaire. Tu vas encore prendre dix ans pour des broutilles. », se plaignit Victoire en s'asseyant côté passager.
Son cousin était toujours trop poli et elle se demandait comment il avait fait pour survivre au lycée moldu avec ses manies. Peu importait. Ses amis avaient un bon contact avec lui, c'était ce qui comptait. Teddy avait été plus rapide qu'elle ne l'aurait pensé.
« Victoire, va derrière.
— Pourquoi je peux pas m'asseoir à côté de toi ? Tu prends pas deux sièges à toi tout seul !
— Je porte des lunettes pour le style peut-être ? s'agaça-t-il. N'empiète pas sur mon espace, grogna-t-il.
— C'est booon…» souffla-t-elle en apercevant ses yeux de loup briller derrière ses verres teintés.
Franchement, à l'approche de la pleine Lune, Teddy était pire qu'elle après un de ses rêves. Mais solidarité entre créatures oblige, Victoire ne l'embêterait pas.
« Hééé ! M'oubliez pas ! accourut Priya comme une dératée avec son sac à pompons.
— J'aurais eu la flemme de supporter tes plaintes si tu ratais les AngelZ, se moqua gentiment Victoire alors que Teddy ouvrait l'une des portes arrières.
— Coucou tout le monde. Enchanté Teddy, moi c'est Priya, l'ignora-t-elle.
— Ravi de faire ta connaissance », répondit son cousin dans sa barbe avant de quitter la route, précautionneux.
Même si Teddy était d'une humeur massacrante, le trajet était beaucoup plus amusant que la première fois. Victoire était avec ses amis. En se concentrant, elle se rendit compte que leur présence et leur conversation lui réchauffaient le cœur.
Leur après-midi à Edimbourg touchait à sa fin. Ils s'étaient amusés comme des fous. Même si Noah restait dans un coin de son esprit, Victoire avait réussi à se déconnecter quelques instants pour profiter de ses proches.
Ils étaient à trois minutes du stade et mangeaient dans un restaurant de street food. Samuel galérait à entamer son hamburger sans en mettre partout sous l'hilarité de Priya.
« Arrête de te foutre de moi ! se plaignit-il.
— Prends ça pour te nettoyer. Faut que tu sois présentable pour les AngelZ.
— C'est pas tes mecs, s'amusa Mohammed.
— Laisse-la se réconforter, on n'a pas tous la chance d'être en couple ou d'avoir une âme-soeur, se plaignit Mary.
— Dans ce cas, il a besoin d'encore plus de réconfort que nous vu qu'il a rompu, déclara Priya en tapotant son avant bras.
— Parce que t'as rompu avec Aya ! Depuis quand ?! s'exclama Mary.
— C'est récent en vrai, répondit Samuel pour sauver son ami.
— Parce qu'Ayaba et toi vous êtes sortis ensemble ?! » s'écria Victoire sous le choc.
D'accord. Victoire avait été distraite par toute son affaire avec Noah et la possibilité imminente de le perdre pour toujours. Mais comment avait-elle pu passer à côté de leur relation ? Comment Ayaba avait pu lui cacher une telle information?
Elles étaient amies depuis la première année à Poudlard. Elles étaient censées se soutenir dans les épreuves et partager leurs expériences mais à aucun moment Victoire n'avait eu l'impression qu'il se passait quelque chose entre le préfet de Gryffondor et la capitaine de l'équipe de Quidditch de Serpentard.
« Pendant trois mois. Mais c'est fini. Nous ne sommes pas compatibles. On est cool. Il n'y a rien d'autre à dire », ferma Mohammed en nettoyant sa paire de lunettes avec la manche de son sweat.
Victoire était peu satisfaite par ce manque d'explications mais mieux ne valait pas remuer le couteau dans la plaie. Elle aurait le temps d'y revenir plus tard. Le concert allait bientôt commencer.
Noah ne se trouvait pas au même endroit que la première fois. Dans la pénombre, elle ne le trouva pas et décida de rejoindre son groupe. Victoire était inquiète mais elle tentait de se rassurer. Elle n'allait tout de même pas rater l'amour de sa vie.
"Trésor, épanche ta faim. De quoi as-tu peur ? Tout ce contrôle est insupportable "
Ces mots soufflés dans son esprit tournaient en boucle dans sa tête.
Teddy avait perdu sa connexion avec le reste de la meute. Depuis que ses crocs s'étaient plantés dans la chair des goules, son esprit avait vrillé. Et le loup en lui, son alter-égo qu'il n'avait jamais pu apprivoiser, s'était réveillé. Assoiffé de sang.
La faim qui n'avait de cesse de le tenailler pouvait être assouvie par ces créatures qui s'en étaient pris à plusieurs humains.
Les goules étaient des monstres plus instables que lui, sans remords ou un soupçon de raison qui leur permettrait de se connecter avec le monde. Des monstres au goût et à la chair putride qui satisfaisaient ses désirs les plus viles de festins et de destruction.
Teddy gisait dans une mare de sang. Il venait d'ouvrir les yeux. Le liquide métallique coulait dans sa bouche. C'était bon. Mais il devait se ressaisir.
Il grogna de douleur en se redressant, le corps nu recouvert de terre et d'écorchures. Il écrasa par mégarde l'œil globuleux de sa victime. Il se tourna vers la carcasse dont il ne restait que le squelette et soupira de soulagement en se rendant compte qu'il n'avait pas trop déchiqueté les vêtements de la goule. La créature faisait sa taille. Teddy n'aurait pas à se promener nu jusqu'à chez lui.
Le lycanthrope enterra la tête qu'il ne mangeait jamais même chez les chevreuils ou le petit gibier. Il espérait que le reste de la meute avait éradiqué toute la troupe de goules.
Habillé, assommé de fatigue et loin d'être repu, Teddy se décida à reprendre sa route à pied. Il resta aux abords de la forêt pour éviter qu'on le remarque. Même humain, ses yeux et ses crocs proéminents le trahiraient.
En plus, il avait encore du sang poisseux dans les cheveux. Teddy avait besoin d'une douche.
C'était la première fois qu'il mangeait autant. Combien d'individus avait-il tué ? Il pensait qu'après un tel carnage, sa faim serait étanchée ou qu'il ressentirait de la culpabilité.
Mais il n'y avait que le vide et la lune traîtresse qui le veillaient.
Teddy avait une migraine. Il traversa la route au pas de course, sans remarquer le taxi aux phares cassés. Le véhicule le faucha. S'il n'avait pas été un loup-garou, il serait mort. Le jeune homme sentit à peine ses os craquer sur le sol. La seule chose qu'il remarqua avant de perdre connaissance fut une pluie d'étoiles qu'il avait attendue toute sa vie. Une montée de peur et de désir s'empara de lui. Puis, il plongea dans la nuit.
Dans moins de deux minutes, on serait le 2 mai 2016. La lune brillait dans le ciel d'encre, les feux d'artifice éclataient et perçaient la nuit de milles couleurs. Plongée dans l'euphorie du stade bondé, Victoire était incapable de se contrôler. Noah était arrivé en retard. Mais elle l'avait enfin vu. Il n'était qu'à une cinquantaine de mètres d'elle. Après toutes ces années, sa voix douce atteindrait à nouveau ses tympans. Dès qu'elle aperçut ses yeux sombres écarquillés de surprise, son instinct le reconnut aussitôt. L'homme qu'elle avait attendu toute sa vie, qu'elle avait poursuivi dans ses songes sans jamais pouvoir l'atteindre. Son âme-soeur.
Elle devait lui parler. Avant qu'il ne soit trop tard. Avant que le Destin ne leur laisse plus aucune chance de se connecter. Victoire hésita à briser le secret magique et à déployer ses ailes pour l'atteindre. Éperdue, à travers les hurlements de la foule et de la scène immense qui les séparait, elle cria son nom. Noah.
