Chapitre 5 : Enchanté
Eté 2018
L'exposition était intéressante. Ce n'était pas le genre d'activités qui passionnait Victoire mais depuis son retour en France pour poursuivre ses études supérieures, la sorcière sortait énormément pour se familiariser avec la capitale qu'elle connaissait mal, et pour rencontrer ses futurs camarades de classe.
Victoire espérait que ses études d'histoire de la magie se passeraient bien et qu'elle réussirait à partager son appartement estudiantin avec sa sœur Dominique lorsqu'elle finirait Beauxbâtons l'année d'après.
Il faisait chaud dans la vieille bâtisse où se déroulait cette exposition de portraits amateurs. Les tableaux se mouvaient au gré des envies des artistes. Alors qu'elle prenait quelques photographies dans son parcours, Victoire entendit une voix traverser son esprit. Celle de Noah qui se demandait ce qu'il allait manger dans la soirée.
La vélane avait commencé à entendre sa voix lointaine au cours de botanique du professeur Londubat, un mois plus tôt. Elle avait manqué de lâcher le pot de fleurs dans ses mains.
À une époque, Victoire aurait explosé de joie. Mais elle était adulte à présent. Elle ne pouvait pas trop espérer . Elle n'avait rien lu ou entendu sur un lien qui se créait à nouveau entre deux âmes-soeurs. Victoire avait réussi à avancer sans Noah. Et elle poursuivrait la suite de son parcours à Paris. De nouvelles aventures et expériences lui tendaient les bras. Même si elle espérait le retrouver, la déception serait trop grande si elle échouait à nouveau.
Dans sa visite, Victoire fut interpellée par un jeune homme qu'elle reconnaîtrait entre mille. Paul, l'ami qui avait accompagné Noah en Ecosse.
« Excuse-moi, c'est toi le modèle de Noah pour son dernier tableau ? Dire qu'il a jamais voulu nous présenter ! Je m'appelle Paul.
— Pardon ? » demanda Victoire, perdue.
Amusé, le blond lui montra du doigt la peinture la plus imposante de la galerie. Un ciel d'encre était parsemée d'explosions colorées et au centre de cet amas lumineux se trouvait une femme éthérée aux ailes déployées. Son visage tourné vers le ciel était lacéré de larmes mais son sourire exposait ses crocs inhumains. Cette femme monstrueuse représentée avec tant de déférence, c'était elle. C'était son portrait que Noah avait inscrit sur la toile sombre. Il l'avait faite renaître à travers la magie de son pinceau et l'enfièvrement de ses rêves. Victoire craignait d'être à nouveau emprisonnée dans une boucle tordue.
Pouvait-elle croire à nouveau ? Imaginer être autre chose dans sa vie qu'une muse insaisissable ?
« Où est-il ?
— Il vient de rentrer chez lui. Mais je peux te passer son insta si tu veux… Victoire, c'est ça ?
— Il habite vers où ?
— Tu vas galérer à le trouver. Il habite du côté moldu, il doit être vers Châtelet là…»
Victoire ne le laissa pas finir et quitta l'exposition au pas de course. Elle ne pouvait pas le laisser lui filer entre les doigts. Pas cette fois. Elle avait passé tant d'années à rapiécer les pans de son cœur effiloché. Quitte à se briser, Victoire devait s'assurer qu'il n'était pas une illusion de son esprit esseulé.
Le passage vers le monde moldu fut infernal mais elle ne valida jamais aussi vite son titre de transport. La magie de Noah était proche. La même que lors de leur rencontre avortée. Mais son âme-soeur s'éloignait inexorablement. Châtelet était un véritable labyrinthe. Victoire ne savait même pas s'il prenait le métro ou le RER.
Elle aurait dû écouter Paul avec plus d'attention. Un ancien souvenir lui revint. Celui de corps empaquetés dans un wagon trop étroit pour traverser sans anicroches une bonne partie de l'Ile-de-France.
Victoire se fit insulter par une femme qu'elle bouscula, sauta au dessus d'une flaque d'urine séchée et dévala quatre à quatre les marches des escalators bloqués. Elle entendait le son insupportable de fermeture des portes avant le départ du train.
Victoire l'avait raté. Alors qu'elle pensait perdre l'équilibre de ses désillusions absurdes, une voix l'interpela.
« Tu es mon ange gardien ? »
Noah était là. Essoufflé, échevelé, il serrait son sac en bandoulières en remettant sa paire de lunettes. Il avait pris un peu plus de muscles mais restait toujours aussi fin. Une cicatrice était apparue sur le bout de son nez rond. Mais il la fixait avec incrédulité et amour.
Étourdie par ce miracle, Victoire se jeta dans ses bras. Sans concertation, Noah la serra contre lui.
Leurs cœurs nus avaient battu à l'unisson toute la nuit. Sous les draps, ils s'étaient découverts avec une avidité timide qui avait ébranlé Victoire au plus profond de son être. Enfin, ils ne faisaient qu'un. Elle pourrait passer le reste de sa vie à découvrir l'homme de sa vie.
Lorsqu'elle se réveilla, Victoire fut soulagée de voir que la vie suivait son cours. Noah bavait sur son épaule mais resserra sa prise sur sa taille en la sentant bouger contre lui. Elle aurait pu rester plongée dans ce bonheur béat toute la matinée sans un appel intempestif. Au départ, elle décida d'ignorer les vibrations de son portable mais c'était si insistant qu'elle finit par répondre.
« Victoire, tu sais où se trouve Ayaba ?! demanda Mohammed d'une voix paniquée.
— Ben, elle est à Lagos pour les vacances, non ?
— Te fous pas de moi ! Essaie de contacter ton cousin ! Son père est mort d'inquiétude !
— Je comprends rien …»
Son ami coupa la connexion avant de lui envoyer une coupure de la Gazette des Sorciers.
En première page, se trouvaient Teddy et Ayaba dévalant les marches de la salle du Conseil; main dans la main, avant de disparaître sous une pluie d'étincelles pour échapper aux flashs des journalistes.
Victoire sauta tous les passages historiques relatant l'affaire sur laquelle Oncle Ron était coincé depuis plusieurs mois. Seuls les mots de l'entête tournaient en boucle dans sa tête.
SCANDALE AU CONSEIL DES SORCIERS.
Affaire des cracmols disparus : Sortie fracassante du jeune couple qui a fait basculer le vote du Conseil. Qu'est-ce que l'union entre les deux héritiers les plus controversés des familles Black et Parkinson cache réellement ?
Victoire avait du mal à digérer ce qu'elle venait de lire. S'ils parlaient d'union, cela signifiait que Teddy et Ayaba étaient mariés ou bien liés par un attachement puissant comme celui d'âme-soeurs. Mais c'était impossible. Même si chez chaque créature, les modalités étaient différentes, ils se seraient rendus compte de leur lien dès leur première rencontre.
Ce fut à cette constatation que Victoire réalisa enfin. Par un concours de circonstances étrange, Teddy et Ayaba ne s'étaient jamais rencontrés.
La seule fois où ils s'étaient vus, c'était lors de l'une de ces boucles infernales.
Victoire et Noah n'avaient jamais été les points névralgiques de tous ces voyages dans le temps.
Pourquoi l'Univers avait-il tout fait pour empêcher la rencontre de Teddy et Ayaba ?
À cause de la menace qui planait sur la cité d'Ife, Ayaba n'avait pas digéré ce lien qu'ils partageaient. Elle se sentait stupide. Les visions du passé des ancêtres d'Edward la hantaient depuis toujours. Tandis que les fantômes qui comptaient pour elle restaient muets comme des tombes.
Sur les photographies, elle reconnut le fumeur aux longs cheveux noirs de la tour d'astronomie, l'adolescente de la librairie, la jeune femme à l'écharpe qui fixait la mer chez Victoire.
« Si tu ne respectes pas notre pacte, Edward, je te tuerai.
— Je sais. »
Ses yeux d'or la fixaient avec un amusement désabusé qu'elle trouvait particulièrement agaçant. Ayaba n'avait jamais voulu être l'héroïne d'une romance morbide ou reprendre la cape de son grand-père. Mais pour soutenir les siens, Ayaba était prête à tout.
Fin
