VIII : Partir en campagne


Adrien et Marinette terminaient l'en-cas amené par Amélie, quand leurs amis arrivèrent dans la chambre.

— Mademoiselle Sancœur et madame Fathom nous ont dit qu'on pouvait monter. Cela ne te dérange pas ? s'enquit Alya.

— Non, au contraire, assura Adrien. Installez-vous !

— Alors, mon vieux, ça va mieux ? lança Kim, comme si un peu de repos et un repas pouvaient effacer un deuil.

— Tu étais très émouvant, Adrien, affirma Rose. Ton père aurait été très fier de toi.

— C'était un bel hommage, confirma Luka de sa voix tranquille.

— On est avec toi mon pote, assura Nino.

Kim lança rapidement la conversation sur un championnat de skateboard, qui était actuellement retransmis à la télévision.

— Maintenant que tu es de retour, on va pouvoir reprendre nos courses, lança-t-il à Alix après avoir fait l'éloge de son concurrent préféré.

Dès le premier jour, Alix s'était jointe à ceux qui étaient venus soutenir Adrien quand la disparition de son père avait été rendue publique. Marinette l'avait évitée ce jour-là, incapable de faire face à une personne qui savait à quel point elle avait gâché ses chances de gagner. Ayant désormais une vision moins négative des conséquences de sa confrontation avec Monarque, l'héroïne se promit d'avoir une conversation en tête-à-tête avec la détentrice du Miraculous du lapin.

Ceux qui n'étaient pas intéressés par la discussion sportive s'agrégeaient par petits groupes autour d'autres sujets. Marinette en profita pour se rapprocher de Zoé.

— Je n'ai vu ni ta mère ni Chloé aujourd'hui, lui dit-elle.

— Elles sont reparties aux États-Unis juste avant la dernière attaque de Monarque, lui apprit sa camarade.

— Ton beau-père semblait bouleversé, tout à l'heure.

— André s'était fâché avec monsieur Agreste peu avant son décès. Il le vit assez mal. Il pense qu'il a eu raison de couper les liens avec lui à ce moment-là, mais ils étaient amis depuis plus de quinze ans. C'est compliqué pour lui.

— Va-t-il continuer dans la politique ? s'enquit Alya, qui s'était rapprochée d'elles en compagnie de Nino.

— Aucune chance, il est en train d'écrire un scénario pour une série télé. Une histoire de magouilles politiciennes, justement. Il me dit qu'il a l'impression de revivre. C'était ma mère et le père d'Adrien qui l'avaient poussé à se présenter à la mairie de Paris à l'origine. Cela fait longtemps qu'il ne se sent plus en phase avec les combats que cela implique. Il ne regrette pas d'avoir démissionné de son mandat.

Les élections pour la mairie de Paris devaient avoir lieu un mois plus tard, et deux candidats avaient déjà publié leur profession de foi.

— J'espère que Monsieur d'Argencourt ne sera pas élu, fit savoir Mylène, qui les avait écoutées. Il n'y a rien dans son programme sur l'écologie.

— Mademoiselle Bustier serait une bien meilleure maire, confirma Nino.

— Et ses idées pour rendre Paris plus vert sont formidables, appuya Ivan, qui se trouvait aux côtés de sa petite amie.

— La vie politique est dure, fit remarquer Zoé. J'espère qu'elle va tenir le coup.

La discussion était peu à peu devenue générale.

— J'aimerais l'aider à gagner l'élection, fit savoir Sabrina.

— Comment faire ? objecta Marc. Nous sommes mineurs, je doute qu'on nous accepte dans son équipe de campagne.

— Pas besoin de leur accord, fit remarquer Alya. Tout le monde peut distribuer des tracts sur les marchés.

— Mais vont-ils nous en confier ? s'inquiéta Max. Je table sur 90 % de chances qu'ils nous estiment trop jeune pour faire de la politique.

— Concevons nous-même nos tracts ! proposa Marinette. Après tout, nous connaissons bien mademoiselle Bustier, et nous pouvons dire à quel point c'est une personne honnête qui fera son possible pour mettre en œuvre le programme qu'elle propose.

— Oh oui, il faut que les gens sachent qu'on peut toujours compter sur elle, s'écria Rose, tandis que Juleka hochait la tête.

— Je pourrais vous faire des illustrations, proposa Nathaniel.

— Ouais, et moi, je ferai le service de sécurité ! s'écria Kim.

— Mais où allons-nous imprimer nos tracts ? s'inquiéta Zoé.

— Nous avons une photocopieuse de grande capacité dans le bureau de Nathalie, se souvint Adrien. Si elle est d'accord, on pourra l'utiliser.

— Ce serait super ! s'enthousiasma Nino.

Adrien alla chercher du papier et des stylos à son bureau, et les distribua à la ronde pour que chacun puisse donner libre cours à son imagination. Nathaniel sortit sa tablette de son sac et prépara son crayon numérique. Les propositions fusèrent, certains tentant de reporter leur vision sur le papier, d'autres échangeant leurs idées. Félix et Kagami, qui dans un premier temps s'étaient désintéressés du sujet, se piquèrent vite au jeu et participèrent à la réflexion commune.

Très vite, plusieurs modèles d'affichettes furent mis au point. Ensuite, les adolescents se penchèrent sur une carte de Paris et cherchèrent les horaires des marchés les plus fréquentés de la capitale. Ils décidèrent de se répartir en quatre équipes, pour couvrir le maximum de terrain.

— Vous me raconterez, soupira Adrien.

— Tu ne viens pas avec nous ? s'exclama Nino.

— Tu as peur de sortir tout seul ? le railla Félix. T'en fais pas, on te tiendra la main.

— Tu parles sans savoir ! répliqua Adrien, visiblement exaspéré par son cousin. Je ne peux pas faire trois pas sans qu'on m'aborde. Les gens vont vouloir me parler, me demander des autographes. Je ne parle même pas des journalistes qui veulent faire un bon papier sur moi.

— C'est pénible, compatit Marinette, jetant un regard d'avertissement à Félix pour qu'il n'asticote pas son cousin sur le sujet.

— Tu pourrais te déguiser en moi, suggéra Felix, mimant le geste de s'aplatir les cheveux.

— Je n'ai pas envie qu'on me jette des pierres, rétorqua Adrien.

— Très bonne idée, le déguisement, s'empressa d'approuver sa petite amie. Une perruque, une fausse moustache… je suis certaine qu'on peut te rendre méconnaissable.

— Mais qui met une moustache pour se déguiser ! sourit Adrien.

Marinette rougit en songeant aux divers costumes qu'elle avait revêtus pour s'introduire chez son amoureux. Elle laissa ses amis proposer leurs idées de transformation. Tout le monde participa : Mylène suggéra un poncho pour masquer sa silhouette de mannequin, Kim conseilla de porter un sweat à capuche, Marc proposa du maquillage, Juleka mima une bombe de laque pour cheveux, Alix se fit l'apôtre des baskets fluo. Nino fit essayer sa casquette à son meilleur ami, Ivan dit qu'il avait un béret chez lui, Rose proposa de le coiffer, Sabrina eut l'idée de lunettes à verres neutres.

Nathaniel reprit sa tablette pour assembler les accessoires proposés. Il les combina pour créer trois tenues différentes, dont Adrien pourrait disposer pour devenir assez anonyme pour ne plus être importuné.

— Il faudra quand même que je demande à Nathalie et à ma tante si elles sont d'accord, temporisa le mannequin.

— On demandera pour nous deux en même temps, proposa Félix. Elles n'ont aucune raison de m'en empêcher, et elles ne voudront sûrement pas avoir l'air de te laisser sur la touche pendant que je suis en vadrouille.

Adrien regarda son cousin, se demandant manifestement où était le piège. Marinette se réjouit des efforts de coopération manifestes de Félix, même si l'expression dubitative d'Adrien indiquait qu'il restait sur ses gardes.

oOo

L'après-midi tirait à sa fin, et les adolescents commencèrent à prendre congé. Adrien avait pris la main de Marinette, qui comprit qu'il n'avait pas envie qu'elle s'en aille. Elle s'attarda donc, et il ne resta bientôt plus que Kagami et elle.

— Vous restez toutes les deux pour dîner ? s'enquit Félix.

— Nathalie et ta tante doivent être fatiguées d'avoir reçu tant de monde, répondit poliment Marinette.

— Vous êtes bien plus que de simples invitées, assura Félix.

Adrien ne dit rien, mais sa pression sur la main de Marinette valait approbation, même s'il s'abstint de donner verbalement raison à son cousin. Les quatre adolescents rejoignirent les deux femmes qui travaillaient dans le bureau de Gabriel, dont elles avaient laissé la porte ouverte.

— Ah, vous voilà, fit Amélie. Mesdemoiselles, restez-vous dîner avec nous ? Le chef nous a laissé de quoi nous restaurer à la cuisine.

— Si cela ne vous dérange pas, ce sera avec plaisir, répondit Marinette, soulagée que l'invitation soit spontanément proposée.

Les deux adultes se levèrent, mais les jeunes ne bougèrent pas. Il y eut un silence, durant lequel Félix donna un coup de coude à son cousin. Nathalie le remarqua et s'enquit :

— Un problème, Adrien ?

— Oh, eh bien, je… Enfin, je comprendrais si vous pensez que c'est trop tôt, enfin, je veux dire, ça l'est sans doute, mais…

Félix leva les yeux au ciel, manifestement agacé par le manque de pugnacité de son cousin.

— Ses copains ont décidé de jouer aux apprentis militants et vont distribuer des tracts pour leur prof qui se présente à la mairie, le coupa-t-il. Est-ce qu'on pourrait aller avec eux ? Et utiliser la photocopieuse ?

Adrien lança un regard choqué à Félix, avant de tempérer d'une voix empruntée :

— Bien sûr, si cela pose problème, ils pourront le faire sans moi…

— La photocopieuse est à votre disposition sans avoir à demander, commença Nathalie. Pour ce qui est de vos projets…

Elle se tourna vers Amélie, qui compléta :

— Si nous en parlions en mangeant ?

Dans la cuisine, un buffet froid les attendait sur l'îlot central autour duquel ils s'installèrent. Amélie et Nathalie les écoutèrent exposer leurs intentions. La mère de Félix s'intéressa à leurs projets de tracts et les déchiffra d'un air approbateur. Nathalie demanda quels étaient les lieux de distribution prévus. À chacune des questions posées, Marinette sentait Adrien se tendre, comme s'il considérait que cela l'éloignait de la permission tant désirée.

Finalement, Amélie indiqua :

— Adrien et Félix, vous avez l'âge de sortir avec vos amis, sans être supervisés par un adulte.

— En nous indiquant vos horaires et les endroits où vous pensez aller, compléta Nathalie.

— Votre idée de distribuer des tracts ne nous déplaît pas en soi. Cela vous occupera et c'est formateur, approuva Amélie.

— Le problème, indiqua cependant Nathalie, c'est qu'Adrien ne peut pas sortir sans attirer les curieux. Cela risque d'être compliqué.

— On fera en sorte qu'Adrien ne soit pas reconnu, expliqua Marinette. Les copains doivent amener des accessoires pour le rendre méconnaissable dès demain.

— Vous avez pensé à tout, approuva Nathalie. Je n'ai plus d'objection dans ce cas. Et si vous avez le moindre problème, n'hésitez pas à nous demander conseil. Quand pensez-vous commencer vos distributions ?

— Dans un jour ou deux. Il faut déjà que nous photocopiions la version définitive de modèles, expliqua Marinette. Pourrons-nous venir le faire demain ?

— Mon ancien bureau est libre. Amélie s'est installée avec moi dans la pièce de travail principale.

— Merci beaucoup.

— Ça veut dire… que je pourrais y aller ? se fit confirmer Adrien d'une voix hésitante.

— Oui, Adrien, assura Nathalie. Par contre, je préférerais que vous soyez toujours en compagnie de plusieurs de vos amis, du moins tant qu'il n'est pas certain que vous parvenez à rester anonyme. Je préfère ne pas vous savoir seul en cas de problème.

— C'est promis, s'empressa de dire Adrien, avant de lancer un regard ravi vers ses comparses.

Il était clair que c'était pour lui une grande victoire, à laquelle il ne s'attendait pas.

— Faut quand même que tu apprennes à te débrouiller un peu tout seul, remarqua Félix. Je ne serai pas toujours là pour te sauver la mise.

— Les amis, c'est fait pour s'entraider, intervint Kagami, qui avait jusque-là très peu parlé.

— Mais à force de compter sur les autres, cela ne rend pas un peu incapable ? questionna Félix.

— Un jour, ce sera peut-être toi qui auras besoin de moi, s'agaça Adrien, piqué par la remarque.

— Ça t'est souvent arrivé d'aider les autres ? lui renvoya son cousin. Tu as réussi à caser ça dans ton emploi du temps ?

— Plus que tu le crois ! répliqua Adrien, avant de baisser la tête, sans doute à court d'exemple.

Marinette, irritée par l'attaque de Félix, vint au secours de son petit ami :

— Mais oui, Adrien est venu m'aider quand je me suis retrouvée seule avec mon oncle qui parlait chinois, soutint-elle avec feu. Et il m'a évité de m'asseoir sur un chewing-gum que Chloé avait mis sur ma chaise ! Et il m'a aidé à créer mon book et…

— C'est bon, j'ai compris, je ne dis plus rien, l'interrompit Félix. Visiblement, certains ont une héroïne personnelle pour les défendre, ajouta-t-il d'un ton railleur.

Marinette lui lança un regard furibond qui le fit lever les mains comme s'il se rendait.

— Marinette ne laisse jamais ses amis tomber quand ils sont attaqués, fit remarquer Kagami de sa voix tranquille. Tu ferais mieux de ne pas l'oublier, Félix.

— J'ai toujours pensé que Marinette était notre Ladybug du quotidien, appuya Adrien, qui s'était redressé alors que sa petite amie soulignait ses mérites.

Félix se tourna brusquement vers Adrien, visiblement déboussolé par la remarque. Puis, il jeta un regard rapide vers Marinette, qui le couvrait d'un œil noir, avant de convenir sans le moindre sarcasme :

— Désolé. Je suis allé trop loin.

— Plutôt, confirma sèchement Adrien.

Marinette ne dit rien, encore trop en colère pour se permettre de laisser échapper ce qu'elle pensait vraiment. Félix savait parfaitement qu'Adrien avait été dominé par l'anneau qu'utilisait son père. Croyait-il que recouvrer sa pleine liberté d'action pouvait s'assimiler du jour au lendemain ? Adrien avait besoin de temps pour comprendre où se trouvaient désormais les limites et jusqu'où il pouvait aller sans encourir la colère des adultes. Elle aurait pardonné plus facilement à Félix s'il avait ignoré ce qu'Adrien avait traversé.

Marinette regarda du côté d'Amélie et Nathalie, qui n'étaient pas intervenues durant l'échauffourée. Elles étaient attentives, et semblaient entériner la manière dont les quatre adolescents avaient résolu leur échange. La jeune fille était certaine que les deux femmes espéraient que les deux cousins s'entendent. Amélie avait tenté d'arrondir les angles, quand elle avait amené le plateau dans la chambre. Elle semblait en outre réellement soucieuse du bien-être d'Adrien.

Était-ce l'un des aspects du problème ? se demanda soudain Marinette. Si Félix ne pouvait s'empêcher de provoquer Adrien, était-ce parce qu'il était jaloux de l'attention que sa mère lui portait ? Amélie était la seule personne qui s'était préoccupée de lui durant toute son enfance. Elle avait été son seul rempart. Ce devait être déstabilisant de la voir s'inquiéter pour un autre. Marinette était consciente qu'apprendre à vivre ensemble demandait des ajustements. Elle était fille unique, mais fréquenter les familles d'Alya et Nino lui avait fait comprendre que les disputes pour des enjeux dérisoires étaient courantes dans les fratries. Radoucie, elle hocha la tête vers Félix, pour lui faire comprendre qu'elle acceptait ses excuses.

Cela ne plut pas à Adrien, qui se renfrogna. Rien d'étonnant. Entre le rôle de Félix dans le vol des Miraculous et son caractère tour à tour agaçant et agressif, Adrien avait des raisons de ne pas apprécier son cousin. Sans doute qu'Adrien serait plus compréhensif s'il connaissait les motifs qui avaient poussé Félix à coopérer avec le Papillon, mais celui-ci n'avait visiblement aucune envie de révéler le secret de naissance qui les liait.

Le repas se terminait. Kagami, qui consultait régulièrement son téléphone, annonça :

— Ma voiture va venir me chercher. Je te raccompagne, Marinette ?

Marinette accepta et tout le monde se leva. Après avoir dit au revoir aux deux jeunes filles, Nathalie et Amélie repartirent dans le bureau. Dans le hall, les deux couples s'éloignèrent un peu l'un de l'autre pour se faire leurs adieux.

— On se voit demain ? proposa Adrien, qui semblait chaque jour douter que ce bonheur puisse continuer.

— On s'appelle le matin, confirma sa petite amie.

Ils s'embrassèrent sur les joues avec douceur, puis Marinette s'éloigna et regarda du côté des deux autres. Ils parlaient à voix basse, leur attention portée sur ce qu'affichait le téléphone de Kagami. Réalisant que Marinette l'attendait, Kagami rejoignit son amie, non sans avoir serré tendrement la main de Félix et échangé un dernier regard avec lui.

— Allons-y, dit-elle. La voiture est juste dehors.

Le garde du corps, qui était concentré sur les écrans dans un coin du hall, appuya sur un bouton et fit signe qu'il avait ouvert le portail. Les deux jeunes filles se glissèrent dehors.

oOo

Adrien et Félix montèrent les escaliers côte à côte, sans se regarder ni se parler. Adrien était encore en colère contre son cousin et les incessantes piques qu'il lui lançait. Si sa langue perfide avait pris pour cible Marinette, il aurait explosé. Mais curieusement, Félix faisait preuve d'un respect particulier pour sa petite amie. Il était plutôt aimable avec elle et reculait quand elle lui signifiait qu'il dépassait les bornes. Devait-il s'en inquiéter ? Que diable son cousin avait-il derrière la tête à ainsi ménager sa douce amie ? Était-ce à la demande de Kagami ?

Ils se séparèrent sur le palier. Félix lança un bonsoir auquel Adrien répondit du bout des dents, maudissant la bonne éducation qui l'empêchait de mettre un vent à son cousin. Au moment où il poussa la porte de sa chambre, sa corbeille à papier bascula et répandit son contenu sur la moquette.

Adrien ferma soigneusement sa porte.

— Plagg ! lança-t-il d'un ton faussement exaspéré.

— Ah ce n'est que toi ! répliqua la petite déité noire en s'extirpant des papiers roulés en boule qui s'étaient répandus sur le sol.

Des mois auparavant, Adrien avait demandé à Plagg s'il ne s'ennuyait pas trop quand il était avec d'autres personnes ou en classe. Le kwami avait répondu qu'il avait vécu des millénaires, et qu'avec autant de souvenirs, on a de quoi s'occuper l'esprit. Il avait ajouté que le temps ne passait pas au même rythme pour les kwamis immortels que pour les humains aux courtes vies. Cependant, Adrien voyait bien que son ami avait besoin de se dégourdir les pattes. Enfin, les pattes, façon de parler. Adrien n'avait jamais vu Plagg se mouvoir sur ses appendices postérieurs. Il se déplaçait uniquement en planant. Quoi qu'il en soit, il avait besoin de bouger, comme en témoignait son activité présente, qui consistait à jeter les boules de papier dans la corbeille tout juste redressée, après les avoir fait rebondir sur sa tête.

Adrien se dirigea vers la salle de bains pour se déshabiller et se laver les dents. Quelle étrange journée ! Le matin avait été atroce. Son estomac s'était rebellé et avait rejeté le maigre petit-déjeuner qu'il s'était forcé à avaler. Une fois les spasmes passés, il s'était senti très faible. Il s'était habillé, quand on était venu lui dire qu'il était temps, mais il avait eu besoin de l'aide de Plagg, tellement ses mains tremblaient. Durant la cérémonie, son minuscule ami avait été d'un grand réconfort, ronronnant contre lui quand le volume de la musique en masquait le bruit. Cela lui avait donné la force de faire son discours. Il avait été soulagé de ne pas bafouiller ou éclater en sanglots.

Il n'avait qu'un souvenir très flou de la séance de torture qu'avaient été les condoléances. C'est pour faire honneur à son père qu'il s'était obligé à l'endurer. Nathalie lui avait dit que si c'était trop difficile, il pouvait se faire excuser. Mais il ne se le serait jamais pardonné. C'était la dernière chose qu'il pouvait faire pour Gabriel, aussi dérisoire que cela puisse être.

Il avait fortement ressenti l'inutilité de ses efforts quand il avait enfin pu se réfugier dans sa chambre. Il s'y prenait trop tard. C'est du vivant de son père qu'il aurait dû se montrer à la hauteur !

Il était dans ces dispositions quand Marinette était arrivée. Cela avait tout changé. En quelques mots, il s'était senti plus légitime, moins pitoyable. Elle avait même réussi à excuser le déplorable abandon de Chat Noir. Sous le regard de Marinette, tout était beau. La vie paraissait facile, le bonheur à portée de main. Quelque chose s'était dénoué en lui, libérant sa poitrine. Les crampes qui lui tordaient l'estomac avaient disparu.

Ensuite, les copains étaient venus. La mise au point de leur campagne municipale lui avait totalement fait oublier les terribles circonstances de la journée. Sa peine avait laissé place à la joie de construire l'avenir avec ses amis. Comme cela avait été merveilleux de discuter et de rire des idées bizarres des uns et des autres ! Et au milieu d'eux, la jolie Marinette rose d'excitation, ses sourcils mignonnement froncés de concentration, saisissant les idées au vol et les ordonnant pour permettre à Nathaniel de leur donner forme.

Il n'avait pas passé une aussi bonne journée depuis longtemps, décida-t-il en entrant dans son lit. Depuis son premier vrai rendez-vous avec Marinette, celui où elle était arrivée en pyjama. Du Marinette tout craché, se souvint-il en souriant. Il ne saurait jamais pourquoi elle ne s'était pas habillée, ce matin-là, et c'est ce qui faisait son charme. La vie était étrange et excitante en sa compagnie. C'est ce qu'il aimait chez elle et qu'il n'aurait jamais trouvé aux côtés de Kagami. Mais cela, il n'aurait jamais su l'expliquer à son père.

Fugitivement, il songea que si son père n'était pas mort, il serait en ce moment même séparé de sa bien-aimée. Puis le sentiment de perte revint en force. Il n'entendrait plus jamais la voix de Gabriel, ne le verrait plus se mouvoir dans sa demeure, ne jouerait plus pour lui au piano.

— Plagg, dit-il d'une voix enrouée. Je vais éteindre.

Docilement, le kwami de la Destruction vint se poser dans le creux du cou de son porteur et se mit à ronronner, comme chaque nuit depuis son retour.

oOo


Un grand merci à Amélie et Fénice pour leur relecture attentive.

Qui sait quoi ?

Marinette sait qu'Adrien sait que Félix a volé les Miraculous à Ladybug, mais Adrien ne sait pas que Marinette le sait (vous suivez ?).

Et bien entendu, Adrien ignore à quel point il est proche de la vérité quand il compare sa petite amie à son héroïne préférée. Il faut un petit temps à Félix pour être certain qu'il n'y a aucune sous-entendu dans la remarque d'Adrien.

Merci à celles et ceux qui laissent un petit mot en passant. C'est très encourageant pour poster la suite.

On se retrouve dans une semaine pour Saisir les opportunités.