Eawyn entendit un cor retentirent au loin. Elle en fut aussitôt soulagée. Les nains étaient en sécurité et les elfes arrivaient pour s'occuper des ennemis restants. Elle n'avait jamais rencontré le seigneur des elfes en personne, mais elle avait déjà fait quelques séjours à Fondcombe. Souvent, elle n'y restait qu'une nuit et reprenait la route dès le lendemain, les marchands étaient des gens pressés. Aussi, elle n'était pas inquiète de leur arrivée et se savait en sécurité.
Les flèches des elfes transpercèrent le cœur de ses poursuivants et elle put enfin souffler. Un elfe élégamment vêtu amena sa monture jusqu'à elle. Ses yeux s'agrandirent de stupeur en constatant qu'il devait s'agir du seigneur elfe en personne.
— Je suis enchantée de vous rencontrer, Seigneur Elrond.
Elle grimaça en bafouillant un sindarin hésitant. Elle n'avait rencontré que peu d'elfes et n'avait que peu eu le loisir d'améliorer ses connaissances et sa prononciation de la langue elfique. L'elfe lui offrit un sourire indulgent alors qu'elle se courbait respectueusement.
— Il est rare que des orques se risquent jusqu'ici, reprit-il dans la langue commune. Ils ont tendance à éviter ces terres.
— Je suppose que mes compagnons et moi les aurons attiré ici. Cependant, il est vrai que voir ces monstres par ici n'est pas un bon présage.
— Vos compagnons ?
— Gandalf les aura menés en votre demeure, obstiné comme il est, supposa-t-elle.
— Gandalf, voilà longtemps qu'il n'était plus revenu, parla pour lui-même Elrond. J'imagine que ce ne sera pas une simple visite de courtoisie.
— Tous les orques ont été éliminées.
— Venez avec nous, Dame Eawyn, l'invita l'elfe.
Elle fronça les sourcils ne se souvenant pas avoir énoncé son nom. Elle ne se posa pas plus de question et suivit docilement les elfes. Ils chevauchèrent dans une allure tranquille pour ne pas épuiser plus Nahald qu'il ne l'était déjà. Elle fut reconnaissante de cette précaution.
Le trajet fut court. Elle frissonna soudain, plus elle approchait de la cité plus elle sentait la magie venir vers elle. Elle avait toujours apprécié cette sensation, mais en était toujours aussi surprise. Elle se réjouissait de revoir Fondcombe.
Quand enfin ils empruntèrent le chemin menant à la ville, elle retint son souffle. C'était exactement comme des années plus tôt, rien n'avait changé. La magie opéra, la saisissant. Les bâtiments, les arbres, les cascades, tout était tel que le souvenir qu'elle en avait gardé. C'était lumineux, puissant. Elle se sentait si petite. Quand elle reprit son souffle, elle eut la sensation d'avoir oublié tous ses problèmes qu'ils étaient restés sur la plaine, que tout irait bien.
— Tout va bien, Dame Eawyn, s'enquit un des cavaliers remarquant son émoi.
— Je… Oui. Sans doute cela ne vous fait-il plus rien, mais à chaque fois que je viens ici, c'est, tenta-t-elle de s'expliquer.
— Je comprends.
Elle échangea un long regard avec l'elfe dont elle ne savait même pas le nom et sut qu'une même pensée les étreignait à cet instant.
Les elfes sortirent leur cor et les firent sonner pour prévenir de leur arrivée. Eawyn espéra que ses compagnons étaient déjà là et qu'elle ne s'était pas trompée sur les intentions de Gandalf, sinon elle ne parviendrait jamais à les retrouver. Bien qu'une vie paisible à Fondcombe la tentait plus que de raison, elle s'était engagée auprès des nains, elle devait donc tenir parole.
Elle se mit dernière de la file, laissant les guerriers elfes faire leur entrée triomphante. Les sabots des chevaux claquèrent sur le sol de pierre, créant un puissant écho dans la vallée. Une entrée qui ne manquerait pas d'être menaçante aux yeux des nains s'ils étaient déjà là.
Elle s'arrêta au bout de l'allée un sourire amusé aux lèvres alors que les elfes encerclaient les nains en faisant aller leur monture autour d'eux. Toujours plus et ça fonctionnait, les nains étaient en position de combat et ne l'avaient même pas vue.
— Gandalf, salua Elrond visiblement amusé.
— Seigneur Elrond, répondit le gris, jovial. Mon ami.
Elrond descendit élégamment de sa monture et marcha jusqu'au magicien en ignorant les nains.
— C'est étrange que des orques s'approchent si près de nos frontières. Quelque chose ou quelqu'un les aura attiré par ici, ajouta-t-il l'air de rien.
Il cherchait à en savoir plus, Eawyn avait déjà révélé que c'était de leur faute.
— Aaah, il se peut que ce soit nous, concéda-t-il avec un geste éloquent vers les nains.
— Voilà donc les compagnons de Dame Eawyn.
Tous les nains se firent plus attentifs à l'évocation de la guerrière. Ils regardèrent autour d'eux ne la repérant que tardivement. Elle leur fit un petit signe de la main. Elrond les regarda un à un avant que son regard ne se fixe sur le roi.
— Bienvenu Thorin, fils de Thrain.
— Il ne me semble pas vous connaître, refusa-t-il la politesse.
— Vous me rappelez votre grand-père… J'ai connu Thror quand il était encore roi sous la montagne.
— Ah oui ? Jamais il n'a parlé de vous.
Eawyn soupira. Thorin était insupportable, incapable de se rendre compte du précieux allié que ferait Elrond. Elle se laissa discrètement glisser au sol, soulageant sa monture de son poids. Elle se figea un instant pour écouter les paroles que le seigneur prononçait en elfique. Elle se réjouit d'y comprendre une invitation, elle n'était pas contre quelques jours ici.
— Qu'est-ce qu'il a dit, questionna une voix qu'elle identifia comme Gloïn. Est-ce qu'il vient de nous insulter ?
Aussitôt les autres nains se mirent à vociférer. Eawyn soupira. Elle se mit devant les nains et fit face à son hôte, coupant les nains dans leur élucubration.
— Ça sera avec un grand plaisir, Seigneur Elrond, s'inclina-t-elle.
— Wilwarin vous montrera les écuries puis vous conduira à votre chambre.
Elle s'inclina de nouveau puis suivi Wilwarin qui n'était autre que l'elfe avec qui elle avait échangé juste avant d'arrivée. Sans doute, Elrond l'avait-il remarqué. Nahald sur les talons, elle fila sans adresser un seul regard aux nains. Elle avait assez vu Thorin pour toute une vie.
— Heureusement qu'un regard ne peut pas tuer, s'amusa Wilwarin quand ils furent suffisamment éloignés.
— Pourquoi cela, s'étonna-t-elle.
— Le nain blond, celui aux yeux bleus, pendant un instant j'ai cru qu'il allait me sauter à la gorge, s'amusa-t-il. Votre compagnon ?
Eawyn ouvrit la bouche et la referma. Qu'était Fili ? Un simple amant le temps de l'aventure ou un compagnon de vie ?
— Je ne sais pas, avoua-t-elle.
— C'est des choses que l'on sait ou alors ce n'est rien, reprit-il son sérieux.
Elle ne sut que répondre.
Elle avait passé l'heure suivante à s'occuper de Nahald en conversant de sujet moins délicat avec Wilwarin. Elle avait fini par oser demander à ce que Nahald reste en sécurité dans leur écurie à son départ. Elle présageait qu'elle ne pourrait pas l'emmener plus loin. Elle avait ensuite gagné la chambre qu'on lui avait attribuée ou les elfes avaient fait couler un bain chaud, elle s'y prélassait depuis. Elle essaya tous les baumes qu'on lui avait laissé à disposition. Elle soigna ainsi toutes les coupures et tous les bleus qui décoraient son corps.
Elle n'avait pas été aussi détendue depuis bien longtemps.
Ce n'est que quand l'eau fut froide qu'elle daigna sortir. Elle s'enveloppa dans un épais tissu doux et découvrit qu'on lui avait déposé plusieurs tenues propres. Espérant que ses camarades de voyage n'allaient pas décidé de partir dans l'heure, elle enfila l'élégante robe verte qui reposait à côté de deux tenues de voyage. Elle soupira d'aise quand le tissu fin reposa sur sa peau. Cela faisait tellement longtemps qu'elle n'avait pas eu l'occasion de s'habiller ainsi, la dernière fois remontait à une bonne décennie. Elle rassembla ses cheveux noirs en un chignon sophistiqué. Elle trouva à côté du lit des sandales accordées posées à côté de bottes de voyage flambant neuves.
Elle croisa une jeune elfe qui lui apprit que le repas serait servi dans quelques minutes. Elle se hâta vers la salle de réception, Elrond avait sorti les grands moyens pour accueillir le roi bougon. Enfin, les elfes aimaient accueillir, ils devaient être prêts en toutes circonstances tout simplement.
Arrivant dans la salle, elle constata que ses compagnons n'avaient pas eu droit aux mêmes privilèges qu'elle. Ils étaient toujours vêtus de leur vêtement crasseux et n'avaient visiblement pas eu le droit à un bain chaud. Ou alors ils n'en avaient pas voulu sur ordre de Thorin…
— Cette robe vous va à ravir, Dame Eawyn, la complimenta Bilbon, rougissant.
Fili se renfrogna, il lui avait ôté les mots de la bouche. Elle était sublime. Eawyn s'installa entre lui et Bilbon.
— Ravi de voir que vous allez bien.
— Je ne prenais pas beaucoup de risques en partant de mon côté dans ces plaines, rassura-t-elle Balin.
— Vous saviez qu'on allait chez les elfes, réagit Nori.
— Gandalf nous en a parlé dès les premiers jours, se navra-t-elle. Une fois dans les plaines, c'était une évidence.
Les nains grognèrent contre le mage gris en Khuzdul, visiblement en colère de cet ainsi fait avoir par le magicien. Elle se félicita que Thorin fut à une autre table en compagnie d'Elrond et Gandalf. Elle n'aurait pas à subir sa présence ce soir.
Il ne fallut pas longtemps pour qu'ils soient servis. Une assiette de légumes parfumée avec des herbes qu'elle ne parvenait pas identifier fut posée devant elle, les arômes du plat lui donnèrent l'eau à la bouche. Elle ne perdit pas une seconde quand ils purent enfin attaquer leur plat. La cuisine des elfes lui avait manqué, elle se promit de prendre plus de contrats la menant vers ces royaumes à l'avenir.
— Goûte, juste une bouchée.
— J'aime pas la verdure, refusa Ori.
— Il n'y a pas de viande…
— De la purée, suggéra Ori.
— On ne fait pas de caprice lorsque l'on est invité, Ori, le reprit Eawyn. Ces aliments ne vous tueront pas. Mangez.
Elle remarqua que Dwalin qui jusqu'ici faisait fine bouche, la regarda de travers avant de s'exécuter d'une grimace, dégouté. Heureusement la plupart des nains s'étaient contentés de mâcher avec application le contenu de leur assiette et d'avaler même si ça ne leur convenait pas.
Eawyn cessa de les écouter pour se concentrer sur le son des harpes. Les elfes étaient d'excellents musiciens, les écouter était apaisant. Elle sirota sa tisane d'orties, c'était toujours un pur délice.
— Les femmes elfes ne m'attirent pas beaucoup, se justifia Kili sous le regard dépité de Dwalin. Trop maigre, elles ont toutes des pommettes hautes et la peau trop veloutée. Pas assez de barbe pour moi. Quoique celle-là soit pas mal…
Eawyn avala de travers avant d'éclater de rire surprenant ses compagnons avec qui elle avait été plutôt taciturne ces derniers jours.
— Sauf que c'est pas une fille.
Le rire d'Eawyn redoubla face à la mine déconfite de Kili. Elle fut rejointe par les autres nains qui se moquèrent allègrement du pauvre prince, même son frère ne lui fut d'aucun secours.
C'est dans la bonne humeur que la guerrière savoura sa salade d'endives et de poires qui fut suivie d'un gâteau aux pommes de Boischâtel ou elle se promit d'aller un jour.
— Vous voulez pas nous jouer autre chose ? On se croirait à un enterrement, se plaignit Nori.
— Quelqu'un est mort ?
— Vous êtes d'une compagnie affligeante, se désola Eawyn.
— Il n'y a qu'une chose à faire, s'anima Bofur.
Il grimpa sur la table et se mit à chanter en tapant le rythme sur la table.
" Il y a une auberge
Auberge, il y a une auberge, il y a une joyeuse vieille auberge
Sous une vieille colline grise ;
Et ils y brassent une bière si brune
Que l'Homme de la Lune lui-même descendit
Une nuit pour boire tout son saoul."
La chanson fut reprise en chœur par tout ce petit monde soudain bien joyeux.
" Le palefrenier a un chat pompette
Qui joue d'un violon à cinq cordes ;
Et de haut en bas il scie avec son archet
Tantôt couinant haut,
Tantôt ronronnant grave "
Les elfes se regardèrent désemparé avant d'arrêter de jouer. Impossible de continuer sereinement avec la nourriture qui volait et l'horrible voix de Bofur.
" À présent glissant vers le milieu
Le chat joua alors au violon une, digue-don, digue-don,
Une gigue qui réveillerait les morts ;
Il fit couiner et glisser et accélérer la mélodie,
Tandis que le patron secouait l'Homme de la Lune :
« Il est trois heures passées ! », dit-il. "
(L'homme de la lune par Bofur)
Eawyn leva les yeux au ciel. Elle appréciait leur compagnie, mais il y avait des limites. Ils étaient tout de même en présence d'un Seigneur Elfe si âgé qu'ils ne pourraient définir son âge. Elle finit par se lever pour quitter la table, elle fit un geste d'excuse à Elrond qui semblait accablé.
Au moment de quitter les lieux, elle croisa les prunelles bleues de Fili qui avait l'air attristé de son départ. Elle lui fit signe de la rejoindre, si les enfantillages des nains la désolaient, elle avait vraiment envie de passer du temps avec Fili. Wilwarin avait raison, soit il y avait quelque chose soit il n'y avait rien. C'était le moment de comprendre.
Elle s'exila dans les jardins, profitant du parfum des fleurs et du silence paisible qui y régnait. C'était si agréable. Le soleil commençait déjà à décliner. Il était temps de regagner sa chambre. Au détour d'un couloir, elle demanda à une elfe s'il était possible d'avoir à nouveau de l'eau chaude pour un autre bain, justifiant sa demande par les jets de nourriture des nains. Elle fut heureuse que l'on lui accorda. Elle eut à peine le temps de gagner sa chambre que de l'eau fumante émanait de la baignoire.
Un sourire étira ses lèvres lorsque deux coups discret furent frapper sur sa porte. Elle découvrit sans surprise Fili qui avait réussi à s'éclipser. Son corps se réchauffa alors qu'elle refermait la porte derrière lui. Il eut ensuite un silence gêné qu'elle ne sut comment combler avant qu'il ne prenne la parole.
— J'ai cru que tu ne voulais plus de ma présence, se confessa-t-il, gêné.
La guerrière ouvrit grands les yeux, stupéfaite de ses paroles. Avait-elle vraiment laissé cette impression sans le vouloir ?!
— Je… Excuse-moi Fili, ce n'est pas du tout ça, se justifia-t-elle, confuse.
— Et ce Vilvaran, grinça-t-il en se souvenant de ce maudit Elfe.
— Wilwarin et il m'a seulement montré les écuries…
Il n'aimait vraiment pas ce qu'il avait ressenti quand il l'avait vu disparaître avec l'elfe. Elle eut un sourire attendrit en comprenant qu'il avait seulement été jaloux. Il prenait sur lui pour lui faire comprendre cela et combien ça l'avait touché. Elle songea un instant à la situation inverse, si Fili avait disparu avec une elfe, une pensée amère, elle lui aurait arraché les yeux. Elle comprenait.
— Je nous ai fait préparer un bain, changea-t-elle de sujet.
Les yeux de Fili s'illuminèrent d'une lueur qui ne laissa aucun doute sur le fond de sa pensée. Il regarda avec attention la robe de son amante s'échouer sur le sol alors qu'elle avançait nue vers l'eau. Il ne lui fallut pas plus longtemps pour se décider à la rejoindre. Tout avait débuté par un bain.
Eawyn soupira de bien être sa tête reposant sur le torse du blond. Elle retraçait les différents tatouages qui le ornaient du bout des doigts, s'amusant des frissons qu'elle lui procurait. C'était un moment hors du temps qui n'appartenait qu'à eux. Certainement l'un des derniers. Fili poussa un long soupir d'aise, il pourrait rester ainsi pour l'éternité.
— Que m'as-tu fait, Fili ? Je n'ai jamais ressenti cela auprès d'autres hommes.
— Et moi auprès d'aucune autre femme.
Il se perdit un instant dans ses pensées, s'amusant avec les mèches brunes de la rohirrims. Il sentait son souffle s'échouer sur sa peau, il entendait la musique des battements de son cœur. Et cette multitude de détails qui lui sautaient aux yeux. Oui. Il ne se trompait pas. C'était elle.
— Il est vrai que ça doit être plus déroutant encore pour toi que ça ne l'est pour moi, reprit-il soudain sérieux.
Eawyn se redressa légèrement pour observer son visage, il fixait un point invisible sur le mur, concentré.
— Une partie de ta famille est naine, mais tu as été élevée dans les coutumes du Rohan. Tu ne connais pas nos traditions, nos légendes. Pour notre peuple, les femmes sont rares et précieuses. Tout comme les elfes, nous avons un principe d'unique, d'âmes sœurs. C'est beaucoup plus rare pour les nains cela dit, nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre trop longtemps. Les naines sont rares, ce lien spécial tant à disparaître, plus les générations passent moins il est présent. Je n'aurai pas imaginé y avoir le droit un jour.
— N'aurait-il pas été plus logique que ce lien se fasse avec une vraie naine, toi qui est prince ?
Fili haussa les épaules.
— Je suppose que personne ne me convenait parmi les miens. Aulë a sans doute voulu te ramener vers tes origines. Mais le pourquoi ne m'intéresse pas, tout ce qui compte c'est que tu sois là.
Elle déposa ses lèvres sur les siennes. Il avait raison. Une pensée intrusive la saisit.
— Thorin doit détester ça, s'il sait.
— J'imagine qu'il l'a compris et qu'il déteste ça, je verrai quand il m'en parlera. Mais c'est comme ça, il n'aura d'autres choix que de s'y faire. Toi et moi, c'est depuis le premier regard.
