S'il faut que Sally prétende avoir été capable de pratiquer la magie mais en être restée complètement ignorante jusqu'à hier, elle doit bien entendu détenir des talents magiques afin que l'excuse soit crédible. Heureusement, il existe un moyen très simple de le prouver.

« La vieille baguette de mon grand-père Arcturus » précise solennellement Black alors qu'il lui présente le long instrument de bois clair à la poignée gravée. « Il est mort depuis quatre ans, alors ça ne lui fera ni chaud ni froid si elle explose. »

« Comment ça, exploser ? » laisse tomber la jeune femme qui ne parvient pas à retenir son excitation.

« Et bien, une personne sans magie ne peut pas utiliser une baguette sans conséquence négative. La plupart du temps, le Moldu se plaint simplement d'avoir été mordu ou de s'être pris une ruade dans la figure ou la poitrine, mais quand la baguette a appartenu à un sorcier assez caractériel et passionné, les résultats sont souvent plus brutaux. »

Sally louche sur son interlocuteur, sourcil haussé.

« Il avait bon caractère, votre grand-père ? »

« C'était un Black pur souche alors non » renifle l'autre.

Voilà qui est certainement encourageant. Enfin, elle a remis Percy à Kreattur avec pour consigne de le faire changer de t-shirt – il a réussi à se mettre de la marmelade dessus en dépit des efforts héroïques de sa mère durement éprouvée – alors si quelque chose casse, le petit garçon n'en sera aucunement affecté vu qu'il ne se trouve même pas dans la pièce.

Elle referme les doigts autour de la baguette. Le bois est tiède, d'un grain étonnamment soyeux mais elle pense que cela résulte d'une combinaison de vernis et d'usure, et elle a l'impression fugace d'un chatouillement arachnéen, inquisiteur alors qu'elle soulève l'instrument pour le regarder de plus près.

Black la regarde attentivement.

« Vous sentez quelque chose ? Ça brûle ? Ça démange ? »

« Pas du tout » s'empresse de le rassurer Sally. « Je ne dirais pas que je sens des intentions amicales, mais il n'y a pas non plus d'hostilité dans ce morceau de bois. »

« Alors ça » grommelle Black, « de la part de ce vieil Arcturus, on ne s'y attendrait pas… Bon, étape suivante, lancer un sort. Allumer le bout de la baguette, ça vous tente ? »

« Allumer avec des flammes ? » interroge Sally, ses yeux balayant la pièce à la recherche d'un extincteur – mais il y a un robinet dans la cuisine, est-ce qu'elle aura le temps de courir jeter le bout de bois dans l'évier si la situation dérape ?

« Allumer pour éclairer, pas plus fort qu'une bougie » précise son instructeur improvisé. « Vous vous concentrez sur cette petite lueur, juste au bout de la baguette, que vous agitez… comme ça, permettez... »

Il s'empare délicatement du poignet de la jeune femme pour lui faire décrire une boucle en l'air, et elle peut sentir ses os froids sous la peau tendue.

« Et vous n'oubliez pas de dire Lumos, accent sur le o, si vous vous trompez dans la prononciation, ça ne fera rien du tout… Répétez, Lumos. »

« Lu-mosse » s'exécute docilement Sally. « Lu-mos. »

« Bon, ça ira à peu près. Concentration, geste, incantation… Quand vous serez prête. »

La jeune femme inspire jusqu'au fond de ses poumons, se représente une flammèche jaunâtre perchée sur la pointe en bois de son instrument qu'elle agite avec toute la conviction d'une fille ayant eu Le Hobbit comme livre de chevet et articule :

« Lumos ! »

L'extrémité de la baguette s'illumine. Pas comme une bougie, cette intense lueur bleuâtre rappelle davantage une ampoule néon, mais elle s'illumine.

Sally a mal aux coins de la bouche tellement ceux-ci remontent haut sur ses joues, dénudant ses dents nettoyées deux fois par jour dans un sourire triomphal.

« Du premier coup ! » s'extasie Black, les yeux mi-clos pour se protéger de l'éclat plus fort que prévu. « Bravo ! »

« Je suis une sorcière » souffle la jeune femme qui exulte, le cœur battant à tout rompre. « Je suis une sorcière. »

Elle peut faire de la magie. Elle peut confectionner des potions et des amulettes, elle peut créer des attaques élémentaires et des défenses redoutables, elle peut tenir les monstres à distance et garder Percy en sécurité…

La tête lui tourne, à croire qu'elle a trop bu de champagne, c'est le même mélange de joie pétillante et d'engourdissement qui l'empêche de réfléchir trop clairement. Distraitement, la jeune femme se demande si elle va devoir s'habiller en noir avec un chapeau pointu et se faire accompagner de chats et de crapauds – c'est supposé être traditionnel, après tout.

Tradition ou pas tradition, elle veut un chaudron. Elle adore cuisiner et s'est toujours bien débrouillée en physique-chimie à l'école, ça ne peut pas être si différent, il s'agit de suivre des recettes et de provoquer diverses réactions. Du moment qu'elle dispose des ingrédients et des formules adéquats, elle pourra produire de la super-glu ou des cocktails Molotov, comme elle voudra, on ne sait jamais ce qui pourra s'avérer utile.

« Vous êtes une sorcière, c'est confirmé. Ceci dit, je ne crois pas que vous devriez continuer à utiliser la baguette d'Arcturus, elle ne vous a pas vraiment choisi… enfin, elle devrait suffire tant que vous ne serez pas allée en acheter une autre chez Ollivander. »

« Qui ça ? »

« Le plus célèbre fabricant de baguettes en Grande-Bretagne. Pratiquement tout le monde vient chez lui, c'est vous dire la qualité de ses produits. »

Un fabricant de baguettes. Est-ce qu'il accepterait d'expliquer le procédé, si Sally voulait savoir comment confectionner son propre instrument ? D'accord, c'est plus pratique d'acheter tout fait, mais la perspective de créer elle-même ses outils la titille furieusement. C'est basiquement la différence entre le fast-food et vos plats maison, l'un vous satisfait plus que l'autre en raison de l'investissement personnel.

Le grincement de la porte l'arrache à ses projets d'avenir luttant pour émerger en tant que constructions tenant debout et ne risquant pas de s'effondrer au premier souffle.

« Mama ! »

Percy lui adresse un large sourire comme s'il n'avait pas fait un caprice tout à l'heure à la perspective de redevenir propre plutôt que de rester couvert des traces de son petit-déjeuner. Pour sa part, les sourcils de Sally lui remontent sur le front.

Black est nettement plus vocal dans sa surprise.

« Kreattur, pourquoi le petit porte une de mes vieilles chemises pour bébé ? »

Franchement, Sally aurait plutôt accusé la chemise d'appartenir au grand-père de son hôte, vu qu'il s'agit d'une blouse en calicot boutonnée sur le devant, agrémentée d'un col rond et tombant jusqu'aux genoux, dissimulant presque le pantalon de son fils.

L'elfe arbore une expression très contente de lui-même, ce qui est toujours mauvais signe chez une créature féerique.

« Miss Delphi a dit à Kreattur que le petit maître avait besoin d'une chemise propre, et Kreattur a trouvé une chemise propre » déclare-t-il.

Pas impressionnée par le raisonnement, la jeune femme croise les bras.

« Et tu n'as pas pensé que j'avais apporté des affaires pour lui dans ma valise ? » laisse-t-elle tomber.

« Kreattur ne s'en va pas fouiller dans les valises de ses maîtres ! » proteste aussitôt l'elfe.

« Surtout quand ils jettent des sorts dessus pour vous brûler les doigts » ricane Black, et Sally sent son estomac se décrocher parce que dans un cas pareil, c'est une excellente raison pour ne pas vouloir toucher une malle alors que ce serait logique.

Personne n'a donc entendu parler de cadenas, dans cette famille ?

« Si tu cherches des habits, tu peux ouvrir ma valise » se borne-t-elle à préciser, ce à quoi l'elfe fronce les sourcils mais s'incline avant de filer elle ne sait pas où.

Visiblement pas traumatisé par son relooking, Percy glousse alors qu'il vient la câliner.

« Regarde-toi un peu, mon doudou » soupire Sally en ébouriffant ses frisettes brunes. « Il a souvent besoin de précisions, cet elfe ? »

Leur hôte grimace.

« Ça dépend s'il tient à vous, et de ce qu'il pense approprié. En ce qui concerne le premier point, vous ne devriez pas avoir de problème, mais le deuxième… une vraie bourrique concernant la dignité sorcière. Bonne chance avec ça, il va probablement écouter vos consignes avant de n'en faire qu'à sa tête. »

Magnifique, absolument magnifique. Sally ravale le juron qui lui monte aux lèvres pour embrasser son rejeton sur le front à la place.

Essayer de remplacer la mauvaise humeur par de la tendresse, elle pratique souvent. C'est honteusement facile avec un bambin plus collant que du caramel.