Allez! On est sur la fin, c'est les vacances, il fait beau (du moins, chez moi) et j'ai envie de vous faire plaisir ^^

Journal des reviewers :

Lilinnea : Ah, malheureusement, l'Empereur sera envoyé à trépas hors caméra ^^' Je n'ai pas eu la force d'en faire plus parce que j'étais déjà en sueur pour faire toute cette dernière partie de combats.
Je suis moi aussi une énorme amoureuse du Gayle x Silesta et je me suis fait violence pour ne pas développer un vrai triangle dans cette fic par crainte de tomber dans le cliché de la protagoniste tellement géniale que tout le monde en tombe amoureux. Et puis, le côté hopeless romantic correspond bien à Gayle. Cela dit, tu es en train de m'encourager à me dire ce genre de chose. Tu comprendras un peu plus tard ;)

Shivarrior : Ce panache, cette classe, cette rage dans cette chanson ! XD Le meilleur accompagnement pour le chapitre 72.
Ton retour sur mon chapitre un peu steamy me fait plaisir. (Oh, lemon! Ce terme ramène loin en arrière XD J'ignore si on l'emploie encore). J'ignore ce que les lecteurs(trices) de ce type de contenu veulent vraiment. Du trash ouvertement imagé ou du plus subtil élégant? Ne me sentant pas capable de faire le premier genre, je me suis donc rabattue sur le deuxième. Merci beaucoup en tout cas. ^^

Gods, j'arrive pas à y croire. On y est. On est sur la fin de l'aventure.

Mais... * sourire à la Raphou * On parie que j'arrive quand même à vous surprendre en dépit de ce que vous anticipez ?


CHAPITRE LXXVIX - LIBRES

L'esprit de Silesta se faisait flou et son corps incertain. Elle était prise dans une torpeur semblable à celle d'une morsure d'Astarion qui durait trop longtemps. Ce rétrécissement de sa conscience la ramenait au plus près de son essence tourmentée. Ses peurs, ses doutes et ses douleurs se resserraient autour d'elle, sombres et glacés. Son cœur s'agita avec la même panique que dans la crypte d'Iwen tandis que ses émotions erratiques se collaient à elle ; linceul moite et pesant. Était-ce ce que ressentaient les Endormis qui sombraient dans la folie ?

Elle se ferma aux hurlements et aux douleurs fantômes qui l'assaillaient. Et quand elle parvint à s'en éloigner, le silence. Le calme. Plus rien. Où était le pinceau de Gayle ? Où était leur jonction ?

Elle ne percevait même plus sa propre existence.

Les yeux de Gayle se rouvrirent tout à coup. Le fil qui le reliait à Silesta s'effilochait dangereusement. La main moite qu'il tenait encore glissa entre ses doigts.

Il tendit sa main valide vers le cerveau infernal.

« Dolor ! »

Un fin filet d'énergie verte aussi épais qu'un fil de soie sortit de son doigt. Au même moment, Astarion manqua de bousculer le magicien pour rattraper Silesta qui s'effondrait.

Quand le fil vert toucha le cerveau, l'onde qui le traversa le figea et la créature émit une vague psychique empreinte de douleur, de rage et de frustration. La pression de l'air éclata comme une pluie diluvienne qui secoua tout leur squelette.

« Non... RESISTER... Grand Dessein... »

Astarion prit sa compagne dans ses bras et approcha le visage du sien. Ses paupières se serrèrent de soulagement quand il sentit un souffle tiède sur sa joue. Elle était vivante.

Sa vue se brouilla et le visage hideux de l'Absolue lui apparut. Ses yeux noirs brillaient maintenant d'une lueur dorée assassine et sa voix impérieuse tressautait d'une fureur terrorisée.

« Reconsidère... Implore... ABANDONNER... »

« Il est enfin soumis ! s'exclama Ombrecoeur qui arrivait aux côtés de ses compagnons avec Lae'zel. Il est coincé ! »

Elle se hâta de se pencher vers Silesta en implorant Séluné de lui accorder un peu de force. Une légère lueur blanche illumina sa main qu'elle posa sur le sternum de la saltimbanque. L'humaine fronça un peu les sourcils et rouvrit les yeux sur ceux d'Astarion. Elle lui sourit avec fatigue.

« C'est passé, on dirait. »

Il secoua la tête avec dépit. Si elle n'avait pas déjà failli mourir, il l'aurait tuée pour cette insolence.

« Vous êtes complètement folle.

_ Non, on dit « bonne âme chaotique ». »

Astarion essuya un faible sourire et la redéposa au sol en s'assurant qu'elle avait assez d'appui. Silesta manqua un battement quand elle fit face au visage de l'Absolue qui les foudroyait tous des yeux. Sa voix résonna plus fort encore.

« Épargnez... Rejoignez... Utilisez... DEVENEZ L'ABSOLUE... »

La terreur de disparaître de l'illithid était telle qu'il était prêt à se soumettre de nouveau ? Astarion esquissa un sourire vaguement intéressé pendant que Lae'zel hurlait au monstre de se taire. Il avait échoué et le Grand Dessein n'aurait pas lieu ! L'éclat rouge et orangé des pierres infernales qui lévitèrent au-dessus de la paume d'Orphéys lui fit détourner un instant les yeux de la pieuvre.

« Il faut en finir ! Maintenant ! Avant qu'il ne soit trop tard ! ordonna la githyanki en se tournant vers Orphéys.

_ Ordonnez-lui de se détruire », appuya Gayle avec fébrilité.

Orphéys opina lentement du chef et les pierres brillèrent plus fort encore. Le visage géant agita la tête comme si quelque chose venait de s'abattre sur lui. Ses yeux redevinrent noirs.

« Mon maître... Je dois... OBEIR... Je dois... PRENDRE FIN. »

Le dernier éclat doré qui illumina ses iris sombres happa les aventuriers qui perdirent un instant la notion de leur corps. La seconde d'après, ils se retrouvèrent ailleurs, au sommet du cerveau infernal physique, juste devant la couronne de Karsus qui vibrait de plus en plus fort sous une pression magique croissante. Les pierres infernales étaient un triskell chauffé à blanc qui canalisait toute son énergie sur la tiare.

Leur esprit explosa sous une cacophonie indicible. Les espoirs, les cauchemars et les cris d'une légion infinie d'illithids en gestation leur parvinrent tous à la fois. La douleur déferla, oblitérant toute pensée et toute sensation. Silesta se retrouvait dans sa cellule face à Iwen, en train de succéder seconde après seconde son fameux point de bascule qui détachait corps et esprit. Elle ne savait plus qui elle était, où elle était. Elle n'était que souffrance.

Un puissant flash de lumière accompagna une brève interruption de la confusion qui l'étreignait. Tombée à genoux, la jeune femme vit que la couronne de Karsus était brisée et ses fragments tombèrent dans le vide. Elle entendit Gayle retenir une exclamation rageuse dans son dos alors qu'il se précipitait au bord de la plate-forme. Il n'y avait plus que le vide et l'étendue grise du fleuve Chiontar.

Alors que l'écho douloureux dans sa tête se dissipait, Silesta se figea.

Le silence. Le silence parfait et absolu en elle. Pour la première fois depuis sa rencontre avec Raphaël à la Caresse de Sharess, ses pensées n'appartenaient plus qu'à elle. Elle était seule avec elle-même.

Et tout à coup, la gravité se rappela à son bon souvenir. Le sol s'ébranla sous ses pieds avec la violence d'un séisme. Le cerveau infernal s'agitait alors que ses dernières ondes psychiques s'évacuaient de ses hémisphères palpitants. Le décor tangua soudainement à l'oblique avec le sol.

« On va s'écraser ! » hurla Ombrecoeur en se retrouvant plaquée par terre par la pression comme ses alliés.

Silesta avait dû fermer les yeux tant les mouvements saccadés du cerveau vacillant dans sa chute étaient violents. Les haut-le-corps qui la secouaient retournaient ses entrailles dans tous les sens. Son estomac était au bord de la luette tandis que son cœur s'était égaré quelque part dans son ventre. Le vent sifflait en rafale à ses oreilles. Les cris apeurés des siens s'ajoutaient à la peur qui raidissait son corps.

Elle cria quand un nouveau séisme fit vibrer tout le sol dans un choc sourd. Le cerveau était entré en collision contre quelque chose, peut-être une tour de la ville. À quelle hauteur étaient-ils ? Elle ne voyait rien qu'un ciel de cendres et de fumée orangé qui défilait dans un tourbillon à une vitesse vertigineuse. Elle entendit au loin la voix de Gayle incanter quelque chose.

Un autre soubresaut. Le sol disparut sous son corps qui filait dans les airs en parabole. Elle hurla en voyant ses amis éjectés eux aussi. L'horizon à présent très bas. Le fleuve Chiontar. Les quais du Port Gris. La pression de la gravité qui ployait sur son corps de chiffon.

Le fracas de l'eau autour d'elle. Le silence.

Silesta rouvrit les yeux dans l'immensité sombre de l'eau et fut prise de panique en voyant loin au-dessus d'elle la faible lumière du soleil miroiter à la surface. Ses réflexes s'activèrent enfin et elle agita pieds et bras pour ne pas sombrer davantage dans les profondeurs. Elle retint sa respiration avant de s'apercevoir – un tantinet trop tard - qu'elle respirait sans entrave. Plus étrange encore, elle ne sentait pas la pression de l'eau sur son visage.

La main qu'elle porta vers sa figure rencontra une surface lisse et fragile, une sorte de membrane aqueuse comme une grosse bulle de savon qui glissait sur sa paume. Elle sourit et remercia en son for intérieur Gayle et sa présence d'esprit.

Gayle ! Et les autres !

Sans perdre plus de temps, Silesta entreprit sa meilleure brasse pour vite regagner la surface. Sa bulle magique éclata quand ses poumons se déployèrent à l'air libre et une vague agitée manqua de lui faire boire la tasse. Les flots du Chiontar étaient encore courroucés de l'impact du cerveau géant qui avait plongé et, semblait-il, s'était autodétruit. Aucune trace de la créature immonde autour d'elle. La jeune femme n'était entourée que de l'horizon du fleuve dans son dos et le Port Gris face à elle.

Son cœur s'affola.

« Astarion ? Gayle ! Ombrecoeur ! Lae'zel ! » appela-t-elle.

Un écho lui fit tourner la tête un peu vers sa gauche et ses muscles se détendirent. Elle devinait au loin un bras qui s'agitait dans l'eau pour lui faire signe. Cette couleur de tunique, c'était Gayle. Et elle devinait la chevelure blanche d'Astarion qui nageait vers les quais pendant que Lae'zel aidait Ombrecoeur qui s'était accrochée à une planche de bois qui flottait.

« Ils sont en vie... Nous sommes tous en vie... » murmura-t-elle, les larmes aux yeux.

Après avoir survécu à un cerveau infernal, une jonction magique un peu poussée et à une chute de plusieurs dizaines de mètres, le concret d'un ponton de bois fut la chose qui l'émut le plus.

Elle accepta la main d'Astarion pour se relever mais ce fut face à Gayle qu'elle se retrouva en premier. Le magicien la fixait d'une œillade pénétrante aussi furieuse que livide. Silesta ne sut trop où se mettre pour éviter le savon qui lui pendait au nez.

Elle gonfla les joues.

« Oui, oui, je sais. Silesta, vous n'êtes qu'une inconsciente, vous avez failli y passer, blablabla dangereux, blablabla pas une bonne idée...

_ Ne me retirez pas le plaisir de vous réprimander ! s'étrangla le magicien outré de son culot. Astarion, dites quelque chose.

_ Ne vous en faites pas, je compte bien la punir comme il se doit. »

Bizarrement, le sourire en coin que l'elfe affichait ne laissait pas entrevoir de châtiment particulièrement atroce...

« Silesta ! »

L'interpellée regarda par-dessus l'épaule du magicien et ses traits s'éclairèrent. Elle se précipita sur Tébur et Ulryn qui approchaient. Ils étaient pantelants, couverts de traces de suie, blessés... mais vivants. La saltimbanque se jeta dans les bras du nain et attrapa le drow d'un bras par-dessus ses épaules pour l'attirer aussi à elle.

« Par les dieux, vous allez bien, articula-t-elle entre deux chevrotements émus qui retenaient ses sanglots. Si je vous avais perdus... »

Ses compagnons eurent un sourire heureux pour leur jeune amie et un autre plus amusé face à l'expression un peu décontenancée d'Ulryn mis au pied d'une démonstration d'affection.

Tout à sa joie du tableau qui s'offrait à lui, Astarion remua, pris d'une drôle d'impression. Ce silence en lui...

« Je... Je ne sens plus la larve. Elle est morte ! Nous sommes libres ! » s'exclama-t-il avec un sourire radieux.

Son intervention réanima ses autres alliés qui flottaient encore dans une étrange torpeur.

« Oui, c'est bel et bien terminé, réalisa Ombrecoeur dans un souffle étourdi.

_ Le parasite est mort en même temps que le cerveau. Je suis purifiée ! s'ébaudit Lae'zel avec le premier vrai franc sourire de ce périple. Jamais je ne deviendrai une saleté de ghaik ! »

La githyanki se raidit et se reprit aussitôt quand elle aperçut la silhouette grise d'Orphéys léviter à ses côtés. Elle ne voulait pas se montrer irrespectueuse face à son prince transformé. Il avait réalisé l'impensable et elle lui en était plus que reconnaissante.

L'illithid ne lui tint pas rigueur de cette incartade mais il n'était pas tranquille pour autant. Même quand sa captivité au sein du prisme astral s'éternisait et que tout espoir de fuite semblait impossible, jamais il n'avait perdu la foi. Il avait toujours été convaincu que son destin était de libérer son peuple et de lui revenir triomphant. Mais il se trompait.

« Il m'est impossible d'accomplir ma destinée jusqu'au bout, déclara-t-il gravement. Les githyankis seront libérés, mais je ne pourrai plus rentrer chez moi. Pas sous cet aspect. »

La joie qui occupait les visages jusqu'ici se racornit. Lae'zel se mit au garde-à-vous quand Orphéys se tourna vers elle pour lui exiger une promesse. Il demanda à la guerrière de poursuivre sa mission et de devenir le porte-étendard de tous leurs espoirs.

« Appelle mes dragons, Quulos et Quuthos, et pars pour la Mer Astrale. Détruis Vlaakith et délivre les nôtres. Notre avenir et notre héritage reposent sur tes épaules. »

Lae'zel ne cacha pas le malaise qui la gagnait à la vitesse d'une enclume qui tombait du ciel.

« M-Moi ? Mais votre Majesté... vous êtes le Prince de la Comète, l'héritier de Gith. C'est vous qui...

_ Je ne puis rester sous cette forme immonde. Mon esprit hurle sa détresse à la seule vue de cette horreur. Tue-moi, Lae'zel. Je n'aurai de repos que lorsque je serai délivré de ce carcan de chair. Fais-le. Que mon âme rejoigne la Mer Astrale avant qu'elle ne me soit arrachée. »

Lae'zel tressaillit et déglutit, tétanisée. Ses jambes se faisaient molles sous le poids de son armure qui semblait avoir triplé. Son esprit était une ruche qui bourdonnait entre la détresse du peuple gith sous la domination d'une reine imposteur, la vision horrifique de son régent transformé en flagelleur mental et l'oppression du rôle dont il était en train de l'adouber.

Silesta devinait l'émoi troublé de son alliée. Tuer celui qu'elle voulait sauver, son prince... Cette requête était ignoble. Hélas, elle comprenait Orphéys. Être contraint de vivre comme quelque chose qui ne vous apportait que du malheur, elle en avait fait l'expérience pendant trois ans. Elle comprenait l'envie d'en finir du prince. Elle-même avait souvent appelé la mort de ses vœux pour l'arracher à la douleur.

Elle vit la lèvre de sa camarade trembler. Lae'zel ne tremblait jamais. Sauf quand elle avait un objectif, quelque chose qui la portait jusqu'à la transcender.

« Les vôtres ont besoin de vous, Lae'zel. Vous ne pouvez pas les abandonner. »

La githyanki eut un regard incertain vers Silesta et ses compagnons saltimbanques et d'aventure. Peut-être avait-elle raison. Peut-être que la force du lien qui unissait les individus les uns aux autres était assez puissante pour accomplir des miracles.

Elle serra les dents et ses yeux se firent tranchants. Affûtés comme la lame d'argent qui lui avait été remise telle une bénédiction.

« J'irai. Jamais je ne serai libre tant que les miens resteront prisonniers des chaînes de Vlaakith. »

Sa détermination chancela sur son visage face à l'illithid qui mettait un genou à terre face à elle en lui présentant son épée. Le temps s'étira à l'infini quand elle prit l'arme entre ses mains.

Elle admira une dernière fois son prince, son sacrifice, sa grandeur, sa force inébranlable. Sa poigne se referma sur le manche et d'un geste aussi assuré qu'avait été la foi d'Orphéys durant son combat, elle plongea la lame droit dans son cœur.

Silesta se mordit la joue au gémissement qui perça la bouche tentaculaire d'Orphéys et au soubresaut qui arqua son corps. Sa voix jeune, claire et affirmée résonna une dernière fois dans sa tête.

« Gith'ka tavkim... krash'ht... »

Son corps se fit lourd et il s'effondra, son sang gris maculant petit à petit sa longue robe rouge et le sol. Dans le silence solennel et pesant qui flotta autour du dernier souffle du prince, Silesta entrevit la tristesse sur le visage de Lae'zel. L'instant ne dura que le temps d'un clignement de paupières car déjà la guerrière réaffirmait sa volonté d'un regard sans faille tourné vers les nuages.

« Quulos ! » appela-t-elle d'une voix forte.

Un vrombissement dans les cieux leur fit lever le nez à tous. Un immense dragon rouge apparut de derrière une ancienne tour de garde et fondit vers eux. Ses écailles cardinales éclataient sous la lumière nouvellement retrouvée dans le ciel apaisé. La créature se posa sur le quai tout proche en faisant voler débris et poussière dans un tourbillon de vent. Lae'zel l'approcha et enfourcha son encolure d'un mouvement souple.

Silesta était égarée dans une émotion tiède. Son cœur débordait de fierté pour son impétueuse alliée et il saignait en même temps. Elle approcha du dragon, la gorge douloureuse.

« Ne faites pas de bêtises, d'accord ? »

La guerrière lui retourna un sourire conquérant. Ces yeux gris qui brillaient d'émotion pour elle... elle ne s'y ferait jamais.

« Je ne vous oublierai jamais, lui assura-t-elle avec un rapide coup d'œil aux autres. J'inscrirai votre nom dans nos annales en tant que Mla'ghir, notre libératrice. »

La saltimbanque eut un sourire qu'elle voulait plaisantin mais il peinait à gagner ses yeux.

« Vous auriez un équivalent gith pour « Destructrice des Décors » ? »

Le rictus aux dents découvertes qu'eut Lae'zel fut cette image qu'elle décida de garder dans sa mémoire.

Silesta s'écarta du dragon et retourna après de ses autres compagnons pendant que la githyanki prenait son envol, accompagnée d'autres dragons rouges pour lui former une escorte aussi digne que l'était la nouvelle porte-étendard du peuple gith. Les aventuriers suivirent le ballet aérien au-dessus du port jusqu'à voir disparaître les ombres rouges dans la brillance de portails menant vers le Plan Astral.

Après la mort d'Orphéys et le départ de Lae'zel, il ne demeurait à présent plus que le silence d'une ville réduite en cendres. L'air salé du port ne pouvait couvrir l'épaisse fragrance de brûlé qui embaumait l'espace et grisait l'atmosphère. Le choc qui les quittait laissait en son sillon une anesthésie étourdissante qui les rendait lents à la pensée et à la réaction.

Entre ses pensées tournées vers sa camarade githyanki, Silesta remarqua que Gayle avait l'air absent, égaré quelque part dans les flots brillants du Chiontar.

« La couronne de Karsus a sombré... »

La jeune femme entendit dans son ton un mélange de regret et de résignation. Pensait-il encore à la folle possibilité de reforger la couronne pour s'approprier le pouvoir de Karsus ?

« J'espère que vous comptez la retrouver pour la donner à Mystra comme convenu ? »

Le faible tic qu'il eut à la commissure de sa bouche lui confirma qu'il avait en effet songé à ne pas le faire. Silesta rejoignit le magicien et mit ses yeux dans les siens.

« Gayle, vous n'êtes pas un fou comme Iwen ou Raphaël qui court après le pouvoir. J'ai vu en vous pendant que vous puisiez en moi. » Un voile d'appréhension se posa sur lui et elle lui sourit avec douceur pour le rassurer. « J'ai vu un artiste de la Trame manipuler une magie vibrante avec virtuosité comme le peintre manie le pinceau. Vous êtes doué, bon et surtout conscient. Sauvez-vous de votre affliction en donnant la couronne à Mystra. »

Le magicien replongea un instant dans la communion magique qui l'avait uni à sa jeune amie. Le souvenir d'avoir touché du bout du doigt l'essence-même de la jeune femme l'émut presque autant que la confiance qu'elle lui avait accordée par ce geste pourtant très risqué. Non. Il ne voulait pas ressembler à ceux qui avaient causé leur propre chute parce qu'ils s'étaient laissé aveugler. Il avait déjà manqué de discernement une fois et il avait failli aller trop loin là-haut, face à l'Absolue.

Il opina du chef avec sérénité.

« Je le ferai, mon amie. Je rechercherai les fragments de la couronne pour les rendre à Mystra et qu'elle me libère.

_ Mieux encore, vous redeviendrez son élu, prophétisa Silesta avec enthousiasme.

_ Si vous ne lui avez pas fait de l'œil là-haut. Si ça se trouve, elle va être plus intéressée par vous. »

Ils échangèrent un rire.

« Bon, je ne sais pas vous, mais moi, je dis qu'une telle victoire doit se fêter comme il se doit ! lança Tébur d'une voix forte. À la manière naine, bien sûr : taverne, alcool, rires et chansons ! Et alcool !

_ Rien que pour voir Silesta pompette, j'en suis, approuva Ombrecoeur avec plaisir.

_ Elle risque surtout de danser sur les tables et nous allons tous finir dehors, corrigea Ulryn.

_ Ou au contraire nous faire offrir des tournées ! »

La concernée voulut répliquer mais une faible exclamation d'Astarion près d'elle l'arrêta. Quand elle se tourna vers lui, elle sursauta. La joue de son compagnon était en train... de fumer ?

« Aïe ! » grimaça encore le vampire dans un sursaut de gêne. Il se raidit et regarda ses mains qui commençaient à fumer aussi. « Oh... Oh non... Par les dieux... »

Silesta mit quelques secondes avant de réaliser ce qui se passait. Le soleil ! Maintenant qu'Astarion n'était plus protégé par sa larve, il redevenait un vampire sensible à la lumière du soleil !

« Euh... Non pas que je ne veuille pas rester... essaya l'elfe d'un air le plus détaché possible. Mais... »

Les petits fragments de peau qui voletèrent dans l'air comme de la peinture écaillée lui fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Il allait finir en tas de cendres ! Ni une ni deux, Silesta retira sa cape et la jeta sur la tête d'Astarion pour le protéger alors que celui-ci était en train de s'agiter sous la panique pour s'enfuir.

« Vous nous excusez ? » glissa-t-elle avec un grand sourire crispé à ses autres compagnons tétanisés.

Sans leur laisser le temps de réagir, elle prit Astarion par les épaules et l'entraîna le plus rapidement possible vers le premier bâtiment qu'elle trouva. Elle ouvrit à la volée la porte d'une petite maison étroite et vide et fit asseoir Astarion sur une chaise qui reposait dans un coin avant de se ruer vers les fenêtres pour en tirer tous les rideaux.

Pendant qu'elle s'occupait de la luminosité, elle entendait les gémissements du vampire perdre en intensité pour son plus grand soulagement. Elle revint à ses côtés dans la pénombre et prit un bout de cape qu'elle releva prudemment.

« Vous allez bien ? »

Alors qu'elle découvrait son visage, elle vit encore ses traits brûlés et sa peau s'effriter comme de la cendre avant de deviner le lisse de sa joue se reconstituer petit à petit. Elle soupira de soulagement. C'était moins une.

« Ce genre de désagrément ne m'avait pas manqué, soupira Astarion en réprimant une grimace. Mais tel est le prix de ma liberté après Cazador. Je dois retourner dans les ombres. »

Silesta se mordit la lèvre et s'agenouilla devant lui. Heureusement, elle avait réagi vite et les dons de régénération des vampires étaient prodigieux. En quelques secondes, Astarion avait retrouvé son beau visage parfait sans la moindre marque.

Il y eut un silence entre leurs regards entremêlés. Ils s'échangeaient bien plus que les mots qui couraient dans leurs esprits.

Dehors, la voix braillarde de Tébur qui voulait absolument aller dans une certaine taverne pour la qualité de ses bières retentissait avec presque autant de clarté que s'il était avec eux dans la maison. Ils soufflèrent tous les deux du nez avec un sourire.

« Et donc ? Qu'en est-il de la suite ? » demanda Astarion avec tranquillité.

Il ne parlait pas de la tournée des tavernes qui s'annonçait. Il s'adressait directement à l'âme de la jeune femme qu'il dévisageait. La regarder dans les ombres qui n'étaient pas celles d'une chambre lui faisait étrange. Il ne verrait plus sa chevelure de feu sous les rayons du soleil. Même là, ainsi agenouillée devant lui, il avait encore l'impression de lui imposer une épreuve.

Silesta soutenait les yeux amarante qui la scrutaient avec attention et cherchait à lire ce qu'ils reflétaient. Pour une rare fois, le paradoxe d'Astarion ne fit pas effet. Elle était seule avec ses pensées et Astarion. Et avec toutes les possibilités d'avenir qui se bousculaient en désordre dans son esprit maintenant qu'elle avait définitivement écarté tout risque de mort atroce.

Elle entrevoyait dans toute cette mélasse la Compagnie du Pas Nocturne et l'apprentissage de la magie auprès de Gayle et pourtant, ses yeux n'étaient braqués que dans une seule direction. Vers cet homme.

« Je veux rester auprès de vous. Ne serait-ce que pour vous aider avec vos sept-mille rejetons et m'assurer que cette enfant Gur ne vous réduise pas en charpie. Je n'ai pas risqué ma vie pour que la vôtre finisse avec si peu de panache. »

L'elfe lui rendit un sourire amusé qu'il n'eut le temps d'étirer vraiment car Silesta prenait appui sur ses cuisses pour se hisser vers lui.

« Mais surtout, je veux vous aimer comme vous le méritez. »

Il accueillit son visage entre ses mains et la laissa l'embrasser. Ses lèvres contre les siennes, ses mots qui se logeaient en plein dans son âme, savoir qu'elle était encore en vie... Astarion en oublia qu'il n'était qu'un rejeton de vampire condamné à la nuit. Ne comptait que cette femme et ce vœu qui caressait son cœur pour le faire frémir.

« Êtes-vous sûre, Silesta ? lui demanda-t-il quand il recouvra sa faculté de penser. Est-ce vraiment ce que vous voulez ? Je comprendrais que vous vouliez suivre votre propre voie. Vous en avez plusieurs qui s'ouvrent à vous. »

Cette pénombre qui assombrissait son visage en dépit de sa nyctalopie ne faisait que rappeler à Astarion qu'ils n'évoluaient plus dans le même monde. Il la voulait aussi fort qu'il voulait la savoir heureuse. Elle avait un avenir à construire tout comme elle devait apprendre à guérir de ses blessures infligées par Iwen Calis. La nuit ne serait qu'un terreau fertile à ses cauchemars.

Silesta posa son front contre le sien et lui sourit avec espoir.

« Ma volonté n'a de loi que la vôtre, Astarion. »

Il ferma les yeux et s'imprégna de ces mots.

En guise de réponse, le vampire enserra sa dulcinée dans ses bras pour la remettre debout face à lui et l'embrassa avec envie. Si elle était sûre comme lui était sûr, elle n'avait pas à lui rester inférieure. Après tout, elle était sa partenaire. Son égale.

La jeune femme se laissa emprisonner sans résistance par cette étreinte. Pouvoir toucher Astarion sans la peur de mourir était encore plus grisant que la nuit dernière quand elle pensait le serrer contre elle pour la dernière fois.

Trois coups puissants contre la porte les interrompirent.

« Je sais que la nuit est pour dans plusieurs heures mais je n'attendrai pas jusque là pour faire la fête ! prévint la voix bourrue de Tébur dehors. Alors rhabille-toi et on y va, Val... euh, Silesta. La tête de boule de neige nous rejoindra quand il pourra. »

La jeune femme s'empressa de retenir la réplique cinglante pleine de délectation que préparait Astarion d'un doigt contre ses lèvres. Le roublard frustré gonfla les joues de déception et mordilla l'index de sa compagne pour se venger.

« Allez-y, l'enjoignit-il. Il a raison. Je ne serais pas contre l'idée de fêter notre survie rien qu'entre nous deux mais hélas, il faut bien que quelqu'un serve de guide à ces pauvres âmes dehors avant qu'ils ne deviennent hors de contrôle. »

Silesta pouffa et se sépara de lui avec un dernier sourire.

« Vous nous retrouvez plus tard ?

_ Bien sûr. »

Une fois la porte refermée derrière sa compagne, le vampire s'approcha de la fenêtre et écarta un bout de rideau pour regarder dehors. Silesta était en train de se chamailler avec son père sous le regard dépité d'Ulryn et la gêne d'Ombrecoeur et de Gayle. Les rayons du soleil éclataient dans ses cheveux cuivrés qui dansaient autour de ses épaules.

L'arrivée d'une silhouette qui approchait attira son œil. C'était Anmoira accompagnée de Perzin qui arrivait.

« Valyn ! »

Deux syllabes seulement et ce fut comme si la Trame était prête à se fendre. La voix magique de la belle elfe exprimait le miracle qu'elle voyait dans sa petite sœur humaine encore vivante.

Silesta releva aussitôt la tête et ses yeux de pluie portèrent bien leur nom. Ils se chargèrent en une seconde d'une montée de larmes incontrôlées. La jeune femme se jeta dans les bras d'Anmoira comme la petite fille qui retrouvait sa mère après avoir erré dans les bois pendant des heures et ses nerfs rudement éprouvés lâchèrent. Elle pleura sa peur et sa joie sans retenue tout en riant nerveusement.

« Plus jamais, murmura Anmoira d'une voix brisée en la serrant de toutes ses forces.

_ Plus jamais », approuva sa cadette aussi émue.

Astarion laissa un sourire le traverser et le rideau retomba doucement sur les membres du Pas Nocturne qui savouraient leurs retrouvailles.

« On dirait que nous sommes presque au complet pour célébrer notre victoire », se réjouit Gayle.

Silesta quitta les bras d'Anmoira, assaillie par les exclamations de joie de Perzin. Le halfelin trépignait déjà à l'idée de conter cette incroyable épopée lors de leurs prochaines représentations. Sa carrière de maître conteur décollerait à coup sûr après ça !

« On verra à quoi elle ressemblera, ton épopée, quand tu auras quelques pichets dans le nez, railla Tébur qui piaffait aussi d'impatience.

_ Elle sera prête avant même que nous arrivions à la taverne. Et avec une version en rimes, pour la peine », assura Perzin de sa voix flûtée.

Entre deux gloussements, la jeune femme rousse eut un coup d'œil un peu terne vers la maison aux rideaux tirés. Gayle le remarqua et devina ce qui la chagrinait. Il ne pouvait que la comprendre. Que serait une fête sans la présence de la personne qui comptait le plus ?

Le magicien vint poser une main sur son épaule.

« Je ne sais pas si ça peut marcher, mais peut-être qu'un sort de ténèbres sur la cape d'Astarion lui permettrait de se déplacer jusqu'à notre lieu de célébration ? On peut au moins essayer. »

Silesta regarda Gayle longuement. Cet homme. Jusqu'au bout du bout...

Elle le prit dans ses bras et le serra fort.

« Merci, Gayle Dekarios. »

Portée par l'espoir de pouvoir célébrer sa survie entourée de tous ceux qui comptaient pour elle, la saltimbanque sautilla jusqu'à la petite maison et ouvrit prudemment la porte pour ne pas créer un trop grand rai de lumière à l'intérieur.

« Astarion, nous avons peut-être une solution ! Gayle... »

Ses yeux balayèrent la pièce plongée dans l'obscurité et se heurtèrent contre du vide.

Astarion n'était plus là.


Run to you – Lea Michele