Bonjour !

Ce texte a été écrit pour l'anniversaire de la merveilleuse Angelica R, j'espère que ça te plaira !

Il s'agit d'un UA 4x21. Le titre vient du poème Les yeux d'Elsa de Louis Aragon.


Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

oOo

La prisonnière hurle la nuit.

Les mains tendues vers le ciel dans la posture grotesque d'une démente brisée, elle pleure sa défaite et des malédictions contre un homme, toujours le même, un certain Isaac dont Lily ignore tout.

Fièrement campée dans son armure noire comme la nuit, elle reste de marbre et se demande combien de temps les cordes vocales de la prisonnière tiendront avant de se disloquer.

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On raconte que la prisonnière a perdu la raison il y a bien longtemps, hantée par des crimes immondes dont il est interdit de parler, on dit que ce qu'elle a fait est si horrible que son nom a été banni pour toujours de la Forêt Enchantée, et que son souvenir s'est changé en un mirage auquel seuls les fous et imbéciles croient encore.

La reine Blanche-Neige, pleine de majesté, des étoiles mortes dans les yeux, a raconté à Lily que la mort aurait été trop douce pour elle, que la tuer aurait été comme assassiner ses victimes une seconde fois, et Lily n'a pu qu'acquiescer, comme la gardienne loyale jusqu'au bout qu'elle aspire à être.

Il est parfois tentant de s'éloigner quand la prisonnière se met à tirer sur ses chaînes et à vociférer des heures durant, encore et encore, jusqu'à en faire trembler les murs du château, mais Lily a depuis longtemps appris à ne pas écouter.

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« Ne lui montre pas ton visage, » lui a susurré Blanche-Neige dans ce qui ressemble désormais à un rêve lointain, à tel point qu'elle se demande si cette scène a vraiment existé. « Ne lui donne pas ton nom. Ne lui donne aucune arme qu'elle pourrait utiliser contre toi. »

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Lily se demande parfois si elle aurait dû lui rappeler que c'est dans sa main à elle que se trouve une épée.

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Parfois, la prisonnière saisit les barreaux de sa cellule de ses doigts graciles et l'interpelle doucement.

« Il faut que vous m'aidiez, qui que vous soyez. Je ne devrais pas être ici. Je dois retrouver mon fils. »

Lily ne se retourne jamais.

Elle était présente quand le Prince a raconté à qui voulait bien l'entendre que son regard enchanté pouvait jeter des éclairs comme des sortilèges.

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« Je viens voir comment se porte la prisonnière. »

Le Lumineux vient se planter devant la cellule, irradiant d'orgueil et de suffisance. Il s'agit d'un ami de la reine, et c'est bien la seule raison pour laquelle Lily ne lui a pas encore fait ravaler le sourire triomphal dont elle ne parvient pas à identifier l'origine.

« Vous paierez pour ça, Rumplestiltskin, » gronde la prisonnière. « Vous ne gagnerez pas. »

Il hausse les épaules, plus amusé que jamais.

« J'ai déjà gagné, très chère. »

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Lily se pose de nombreuses questions sur la prisonnière. C'est tout ce qu'elle a à faire de ses journées, rester plantée devant la cellule et se poser mille questions qui ne trouveront jamais de réponse.

Elle se demande qui est cet Isaac qu'elle n'a de cesse de maudire, pourquoi le Lumineux donne l'impression de bien la connaître, comment elle ne s'est pas encore noyée dans ses propres larmes.

Elle se demande qui peut bien être ce Henry dont elle parle sans cesse dans son sommeil et qu'elle appelle mon fils.

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La reine Blanche-Neige a convoqué une assemblée dans la salle du trône. Ses lèvres vermeilles sont de la même nuance écarlate que sa robe. Sa chevelure de corbeau est de la couleur de son cœur et des ombres qui dansent dans ses yeux.

Il semblerait que ses soldats aient une nouvelle fois échoué à capturer Regina. Lily l'observe leur écraser le cœur sans sourciller.

« Pitié, Votre Majesté… j'ai un fils, » la supplie l'un d'entre eux.

La poussière de son cœur rejoint celle des autres, comme autant de suppliques ignorées.

« La prisonnière aussi a un fils, » se surprend à dire Lily.

Les yeux de ténèbres de la reine la découpent aussitôt en mille petits éclats de verre – Blanche-Neige n'a jamais aussi mal porté son nom.

« La prisonnière est une meurtrière et une menteuse. »

Et Lily ne peut qu'acquiescer, se parant de sa docilité comme du meilleur des boucliers.

« Oui, Votre Majesté. »

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Parfois, Lily songe qu'elle se changera en poussière bien avant la prisonnière, qu'elle se fondra dans la pierre noire et le sang invisible qui recouvre les murs maudits de ce château.

Elle a oublié à quoi ressemblait le soleil – mais l'a-t-elle jamais su ?

Elle n'a jamais regardé la prisonnière dans les yeux, mais on dit qu'ils ont la couleur des jours d'été, on murmure que ceux de Blanche-Neige étaient identiques avant que Regina ne la jette en pâture aux ombres qui ne cessent de la ronger.

Alors, parce qu'elle n'est qu'une humaine faillible, et non pas un soldat servile de plus, elle s'approche de la cellule et plonge son regard dans celui de la prisonnière.

« Qui est Henry ? »

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Blanche-Neige ne l'avait pas jugée assez importante pour s'approprier son cœur et en faire une arme.

Quelle erreur.

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La prisonnière se lève d'un bond, les yeux ronds.

« Lily ? »

Lily recule, comme frappée par la foudre ou une boule de feu lancée par la reine.

« Comment connaissez-vous mon nom ? »

Elle ne comprend pas pourquoi la prisonnière a l'air si soulagée.

« C'est moi, Lily. Emma. Nous… nous sommes amies. »

Les avertissements de Blanche-Neige sur cette créature pleine de haine et de trahisons résonnent dans son esprit.

Pas assez fort, semble t-il.

« Vous faites erreur. »

Pour faire bonne mesure, elle retire son heaume. Le sourire d'Emma est une fleur qui, loin de se flétrir, s'épanouit comme un champ de roses rouges qui sentent bon l'espoir.

« Rien de tout ceci n'est réel. Nous avons été maudits. »

« Et qu'est-ce qui est réel, si ceci ne l'est pas ? »

« Nous… nous venons d'une ville appelée Storybrooke. Dans un autre monde, même si nous sommes toutes les deux nées dans la Forêt Enchantée. »

Ravie d'avoir enfin quelqu'un prêt à écouter ses sornettes enchantées, elle s'embrouille dans ses explications et bute sur des mots pourtant d'une simplicité enfantine mais rien de tout ça ne lui importe, mille fleurs de sourire explosent devant les yeux confus de Lily.

« Vous êtes aussi folle qu'on le raconte. »

Le ton de Lily est sans appel. Elle remet son heaume en place et se détourne en se maudissant d'avoir été assez faible pour se laisser ensorceler par un tissu de mensonges.

Dans son dos, Emma continue de lui parler.

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La dernière phrase qu'elle prononce lui fait l'effet d'épines et de ronces s'enfonçant dans son cœur.

« Si ce que je dis n'est qu'un énorme mensonge, alors qui es-tu ? »

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Lily sait très bien qui elle est.

Elle est une soldate au service de la reine Blanche-Neige.

Elle est horrifiée lorsqu'elle cherche en vain ce qu'elle peut bien être d'autre.

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Cette fois, c'est elle qui agrippe les barreaux de la cellule.

« Parlez-moi de ce Storybrooke. »

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Emma se montre excessivement bavarde sur cette ville étrange d'un autre monde où la magie n'existe pas et où les sorcières et les ogres n'existent que dans les histoires et les contes de fées. Elle lui parle de son fils Henry avec des étoiles dans les yeux et de ses parents avec une tendresse souillée par la tristesse.

« Qui sont vos parents ? » l'interroge Lily, curieuse.

La réponse la fait tomber de haut, elle qui peut toucher les cimes et les nuages du bout des ailes.

« C'est impossible. Pourquoi Blanche-Neige vous aurait-elle enfermée ici si vous êtes sa fille ? »

« Je te l'ai dit. Elle ne se souvient de rien. Personne ne se souvient de rien. »

Elle maudit une fois de plus Isaac, un homme qu'elle dit ambitieux et dépourvu de morale, celui qui a permis aux méchants d'obtenir leur fin heureuse.

Lily fronce les sourcils, pense à ses propres parents, mais des ombres fuyantes sont la seule chose qu'elle parvient à extirper des tréfonds de son esprit amnésique.

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Elle regarde Blanche-Neige d'un œil nouveau, à présent, essaie de l'imaginer avec des vêtements blancs et un air innocent et un sourire lumineux à faire pâlir d'envie le soleil, mais l'imagination est apparemment quelque chose dont elle est dépourvue parce que tout ce qu'elle parvient à voir n'est qu'un ensemble grotesque de formes floues et lointaines, comme un rêve mort avant d'avoir vraiment existé.

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Lily ne peut plus regarder les membres de la cour sans se demander où peuvent bien être ses parents.

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« Qui suis-je ? »

La question qu'elle n'avait pas osé poser jusqu'à présent franchit la barrière de ses lèvres, une capitulation pacifique bien loin des exécutions sanglantes de la reine.

« Qui… qui sont mes parents ? »

Les yeux verts d'Emma la troublent. Peut-être a-t-elle bien été ensorcelée, tout compte fait.

« Ta mère s'appelle Maléfique. C'est une sorcière très puissante. J'ignore qui est ton père. »

« Je ne connais personne de ce nom, » désespère Lily.

Emma lui attrape doucement le poignet par-delà les barreaux de la cellule. Lily la laisse faire, trop surprise pour se dégager, captivée par un enchantement dont elle ignore tout.

« Tu as oublié, » fait doucement Emma.

Lily se mord la lèvre, les yeux humides des larmes qu'elle n'a jamais eu le droit de verser.

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« Vous avez dit que nous étions amies. »

Une lueur de tristesse vient assombrir le ciel émeraude des yeux d'Emma.

« Oui, c'est vrai. On… on s'est rencontrées il y a des années. J'essayais de voler dans un magasin – pas très habilement – et tu es venue à mon secours. »

« Un magasin ? » répète Lily, les sourcils froncés.

« C'est… un endroit où on peut acheter de la nourriture. »

Emma semble libre, lorsqu'elle se plonge dans ses souvenirs, et en cet instant, Lily se moque de savoir s'ils ne sont que des fantasmes délirants, parce qu'elle aussi se sent libre, libre d'imaginer un monde sans chaînes et sans armure, sans cœurs brisés et sans reine maléfique.

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Souvent, elle se demande ce qui se passerait si elle ouvrait la porte de la cellule et plongeait ce royaume maudit dans un torrent de flammes.

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Emma se plaît à lui parler de choses étranges qui ne lui évoquent rien, de bus et de hamburgers, de télévisions et de jeux vidéo, et Lily ne peut qu'acquiescer face à ces souvenirs qu'elle aimerait posséder elle aussi, ne serait-ce que pour avoir l'illusion d'être heureuse.

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« Sommes-nous restées amies toutes ces années ? »

L'expression d'Emma se fait plus triste, comme si l'hiver venait ternir l'été dans son sourire.

« Non. La vie… la vie nous a séparées. »

« Pourquoi ? »

« Tu m'as menti sur quelque chose, et je l'ai très mal pris. Nous nous sommes retrouvées quelque temps plus tard, mais là encore, ça s'est mal terminé. Je ne suis retombée sur toi qu'une fois adulte, quand j'ai aidé ta mère à te retrouver. »

Lily se recule légèrement, comme blessée. La déception a tout brûlé dans son ventre. Envolés, les rêves d'amitié éternelle qu'elle avait commencé à façonner dans ses songes.

« Je vois. »

Redevenue de glace, elle se détourne.

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« Qui est Maléfique ? »

La question lui a échappé sans qu'elle ne le veuille. Blanche-Neige et le Lumineux, en pleine conversation sur leur sujet de prédilection, à savoir la capture de Regina, la regardent comme s'ils la voyaient pour la première fois.

« Où as-tu entendu ce nom ? »

Serait-ce de la crainte qu'elle lit dans la voix du Lumineux, lui, le chevalier sans peur et sans reproches ?

Lily, mal à l'aise, hausse les épaules.

« Qui est-elle ? » insiste t-elle, quand bien même elle sait qu'elle ne devrait pas.

« Tu as parlé à la prisonnière, » devine Blanche-Neige.

Sa peau de neige prend une couleur écarlate.

« Je ne lui ai pas parlé. C'est elle qui parle sans cesse. »

Toute l'assurance du monde qu'elle a mis dans sa voix ne parvient pas à convaincre la reine. Elle la regarde s'éloigner d'un air mauvais.

Lily se demande quand la poussière de son propre cœur viendra s'éparpiller aux quatre vents sur le sol de cette pièce.

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« Nous ne sommes plus amies, alors. »

« Eh bien… c'est compliqué, » avance Emma dans un soupir. « Mais j'espère bien que nous le redeviendrons. »

Lily enserre les barreaux comme si elle voulait les tordre et extirper cette créature de lumière de sa prison désenchantée.

« Comment ? »

Sa question est presque muette, une simple brise face à la tornade dans laquelle cet Isaac les a prétendument plongés, et pourtant elle a l'impression que les échos de sa trahison résonnent dans tous les recoins sombres de ce maudit château.

« Nous devons briser la malédiction. »

« Mais comment ? »

Emma soupire.

« Je ne sais pas. Un baiser d'amour véritable est souvent la solution, mais… cette malédiction n'est pas comme les autres. »

Et elle s'enferme dans une cage de mélancolie, une prison qu'elle a elle-même choisie et qui n'a pas de clé, celle-là.

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Lily s'imagine en train de retrouver Henry et de le lui ramener, ne serait-ce que pour voir des constellations apparaître dans ses iris fatigués.

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La reine Blanche-Neige s'impatiente, lasse d'écraser des cœurs qui n'appartiennent pas à Regina.

Lily se demande si ses mains ensanglantées constituent la seule explication de la haine qu'elle lui porte.

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« Vous avez dit que ma mère cherchait à me retrouver. »

« Oui, en effet. »

« Et nous nous sommes rencontrées dans… dans le monde sans magie. »

« Oui. »

« Pourquoi n'étions-nous plus dans la Forêt Enchantée ? »

Avec horreur, elle observe les larmes trop longtemps contenues d'Emma rouler sur ses joues.

« Mes parents m'y ont envoyée pour me protéger. Nous avons été séparés pendant vingt-huit ans. »

« Et… et ma mère ? Elle m'y a aussi envoyée pour me protéger ? »

Emma balaye ses larmes d'un revers de la main et ose à peine la regarder, quelque chose qui ressemble bien à de la culpabilité.

« J'aimerais que ce soit le cas. »

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La vérité a le goût terrible des braises et des cendres.

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« Je vais la tuer. »

Sa voix est de glace, mais après tout, la glace la plus froide brûle davantage que n'importe quelle petite flammèche.

« Lily, je t'en prie… »

Elle ne sait même pas si ce qu'Emma lui a dit est vrai ou si tout ce qu'elle lui raconte jour après jour n'est qu'une montagne d'inventions, mais au fond, peu lui importe.

Elle a enfin trouvé en elle la résolution de mettre fin à ce règne de vengeance et de sang.

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« Lily ! Tu commets une erreur. Elle n'est pas réellement maléfique, ce n'est que la malédiction, rien que la malédiction. Lily ! Lily, reviens ! »

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Lily déambule dans les couloirs pendant un moment, se demande avec délectation comment elle va s'y prendre, se plaît à imaginer l'air surpris de la reine. Peut-être la forcera t-elle à lui révéler où se trouve Maléfique. Elle pourra aussi l'interroger sur la localisation d'Henry, si jamais il se trouve dans la Forêt Enchantée.

Quelques minutes de réflexion lui suffisent à imaginer des torrents de flammes et de colère.

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L'expression terrifiée de Blanche-Neige se superpose à celle d'Emma dans son esprit.

Plusieurs jours passent sans qu'elle agisse.

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Si elle tue la reine, Emma ne lui racontera plus jamais de souvenirs où elles sont amies – où Lily est heureuse.

Il semblerait que Blanche-Neige ne soit pas la seule à pouvoir briser des cœurs.

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« Prouvez-le moi. »

« Pardon ? »

Emma semble sincèrement surprise de la voir. L'espoir renaît dans son regard.

« Prouvez-moi que tout ce que vous avez dit est vrai. »

Elle passe une main à travers les barreaux et la pose sur sa joue. Lily frémit.

« Tu as une marque en forme d'étoile dans le creux du poignet. »

Par réflexe, Lily baisse les yeux vers l'endroit où se situe la fameuse marque, dissimulée par son armure. Jamais Emma n'a pu l'apercevoir – pas ici, pas dans cette réalité.

Alors que ses derniers lambeaux de sa loyauté finissent de s'étioler, Emma leur assène le coup de grâce.

« Tu peux te changer en dragon. Comme ta mère. »

L'espoir de revoir sa mère se noue à celui d'allumer des galaxies dans les yeux d'Emma. Sans plus réfléchir, Lily déverrouille la cage et s'empresse de libérer la prisonnière des lourdes chaînes qui l'entravent.

Le cœur léger, elle prend son visage en coupe et lui plante un baiser sur les lèvres, les joues rougies par la joie.

Elle ne récolte qu'un océan de déception lorsqu'elle constate que rien ne se passe. Le véritable amour restera à l'état de chimère, semble t-il.

Sans oser regarder Emma, elle lui fait signe de la suivre. Quelques secondes lui suffisent pour retrouver sa détermination.

« On change de plan. »

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« Une chose est sûre, » balbutie Emma en essayant désespérément de trouver quelque chose à quoi s'accrocher. « Je déteste voler. »

Lily laisse échapper un grognement amusé et bat vigoureusement des ailes pour les emmener loin de ce palais maudit.

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Finalement, c'est bien le véritable amour qui les sauve de ce cauchemar sans fin, celui qu'un jeune garçon éprouve pour sa famille, celui qui l'a poussé à tout tenter pour les retrouver et les sauver, et Lily n'a jamais rien entendu d'aussi délicieux que les hurlements rageurs d'Isaac alors qu'Henry efface son histoire pour toujours.

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« Tu es bien maussade. »

Lily, le nez plongé dans son verre de soda, hausse les épaules face au regard scrutateur de Maléfique.

« Ton poste de soldate de la reine te manque déjà ? » plaisante t-elle.

Lily roule des yeux.

« Au moins autant que ton poste de dragon endormi terré au fond de je ne sais quelle grotte. »

Maléfique accepte la pique de bonne grâce.

« Isaac devait me considérer trop dangereuse. »

« Ouais. C'est bien dommage pour lui qu'il ait oublié que moi aussi, je peux me changer en dragon. »

Lily se perd de nouveau dans la contemplation des clients du Granny's. À peine quelques heures leur ont suffi à improviser une fête pour célébrer la fin de la malédiction. Une pure perte de temps, d'après elle – ne devraient-ils pas tous être blasés, depuis le temps ?

« Tu as parlé à Emma ? » demande Maléfique.

« Pour lui dire quoi ? »

« Ce ton défensif n'est pas nécessaire avec moi, tu sais. »

De mauvaise humeur, Lily boit son verre d'une traite et se lève.

« Je n'ai rien de particulier à dire à Emma. Bonne soirée. »

Elle ne parvient pas à partir avant d'avoir étreint doucement Maléfique. Lily quitte ensuite le restaurant en vitesse, bien décidée à mettre le plus de distance possible entre elle et ces insupportables cris de joie qui ne font que lui rappeler combien elle est seule.

« Hey, Lily. »

Emma, appuyée contre le capot de son horrible voiture jaune, semble l'attendre. Le silence qui suit n'a rien de reposant.

« Tu as besoin de quelque chose ? » marmonne Lily, fuyant son regard.

« Eh bien… je voulais te remercier. C'est grâce à toi que j'ai pu m'enfuir et retrouver Henry. »

« Ouais… de rien. »

De plus en plus gênée, Lily fait mine de s'éloigner, essayant de ne pas songer à quel point les yeux d'Emma étaient sa seule source de lumière au milieu des couloirs sombres et des cœurs écrasés.

Emma lui agrippe le poignet avec délicatesse.

« Lily. »

Elle n'a pas le courage de se dégager.

« Quand tu m'as libérée… tu m'as embrassée. »

« Ouais… c'était une idée stupide. Faut croire qu'il n'y avait pas de véritable amour. Oublie ça, ça vaut mieux. »

Emma la dévisage avec chaleur.

« Je te l'ai dit. Le véritable amour ne pouvait rien contre cette malédiction. »

Les mains moites, Lily la dévisage stupidement, paralysée, renversée par ces quelques mots qui la renvoient à l'époque heureuse de leur adolescence, à ces quelques semaines qu'elles ont partagées ensemble.

Emma entrelace ses doigts aux siens. Son sourire est plus lumineux que jamais.

« Je n'irai nulle part, cette fois. Et puis… j'ai toujours ta part de lumière. »

Lily prend la mesure de ces paroles et, après un instant passé à méditer, acquiesce doucement.

Elle non plus n'ira nulle part.